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Cet ensemble de textes a été conçu à la demande de lecteurs de la revue en ligne Automates-Intelligents souhaitant disposer de quelques repères pour mieux appréhender le domaine de ce que l’on nomme de plus en plus souvent les "sciences de la complexité"... lire la suite

Dimanche 21 juin 2009
Les origines de la vie: une réponse possible dans la décennie?
Jean-Paul Baquiast 20/06/2009


Dans la recherche jamais encore aboutie des origines de la vie sur Terre, que l'on fait remonter à environ 4 milliards d'années avant notre ère, au moins deux approches sont utilisées. La première fait appel aux méthodes de la biologie synthétique et cherche à construire des molécules présentant pour l’essentiel les propriétés des molécules biologiques. Les chercheurs travaillent sans se préoccuper de reconstruire ce qu’était le milieu primitif, dont on ne sait pas grand-chose. La seconde approche au contraire cherche d’abord à imaginer ce que pouvaient être les conditions primitives, il y a quelques 4 milliards d’années. On se demande comment ce milieu aurait pu favoriser l’apparition des molécules vivantes telles que nous les connaissons ou de composés pouvant être considérés comme des précurseurs plus ou moins directs de ces molécules.


Dans cette seconde approche, les hypothèses nouvelles ne manquent pas. Il est à peu près établi que vers – 4 ou – 3,9 milliards d’années avant notre ère, la Terre, comme d’ailleurs la Lune, a subi des bouleversements importants, d’origine extra-terrestres, provoquant la formation d’énormes cratères et des changements dans la composition chimique et la température des océans et des continents. Or les quelques roches datant de ces époques qui nous soient parvenues semblent contenir les preuves de processus de type biologique. Les hypothèses n’ont pas manqué depuis une trentaine d’années pour expliquer l’apparition si rapide de la vie sur une Terre encore très jeune, depuis l’appel à une peu vraisemblable auto-organisation des molécules chimiques jusqu’à la panspermie, selon laquelle les molécules prébiotiques (voire biotiques) sont nombreuses dans l’espace.


Rien de tout ceci n’avait été jugé très convaincant. Il semble pourtant que des hypothèses récentes permettent de préciser les modalités d’une origine terrestre de la vie. Nous en avons déjà évoquées certaines dans notre revue 1). Les travaux à la base de ces hypothèses s’appuient en priorité sur la première des approches que nous avons évoquée, celle de la biologie synthétique. Mais ils cherchent à être compatibles avec ce que l’on peut savoir des conditions géologiques et climatiques initiales.


Convergence toute récente dans la solution de vieilles difficultés


Concernant la biologie de synthèse, quatre séries d'hypothèses très prometteuses sont actuellement présentées avec une convergence impressionnante. Elles concernent ce que nous nommerons pour simplifier : les protocellules, la synthèse spontanée des nucléotides, l’ARN réplicant et une explication du caractère dextrogyre des molécules biotiques. Précisions d'emblée cependant que ces hypothèses pourront, comme toujours en science, faire l'objet de critiques ou compléments reposant sur de nouvelles bases expérimentales.


Les protocellules


Le Dr Jack W. Szostak, du Massachusetts General Hospital a récemment montré lors d’un Symposium sur l’évolution au Laboratoire de Cold Spring Harbor à Long Island 2) que des acides gras primitifs du type de ceux susceptibles de se former sur la Terre aux dates critiques pour l’apparition de la vie, peuvent spontanément produire des sphérules dotées d’une double paroi, analogues aux membranes des cellules vivantes actuelles. De plus, ces protocellules peuvent s’incorporer de nouveaux acides gras présents dans l’eau et se diviser éventuellement.

Les cellules modernes se protègent de l’entrée de produits chimiques dissous dans leur environnement. Mais les protocellules du Dr Szostak peuvent absorber sans difficultés de petites molécules. Par contre, si celles-ci, à l’intérieur de la protocellule, se combinent en molécules plus importantes, ces dernières ne peuvent plus franchir la barrière membranaire en sens inverse. Cette propriété présente un intérêt essentiel. Si l’on construit une protocellule encapsulant un petit morceau d’ADN et si on la « nourrit » de nucléotides, les briques constitutives de l’ADN, c'est-à-dire d’autres nucléotides, vont entrer dans la cellule et s’y associer en formant une nouvelle molécule d’ADN.


Ceci a permis au Dr Szostak d’affirmer qu’il était optimiste quant à la possibilité d’obtenir prochainement un système de réplication chimique à base d’acides nucléiques à l’intérieur d’une protocellule (voir ci-dessous, les recherches du Dr Joyce). Il pourrait être possible ensuite d’intégrer un tel système d’ARN réplicant à l’intérieur de protocellules capables de se diviser.


La synthèse spontanée des nucléotides

Ceci étant, les composés chimiques entrant dans de possibles cellules réplicantes ainsi obtenues en laboratoire sont beaucoup plus complexes que ceux ayant existé dans les conditions de la Terre primitive. Les chimistes prébiotiques étaient encore loin d’espérer pouvoir comprendre comment, notamment, les nucléotides auraient pu se former spontanément.

Une nouvelle avancée dans cette direction capitale vient d’être apporté par le Dr John Sutherland, chimiste organique à l’université de Manchester. 3). Par ce qui a été qualifié de « véritable tour de force synthétique », il a réussi à synthétiser une molécule d’ARN à partir de ses composants, un sucre, un phosphate et une de 4 nucléobases possibles. Ces composants, jusqu’à présent, refusaient de s’associer en un nucléotide viable. L’équipe de John Sutherland y est arrivée en mettant au point un processus nouveau leur permettant de se combiner à partir de précurseurs plus simples et d’eau chaude.

Ce processus aurait été susceptible de se produire sur la Terre primitive dans les mares tièdes où Darwin avait situé l’origine de la vie. Les précurseurs nécessaires ont été détectés également dans l’espace. Pourquoi ne pas imaginer que des conditions favorables à leur assemblage puissent s’y rencontrer plus facilement que l’on ne pense aujourd’hui. Sur Terre, de telles combinaisons se produisant spontanément seraient sans doute détruites du fait de la toxicité de l'environnement actuel.

Dès lors qu’un système, fut-il primitif, d’ARN répliquant inclus dans une protocellule et capable de se former à partir de nucléotides se trouvant présents dans le milieu sera mis au point, tout le reste de l’évolution pourra en découler sans présenter de difficultés méthodologiques majeures. Tout ne sera, comme l’avait remarqué il y a quelques années le généticien Francis Crick, qu’une affaire de temps.

Un ARN réplicant

Quelques difficultés restent encore à résoudre. La plus importante concerne précisément les modalités permettant d’obtenir un ARN auto-réplicateur dans les conditions prébiotiques, c’est-à-dire capable de se reproduire en faisant appel aux propriétés des molécules existant à ces époques. Le Dr Gerald Joyce, du Scripps Research Institute à La Jolla, vient d’annoncer dans la revue Science avoir obtenu des résultats significatifs dans cette voie. Il a montré que l’ARN avant de jouer un rôle dans la production des molécules d’ADN, peut intervenir comme un enzyme permettant de provoquer des réactions chimiques.

Il a développé deux molécules d’ARN qui peuvent catalyser leur synthèse réciproque à partir des 4 espèces de nucléotides nécessaires. Il annonce ainsi avoir réalisé une molécule immortelle, en ce sens que l’information la concernant pourrait se reproduire indéfiniment. Sans qu’il soit vivant à proprement parler, ce système peut comme la vie se répliquer et s’adapter à de nouvelles conditions environnementales.

Des sucres dextrogyres


Une autre difficulté restait à résoudre: expliquer pourquoi dans les cellules vivantes, les acides aminés sont tous lévogyres alors que les sucres et les nucléotides sont dextrogyres 5). Dans les milieux naturels non biotiques, les deux formes coexistent à peu près régulièrement, sans se mélanger. Mais les nucléotides lévogyres sont mortels pour les cellules car elles les empêchent de former des chaînes d’acides nucléiques telles que celles de l’ARN et de l’ADN en les associant avec des nucléotides dextrogyres. On ne comprenait pas comment les premières cellules vivantes avaient réussi à extraire des composants terrestres l’une seule des deux sortes de molécules nécessaires. Or récemment la Pr Donna Blackmond de l’Imperial College London a pu montrer qu’un mélange de molécules lévogyres et dextrogyres pouvaient être converti en une seule sorte de ces molécules par des cycles de refroidissement et de réchauffage analogues à ceux ayant pu se produire sur la Terre primitive 6).

La conjonction de ces diverses avancées laisse présager que l’impossible pourrait survenir dans les prochaines années, 5 à 10 ans au plus tard: réaliser en laboratoire un modèle de cellule vivante artificielle, à partir de processus et composants susceptibles d’avoir existé dans les conditions régnant sur Terre il y a 4 milliards d’années.


Dans quels types de milieux la vie s'est-elle développée à ses débuts?


Mais l’exploit serait encore plus grand si l’on pouvait enclencher le processus correspondant dans des milieux naturels proches de ceux caractérisant la Terre à ces époques. Nous avons relaté dans de précédents articles les points de vue différents, sinon contradictoires qui avaient cours jusqu’à présent.

Pour les uns, tels le chimiste Günther Wächtershäuser, les éruptions sous-marines générant les gaz et les catalyseurs métalliques susceptibles d’engendrer des processus métaboliques étaient les plus favorables. Pour d’autres au contraire, les composants nécessaires à la vie auraient été trop dilués dans un milieu aquatique salin. Les mares d’eau douce tiède mentionnées par Darwin leur paraissent plus favorables à la production sur leurs berges de concentrations chimiques adéquates et des cycles de chauffage, refroidissement et évaporation nécessaires.

Les vestiges authentifiés comme biologiques ne sont guère explicites, puisque l’on retrouve des bactéries fossiles d’environ 2 milliards et que parallèlement des mélanges d’isotopes de carbone pouvant signer des processus biologiques ont été identifiés dans des roches âgées de 3,9 milliards d’années. Mais les premières formes de vie auraient-elles survécu aux bombardements météoritiques qui, comme rappelé en introduction, ont atteint la Terre et la Lune vers ces époques ?

En fait certaines hypothèses font remarquer que la vie a du commencer bien auparavant et avoir survécu aux grands bombardements météoritiques, grâce à l'abri offert par les océans profonds. Cela se serait produit au sein d’anciennes roches tels que les zircons qui sont apparues 4,4 milliards d’années avant notre ère. Ainsi la vie aurait pris naissance avant les bombardements et aurait donc pu, en principe, leur survivre.

Pour lever les doutes, on pourrait, en principe, réaliser des " environnements naturels primitifs reconstitués", par exemple au sein des « fumeurs » océaniques ou sur des argiles diverses, dans lesquels on essaierait de faire prendre les modèles prébiotiques présentés plus haut. Mais alors, très vraisemblablement, manquerait le temps évoqué par Francis Crick pour que l’évolution darwinienne naturelle puisse faire son œuvre. On ne voit pas comment court-circuiter les milliards et plus d’essais et erreurs nécessaires à l’apparition d’une bactérie moderne fut-elle très simple, si le biochimiste n’intervient pas par quelques coups de pouce pour précipiter les évènements.

Ceci étant, reconstruire les détails de 4 milliards d’années d’évolution serait-il utile, dès lors que l’on disposerait de modèles simulant avec vraisemblance certains des précurseurs de la vie terrestre et les processus ayant permis leur apparition. Au plan philosophique, de tels modèles permettrait d’éliminer définitivement, espérons-le, les divagations créationnistes. Plus utilement, ils permettraient de reconnaître sur d’autres planètes l’existence de phénomènes biologiques ayant été ou étant semblables aux nôtres, s’ils s’en trouvaient.

Rendez-vous donc dans quelques années.

Notes
1) Notamment une simulation informatique qui, bien qu’intéressante, n’est pas très démonstrative
http://www.admiroutes.asso.fr/larevue/2008/91/actualite.htm#ac1
2) CSHL. Evolution Meeting. The Molecular Landscape Mai-juin 2009
http://meetings.cshl.edu/meetings/symp09.shtml
3) Article de Wired
http://www.wired.com/wiredscience/2009/05/ribonucleotides/
voir aussi dans Sciencenews
http://www.sciencenews.org/view/generic/id/43723/title/How_RNA_got_started
4) Sur les travaux de Gerald Joyce, voir Self-Sustained Replication of an RNA Enzyme
http://www.sciencemag.org/cgi/content/abstract/1167856
5) En chimie, une molécule lévogyre (« qui tourne à gauche », du latin laevus, gauche) a la propriété de faire dévier le plan de polarisation de la lumière polarisée vers la gauche d'un observateur qui reçoit la lumière. Plus précisément, l'observateur en question voit le plan tourner dans le sens contraire à celui des aiguilles d'une montre. C’est l’inverse pour une molécule dextrogyre (wikipedia)
6) How the primordial soup took a left turn. Article dans Nature (accès payant) http://www.nature.com/nature/journal/v441/n7093/full/7093xia.html
Voir aussi http://www.npr.org/templates/story/story.php?storyId=5448305


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Mercredi 17 juin 2009

 Contre l’hypothèse du multivers.
Lee Smolin ou le temps retrouvé
Jean-Paul Baquiast 17/06/2009

Nous avons souvent évoqué l’hypothèse de plus en plus à l’ordre du jour chez les cosmologistes les plus réputés, selon laquelle l’univers que nous observons ne serait qu’une émergence parmi une infinité d’autres provenant d’une réalité physique sous jacente à tous les univers possible, sans référence au temps et à l’espace. On désignerait par le terme de multivers soit ce générateur d’univers, soit le nombre indéterminé des univers qu’il générerait. Certains préfèrent alors en ce cas parler des multivers et non du multivers.

Observons qu’il y aurait une ressemblance entre l’hypothèse du multivers et l’hypothèse, généralement admise aujourd’hui en physique quantique, ayant trait à l’existence d’un monde infra-quantique sous jacent au monde des particules élémentaires qu’étudie la physique, qu’ils s’agisse des micro-états de la physique quantique ou des particules macroscopiques de la physique ordinaire. Il semble admis que ce monde infra-quantique, qualifié par certains parfois de vide quantique (vide de particules mais pas d’énergie), se situerait en dehors du temps et de l’espace tels que notre physique les définit. Il serait parcouru de fluctuations énergétiques générant sur le mode aléatoire des paires « virtuelles » de particules et d’antiparticules dont la plupart s’annihileraient immédiatement. Certaines d’entre elles donneraient cependant naissance à des particules matérielles s’inscrivant dans notre espace-temps et répondant aux lois de notre physique. Elles deviendrait alors observables.

Dans cette vue du monde physique, il ne serait pas exclu que notre univers lui-même soit né d’une de ces fluctuations, ayant enclenché par décohérences successives et autres phénomènes agrégatifs la production de toutes les particules constituant l’univers observable, dont évidemment nous-mêmes en tant qu’observateurs/acteurs nous sommes des composants.

En élargissant le regard, il n’y aurait pas de raison d’exclure a priori l’idée que ces fluctuations du vide quantique, encore une fois non liées aux cadres spatio-temporelles qui sont ceux de notre univers, c’est-à-dire provenant d’un univers a-temporel, puissent produire une infinité d’univers analogues ou différents du nôtre, dotés de lois fondamentales, notamment en ce qui concerne l’espace-temps, elles-mêmes analogues ou différentes de celles auxquelles nous sommes assujettis. En ce cas, le vide quantique ne serait pas seulement la source d’une infinité de paires de particules vouées à l’annihilation, mais d’une infinité d’univers ayant résulté de modes différents de matérialisation de celles de ces paires ayant résisté de façon aléatoire à l’annihilation complète. On pourrait alors parler d’une cosmologie quantique qui correspondrait, en ce qui concernerait la création des univers, à la physique quantique en ce qui concerne la création des particules matérielles que nous observons.

Cette image d’un infra-univers intemporel ou statique qui serait le « père » de tous les autres, a toujours déplu au physicien Lee Smolin. Il vient de publier un article important résumant plusieurs années de travail, partagées avec le philosophe brésilien Roberto Mangabeira Unger et d’autres de ses collègues du Perimeter Institute, dans lequel une nouvelle fois il conteste la pertinence de la cette hypothèse. Il la replace dans une tendance qu’il a toujours implicitement ou explicitement combattue, celui de la cosmologie théorique moderne qui se soucie de moins en moins de formuler des hypothèses testables.

Dès les premiers mois de parution de notre revue, nous avions souligné le mélange d’audace et de bon sens de Lee Smolin, tant dans ses vues critiques sur la physique contemporaine que dans la production de ses propres hypothèses. Il est donc intéressant de prendre connaissance de son article et de la philosophie qui le sous-tend.

La dérive de la cosmologie théorique

Lee Smolin constate au début de l'article le changement survenu en trente ans en matière de cosmologie théorique. Initialement la physique théorique et la cosmologie ne produisaient d’hypothèses que dans la perspective de les vérifier expérimentalement le plus tôt possible, en utilisant les instruments disponibles. Puis on en est venu à décrire non seulement notre propre univers mais des univers différents, avec des dimensions, des particules, des forces et des lois fondamentales différentes, qu’il n’était bien entendu pas possible d’observer expérimentalement. Aujourd’hui, le pas a été franchi : des univers, du fait qu’ils sont logiquement possibles, sont considérés comme pouvant être réels, voire comme étant réels. C’est ce qu’exprime le concept de multivers. Le multivers n’est quasiment plus présenté comme une hypothèse, mais comme une réalité, notre univers visible n’étant alors que l’un parmi un nombre infini d’autres univers.

Il s’agit là, pourrions nous ajouter, d’une nouveau pas accompli par le « réalisme » en science, ou platonisme, qui postule que les objets dont traite la science, fussent-ils non observables, font partie d’une réalité en soi, indépendante de l’observateur, que le discours scientifique peut progressivement mettre au jour. Nous avons indiqué précédemment, en commentant la méthode de Conceptualisation Relativisée de Mioara Mugur-Schächter, qu’il s’agissait probablement d’une illusion.

Dans cette conception quantique de la cosmologie, que Lee Smolin nomme la cosmologie quantique et qui aboutit à l’hypothèse du multivers, les phénomènes que nous observons, qu’il s’agisse des phénomènes matériels ou de ceux liés au temps, c’est-à-dire à la durée, ne correspondent pas à des propriétés (ou « réalités ») fondamentales de l’ensemble des univers. De la même façon, dans le monde quantique de la physique contemporaine, on ne considère pas que les particules et le temps correspondent à des propriétés fondamentales du monde infra-physique. Ce sont des propriétés approximatives traduisant des régularités statistiques correspondant à ce que nous-mêmes, composés d’un grand nombre de particules élémentaires, pouvons observer. Il en serait de même au niveau de la cosmologie quantique. Si pour nous notre univers évolue dans le temps, à un niveau plus profond cet univers ferait partie d’un méta-univers (ou ensemble d’univers) statique, éternel, où le temps n’existerait pas.

Dans un tel univers les lois de la physique doivent être très différentes de celles s’appliquant dans notre univers, puisqu’elles doivent pouvoir s’appliquer à l’ensemble des multivers. Il ne s’agit plus alors de lois « effectives » prescrivant les phénomènes observés dans chaque univers, y compris dans le nôtre, mais d’une loi « fondamentale » unique reposant sur des principes premiers et s’appliquant à l’ensemble des univers. La théorie des cordes, pour Lee Smolin, vise à découvrir une telle loi fondamentale. Mais il faudrait alors que cette loi fondamentale puisse être, au moins indirectement, en relation avec ce que l’on observe. Pour cela il faudrait qu’elle puisse prédire des phénomènes observables rattachables à ce que prédisent les lois effectives utilisées par la physique s’appliquant à notre univers. Or ce n’est pas le cas, pour le moment du moins.

Observons pour notre part que l’on pourrait envisager un multivers statique quantique qui ne serait régi par aucune loi que ce soit, mais seulement par l’aléatoire régnant au niveau des très hautes énergies. Les univers en émergeant apporteraient avec eux leurs propres lois fondamentales, toutes découlant des processus aléatoires ayant présidé à leur naissance. Ils n’auraient donc a priori aucun point commun entre eux. L’hypothèse ne serait pas si bizarre qu’elle le parait, puisque c’est bien ce que la cosmologie classique semble penser de ce qui se passe au cœur des trous noirs. Si elle décrit les phénomènes se produisant à l’horizon de ceux-ci, elle ne s’aventure pas, que nous sachions, à prédire ce qui se passe au cœur de chacun d’eux, ni à supposer – à défaut de commencements de preuves expérimentales - que des régularités quelconques puissent y être envisagées. Mais on comprend bien que renoncer à postuler l’existence d’une loi fondamentale unique à tous les univers ne constituerait pas un encouragement à la recherche en cosmologie théorique appliquée aux multivers. Ceci d’autant plus que, ne connaissant pas d’autres univers que le nôtre, nous ne pourrions pas rechercher des points communs entre leurs lois respectives.

La cosmologie théorique moderne ne va pas jusqu’à repousser l’hypothèse de l’existence d’une loi fondamentale propre à tous les multivers. Mais, selon Lee Smolin, elle ne se comporte pas très différemment. Il avait expliqué dans son ouvrage précédant « The Trouble with Physics » que la théorie des cordes, comme les autres théories semblables, fournit seulement un vaste panorama (landscape) de lois effectives possibles. Il faut alors comprendre pourquoi notre univers ne présente qu’une seule gamme de lois effectives parmi toutes les autres possibles, et pourquoi cette gamme là plutôt que l’une des autres.

Répondre à cette question, nous dit-il, est à la source de l’hypothèse des multivers. On peut supposer que la sélection des lois effectives reposerait sur un mécanisme aléatoire. Selon certaines hypothèses, cette sélection se produirait au sein d’un univers statique à des niveaux d’énergie trop élevés pour que nous puissions les observer expérimentalement. Un univers comme le nôtre, évoluant à des niveaux d’énergie bien moindres, permettant l’apparition de la vie, serait donc extrêmement atypique. L’hypothèse anthropique en découle, selon laquelle nous ne pouvons observer que des univers favorables à la vie. Mais il en découle aussi que nous ne pouvons pas observer les caractéristiques de l’ensemble ni d’aucun objet extérieur à notre univers qui en serait issu, puisque nous ne pouvons produire que des postulats non testables relatifs à eux. Observons à nouveau que cette proposition n’est pas très différente de celle découlant de l’hypothèse que nous évoquions précédemment, selon laquelle l’infra-univers quantique semble ne répondre à aucune loi que ce soit, étant entièrement régi par l’aléatoire.

Pour échapper à cette impasse, Lee Smolin avait proposé, dans son ouvrage de 1992, le concept de sélection naturelle cosmologique, comportant, selon lui, des prédictions testables. Des générations successives d’univers verraient le jour à partir de rebonds (bounces) se produisant à l’intérieur des trous noirs existant dans un univers comme le nôtre. Une évolution naturelle un peu comparable à l’évolution biologique y sélectionnerait progressivement des univers de plus en plus favorables à la vie. La sélection naturelle privilégierait les univers réglés pour produire le plus grand nombre possible de trous noirs, eux-mêmes susceptibles de produire le plus grand nombre possible d’univers favorables à la vie. Notre univers serait dans ce cas placé dans une position particulièrement favorable.

Si l’on retenait cette approche et que l’hypothèse de la sélection naturelle cosmologique pouvait être confirmée grâce aux preuves expérimentales proposées par Lee Smolin, il faudrait réintroduire le concept de temps. Contrairement à l’hypothèse selon laquelle les univers seraient produits par un mécanisme aléatoire se produisant à très haute énergie à partir d’un multivers statique, l’hypothèse de l’évolution devrait nécessairement s’inscrire dans le temps. Le temps, pour elle, serait aussi « réel » que le type de multivers postulé.

Personnellement, il ne nous semble pas que cette hypothèse d’une évolution cosmologique des univers soit très crédible, même si Lee Smolin propose quelques preuves expérimentales susceptibles de lui être apportées assez rapidement. Elle oblige de toutes façons à postuler l’existence d’autres univers que le nôtre, se situant dans le passé ou dans le futur de celui-ci. Au lieu d’être confrontés à un multivers statique, nous serions confrontés à une chronologie de multivers Autant dire que nous nous trouverions nécessairement plongés dans la métaphysique, qui est précisément le reproche que formule Lee Smolin à l’égard de la théorie des cordes.

Réintroduire le temps et refonder la cosmologie

Cependant la théorie des cordes présente un intérêt, qu’il souligne lui-même : celui d’obliger à discuter l’application à la cosmologie du postulat de base de la physique quantique selon lequel le temps n’intervient pas dans la construction de notre propre univers au niveau microscopique ou quantique, d’où il découle que ce que nous observons au niveau macroscopique n’est que le produit de mécanismes probabilistes se produisant sans interventions du temps. Comment appliquer ceci à la description telle que proposée par la théorie des cordes d’ensembles d’univers où les théories probabilistes ne s’appliqueraient pas. Il faudrait pour cela avoir recours à quelques unes des hypothèses ad hoc envisagées par les chercheurs en gravitation quantique. Mais il nous prévient que pour lui, elles ne se justifient que pour expliquer ce que nous observons, c’est-à-dire l’émergence de l’espace-temps classique que nous connaissons. On peut observer à ce propos que Lee Smolin ne semble plus très intéressé par les développemments d'une version de la gravitation quantique qu'il avait contriué à lancer pour échapper aux principales critiques portées à la théorie des cordes: la gravitation quantique à boucles (Loop quantum gravity)

Par contre il accorde du crédit à deux approches, les causal dynamical triangulations et la quantum graphity que nous ne pouvons discuter ici (voir http://en.wikipedia.org/wiki/Event_symmetry ). Il s’agit de théories qui refusent, contrairement aux autres théories intéressant la gravitation quantique, de considérer que le temps soit émergeant. Elles donnent des indications concernant l’émergence de l’espace à l’intérieur d’un temps fondamental préexistant. C’est ce même temps fondamental qui s’impose pour donner un sens aux probabilités et de décrire l’évolution des lois effectives.

L’existence d’un temps global fondamental lui parait indispensable à toute théorie de la gravitation quantique tenant compte de la relativité générale. Plus généralement elle est indispensable à toute étude portant sur l’évolution des phénomènes à partir des conditions initiales, dans le cadre d’une loi physique réputée invariante. Nous renvoyons le lecteur à l’article sur ce point trop complexe pour être résumé ici.

Ayant éliminé les raisons de penser que le temps est une illusion, Lee Smolin énumère les 3 principes ci-dessous que, conjointement avec Unger, il propose de retenir pour justifier ce qu’il nomme une philosophe naturelle relative à la cosmologie. Il s’agira de refonder celle-ci sur la base d’un univers unique et d’un temps retrouvé :

1. Il n’existe qu’un univers, le nôtre, et il n’existe pas d’autres univers qui en seraient des copies, ni à l’intérieur, ni à l’extérieur de notre univers. En conséquence de ce principe, il ne peut exister d’objet mathématique isomorphe à l’univers entier (le simulant entièrement).

2. Le temps est réel et tout ce qui est réel est situé dans le temps. Rien ne peut exister de façon intemporelle.

3. Tout état de ce qui est réel, situé à un temps donné, s’insère dans un processus de changement conduisant à un nouvel état lié au précédent par une relation causale survenant dans un temps suivant. Ceci veut dire que le temps est une caractéristique indissociable des relations causales. Quelque chose qui aurait existé à un certain moment sans entraîner de conséquences se manifestant dans le moment suivant aurait disparu à ce même moment. Les objets qui persistent doivent être considérées comme des processus conduisant à de nouveaux objets. Un atome défini à un temps déterminé doit être considéré comme un processus conduisant à un atome modifié ou différent au temps suivant.

Il en résulte que, puisque rien n’existe ou n’est vrai en dehors du temps, on ne peut parler de lois physiques éternelles. Nous appelons lois des régularités que nous observons sur de longues périodes de temps, mais rien ne nous permet d’inférer que ces lois puissent être éternelles. Les lois doivent donc pouvoir évoluer dans le temps. Lee Smolin rappelle que le logicien américain Charles Sanders Peirce l’avait déjà écrit en 1891. Il n’est donc pas possible de dépasser notre expérience du monde liée au temps pour découvrir des lois qui seraient intemporelles. Les physiciens ne peuvent que se limiter à mettre en évidence des lois valables pour un univers évoluant dans le temps. Vouloir aller au-delà répond à un besoin religieux de transcendance qui n’est pas scientifique.

Dans ces conditions, nous n’avons pas besoin du multivers. Nous n’avons pas besoin de postuler l’existence d’un mécanisme intemporel produisant un grand nombre d’autres univers différents du nôtre. Nous n’avons pas non plus besoin d’imaginer la possibilité d’un grand nombre d’univers virtuels dont certains seulement se réaliseraient. Nous devons nous limiter à imaginer les lois s’appliquant au seul univers qui existe, le nôtre.

De la même façon, il ne nous est pas possible d’imaginer des lois virtuelles qui flotteraient à l’intérieur d’un multivers en attendant qu’apparaisse un univers précis auquel elles s’appliqueraient. Lee Smolin fait notamment allusion dans ce passage, que nous ne détaillons pas ici, à l’univers platonicien des mathématiques, que beaucoup de scientifiques, et pas seulement des mathématiciens, imaginent exister, sous forme de premiers principes, en dehors du monde physique et donc intemporellement. Comme l’univers ne peut apparaître qu’une seule fois, il faut trouver des lois qui s’appliquent exclusivement à partir de son origine. Il faut de ce fait qu’il s’agisse de lois qui évoluent dans le temps.

Les critiques jugeront que Lee Smolin affirme ses trois principes comme s'il s'agissait d'articles de foi. Nous sommes donc en pleine métaphysique. Mais il ne s'en cache pas. Il s'agit, comme il le dit, d'une métaphysique (ou philosophie) naturaliste, visant comme le rasoir d'Ockam, à économiser les hypothèses et les démonstrations. Il en tire cependant une conclusion très riche.

Lee Smolin conclut en effet son article en évoquant deux hypothèses. La première serait que le paradigme dominant aujourd’hui concernant l’existence d’un multivers statique (atemporel) serait correct. Dans ce cas, écrit-il, nous serions engagés dans un processus éliminant la réalité du temps et remplaçant celui-ci par une « existence » non définie à l’intérieur d’un monde gelé constitué d’un grand nombre de possibilités non réalisées. Dans une seconde hypothèse, celle où les principes qu’il a proposés avec Unger étaient corrects, il faudrait repenser le concept de loi de façon à l’appliquer à un univers unique n’étant apparu qu’une fois. Ceci conduirait à concevoir notre univers d’une façon très différente de celle actuellement en vigueur. La science actuelle en serait modifiée. Mais, dit-il, on ne pratique pas la science pour sauver les vieux postulats. On la pratique pour en proposer d’autres à l’intention de nos enfants.

Une hyper-science

Lee Smolin ne précise pas en quoi la science actuelle serait modifiée par le fait que les lois proposées devraient s’appliquer à un univers unique n’étant apparu qu’une fois. La réponse nous parait être la suivante : comme l’univers évolue dans le temps, ainsi qu’il est facile de le constater en observant ses états successifs liés pas des relations causales situées dans le temps, les lois que la science propose pour rendre compte de cette évolution doivent elles-mêmes évoluer. Il s’agira de lois proposant des dynamiques et non des contraintes intangibles. Appliquées aux lois et constantes fondamentales de l’univers, par exemple, on postulera qu’elles puisent changer et l’on proposera des expériences mettant en évidence ces changements afin d’élaborer de nouvelles lois et constantes (pas si constantes que cela) qui en rendront compte. C’est ainsi qu’il pourrait être intéressant (c’est nous qui parlons et non Smolin, précisons-le), en matière de force gravitationnelle, de faire l’hypothèse que celle-ci pourrait ne pas être uniforme dans l’ensemble de l’univers ou tout au long de son histoire, afin de rendre compte d’observations qui ne seraient pas explicables dans le cadre d’une gravité constante en tous temps et en tous lieux.

On peut penser qu’il serait aujourd’hui très utile d’introduire plus de pragmatisme dans l’énoncé des lois permettant de comprendre de nombreux phénomènes cosmologiques que l’observation peut de moins en moins expliquer dans le cadre des lois actuelles, par exemple l’énergie noire ou la matière noire – sans mentionner des problèmes plus traditionnels tels que ceux liée à l’apparition de la vie. Il ne s’agirait pas de vouloir changer les lois à tous propos, mais seulement d’avancer dans la compréhension de phénomènes durablement réfractaires aux explications par les lois actuelles et donc d’avancer dans l’élaboration de lois futures plus explicatives. Il pourrait s’agir là de l’émergence d’une hyper-science que beaucoup appellent aujourd’hui de leurs vœux. La science a d’ailleurs toujours progressé de cette façon. La cosmologie serait-elle donc si spécifique qu’elle exigerait des méthodes différentes ?

Il est certain que, si en s’appuyant sur le postulat du multivers, on se satisfaisait de constater ces phénomènes encore mystérieux sans chercher à les comprendre, sous prétexte qu’une infinité d’autres phénomènes différents existeraient dans une infinité d’univers différents, on ne progresserait pas beaucoup dans la compréhension de ce qui se passe dans notre propre univers.

Mais les défenseurs de l’hypothèse du multivers ne manqueront pas de dire que les progrès de la science sont venus aussi de formulations qui, dans l’état des techniques expérimentales propres aux époques considérées, n’étaient ni testables ni même exprimables en termes faisant place à l’expérimentation. On sait qu’en ce qui concerne la théorie des cordes, les spécialistes ne désespèrent pas de pouvoir prochainement tester certaines de leurs hypothèses. Quant à spéculer sur d’autres univers que le nôtre, comportant ou non des références au temps, il ne s’agirait absolument pas de jeux d’esprit gratuits ou de simples fuites dans la métaphysique. Un questionnement immédiat de notre physique en découle nécessairement.

Nous avons indiqué plus haut que ce serait déjà le cas, nous semble-t-il, des fondements de la physique quantique. Celle-ci postule l’existence d’un infra-monde intemporel et aléatoire, ce dont beaucoup de physiciens semblent aujourd’hui ne plus se satisfaire. En ce domaine, par exemple, rien ne permet d’affirmer que la physique s’appliquant à ce monde ne fera pas apparaître prochainement des déterminismes sous-jacents actuellement inobservables ainsi qu’un temps convenablement quantifié dont le déroulement pourrait alors être pris en compte par les modèles que nous nous en donnons. Ainsi disparaîtrait une différence importante séparant encore la cosmologie observationnelle et la cosmologie théorique, quand celle-ci s’appuie sur la physique quantique à l’occasion des recherches concernant la gravitation quantique.

Nous ajouterions enfin que la démarche de Lee Smolin, qu’il l’ait conçue explicitement ainsi ou non, conduit à retrouver les bases neurologiques de la connaissance scientifique. Or celle-ci n’exclut pas le recours à l’imagination, fut-elle la plus débridée. Il s’agit de processus relatifs à l’élaboration de toutes connaissances, quelles qu’elles soient, dans un système cognitif tel que le cerveau, propre à tous les animaux dits supérieurs. Le cerveau constate à la suite d’expériences réussies initialisées sur le mode « essais et erreurs » un certain nombre de régularités. Il les désigne par des concepts ou les hiérarchise à l’intérieur de règles répétitives. Concepts et règles permettent d’identifier les nouveaux éléments d’observations auxquels se heurtent l’animal et son cerveau. Ceci que l’on se place au niveau du cerveau individuel ou du cerveau collectif partagé par le groupe.

Mais les concepts et les règles ainsi élaborés ne sont pas et ne peuvent pas être éternels. Ils doivent évoluer dans le temps au fur et à mesure que s’accumulent de nouvelles expériences qu’ils n’expliquent pas. C’est toujours l’expérience qui a le dernier mot. Si l’animal donnait la priorité à l’autorité de lois n’ayant pas évolué, il ne vivrait pas longtemps pour apprécier le bien fondé de son dogmatisme. Mais dire que l’expérience doit avoir le dernier mot ne veut pas dire que l’expérience passée puisse suffire à formuler de nouvelles hypothèses. L’expérience passée conduirait vite l’animal à ne plus porter d’attention aux changements du monde dangereux qui l’entoure. Elle doit être relayée par l’imaginaire et la spéculation théorique.
 

Pour en savoir plus
Lee Smolin. Il ne peut exister qu'un seul univers
http://physicsworld.com/cws/article/indepth/39306

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Lundi 25 mai 2009
18 mai 2009
Propos recueilis par Jean-Paul Baquiast


Ce texte a été relu par Jean-Jacques Kupiec
Voir aussi la présentation de son ouvrage sur ce blog
L'origine des individus, Fayard 2008




Jean-Jacques Kupiec est chercheur en biologie et en épistémologie au centre Cavaillès de l'Ecole Normale Supérieure de Paris. Il s'était fait connaître du public cultivé en publiant avec Pierre Sonigo ce qui fut une sorte de coup de tonnerre dans le ciel encore serein de la biologie moléculaire et du déterminisme génétique : "Ni Dieu ni gène. Pour une autre théorie de l'hérédité" (Seuil, 2000, réédité en 2003).
Voir notre présentation de ce premier livre

Depuis Jean-Jacques Kupiec a poursuivi ses recherches, afin de développer la théorie, ou si l'on préfère, le paradigme de l'ontophylogénèse, présenté dans ce premier livre. Dans cette ligne de pensée, l'ouvrage "L'origine des individus" constitue un travail considérable visant à faire connaître le phénomène d' "expression stochastique des gènes" dont l'auteur a été indiscutablement le premier à proposer un modèle explicatif, ceci dès 1980.

Mais c'est aussi un manifeste philosophique et politique visant à illustrer, dans un milieu de plus en plus pénétré par l'influence des chercheurs et des entreprises américaines, le type de recherches fondamentales auxquelles les scientifiques français excellent, et qui leur sont de plus en plus interdites aujourd'hui, faute des quelques milliers d'euros qui pourraient leur permettre de travailler sans s'obliger à produire en quelques mois un produit applicatif immédiatement commercialisable.

Nous remercions Jean-Jacques Kupiec d'avoir accepté cet entretien. Il nous a donné l'occasion d'aller avec lui au-delà des propos du livre, leur donnant ainsi un sens supplémentaire particulièrement éclairant.

Automates Intelligents

 

Jean-Paul Baquiast (JPB) pour Automates Intelligents : La première question que suscite non seulement la lecture de votre livre mais les nombreux échos très favorables qu'il a reçu dans la presse, tant scientifique que généraliste, concerne la pénétration en profondeur des idées véritablement révolutionnaires que vous défendez avec quelques collègues. Ces idées peuvent être résumées par quelques formules qui ont fait date : l'ontophylogenèse, le darwinisme cellulaire, l'hétéro-organisation. Elles ont été présentées dans la recension de votre livre publiée précédemment sur ce site. Ce que nous appellerions volontiers la bastille de la biologie moléculaire, de l'empire du «Tout-génétique», des carrières et des business qui y sont associés, en France comme ailleurs, commence-t-elle à se fissurer ? Avez-vous en d'autres termes gagné la bataille entreprise depuis plus de trente ans?

JJK. : La bataille a effectivement commencé pour moi en 1981 puisque j'avais à cette date exposé les principes de ce que j'appelle le darwinisme cellulaire à un colloque organisé par mon professeur de génétique Jean Tavlitzki(1). Depuis je les ai repris et développés dans deux articles publiés en 1983 et 1986, puis une autre série d'articles dans les années 1990, dans lesquels j'ai intégré de nouvelles données expérimentales et les résultats de la recherche épistémologique que j'avais entreprise entre temps.. «Ni Dieu ni gène» a marqué l'extension de ces idées dans le grand public. Où en est-on aujourd'hui?

Nous sommes dans une situation charnière. Il est clair que le dogme de la biologie moléculaire n'est plus. Il n'y a plus personne pour le défendre. Ce dogme enseignait qu'il existe une relation causale, linéaire, allant du gène à l'organe. La biologie moléculaire et la génétique qui s'en inspirent sont déterministes. Elles excluent la participation de tout mécanisme probabiliste (on parle de hasard, mais nous y reviendrons) dans le construction de l'individu lors de l'ontogenèse.. Or il est expérimentalement démontré aujourd'hui, par de multiples preuves, que le hasard intervient dans l'expression des gènes, c'est-à-dire dans la manière dont les gènes fabriquent les protéines. C'est ce que j'appelle l'expression stochastique des gènes – stochastique étant synonyme d'aléatoire.

JPB. : La bataille est donc gagnée ?

JJK. : Je ne dirais pas cela. Aujourd'hui, on n'entrevoit encore qu'à peine les conséquences de cette découverte. Certes, de plus en plus de chercheurs sont attentifs à la théorie du darwinisme cellulaire. Mais ceci se fait à plusieurs niveaux. Il y a en effet diverses façons d'interpréter les faits expérimentaux. On peut considérer que les expériences traduisent une marge de fluctuation dans les systèmes biologiques, mais que la théorie antérieure reste fondamentalement valable. On peut aussi considérer qu'elles impliquent un remaniement complet de la théorie, ce qui est mon point de vue. Même en ce cas, il apparaît différentes opinions dans la communauté des biologistes – je parle de ceux qui sont déjà alertés par l'importance de la découverte des mécanismes de hasard et des mécanismes probabilistes dans l'expression des gènes. Il y a néanmoins un progrès certain. En témoigne le livre que nous avons publié, «Le hasard au cœur de la cellule» où se sont exprimés de nombreux chercheurs venus d'horizons différents. Il ne s'agit donc plus d'idées totalement marginales(2). On ne peut pas dire que la partie soit entièrement gagnée. Il subsiste encore des noyaux de résistances très forts. Il est évident cependant que dorénavant les têtes de pont sont solidement établies...

JPB. : C'est Syllepse qui a édité ce dernier livre. Il s'agit d'un éditeur qui s'affiche comme matérialiste, ce qui est rare et bien utile dans un monde où prolifèrent les influences spiritualistes de toutes origines...

JJK. : Il est vrai que derrière la façon d'interpréter les mécanismes que j'ai décrits se trouvent des enjeux philosophiques plus importants, et donc des résistances. C'est pourquoi je continue à penser que nous ne sommes pas à l'abri d'une récupération. Il s'agit du même phénomène de résistance que le travail de Darwin avait suscité, à une bien plus grande échelle, dès sa parution. Il y a eu des récupérations spiritualistes multiples, provenant des tous les partisans de l'émergence et l'évolution créatrice de type bergsonien. Ils ont repris l'idée d'évolution pour en faire autre chose. Or je constate qu'il y a déjà des gens qui s'efforcent de faire de même aujourd'hui avec l'expression stochastique des gènes et l'ontophylogenèse. C'est tout le courant de l'auto-organisation, dont les défenseurs sont les descendants des émergentistes spiritualistes.

Il s'agit d'une véritable imposture intellectuelle. Les gens de l'auto-organisation n'ont jamais mis en avant des théories intrinsèquement probabilistes, surtout au niveau de l'expression des gènes. Maintenant que les biologistes moléculaires ont démontré le rôle fondamental du hasard en biologie moléculaire– ils ne pouvaient pas faire autrement – les partisans de l'auto-organisation essaient de récupérer les mécanismes correspondants pour les mettre à leur sauce.


Sur l'auto-organisation, l'émergence et…le réductionnisme


JPB. :
Arrêtons-nous sur deux points de vocabulaire : vous avez cité dans votre livre, comme ici dans cet entretien, les concepts d'auto-organisation et d'émergence en expliquant qu'ils excluent le rôle du hasard et de la sélection par le milieu extérieur. N'avez-vous pas de ces concepts une vue un peu réductionniste ? Il me semble que beaucoup de ceux qui évoquent l'auto-organisation dans les systèmes n'affirment pas qu'il s'agit de systèmes qui s'auto-organiseraient d'eux-mêmes ou sous l'influence d'un quelconque élan vital. Ils s‘auto-organisent par interaction avec un milieu et par sélection. C'est ce que montre bien par exemple le gros livre que E.O. Wilson vient de consacrer aux fourmis(3). Il n'y dit pas que les fourmilières sortent de la cuisse de Jupiter. Elles résultent pour lui de ce que Gilbert Chauvet, entre autres, nommait «le hasard contraint». Je dois dire, en appui de votre point de vue, que Wilson n'emploie pas de façon systématique le terme d'auto-organisation. Il parle de «superorganisme» comportant plusieurs paliers d'organisation.

JJK. : Il faut en effet de la clarté dans les débats intellectuels. Il y a eu des définitions très fortes du concept d'« émergence »(4). Celle-ci était présentée par les partisans de l'auto-organisation comme résultant d'un phénomène d'organisation spontanée dans le cadre de conceptions holistes. Mais on ne peut pas dire une chose et son contraire quand il s'agit d'en venir à la réalité expérimentale. A partir du moment où l'on dit que cette organisation se fait sous contrainte, il ne s'agit plus d'auto-organisation mais de ce que j'appelle l'hétéro-organisation. Autrement dit, on revient dans le champ du darwinisme. Le concept d'auto-organisation n'a plus de validité.

Précision importante : je ne connais aucun réductionniste, aussi obtus soit-il, pour penser qu'un système ne se constitue pas par interaction entre ses constituants (par exemple les molécules). Même Monod, prototype des réductionnistes, parle de morphogenèse spontanée. La question posée n'est pas celle de l'interaction des constituants d'un système, que nul ne conteste. Elle est de savoir ce qui guide ces interactions. Et là on trouve soit des chercheurs de bonne foi qui se laissent embarquer dans un spiritualisme implicite du fait de la confusion volontairement répandue, soit de ceux que je n'hésite pas à nommer des esprits malhonnêtes. Il y a clairement un courant de pensée apparu fin XIXe siècle, début XXe, qui a mis en avant le concept d'émergence sur lequel s'appuient les théoriciens de l'auto-organisation.

Pour les tenants de ce courant holiste-émergentiste, l'organisation apparaît spontanément. Quand vous mettez en présence telles ou telles molécules, des propriétés nouvelles vont spontanément émerger. Pour un matérialiste, cela pose un vrai problème, car cela signifierait qu'il y a saut qualitatif non réductible aux éléments de départ. On se trouverait alors dans une forme de création ex nihilo. On ne parle pas encore de l'influence d'un Dieu extérieur à la nature. Mais on s'en rapproche. On immerge Dieu dans la nature. Supposer une espèce de Création rampante est proche du spinozisme. C'est la position d'Henri Atlan.

Dans l' "Origine des individus", j'ai consacré un chapitre entier à la question. Ce n'est pas que j'aie une position a priori. Je voulais seulement regarder si les théories de l'auto-organisation peuvent répondre aux problèmes concrets qui sont posés par la stochasticité, par ces aspects probabilistes qui sont découverts à l'heure actuelle par les biologistes moléculaires eux-mêmes. J'ai présenté et discuté les principaux penseurs de l'auto-organisation : Prigogine, Kauffman, Atlan, Paul Weiss et d'autres biologistes américains. Dans certains cas, leurs travaux ont une certaine pertinence, par exemple celui que vous avez cité. Mais dans leurs analyses, on s'aperçoit qu'ils ne parlent plus réellement d'auto-organisation. D'un côté, on trouve des affirmations théoriques relatives à la création spontanée de propriétés qualitativement nouvelles, d'un autre côté, en analysant concrètement les modèles qu'ils proposent, on s'aperçoit qu'ils mentionnent toujours des contraintes environnementales. Ils les intègrent dans leurs modèles. Ils ne pourraient pas ne pas le faire sans nier l'évidence, mais ils n'en tiennent pas compte dans le discours final, dans la manière dont ils conceptualisent le phénomène.

Je donne l'exemple des convections de Bénard(5), qui constituent l'exemple paradigmatique toujours évoqué par les partisans de l'auto-organisation. Celles-ci ne se produisent que si on applique un gradient de température. Il s'agit donc d'une contrainte extérieure, produisant par conséquent ce que je nomme une hétéro-organisation. Dans tous les cas analysés dans mon livre, j'ai mis en évidence les contraintes externes appliquées aux systèmes au sein des modèles qu'ils ont développés. Je ne mets pas en doute ces modèles concrets. Prigogine savait résoudre des équations différentielles. Je conteste la récupération de ces mécanismes réels par le concept d'auto-organisation, laquelle selon moi relève du tour de passe-passe. C'est un enjeu très important pour les matérialistes.

Quant au mot émergence, que nous utilisons ici, je ne vais pas prétendre l'interdire. Il existe et désigne très bien le fait que constamment de nouvelles choses apparaissent au regard de l'observateur, y compris dans la vie quotidienne. Il y est bien adapté. Par contre, il est aussi devenu un concept clairement défini dans un dispositif théorique. Il a été utilisé par les partisans du holisme et de l'auto-organisation. Je fais un certain nombre de citations dans lesquelles les auteurs affirment la création spontanée de propriétés irréductibles et inexplicables. On ne peut selon eux que les constater, mais non les expliquer. Autrement dit, on réintroduit de l'irrationnel dans le domaine scientifique. Les matérialistes doivent y faire très attention. Ce n'est pas un hasard si aux Etats-Unis, des fondations connues comme créationnistes telle la Fondation Templeton soutiennent à fond les théories de l'auto-organisation.

Je voudrais ajouter que le mot de réductionnisme est un peu considéré de nos jours comme désignant une maladie honteuse de la pensée. Or il ne faut pas oublier que la science a toujours été et demeure réductionniste. Il s'agit d'un autre mot pour désigner la méthode analytique. Les grandes avancées de la biologie ont toujours été réalisées par des chercheurs utilisant cette méthode. Il faut le dire même y compris en tenant compte des critiques que l'on peut lui faire a posteriori. Critiquer le réductionnisme génétique, c'est critiquer une forme de réductionnisme très particulière et non critiquer le réductionnisme en général. Pour moi, d'ailleurs, le réductionnisme génétique n'est pas un vrai réductionnisme, au sens scientifique profond. Comme vous savez, je mets en avant le fait qu'il faille réintroduire dans les mécanismes biologiques l'importance du hasard brownien, les lois de la physique et plus particulièrement les lois de la physique statistique. Or cette position exprime une forme de physicalisme, une forme de réductionnisme, encore plus forte que le réductionnisme génétique. Comme je l'indique dans mon livre, il n'y a pas de différences de nature entre les lois physiques et les lois biologiques (ce qui ne veut pas dire que la biologie soit la même chose que la physique). Or dire cela, c'est défendre une forme de réductionnisme que je trouve indispensable.

JPB. : On pourrait ajouter que parler de mouvement brownien ne veut pas dire que les molécules individuelles (à supposer que ce concept de molécule individuelle ait un sens) n'obéissent pas à de micro-lois qu'un instrument très puissant, comme celui dont rêvait Laplace, pourrait observer. Chaque molécule est soumise aux lois de Newton.


Sur le hasard


Ceci nous reconduit à votre théorie de l'ontophylogenèse. Vous faites appel au hasard, mais vous ne dites pas qu'il s'agisse d'un hasard de nature extranaturelle. C'est un hasard qui pourrait être analysé si l'on pouvait remonter au niveau des micro-déterminismes qui font que tel gène active telle protéine et non telle autre. C'est un hasard qui laisse ouvert la voie à des études plus approfondies...

JJK. : Bien sûr. Le mot hasard est généralement mal compris. On est obligé d'employer ce mot pour que les gens comprennent ce que l'on veut dire, mais c'est un très mauvais terme. Il sous-entend en quelque sorte l'irrationalité. Le mot adéquat est probabilité. Le calcul des probabilités est une technique qui permet une approche rationnelle de toute une série de phénomènes qui auparavant étaient couverts par le mot hasard. On s'est aperçu que l'on pouvait avoir une approche rationnelle grâce à un outil technique développé par l'homme, le calcul des probabilités, qui permet de réintroduire de la rationalité là où l'on n'en voyait pas. C'est tout le contraire de ce que l'intuition commune entend quand on fait appel à l'absence de causes, au chaos, etc. Le calcul des probabilités permet de faire des prédictions très précises.

JPB. : Vous n'ignorez pas que c'est exactement ce que disent les physiciens quantiques. Même si vous ne voulez pas, très modestement, sortir de votre discipline, la biologie, il peut être utile de faire remarquer les convergences. Elles font apparaître ce que l'on pourrait appeler une science des méta-systèmes, une méta-science, qui devrait être très éclairante à l'avenir...

JJK. : C'est possible en effet. Je crois cependant qu'il faut être d'une extrême prudence dans l'exportation des concepts d'une discipline à une autre. Je me place en disant cela du point de vue de la biologie. La biologie du XXe siècle a souffert d'une importation non contrôlée des concepts de la cybernétique : les notions de programme, d'information, y ont été particulièrement funestes. Personnellement, je suis conscient de mes limites et je ne veux pas me hasarder à parler de choses que je connais moins bien.

JPB. : Ceci vous honore. Convenez cependant que si les notions de programme ou d'information développés par l'informatique linéaire des années 1960 sont mal venues en biologie, les nombreux travaux menés avec des populations de robots évolutionnaires donnent aujourd'hui un sens très concret au darwinisme appliquée à la biologie. On voit comment, sans que cela ait été programmé à l'avance par des programmeurs de génie, de tels robots acquièrent, selon les processus du hasard contraint, différentes capacités non seulement propres aux êtres vivants mais aussi à leurs cerveaux.

Je voudrais aussi vous dire un mot de la neurologie. Si l'on considère que le cerveau est composé (image) de milliers d'unités discrètes interagissant pour produire à tout instant des milliers de représentations du monde, lesquelles entrent en compétition pour produire une formulation langagière unique à la suite de contraintes internes et externes diverses, ne pourrait-on pas pour décrire ces mécanismes utiliser les formules que vous appliquez au darwinisme cellulaire ?

JJK. : C'est exact. Il y a deux théories faisant appel au darwinisme pour expliquer le fonctionnement du cerveau, celle de Danchin et Changeux (1973) dite de la stabilisation sélective des synapses(6), et celle d'Edelman, qui a plus ou moins reprise celle de Changeux sous le nom de darwinisme neural (1987) On peut citer aussi les descriptions darwinienne du système immunitaire. Rien de cela n'est remis en cause, bien au contraire.


Réunifier l'ontogenèse et la phylogenèse


JPB.
: Je pense que vous devriez ici, pour ceux qui liront cet entretien, expliquer pourquoi vous avez proposé d'unifier l'ontogenèse et la phylogenèse. C'est véritablement le point le plus fondamental de votre théorie (je souligne), le plus révolutionnaire, le plus susceptible de répercussions multiples. Il faut absolument que les lecteurs le comprennent...

JJK. : Oui. Rappelons que l'on désigne par ontogenèse la genèse de l'individu, la phylogenèse désignant celle de l'espèce. Depuis toujours, on a considéré qu'il s'agissait de deux processus différents, pour lesquels il fallait développer deux théories différentes. Dans la période actuelle on a, d'un côté, pour la phylogenèse, une théorie de l'évolution qui est la théorie néo-darwinienne faisant appel à la sélection des variants apparus lors de certaines mutations et de l'autre côté, concernant l'ontogenèse, l'embryogenèse des animaux adultes qui est sous contrôle, autrement dit qui résulte, de l'expression du programme génétique inclus dans l'ADN.

Or le problème fondamental est qu'en fait les espèces n'évoluent pas. L'espèce chien n'a pas évolué en renard. Non plus que l'espèce cheval en âne. Tout simplement parce que l'espèce est une entité abstraite. Ce ne sont pas les espèces qui évoluent, mais des individus. Dans la réalité, la seule chose qui existe, c'est la reproduction continuelle des individus. Il faut donc nécessairement qu'il y ait un point de contact entre les deux théories.

J'insiste là-dessus, car la question n'est pas évidente. Elle est pourtant essentielle, car elle a des implications philosophiques. Cette question traverse à mon avis toute l'œuvre de Darwin. Celui-ci a déconstruit le réalisme de l'espèce (le fait que l'on considère l'espèce comme une réalité en soi) pour en arriver à une conception généalogique qui se traduit par l'idée d'un continuum d'individus. Comme on avait jusqu'ici considéré qu'il y avait deux processus différents, on a développé pour les expliquer deux théories différentes. C'est de là que proviennent toutes les contradictions théoriques et expérimentales (car la théorie influence les expériences que l'on bâtit à partir d'elles) ayant jusqu'à présent affecté la biologie.

J'ai crée le concept d'ontophylogenèse pour dire qu'il n'y a qu'un seul processus et que l'on ne doit avoir qu'une seule théorie pour le décrire. La théorie néodarwinienne actuelle a opéré une régression théorique par rapport à Darwin puisque celui-ci n'avait de l'espèce, comme nous venons de le dire, qu'une conception généalogique. Dans le cadre de la biologie moléculaire, on en est revenu à un réalisme de l'espèce : celle-ci correspond à une structure identifiable correspondant elle-même à une information génétique.

JPB. : Ce que vous avez montré, sauf erreur de formulation de notre part, c'est qu'un seul et même processus, celui de la sélection des variants apparus au hasard, peut jouer aussi bien dans la formation de l'individu adulte au moment de l'embryogenèse (le darwinisme cellulaire) que dans la sélection des individus adultes capables de survivre aux contraintes de l'environnement et susceptibles d'être regroupés ensuite par un observateur extérieur en catégories homogènes que l'on baptisera espèces par commodité, s'ils présentent des caractères globalement semblables...

JJK.: Oui. On peut noter d'ailleurs que l'idée darwinienne selon laquelle il n'existe que des reproductions d'individus avait été clairement exprimée par Claude Bernard dans un texte dont je donne la citation intégrale.

JPB. : Vous avez bien fait de rendre hommage à Claude Bernard, trop souvent oublié aujourd'hui. Mais comment expliquez-vous que des gens supposés intelligents, et qui ne soient pas guidés par une idéologie spiritualiste, aient pu supporter si longtemps la contradiction induite par le néo-darwinisme ?

JJK. : C'est qu'en biologie, les implications idéologiques sont si fortes qu'il a fallu un considérable travail scientifique pour se dégager des a priori psychologiques, philosophiques, métaphysiques qui gênent le développement des idées. En biologie, ces a priori sont encore plus prégnants qu'en physique. On y parle constamment non seulement des espèces, mais aussi de l'espèce humaine. Or renoncer au réalisme de l'espèce, renoncer à l'idée que l'espèce est une entité réelle, c'est aussi renoncer à l'idée que l'espèce humaine serait une entité réelle. En tant qu'être humain, nous avons probablement là un problème par rapport à notre propre identité. Les concepts d'information et de programme génétique ont donc réintroduit le réalisme des espèces, en partie sans doute de manière inconsciente pour résoudre ce problème d'identité. On affirme ainsi qu'il existe une structure réelle correspondant à une information et un programme génétiques qui définissent l'Homme. De là découlent toutes les régressions.

JPB. : Le concept de stéréospécificité, que vous avez très largement démoli, visait à démontrer qu'il y avait un ordre moléculaire, correspondant à l'ordre de l'espèce.

JJK. : Les biologistes moléculaires ont projeté le concept d'espèce ou de spécificité sur le monde moléculaire. La stéréospécificité des molécules repose en effet sur l'idée que les molécules sont spécifiques, qu'il y a des classes de molécules lesquelles réagissent les unes avec les autres d'une façon définie, et qu'il existe finalement un ordre moléculaire. On évacue totalement le hasard (au sens que nous avions défini toute à l'heure) du monde moléculaire de la biologie. On veut montrer qu'au niveau moléculaire, il règne un ordre parfait des molécules, une sorte de défilé militaire du 14 juillet, les bataillons de molécules entrant en scène les uns après les autres. Or on c'est aperçu que cela était faux. Cet ordre moléculaire est le reflet de l'ordre correspondant à l'information génétique contenue dans les gènes. C'est d'ailleurs inscrit dans l'étymologie du mot qui vient de genos en grec c'est-à-dire le genre ou espèce.


La structuration des protéines


JPB. :
Le concept de stéréospécificité était lié à la découverte du repliement de la molécule et à la possibilité qu'elles ont de mettre ainsi en concordance des sites actifs afin de produire des interactions univoques entre elles. Cela est-il abandonné aujourd'hui ?

JJK. : Oui et non. Les biologistes moléculaires considèrent toujours qu'il existe une structure tridimensionnelle des protéines. Mais, pour vous donner une idée, ils savent aujourd'hui que 30 à 60% des protéines ont des régions entières qui ne peuvent pas spontanément donner de structures secondaires, donc qui ne pourront pas donner de structures tridimensionnelles. On les appelle des régions intrinsèquement désordonnées. Ceci n'a rien d'anecdotique. Très souvent il s'agit de plus de 50% de la protéine. Ce ne sont pas des régions marginales, car elles touchent aux sites actifs. Dans certains cas, c'est la protéine entière qui est totalement désordonnée.

Qu'est-ce qui confère alors leur structure à ces protéines ? Ce n'est pas l'information contenue dans le gène, comme l'affirme le dogme génétique, mais c'est le fait qu'elles rencontrent une autre protéine. C'est donc l'interaction avec une autre protéine qui va stabiliser la protéine. Mais en fonction de l'autre protéine rencontrée, la première sera stabilisée sous des formes totalement variables. On sait maintenant qu'une protéine impliquée dans la structuration de la chromatine et l'expression des gènes peut se stabiliser, interagir, avec plusieurs dizaines de gènes différents. Dans certains cas, deux protéines peuvent interagir ensemble de deux façons différentes. Il y a donc là obligatoirement un élément d'aléatoire considérable.

Ceci pour dire que l'absence de la stéréospécificité ne signifie pas seulement qu'une protéine puisse interagir avec de nombreux partenaires parce qu'elles ont les mêmes séquences d'interaction. Elle signifie aussi que la protéine est intrinsèquement capable de se structurer différemment. Ce qui fait que la protéine est ce qu'elle est, c'est son histoire en temps réel dans la cellule, et pas l'information codée dans le gène dont elle est issue. On est donc obligé de remettre en cause de fond en comble tout ce que l'on s'imaginait connaître. Ce dont nous parlons en ce moment résulte de travaux très récents, parallèles à ceux concernant l'expression des gènes.

JPB. : Il reste que, comme pour ce qui concerne l'expression stochastique des gènes, les gens qui étudient ce que vous appelez la structuration stochastique des protéines, en fonction des partenaires qu'elles vont rencontrer, n'en tirent pas toutes les conclusions qui s'imposeraient.

JJK. : Oui. Il faut tenir compte de l'échelle d'observation à laquelle on se place. Au niveau moléculaire, il n'y a pas de spécificité, il y a de la stochasticité. Mais, au niveau macroscopique, à notre niveau, il apparaît une forme d'ordre. Nous parlions d'espèces. Elles évoluent lentement. Il y a des individus qui se ressemblent parce qu'ils sont proches généalogiquement, dans le temps. Toute la question est de savoir pourquoi malgré tout il y a de l'ordre qui apparaît au niveau macroscopique. La théorie de l'ontophylogenèse que j'ai proposée consiste à dire que c'est justement là qu'interviennent les contraintes. Ceci veut dire que le niveau moléculaire est intrinsèquement aléatoire. On pensait que cela constituait un inconvénient en biologie, en empêchant par exemple l'apparition d'individus viables. Or c'est un avantage car il s'agit d'une réserve de diversité, de plasticité adaptative. Mais cette diversité est contrôlée par les contraintes sélectives qui viennent de l'environnement et qui se propagent dans l'organisme via les structures cellulaires et pluricellulaires. Cela, c'est la théorie du darwinisme cellulaire. C'est donc un renversement complet par rapport au principe du programme génétique.

JPB. : Il me semble que vous devriez mettre en valeur une conséquence importante de votre théorie. Au niveau macroscopique et dans l'espace de quelques générations, les modalités d'évolution des individus et des espèces n'apparaissent pas. Mais si l'on veut rentrer dans le détail et faire apparaître des mutations fussent-elles initialement mineures mais pouvant être lourdes de conséquences, il faut comprendre comment elles se produisent. Vous avez évoqué dans votre livre cette problématique à propos de l'étude de la cancérisation dont le processus peut s'initialiser au niveau d'une seule cellule. J'y reviendrai plus loin.

JJK. : Bien sûr. Nous, en tant qu'observateurs, nous faisons des regroupements permettant de parler d'espèces. Mais il n'y a jamais deux entités qui soient rigoureusement identiques. Là, on aborde la question du nominalisme et la querelle des universaux. Darwin l'avait bien dit. Il a écrit quelque part que « nul ne peut nier que les individus ne sont jamais coulés dans le même moule ». Darwin a rédigé des pages entières pour démontrer qu'il n'existe pas de noyaux structurels d'invariance. Tout peut varier et c'est cette variabilité qui permet l'évolution. Ceci dit, les regroupements que nous créons, à notre échelle, ont une certaine validité. Nous avons besoin de nous repérer, ne pas confondre un cheval et un chien.

JPB. : Dans une certaine mesure, on peut donc dire que le milieu influence la façon dont l'individu se reproduira. Il entraîne des conséquences sur ce que l'on appelle l'espèce. Ne pourrait-on dire que l'on en revient d'une certaine façon au lamarckisme. Tout ne se fait pas par mutations désordonnées. Quand je parle du milieu, il s'agit du milieu naturel et pas du milieu culturel. On sait depuis longtemps que le milieu culturel influe en termes épigénétiques sur le développement des individus regroupés en société, mais il s'agit d'une problématique différente de celle examinée ici. Je fais allusion dans ma question à un milieu extérieur à l'individu et à l'espèce. Pour reprendre l'image canonique des girafes, si celles-ci ont acquis un long cou, ce n'était pas pour brouter les feuilles des arbres élevés ni même en étirant leur cou pour ce faire. Elles ont acquis un long cou parce que des mutations survenues au hasard, au sein des cellules germinales de lignées d'individus contraints par la nécessité de survivre en se nourrissant de feuilles d'arbres, ont ouvert à ces individus un nouveau créneau d'adaptation, la possibilité d'atteindre le sommet des arbres – mutations au hasard n'étant pas survenues dans d'autres lignées d'individus, par exemple chez les chèvres.

JJK.: Vous avez raison, mais comme vous l'indiquez vous-mêmes, on n'en revient pas avec ma théorie au lamarckisme proprement dit. De plus, on peut préciser qu'il ne s'agit pas d'une influence du milieu répétée à chaque génération. Je pense que le milieu s'intériorise. A un moment donné, nous disposons d'une certaine structure. Cette structure est le résultat de toute notre histoire passée, qui remonte à la première cellule vivante. Cette structure, on la transmet à nos descendants dans nos cellules germinales. Un œuf, l'ovocyte chez les mammifères, est une cellule déjà hautement structurée. Cette structure est le résultat de contraintes environnementales ayant agi dans l'histoire de la lignée généalogique dont nous sommes le dernier maillon. Nous la transmettons à nos descendants et c'est cette structure là, la structure cellulaire, qui va contrôler l'expression des gènes, qui va permettre de réduire et d'orienter la stochasticité inhérente au niveau moléculaire.

Comme cette structure, en ce qui nous concerne, représente ce que nous appelons l'être humain, l'individu qui va être créé à la génération suivante sera aussi un être humain. Ceci explique que, sans faire appel à la notion de gène, on puisse comprendre la reproduction de structures appartenant à la même espèce. Précisons à l'occasion qu'il existe deux structures qui vont rester en interaction permanente avec l'environnement et évoluer en conséquence, indépendamment du vieillissement qui affecte le reste du corps. Il s'agit du cerveau et du système immunitaire.

JPB. : Je reviens sur ces points qui sont importants. Dans une première version de la recension que j'avais faite de votre livre, j'avais écrit : «On peut dire d'une façon imagée que les molécules sont agitées d'un mouvement brownien n'excluant pas la construction temporaire de structures qui se désassemblent aussitôt qu'assemblées, sauf à rencontrer un environnement favorable, atomique ou thermique, propice à leur persistance. Ces structures, qui ont toutes par définition des composants et des organisations différentes (aucun plan d'ensemble ne guidant leur assemblage) entrent en compétition darwinienne les unes avec les autres. Celles qui survivent constituent des structures plus complexes que l'on pourrait qualifier de niches écologiques imposant des contraintes sélectives orientées aux nouvelles venues. Chacune constituent à son niveau des «milieux extérieurs» jouant le rôle d'agents sélectifs au sein d'un milieu intérieur plus vaste. Ainsi apparaissent des tissus, des organes, des fonctions et de nouvelles sources de création de structures. Progressivement des structures cadres se forment et se stabilisent.».

Or vous m'avez répondu : «Ce passage est important. Il pose la question de l'origine. Pour moi, il n'y a pas construction de structures puis constitution d'un environnement. Ce qui laisserait intacte l'idée d'une origine homogène et identifiable. Du fait du caractère intrinsèquement probabiliste du réel, on est d'emblée dans l'hétérogène, donc d'emblée il y a un intérieur et un environnement. De manière plus explicite : il n'y a pas d'origine». J'ai donc retiré mon paragraphe. Mais dans la suite de ce que nous disons ici, pouvez vous m'expliquer cette remarque, alors que précisément je pensais avoir traduit votre pensée. Je n'avais pas fait allusion à une origine quelconque – sauf peut-être à l'émergence initiale de la matière à partir de l'énergie du vide quantique.

En revanche , je voulais exprimer une idée que j'avais retenue en travaillant avec un ami biologiste, malheureusement mort depuis, Gilbert Chauvet, père de la « physiologie intégrative »(7). Il avait réalisé un modèle informatico-statistique du corps humain et de son évolution illustrant le principe de ce qu'il avait, lui aussi, nommé le hasard contraint. Sans se placer comme vous au niveau moléculaire, il n'en était pas loin, car il étudiait notamment le devenir des intrants pharmacologiques dans l'organisme. Ce type d'approche, je suppose, vous ne le niez pas…

JJK. : Non, bien sûr. Votre passage était bon et il ne fallait pas le retirer. Mais je voulais seulement attirer l'attention sur le fait qu'il pouvait induire un malentendu sur la question de l'origine. On aurait pu penser en vous lisant qu'il existait une origine, par exemple au niveau moléculaire, à partir de laquelle toutes les molécules et structures macromoléculaires se seraient constituées. Or cette idée de l'origine, pour les matérialistes, pose un problème important. Comme mon livre s'intitule l'Origine des individus, ce qui fait allusion à l'Origine des espèces de Darwin, j'ai voulu préciser dans l'introduction qu'il fallait exclure du champ la question de l'origine, comprise comme l'origine temporelle, comme le début d'une histoire. L'origine peut pour moi être comprise de deux façons. Soit il s'agit de l'origine chronologique, qui pose la question de l'avant et donc du Pourquoi, soit il s'agit plus simplement du mécanisme qui donne naissance à… Or Darwin ne parle jamais de l'origine chronologique. Parce que c'est une question métaphysique dans laquelle il ne voulait pas s'engager, dans la mesure où elle renvoie au Pourquoi.

Aujourd'hui, des biologistes essaient de retrouver l'origine de la vie. Mais pour moi, cela ne dira pas grand-chose sur les origines de la vie et moins encore sur ce qu'il y avait avant car ils utilisent pour leurs essais la connaissance qu'ils ont de la vie telle qu'elle est devenue aujourd'hui. Quant à la « réalité » quantique dont vous m'avez parlé et dont la matière et la vie seraient issues, je ne peux y voir par définition que du stochastique. Si la réalité est intrinsèquement stochastique, elle l'était au temps t. Donc l'origine est floue. Et si elle était stochastique, elle était déjà riche de plusieurs potentialités. Elle était hétérogène et non homogène. Autrement dit, il existait d'emblée des frictions entre un environnement et quelque chose que l'on pourrait considérer comme un intérieur. Ceci est important.

JPB. : En vous écoutant et sans vouloir à tout prix vous entraîner dans la cosmologie théorique (dont je ne parle moi-même qu'en béotien), je suis frappé de la convergence entre ce que vous dites et par exemple les hypothèses de la théorie des cordes, selon lesquelles un nombre quasiment infini d'univers aux variables fondamentales différentes peuvent se matérialiser à tous moments du fait des fluctuations aléatoires du vide. Dès qu'un de ces univers émerge, il se construit avec des lois fondamentales qui constituent ses propres processus de sélection des structures physiques voire biologiques voire neurologiques qui peuvent y apparaître. On retrouverait donc alors, à la vaste échelle des multivers, une généralité dans un processus stochastique contraint du type de celui que vous décrivez...

JJK. : Je suis d'accord avec vous, mais je pense qu'il faut être prudent quand on opère des généralisations..


Modélisation informatique de l'ontophylogenèse.


JPB.
: Je voudrais vous poser une autre question, relative à la réutilisation possible des modélisations informatiques que vous avez réalisées en appui de votre théorie de l'ontophylogenèse. L'objectif serait d'étendre le champ de la programmation génétique, de façon à faire évoluer des systèmes artificiels obéissant non aux lois d'un darwinisme simple (mutation/sélection) mais aux logiques plus complexes que vous avez étudiées. Je pense en effet qu'il serait intéressant de simuler l'ontophylogenèse pour comprendre ce qui se passe dans des organismes tels que ceux désignés sur notre site par le concept de bioanthropotechniques, ou dans un autre domaine, pour comprendre comment des cerveaux artificiels pourraient construire des idées cohérentes à partir d'entrées-sorties multiples…et aléatoires....

JJK. : Je pense que oui. Des chercheurs s'y intéressent déjà. J'ai des contacts avec un scientifique québécois, Jean Jules Brault, qui y réfléchit(8). J'ai également rencontré des collègues du LIP6, dont Samuel Landau, ou du monde des Télécommunications, par exemple Dominique Pastor. Ils veulent faire du «bioinspiré» dans le domaine du traitement de signal ou analyse du web.

JPB. : C'est très bien, mais cela devrait être beaucoup plus général. Il existe des quinzaines de projets financés par la recherche européenne qui portent sur la robotique évolutionnaire. Chacun d'entre eux, me semble-t-il aurait le plus grand intérêt à s'intéresser à vos idées.

Le financement des recherches en France

JJK. : Vous avez raison, mais je me bats déjà dans mon domaine pour obtenir quelques crédits de recherche. Je ne me vois pas encore ouvrir un nouveau front. Dans mon domaine, vous serez certainement intéressé de savoir que j'ai participé avec des collègues dont Olivier Gandrillon à l'Université Claude Bernard de Lyon, Guillaume Beslon à l'INSA de Lyon, François Chatelain au CEA et Andras Paldi au Généthon d'Evry, à la création d'un consortium. Il s'agit d'équipes d'expérimentateurs qui travaillent directement sur ces idées d'expression stochastique et de différenciation cellulaire.

JPB. : Je suppose que vous déplorez, comme beaucoup de vos collègues, le peu d'intérêt que manifestent pour des recherches comme les vôtres ceux qui en France financent la recherche fondamentale...

JJK. : Oui. Je constate que les idées nouvelles, telles que celles que je défends, ont un plus grand écho à l'international qu'en France. C'est important à dire car en France on a de plus en plus tendance à n'attribuer de valeur qu'à ce qui est publié à l'étranger. J'avais ainsi été contacté, bien avant d'écrire la version française de mon livre, par l'éditeur de la version anglaise(9). De ce point de vue, qui n'est pas forcément le mien, mon travail est donc reconnu. Mais je constate par ailleurs que des articles reprenant souvent de manière très proche ce que j'avais précédemment publié paraissent dorénavant dans des revues étrangères, sans bien entendu me citer.

JPB. : Je trouve cela scandaleux, sachant que votre livre est non seulement révolutionnaire mais représente un travail de longues années. Cependant ce que vous dites ne m'étonne pas. Pour des raisons relevant de différentes causes, dont un masochisme intellectuel certain, les Français considèrent que rien de valable ne peut être réalisé en France. Il existe une névrose d'échec française. Tout doit provenir des Etats-Unis. Le soft-power américain a bien joué son rôle de colonisateur puisqu'il nous en a persuadés, ceci dès avant la seconde guerre mondiale. Mais l'aveuglement continue. D'un autre côté, l'incompétence scientifique de nos décideurs, tant politiques qu'universitaires, ne contribue pas à renverser la tendance.

Comme vous le savez, nous avons créé ce site et cette Revue, Christophe Jacquemin et moi, à titre individuel et bénévole, pour lutter contre cette névrose française consistant à cette intériorisation d'une prétendue infériorité de nos productions par rapport aux productions américaines. Mais notre audience reste limitée. Nous rencontrons constamment des gens qui se félicitent d'avoir réussi à imiter ce qui avait été fait à Boston trois ans auparavant. Vous pouvez être certain que ceux qui vous plagient en ce moment aux Etats-Unis, sans vous référencer, vont réintroduire sous peu vos thèses en Europe, sous pavillon américain. A ce moment tout le monde s'extasiera sur la créativité anglo-saxonne !

JJK. : Oui, ils le font déjà. Mais que faire contre cela ?

JPB. : Après vous avoir écouté, nous nous demandons si vous ne devriez pas faire un effort pour convaincre le grand public de l'intérêt pratique des recherches sur l'ontophylogenèse. Le darwinisme parle à beaucoup de bons esprits, qui voient à peu près ce dont il s'agit. On en a même tiré des conséquences politiques qui ont beaucoup nui à la science, comme celles relatives à l'élimination obligée des faibles par les forts. Dans votre domaine, ne pourriez-vous pas montrer que des enjeux très forts pourraient découler d'un approfondissement de vos recherches. Je pense par exemple à la lutte contre le cancer. Vous en parlez dans votre livre. Il est évident que, si vos recherches ne peuvent mener directement à la prévention de la cancérisation, elles semblent éclairer directement les mécanismes par lesquels une cellule se met brutalement, peut-être par hasard, à proliférer en s'affranchissant des contraintes résultant du fonctionnement normal de l'organisme. Pourquoi ne pas déposer un projet de recherche fondamental portant sur un ou plusieurs aspects de cette question ?

JJK. : Je ne dis pas non, mais je crains que nous ne soyons dans un pays où l'on n'ose plus rien faire d'audacieux. La crise y aide, bien évidemment. Il faut en finir. Mais comment ? Je suis persuadé que ce que je suis en train de faire est meilleur que ce qui se fait aux Etats-Unis. Mais nous avons besoin de soutiens matériels pour poursuivre de telles recherches. J'ai déposé des projets de financement. Le consortium dont je vous ai parlé le fait à son tour. Pourtant, systématiquement, nos demandes sont rejetées. Personne ne veut prendre de risques.

JPB. : Cela tient sans doute en partie au fait que les biologistes qui vous jugent pour vous financer se sentent menacés dans leur carrière par de tels projets. Il s'agit d'un problème que l'on rencontre partout.

Pour notre part, nous aimerions faire quelque chose pour vous aider, en dehors de publier le présent entretien. Peut-être pourrons-nous en reparler. Christophe Jacquemin et moi, nous vous assurons qu'en tous cas nos colonnes, comme l'on dit, vous sont ouvertes. Vous êtes au cœur de véritables problématiques, non seulement de connaissances fondamentales, mais de santé publique. Nous devons en persuader nos lecteurs.

JJK. : Merci.


Notes. Ces notes sont d'Automates Intelligents et n'engagent pas JJK.

(1) Lire de Jean Tavlitzki et Emile Noël l'ouvrage «12 clefs pour la biologie», Belin 1985
(2) « Le hasard au coeur de la cellule, probabilités, déterminisme, génétique » Collection Matérialogiques, Editions Syllepse, février 2009, collectif dont Jean-Jacques Kupiec a coordonné la rédaction.
(3) Bert Hölldobler et E.O. Wilson. The Super-Organisme. The Beauty, Elegance and Strangeness of Insect Societies. Norton 2009. Nous présenterons prochainement ce livre admirable sur ce site.
(4) Emergence «forte» par opposition à l' « émergence faible ». Ce dernier terme se borne à désigner l'apparition au regard d'un observateur de phénomènes que sa connaissance trop imprécise des déterminismes sous-jacents ne lui avait pas permis de prévoir : on parle par exemple de l'émergence d'une nouvelle souche virale. Voir notre discussion de l'émergence dans notre article «De l'évolution et de l'émergence»
(5) Convections de Bénard : voir Cellules de Bénard
http://fr.wikipedia.org/wiki/Cellules_de_Benard
(6) Sur Jean-Pierre Changeux : voir notre recension de son ouvrage Du Vrai, du Beau et du Bien

(7) Sur Gilbert Chauvet, voir notamment notre entretien
(8) Jean-Jules Brault. Voir http://www.polymtl.ca/recherche/rc/professeurs/details.php?NoProf=83
(9) La version anglaise de l'ouvrage a paru sous le titre "The Origin of Individuals" chez World Scientific en mars 2009.

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Vendredi 15 mai 2009




L'origine des individus

Par Jean-Jacques Kupiec

Fayard. Le temps des sciences 2008

La version anglaise de l'ouvrage a paru sous le titre The Origin of Individuals chez World Scientific, en mars 2009.

 

Présentation et commentaires par Jean-Paul Baquiast - 12 mai 2009

 


Jean-Jacques Kupiec est chercheur en biologie et en épistémologie au centre Cavaillès de l’Ecole Normale Supérieure de Paris. Il s’était fait connaître du public cultivé en publiant avec Pierre Sonigo ce qui fut une sorte de coup de tonnerre dans le ciel encore serein de la biologie moléculaire et du déterminisme génétique : Ni Dieu ni gène. Pour une autre théorie de l’hérédité (Seuil, 2000, réédité en 2003).
Voir notre présentation sur ce site:
http://www.automatesintelligents.com/biblionet/2000/dec/jj_kupiec_p_sonigo.html

Depuis Jean-Jacques Kupiec a poursuivi ses recherches, afin de préciser la théorie, ou si l’on préfère, le paradigme de l’ontophylogénèse, présenté dans ce premier livre.

« Ni Dieu ni gène » avait déjà suscité de nombreuses réactions. Il en est de même de « L’origine des individus ». On les trouve facilement sur le web. Mais généralement, il s’agit de courtes présentations du livre et de l’auteur, d’ailleurs toutes laudatives. Notons cependant un effort d’approfondissement, sous forme d’un entretien avec l’auteur, du à notre consoeur Véronique Anger de Friberg, dans Les Di@logues Stratégiques,
Le site Agoravox a republié cet article. On y lira les commentaires, souvent naïfs, parfois inutilement agressifs d’internautes ayant lu (ou n’ayant pas lu) Jean-Jacques Kupiec. Celui-ci a pris la peine de répondre de façon éclairante aux principales objections.
:
En ce qui concerne l’édition papier, rappelons que Jean-Jacques Kupiec a publié, seul ou en collaboration, de nombreux articles scientifiques recensés dans la bibliographie du livre.

Récemment, la revue Pour la science a fait paraître deux articles de Jean-Jacques Kupiec, dont le dernier « Le darwinisme cellulaire » (in le Dossier « L’évolution », Avril-Juin 2009), reprend l’essentiel de sa thèse (accès payant). le dossier dans son ensemble éclaire bien les points de vue actuels sur l'évolution. On notera un article sur la sélection de groupe: "Pour le bien du groupe" de D.Wilson et E. Wilson. p.78.

Enfin, un ouvrage collectif tout récent, « Le hasard au cœur de la cellule, probabilités, déterminisme, génétique » Collection Matérialogiques, Editions Syllepse, février 2009, dont Jean-Jacques Kupiec a coordonné la rédaction, commente ou développe les thèses de « L’origine des individus », en tenant compte de sensibilités différentes.. Nous en conseillons vivement la lecture (voir http://www.syllepse.net/lng_FR_srub_63_iprod_415-Le-hasard-au-c-ur-de-la-cellule.html )


Il n’est pas facile de faire un commentaire original à propos d’un livre qui a déjà reçu un accueil très favorable, et qui a fait l’objet de nombreuses présentations pertinentes. Ou bien le chroniqueur se borne à reprendre ces présentations en les réécrivant un peu, ou bien il veut innover mais pour cela il doit prendre le risque d’écrire des inexactitudes, ceci dans les deux domaines où l’auteur excelle, la biologie et l’épistémologie.

C’est pourtant ce risque que nous allons prendre, en livrant ici notre interprétation de l’œuvre d'ensemble de Jean-Jacques Kupiec. Il s’agit d’une interprétation dans la forme et non dans le fond – sauf in fine. En ce qui concerne le fond en effet, nous nous sommes efforcés de rester fidèle à la pensée de l’auteur, même si nous n’avons pas ici repris tous ses développements. Ceci pour dire que la lecture approfondie d’un livre qui n’est pas très facile (sans être difficile) s’impose à tous ceux s’intéressant à l’évolution contemporaine des recherches en biologie.

Pourquoi l’ontophylogenèse


Selon Wikipedia, « L’ontogenèse (ou ontogénie) décrit le développement progressif d'un organisme depuis sa conception jusqu'à sa forme mature, voire jusqu'à sa mort. En biologie de l'évolution, on oppose souvent l'ontogenèse, l'histoire d'un individu particulier, et la phylogenèse, l'histoire évolutive de l'espèce à laquelle appartient cet individu ». Notons d’emblée que pour le rédacteur de cet article, le phylum auquel fait allusion le terme de phylogenèse se confond avec celui d’espèce. Dans un autre article de Wikipedia, consacré à la phylogénie, la définition du phylum est plus large: « La phylogénie est l'étude de la formation et de l'évolution des organismes vivants en vue d'établir leur parenté. La phylogenèse est le terme le plus utilisé pour décrire la généalogie d'une espèce, d'un groupe d'espèces mais également, à un niveau intraspécifique, la généalogie entre populations ou entre individus ». Dans cette définition, l’espèce cesse alors d’être présentée comme une entité en soi, qui se retrouverait sous des formes différentes dans l’ensemble des êtres vivants, mais comme une façon de regrouper des individus présentant globalement un ensemble de caractères communs, les différenciant d’autres populations. L’intérêt se porte alors non plus seulement sur une lignée particulière, mais sur le processus de formation des lignées évolutives sous l’effet de divers mécanismes de différenciation.


La très grande majorité des biologistes évolutionnaires d’inspiration naturaliste (ou matérialiste) admet aujourd’hui que la formation des espèces, c’est-à-dire l’ontogenèse, nécessite pour être comprise de faire appel au darwinisme. Celui-ci peut être résumé au principe de l’évolution sur le mode variation au hasard/sélection/amplification, que Daniel Dennett avait appelé « l’idée dangereuse de Darwin ». Ne s’y opposent plus que les créationnistes de toutes obédiences. Pour la biologie darwinienne, ce sont des phénomènes aléatoires qui provoquent les variations – ou mutations - du génome caractéristique de chaque espèce. La plupart sont létales. Certaines peuvent induire, par la modification de certains gènes, des individus puis des espèces mieux adapté(e)s à l’environnement et à ses modifications que ne l’étaient les organismes antérieurs. Rappelons que pour les spiritualistes, il s’agit d’une « idée dangereuse », en ce sens que par application de ce principe, on peut déduire que l’homme, loin d’être en quelque sorte une image de Dieu sur terre, placée de ce fait au sommet de l’évolution, ne constitue qu’une branche (non terminale) d’un immense buisson où les bactéries comme les primates et les humains ne sont que les produits d’un mécanisme sans finalités.


Par contre, en ce qui concerne la formation des individus à l’intérieur des espèces, la très grande majorité des biologistes estimait jusqu’à ces dernières années que c’était le programme génétique transmis par l’intermédiaire de l’ADN reproductif qui déterminait la séquence d’apparition des différents organes de l’embryon. Son influence se prolongeait tout au long de la vie. Les gènes, dans l'acception qu'en donnaient les défenseurs du « tout génétique », définissaient donc dès avant la naissance les propriétés et aptitudes de l’individu. La biologie moléculaire s’était efforcée de montrer qu’il s’agissait de processus rigoureux, déterministes, excluant donc, sauf accidents, le hasard. Le terme même de programme génétique, faisant penser à un programme informatique et à des informations numériques, faisait illusion. En aucun cas pourtant, il ne s'agit d'algorithmes s'appliquant par oui ou par non. Mais l'on n'y pensait pas. Si bien que certains s'étonnaient naîvement du fait que les individus issus d'un même génome (tels les jumeaux vrais) puissent être différents.


Comme l’on sait, le déterminisme génétique, notamment dans son extension à l’homme, sous la forme dite de la sociobiologie, a conjugué contre lui de nombreux opposants. On a retrouvé dans leurs rangs les spiritualistes, qui ne pouvaient admettre que l’esprit, même s’il est le produit de l’activité du corps, soit figé à l’avance par l’hérédité et inaccessible aux considérations morales. Mais la quasi-totalité des psychologues matérialistes, évolutionnaires ou non, ont protesté contre le fait que les faits de culture, résultant de l’interaction des individus au sein des sociétés, ne soient pas pris en compte par la biologie moléculaire, alors qu’ils joueraient un rôle essentiel dans la détermination des comportements individuels et collectifs.


Une contradiction d'abord bien acceptée puis intenable


Ainsi, le hasard (ou ce que l’on définit comme tel en évolution) intervenait systématiquement dans la production des génomes, mais il se trouvait radicalement exclu dans l’expression de ces génomes lors de la formation des individus. Il y avait là une contradiction qui, curieusement, dans la 2e moitié du 20e siècle, n’avait pas suscité de commentaires. L’ouvrage fondateur de Jacques Monod, « Le Hasard et la Nécessité » (1970) n’avait pas attiré l’attention sur cette contradiction. La raison de ce manque de curiosité tenait à ce que les biologistes pensaient avoir apporté des preuves expérimentales indiscutables tant de la « réalité » des mécanismes darwiniens régissant l’évolution des espèces, c’est-à-dire l’ontogenèse, que de la « réalité » des mécanismes génétiques commandant la production des individus, c’est-à-dire la phylogenèse.

Cependant, les preuves de la « réalité » du déterminisme génétique avaient été bien plus difficiles à apporter que celles intéressant le rôle du darwinisme dans l’évolution des espèces. Elles avaient résulté des travaux menés par la biologie moléculaire à partir de l’identification de la double hélice, dont précisément l’Institut Pasteur avec Jacques Monod avait été l’un des acteurs. On cru alors pouvoir comprendre le rôle des gènes dans la phylogenèse. Il était vite apparu que ceux-ci n’intervenaient pas directement dans la fabrication de l’embryon. Des médiateurs protéiques spécifiques faisaient le relais entre le gène ou les gènes supposés contribuer à la formation de l’organisme et les cellules directement concernées par l’ordre d’apparition et l’architecture des organes. Mais le mécanisme, totalement déterministe, excluait toute variation aléatoire. Il ne permettait, selon ces approches, aucune liberté ni plasticité, sinon par accidents. Une propriété qui avait été nommée la stéréospécificité permettait d’expliquer comment les protéines synthétisées (et repliées) sous l’influence des gènes ne pouvaient correspondre qu’à un et à un seul type d’organite infracellulaire ou de cellule. L’image popularisée alors fut celle de la clef qui ne peut ouvrir qu’une seule serrure.


Précisons cependant que si, pour les biologistes matérialistes, la programmation génétique et la variabilité des génomes introduite par des mutations aléatoires constituaient des conquêtes de la pensée scientifique déterministe qu’il ne fallait pas remettre en cause, l’on devait cependant tenir compte des observations multiples nouvelles qui s’accumulaient. En ce qui concerne l’ontogenèse, l’étude plus précise du rôle des gènes avait montré que l’intervention des gènes et des protéines dont ils provoquaient la synthèse était bien plus complexe que celle résumée par le concept « un gène, un caractère ». Des gènes dits régulateurs avaient été identifiées. Le protéome ou catalogue des protéines impliquées dans la reproduction s'est révélé par ailleurs infiniment plus riche que le catalogue des gènes propres à chaque espèce. La stéréospécificité apparut alors comme loin d’être systématique, le même morceau d’ADN pouvant diriger l’assemblage de protéines différentes, dont l’une seulement intervenait dans la suite de l’embryogenèse.
Par ailleurs, il n’était plus niable que dès sa formation, l’embryon était soumis aux contraintes du milieu, notamment du milieu social dit aussi milieu culturel. Le milieu influe de façon plus ou moins importante sur le développement de l’individu, selon des modalités étudiées dans le cadre d’une approche devenue depuis systématique, l’épigénétique.


En ce qui concerne l’évolution des génomes, c’est-à-dire la phylogenèse, il était apparu parallèlement que des phénomènes difficiles à considérer comme de simples mutations aléatoires pouvaient contribuer efficacement à la formation de nouvelles espèces ou à des modifications du génome à l’intérieur d’espèces existantes. Citons par exemple le transfert horizontal de gènes (très répandu, et pas seulement chez les bactéries) ou, à une autre échelle, la sélection de groupe présentée comme agissant sur l’ADN non d’un individu isolé mais de nombreux individus au sein d’un groupe soumis à une pression sélective. Il s’agissait en quelque sorte de mutations orientées par l’interaction avec le milieu.


Une révolution conceptuelle : l’extension du domaine du darwinisme.


Tout ceci faisaient supposer, vers les années 1990, que la biologie se trouvait à la veille d’une révolution conceptuelle, voire philosophique, importante. Seul manquait le ou les chefs d’orchestre de cette révolution, susceptibles de proposer les nouveaux concepts nécessaires à la cristallisation d’un nouveau paradigme. Nous n’offenserons pas la modestie de Jean-Jacques Kupiec en affirmant qu’il fut en France et sans doute aussi dans le monde entier, avec quelques collègues tels que Pierre Sonigo, le plus efficace de ces chefs d’orchestre. L’ouvrage dont dès 2000 nous avions signalé l’importance, « Ni Dieu ni gène », co-écrit avec Pierre Sonigo, en donna le signal. Il fut reçu avec effroi par la communauté des biologistes traditionnels et avec beaucoup d’excitation par de jeunes chercheurs à la recherche de nouvelles problématiques intéressant le développement des formes vitales. L’empire d’une biologie moléculaire déterministe toute puissante en parut ébranlé, ce qui ne manqua pas d’entraîner des résistances de la part des généticiens.

Dix ans après, « L’origine des individus » précise la révolution ainsi amorcée. Le livre apporte de nouvelles preuves expérimentales démontrant le fonctionnement probabiliste des gènes et le caractère également probabiliste des interactions entre protéines synthétisées par ces gènes au cours de l’ontogenèse. Ces découvertes récentes, dont on ne fait qu’entrevoir les conséquences, sont en contradiction totale avec l’idée d’un programme génétique déterministe par définition. Le livre relate également des simulations informatiques très convaincantes permettant de mieux comprendre les mécanismes de sélection darwinienne proposés pour analyser la production des cellules, des tissus, des organes et des organismes entiers. Au-delà de cela, il propose une relecture fructueuse des concepts devenus de véritables lieux communs des sciences de la complexité, l’émergence provenant du passage des parties au tout, l’auto-organisation et plus généralement l’essentialisme consistant à ériger en réalité objective ce qui n’est que le produit d’un certain nombre d’observations dont les résultats paraissent réguliers. Nous allons revenir sur ce dernier point ci-dessous. Disons seulement ici qu'il est un peu sévère à propos des théoriciens de l'auto-organisation. Il ne nous semble pas qu'aucun d'entre eux ne tienne pas compte d'un système dit auto-organisateur puisse l'être indépenamment d'un arrière-plan sélectif. C'est le cas des eusociétés ou sociétés d'insestes.


Mais comment et à quels niveaux fonctionnent les mécanismes de la sélection darwinienne dont Jean-Jacques Kupiec avait proposé d’étendre le domaine d’action à pratiquement toute la biologie du développement? Jean-Jacques Kupiec a comme on le sait forgé le concept d’ontophylogenèse. Ce terme tout à fait heureux au point de vue linguistique signifie que pour lui l’ontogenèse et la phylogenèse constituent deux phases inséparables du processus de construction du vivant. Les espèces se forment de la même façon que les individus, dans le cadre de ce qu’il a nommé l’hétéro-organisation. Ce dernier terme signifie que les structures vitales ne se forment pas par appel à des procédures d’auto-organisation totalement coupées du milieu dont il n’existe aucune preuve expérimentale dans la nature. Elles se forment par interaction avec le milieu extérieur, en application systématique de la logique darwinienne.


En simplifiant beaucoup, nous dirons qu’il s’agit de réintroduire l’évolution au hasard elle-même contrainte par l’interaction avec le milieu au coeur de la formation de tous les organismes vivants, depuis le virus et la cellule jusqu’aux organismes multicellulaires, aussi complexes soient-ils. Autrement dit, il s’agit de généraliser « l’idée dangereuse de Darwin », en montrant que le principe: variation au hasard/sélection/ampliation se retrouve à tous les niveaux du vivant (comme ajouterions nous, à tous les niveaux de la formation des systèmes naturels fussent-ils non biologiques…mais nous y reviendrons). Il faut préciser d’emblée que cette généralisation du darwinisme ne découle pas du triomphe d’un nouveau dogme dans l’esprit de quelques matérialistes acharnés. Elle résulte seulement d’expérimentations instrumentales nouvelles et du fait que le darwinisme est le seul facteur permettant à ce jour d’interpréter des observations apparemment incompatibles. Ceci étant, si les personnes étrangères à la biologie conçoivent bien le processus des mutations au hasard et de la sélection quand il s’applique aux génomes, elles se représentent moins bien comment ce même processus peut se retrouver à l’intérieur d’un organisme en cours de développement et à plus forte raison au sein d’une cellule. De quelles mutations s’agit-il en ce cas et quel est le milieu intérieur jouant le rôle d’apporteur de contraintes sélectives ? Des explications s’imposaient, que le livre fournit. Il s’agit d’un des passages un peu difficiles de l’ouvrage, mais avec un minimum d’attention, les choses s’éclairent.


La description de différentes observations fines des processus intracellulaires, complétées par la modélisation informatique présentée dans le livre et dans l’article cité de Pour la Science, montrent bien ce dont il s’agit. On trouve le hasard ou plutôt l’absence d’organisation préalable dès le niveau le plus fin de l’organisation atomique. On peut dire d’une façon imagée qu'à la base les molécules sont agitées d’un mouvement brownien, qui se retrouve à tous les autres niveaux. Du fait du caractère intrinsèquement probabiliste du réel, on est d’emblée dans l’hétérogène, donc d’emblée il y a un intérieur et un environnement. De manière plus explicite : il n’y a pas d’origine. L''origine et la sélection se retrouvent à tous les niveaux du vivant.


Jean-Jacques Kupiec ne le dit pas explicitement, mais l’on peut penser que ces mécanismes sont véritablement universels. On les retrouve sans doute, à des échelles différentes, dans ce que l’on appelle les fluctuations de l’énergie du vide au niveau quantique, la constitution des premiers minéraux à partir des substrats chimiques initiaux et aussi la création des premières molécules réplicatives développées sur argile ou autres composés physico-chimiques à l’origine de la vie. Nous pensons par ailleurs que, dès maintenant, il serait possible d’utiliser une méthodologie analogue pour comprendre comment, par exemple, se forment dans le cerveau les contenus cognitifs complexes ou, au sein des réseaux informatiques, les assemblages de données et d’images formant des ensembles signifiants (dits aussi mèmes par la mémétique). Enfin la façon dont les populations de robots acquièrent des connaissances sur le monde et des langages permettant de communiquer à leur propos relève certainement de processus comparables, fondamentalement darwiniens.


Réponse aux objections


La nouvelle définition du vivant découlant de l’approche ontophylogénétique a suscité de nombreuses objections. Les unes, mais nous allons y revenir, sont de nature quasi philosophique. Mais les autres sont plus pratiques. A quoi bon réintroduire le hasard et la sélection à tous les niveaux de création de la complexité biologique si les produits finaux découlant des microprocessus darwiniens décrits par l’ontophylogenèse ne peuvent s’interpréter que sur le mode statistique, ce qui entraîne la conséquence qu’ils ne diffèrent guère ou pas du tout de ce que seraient les produits de processus reproductifs strictement déterministes. En moyenne, objecte-t-on ainsi, au sein d’un processus reproductif déterminé, un gène ne « crée » pas plusieurs types de protéines, ou de cellules, ou d’organismes. Une grande permanence se constate dans la reproduction de l’existant. C’est même pour cette raison que les anciens naturalistes avaient pu identifier au sein de la diversité biologique des individus semblables pouvant être regroupés en espèces homogènes.


Pour répondre à cette objection on peut faire la comparaison avec la physique. Les lois de Newton sont parfaitement valables, bien qu'approximatives, pour comprendre les phénomènes qui se déroulent à notre échelle. Alors à quoi bon s'obliger à prendre en compte la théorie de la relativité ? On connaît la réponse. L’approche relativiste a permis des développements impossibles dans le cadre de la physique newtonienne. En biologie c’est la même chose. L’approche déterministe possède un domaine de validité mais c’est une approximation. La connaissance de la réalité probabiliste sous-jacente permet d’aller plus. C’est le cours normal de la recherche. Pourquoi devrait-on s’arrêter à la description offerte par le déterminisme génétique ?

Ce n’est pas parce que plusieurs processus différents donnent naissance à des produits globalement comparables qu’il faut en inférer que ces processus sont identiques. On risque en effet, d’une part d’inventer des mécanismes qui n’existent pas ou de refuser de voir des différences entre mécanismes existants pouvant prendre ultérieurement une grande importance. Mais l’on risque aussi de se priver de voir des résultats évolutifs qui bien qu’exceptionnels au regard de la loi des grands nombres, pourraient prendre une grande importance dans le cadre d’une évolution extérieure contrainte par de nouvelles caractéristiques du milieu. Si le milieu naturel changeait et si les cygnes noirs se révélaient mieux adaptés que les cygnes blancs à ces changements, on serait heureux de comprendre comme des cygnes noirs peuvent aléatoirement apparaître au sein de population de cygnes blancs, afin le cas échéant d’encourager leur multiplication.


Cependant, l’opposition suscitée par l’ontophylogenèse est plus de nature philosophique, sinon idéologique, que pratique. Comme le montrent les critiques faites aux publications de Jean-Jacques Kupiec et de ses collègues, le nouveau paradigme impose de repenser une grande partie des études et concepts suscités par l’application sans nuances de l’hypothèse selon laquelle les gènes dictent l’organisation des structures biologiques et celle d’une grande partie des structures culturelles. Il faudra reprendre les hypothèses de départ, réorganiser les protocoles expérimentaux, modifier les certitudes intellectuelles. Beaucoup d’activités et d’intérêts exploitant un certains simplisme biologique devront évoluer pour survivre. Ceci notamment dans les métiers de la santé humaine et vétérinaire, comme de la pharmacie. Au plan intellectuel, la diffusion ainsi légitimée de l’ « idée dangereuse de Darwin », provoquera la sainte alliance des spiritualistes pour qui le darwinisme reste le diable et des matérialistes réductionnistes qui perdent pied dès qu’ils doivent intégrer dans leur modes de pensée le fait que les effets ne découlent pas tous de causes nettes et précises, obligeant à prendre en compte ce qu’à défaut d’autre terme on nomme le hasard.


Elargir le champ de la critique épistémologique


Nous ajoutons une autre cause de rejet de l’hypothèse ontophylogénétique et d’une évolution biologique susceptible d’être décrite en faisant appel à elle. Il s’agit de la croyance au « réalisme des essences ». Jean-Jacques Kupiec y fait allusion, mais nous pensons qu’il devrait insister davantage sur ce point. Nous avons dans cette revue donné plusieurs fois la parole à deux écoles convergentes de chercheurs. Les uns, qui relèvent des neurosciences cognitives, s’intéressent à la façon dont les cerveaux, que ce soit chez les humains ou chez des animaux ne disposant apparemment pas du langage, regroupent de façon empirique des faits d’observations voisins autour de concept susceptibles de leur donner un sens. Il s’agit d’un processus indispensable à la survie, permettant notamment d’identifier et classer des phénomènes s’étant révélés dangereux, afin d’y réagir en temps utile. Les catégories de faits ainsi créées sont considérées comme des éléments du monde extérieur, dotés d’une réalité en soi, et non d’une réalité construite par le cerveau. Souvent, par application de la Théorie de l’esprit (theory of mind), les cerveaux projettent sur ces entités virtuelles des intentions ou des personnalités analogues à celles qui chez l’homme, sont prêtées aux divinités imaginaires. Ce sont de telles constructions mentales qui ont transformé les concepts d’individu, d’espèce, d’humain et d’espèce humaine en essences qu’il ne fallait absolument pas, sous peine d’être accusé de sacrilège, prétendre déconstruire. Or c’est ce que fait quotidiennement Jean-Jacques Kupiec. On comprend qu’il soit mal vu par les idéologues de la connaissance.


La deuxième école à qui nous avons été heureux de donner la parole dans cette revue est représentée par la physicienne Mioara Mugur-Schächter et la Méthode de Conceptualisation Relativisée par laquelle elle propose de représenter la façon dont, à partir d’un substrat quantique à proprement parler indéfinissable, les observateurs et leurs instruments peuvent progressivement construire des entités microscopiques susceptibles d’être mises en œuvre dans des systèmes physiques macroscopiques. Le point important de cette méthode, comme nous l’avons montré, est qu’elle pourrait et devrait être exportée dans toutes les autres sciences du monde macroscopique. Il s’agit d’une application particulièrement puissante d’une approche épistémologique non-réaliste constructiviste susceptible d’être appliquée partout, y compris pour préciser le contenu des entités définies par le langage courant à partir des observations empiriques.

Nous sommes persuadés que le vaste travail de déconstruction et de reconstruction de la connaissance en biologie, entrepris par Jean-Jacques Kupiec et ses collègues, pourrait ainsi être inscrit avec profit dans les domaines illustrant les conquêtes méthodologiques de la méthode proposée par Mioara Mugur-Schächter.

 

 


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Mercredi 25 mars 2009

Le 4e Rapport du GIEC, établi en 2007 sur des données de 2005 et antérieures, a été reconnu comme bien trop optimiste par les experts du GIEC réunis à Copenhague le 10 mars 2009. Mais vu la lourdeur de l'Organisation, le prochain rapport ne sera publié qu'en 2014. Or "les dernières observations confirment que le pire des scénarios du GIEC est en train de se réaliser. Les émissions ont continué d'augmenter fortement et le système climatique évolue d'ores et déjà en dehors des variations naturelles à l'intérieur desquelles nos sociétés et nos économies se sont construites", a affirmé le comité scientifique de la conférence.

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Nous avons cru pouvoir avancer un début d’explication à l'étonnante myopie des Pouvoirs Publics et des intérêts privés face à la grande crise climatique en constatant que si les systèmes anthropiques, fussent-ils scientifiques, sont capables d’anticiper convenablement leur propre devenir, face aux adversaires qu’ils ont identifiés, ils sont incapables le voudraient-ils de mesurer les conséquences qu’auront leurs compétitions pour la conquête du monde. Ceci parce qu’ils ne disposent pas à cette fin d’informations suffisantes. Leur science n’a pas encore acquis la puissance nécessaire à cette fin.

Ceci tient notamment au fait qu’il n’existe pas, sauf de façon embryonnaire, de supersystème cognitif universel, doté d’une vision globale de la Terre et d’un modèle de soi lui-même universel, qui puisse se donner des méta-représentations et émettre des messages d’alerte. Dans ces conditions, on peut craindre que les compétitions entre systèmes anthropotechniques, fussent-ils à dominante scientifique, continuent à préparer des conséquences catastrophiques, d’autant plus catastrophiques qu’elles mettront en œuvre des technologies d’inspiration scientifique.

Mais s’agit-il seulement d’un manque d’informations. En fait, avec la multiplication des réseaux d’observations scientifiques et des commentaires et débats qui se greffent sur celles-ci, la cognition globale ne devrait pas manquer de matière première. Manquent par contre cruellement des méthodologies suffisamment performantes pour exploiter ces informations. Nous abordons là une question épistémologique, déjà évoquée dans de précédents articles et ouvrages , sur laquelle il nous parait urgent de revenir. La question, malgré les apparences, n’est pas simple et mérite quelques investissements intellectuels.

Dans cette direction, nous proposons de faire à nouveau appel à la Méthode de Conceptualisation Relativisée MCR), développée par la physicienne Mioara Mugur-Schächter et que nous avions précédemment commentée dans divers articles en soulignant son caractère profondément novateur. Nous sommes persuadés que cette méthode pourrait être appliquée avec profit à la description des entités et phénomènes concernant la crise climatique actuelle, comme des catastrophes grandes et petites qui s'annoncent dans son sillage. Nous en donnons dans cet article une brève description théorique, suivie d’un exemple d’application.

MCR. Le cadre théorique


Posons deux hypothèses « optimistes » qui seront évidemment à vérifier :


1. Les systèmes anthropiques modernes (anthropotechniques pour reprendre notre terminologie) disposent de suffisamment de ressources technologiques, humaines et informationnelles pour que, sous la pression d’un risque majeur, celui d’une extinction massive les affectant tous, leurs comportements se modifient d’eux-mêmes dans le sens de la prévention. On voit que cette hypothèse n’évoque pas l’intervention de supposées décisions volontaires inspirées par un libre-arbitre providentiel. Nous pensons plutôt à des mesures de correction automatiques ou semi-automatiques apparaissant dans certaines conduites de groupe, étudiées dans le cadre du paradigme de la sélection de groupe. . Le terme de semi-automatique signifie que les actions se produisent d’elles-mêmes, mais qu’elles peuvent entraîner un écho voire un renforcement au sein des bases neurales ou computationnelles génératrices d’états de conscience individuels ou collectifs.


Malheureusement, nous l’avons dit, les systèmes anthropotechniques dominants se montrent encore incapables de mobiliser ces ressources et de prendre les mesures adéquates. Il faut mettre en cause, à la base de cette incapacité, non seulement des conflits d'intérêts, bien identifiés, mais un manque général de méthode, qui ne l'est pas.

2. En effet, pour qu’elles soient efficaces, les mesures de prévention ou de correction nécessaires devraient s’appliquer aux causes « réelles » qui provoquent la crise et non à des causes telles qu’imaginées par les divers acteurs chacun en fonction de leur intérêt. Mais peut-on parler de « réel » en sciences, sans faire référence à la façon dont le produit de la connaissance est construit par un processus complexe associant les observateurs, leurs instruments et une réalité sous-jacente probablement inconnaissable. Un tel processus est connu depuis longtemps, sinon compris, dans le cas de la physique quantique. Il a été clairement décrit par Mme Mioara Mugur-Schächter sous le nom de Méthode de Conceptualisation Relativisée (MCR), s’appliquant aux interactions des observateurs macroscopiques et de leurs instruments avec le monde quantique .


Mais nous ne sommes pas ici, en matière de sciences de la Terre, dans le domaine du quantique. Nous sommes dans le domaine de la physique ordinaire et plus généralement des sciences dites macroscopiques. Or il se trouve que MCR est aussi applicable à cette échelle. Nous pensons pouvoir donc faire ici l’hypothèse selon laquelle cette méthode permettrait sinon de concevoir un monde macroscopique réel « en soi » dont rien ne permet de postuler l’existence ou les règles de fonctionnement, du moins un monde macroscopique relativisé, construit par l’observateur-acteur et ses instruments. Ceci serait suffisant pour provoquer, dans le cas qui nous occupe, des réactions efficaces face à la crise. Dans le processus induit par MCR, l’obervateur-acteur se retrouve modifié sans même qu’il s’en rende compte. Autrement dit, son comportement, découlant du processus, s’adapte de lui-même aux contraintes mises à jour par la construction du réel relativisé. Il en résulte la construction dynamique d’un monde global où les actions respectives des différents observateurs-acteurs se conjuguent (comme dans la nature, que ce soit au niveau microscopique et macroscopique) sans que des conflits destructeurs puissent jamais détruire l’équilibre de l’ensemble.
 

Ainsi, à partir des comportements de détail des systèmes anthropotechniques revisités par cette méthode, émergeraient sans intervention préalable d’une prétendue volonté humaine ni de finalités volontaristes affichées par elle, des règles prudentielles de comportement global qui permettraient d’éviter ou de réparer les destructions massives actuellement observées.
 

Il est évident que dans ce cadre, le contenu du concept de Gaïa devrait être reconstruit, ainsi bien entendu que la description de toutes les forces contribuant actuellement à sa destruction ou pouvant participer à sa reconstruction. Ni Gaïa ni ces forces ne nous sont perceptibles en soi. Nous pouvons cependant, grâce à la méthode, nous en donner des représentations relativisés nous permettant d’agir sur elles.

Appliqué au monde macroscopique, dont les complexités sont immenses au regard de la simplicité apparente du monde quantique, l’émergence spontanée de règles prudentielles visant à protéger ou réparer Gaïa ne se fera pas spontanément ni facilement. Elle sera le résultat de processus déjà engagés et qui, sauf accidents, devraient s’étendre, sans interventions humaines délibérées. Ces processus visent à l’observation scientifique de l’univers et au déploiement d’outils nouveaux, notamment dans le domaine des réseaux, de l’intelligence artificielle et de la robotique autonome, susceptibles de produire de nouvelles symbioses avec ce qui demeurera de biologique dans les systèmes anthropotechniques de demain.


Ces ressources technologiques n’existaient pas du temps de l’homo erectus ni même des sapiens récents du 19e et 20e siècles. Ils sont le produit d’une évolution cosmologique plus globale vers la complexité, que l’on retrouverait sans doute sur d’autres Terres que la nôtre. On peut penser que se sont appliquées à ce niveau macroscopique les mêmes lois de décohérence imposées aux microétats du monde quantique quand ils ont pour la première fois interagi avec des particules macroscopiques générées par les fluctuations aléatoires du vide quantique – à supposer que cette formulation ait un sens

Les grandes étapes

Evoquons ici en quelques lignes les grandes étapes indispensables à la construction des connaissances selon MCR. Il s'agit en fait d'une méthodologie pour la production des descriptions, car il n'y a de science que de descriptions, les «phénomènes en soi» étant réputés non-existants. Ces étapes sont identiques, qu’il s’agisse d’opérer dans le monde quantique ou dans le monde macroscopique, notamment celui qui nous intéresse ici, celui des sciences de la Terre.

Le Fonctionnement-conscience. On postule au départ l'existence d'un observateur humain, doté d'un cerveau lui-même capable de faits de conscience. Ce cerveau est tel qu'il peut afficher des buts au service desquels mettre une stratégie. Mioara Mugur-Shächter considère que l'organisme vivant, ceci à plus forte raison s'il est doté de conscience, est capable de téléologie.

La téléologie (à ne pas confondre avec l’étude des causes finales ou finalisme) est l'étude des systèmes finalisants acceptant différentes plages de stabilité structurelles et capables, en général, d'élaborer des buts ou de modifier leurs finalités, (en anglais:" purposeful systems"). Dans les systèmes humains psycho-socio-politique, cette téléologie peut se nommer "autodétermination". La téléonomie est l'étude des systèmes finalisés par une stabilité; recherche de la stabilité structurelle et non du changement, (en anglais: "goal seeking systems"). En psychologie et en sociologie, la téléonomie peut se nommer "autonomie".(wikipedia) Ces mots sont suspects pour les matérialistes. Mais il est tout à fait possible d'accepter les définitions ci-dessus sans se référer à des causes finales imposées par une divinité quelconque

Nous pensons pour notre part que le concept de Fonctionnement-conscience peut être étendu au fonctionnement de tous les êtres vivants, et peut-être même à celui de précurseurs matériels de la vie biologique, aux prises avec la Réalité telle que définie ci-dessous. Le terme de conscience ne peut donc alors être conservé que sous forme de métaphore. Les concepteurs de robots véritablement autonomes espèrent que ces robots pourront procéder de même afin de se doter de représentations ayant du sens pour eux.

Dans l’étude du milieu terrestre, des crises qui l’affectent et des risques qui le menacent, le rôle de l’observateur, générant le fonctionnement conscience, sera rempli de fait par tous les individus, organismes et instruments observant la Terre et s’efforçant d’en tirer des conclusions pouvant provoquer des actions adaptatives. Plus ces observateurs et les données recueillies seront fédérés, notamment au sein des grands réseaux d’observation scientifique, plus la portée des conclusions sera grande. Plus en d’autres termes des actions correctrices pourront voir le jour.


On notera que dans cette approche, l’ensemble de ces processus s’accomplit sur un mode semi- automatique, même lorsque des consignes ou décisions se disant volontaires en endossent la responsabilité. Si des robots sont utilisés afin de mettre en œuvre de leur côté la méthode MCR, ils travailleront sur un mode entièrement automatique, sans interventions humaines. Les rendements pourront alors devenir considérables. Finalement, la multiplication des risques et des alertes en découlant, conjugué au développement spontané des réseaux d’observation et de communication, générera une conscience collective attribuable au vaste système anthropotechnique cognitif sur le mode scientifique découlant du progrès « non voulu » mais combien efficace des technologies concernées.

- La Réalité. On postule qu'il existe quelque chose au-delà des constructions par lesquelles nous nous représentons le monde, mais (pour éviter les pièges du réalisme), qu'il est impossible – et sera à jamais impossible - de décrire objectivement cette réalité. Peut-être pourrait-on (la suggestion est de nous) assimiler cette réalité à ce que la physique contemporaine appelle le Vide quantique ou l'énergie de point-zéro, à condition d'admettre que ce Vide est et demeurera indescriptible, d'autant plus qu'il ne s'inscrit ni dans le temps ni dans l'espace propres à notre univers. Seules pourront en être connues les fluctuations quantiques en émanant, si elles donnent naissance à des particules qui se matérialiseraient par décohérence au contact avec notre matière. Ces diverses entités d’ailleurs n’acquérront de « réalité » que dans les conditions de formalisation des connaissances proposées par la méthode.

Dans l’étude du milieu terrestre, des crises qui le touchent et des risques qui le menacent, on ne considérera pas ce milieu terrestre (Gaïa), non plus que les évènements qui l’affectent (réchauffement, extinctions massives) ou les systèmes anthropotechniques qui s’y expriment, comme représentant la Réalité. Celle-ci sera postulée comme sous-jacente à tout, indescriptible en soi mais pouvant donner naissance à la construction de connaissances utiles pour y agir, dans les conditions décrites ici. Ces connaissances porteront alors sur des objets-générés (Gaïa, le réchauffement….etc.) sur lesquels il deviendra possible d’intervenir.

- Le Générateur d'Entité-objet et l'Entité-objet générée par ce générateur. Il s'agit d'un mécanisme permettant au Fonctionnement conscience, dans le cadre de ses stratégies téléonomiques, de créer quelque chose (un observable) à partir de quoi il pourra procéder à des mesures. Il n'y aurait pas de science sans ce mécanisme. Nous procédons de cette façon en permanence dans la vie courante. Nous construisons des « objets » d'étude, qui n'existaient pas avant notre intervention. Dans l’étude du milieu terrestre, il s’agira comme indiqué ci-dessus, de Gaïa, du réchauffement ou de tels ou tels acteurs supposés agir sur eux.

- Les Qualificateurs. Il s'agit des différents points de vue par lesquels nous décrivons d'une façon utilisable par nous les Entités-objets que nous avons créées. Ces Qualificateurs sont les moyens d'observation et de mesure, biologiques ou instrumentaux, dont nous disposons. Il n'y a qu'une qualification par mesure et celle-ci n'est pas répétable car généralement l'Entité-objet a changé. Mais la multiplication des qualifications donne ce que MCR appelle des Vues-aspects proposant des grilles de qualifications effectives et intersubjectives. L'opération peut conduire à la constatation de l'inexistence relative de l'Entité-objet créée aux fins d'observation (inexistence relative car il serait contraire à MCR de parler de faux absolu). Ceci montre que l'on ne peut pas inventer n'importe quelle Entité-objet et construire des connaissances solides à son propos. Il faut qu'elle corresponde à quelque chose dans la Réalité telle que définie plus haut et qu'elle puisse être mise en relation avec les grilles de qualification déjà produites. Ainsi les connaissances construites s'ajoutent-elles les unes aux autres, donnant naissance à des méta-connaissances. Ces dernières sont indispensables dans la perspective de comprendre un monde global, aux actions et réactions enchevêtrées.

Dans l’étude du milieu terrestre, des crises qui l’affectent et des risques qui le menacent, la multiplication (par millions et davantage si possible) des observations, des observateurs et des mesures obtenues, ainsi que leur mutualisation au sein de grands réseaux scientifiques susceptibles de provoquer des décisions collectives réparatrices, permettra d’affiner les diagnostics et les actions.

- Le Principe-cadre. Il s'agit du cadre d'espace-temps dans lequel on décide d'observer l'Entité-objet afin de la situer. Dans notre domaine, cela pourra être la Terre dans le système solaire d'une part, l’année, la décennie, le siècle ou au-delà, d'autre part, abordés séparément ou en superposition.

Tout ceci permet d'obtenir un canon général de description, utilisable dans n'importe quel domaine. Il repose sur le postulat de la non-possibilité de confronter la description avec un réel en soi ou réel métaphysique quelconque. Il débouche par contre sur une « description relativisée », individuelle ou probabiliste, à vocation inter-subjective, c'est-à-dire partageable par d'autres Fonctionnements-consciences, à travers ce que MCR appelle des Descriptions relativisées de base Transférées. La somme de celles-ci devrait correspondre à la somme des connaissances scientifiques relativisées que grâce à MCR nous pouvons obtenir sur le monde.

Mioara Mugur-Shächter, depuis les premières années passées à élaborer la méthode, lui a donné plusieurs applications d’un intérêt méthodologique considérable. Elles apportent la preuve de l'intérêt de la révolution épistémologique qui découle de la généralisation de MCR à d'autres domaines de la représentation des connaissances que le seul domaine quantique. On y voit en effet remis en cause, d'une façon qui sera certainement fructueuse, l'essentiel de ce que l'on considérait jusqu'ici comme les bases de la conceptualisation dans les disciplines évoquées. Il ne devrait plus jamais être possible, dans ces disciplines, de continuer à raisonner selon les précédentes méthodes, sauf à le faire intentionnellement dans le cadre de recherches limitées.

Nous ne pouvons ici résumer l'argumentaire des démonstrations proposées par Mioara Mugur-Shächter. Elles concernent la logique, les probabilités, le concept de transmission des messages chez Shannon, la complexité et finalement le temps, vu sous l'angle des changements identité-différence qui peuvent s'y produire.

Bornons nous à dire que, dans chacun de ces cas, on retrouve le postulat de MCR selon lequel on ne peut pas imaginer et moins encore rechercher une prétendue réalité ontologique ou en soi de phénomènes qui sont en fait des constructions du Fonctionnement-conscience et du Générateur d'Entité-objet tels que définis par la méthode. Prenons l'exemple de la logique. Si celle-ci était considérée comme un instrument du même type que les mathématiques (dont la plupart des mathématiciens n'affirment pas qu'elles existent en soi), on pourrait lui trouver quelque utilité, mais seulement pour donner de la rigueur aux raisonnements abstraits. Elle ne servirait pas à obtenir de descriptions du monde. Or la logique prétend au contraire décrire des classes d'objets, auxquelles elle applique des prédicats. Mais ces objets et ces prédicats sont présentés comme existant dans la réalité ou traduisant des relations réelles entre éléments de la réalité. La logique ne se pose donc pas la question du processus de construction par lequel elle les obtient. Elle suspend dont quasiment dans le vide l'ensemble de ses raisonnements. Faire appel à ceux-ci risque alors d'être inutile, voire dangereux, en égarant l'entendement dans des cercles vicieux (comme le montre le paradoxe du menteur). La logique ne retrouvera de bases saines qu'en utilisant MCR pour spécifier les objets de ses discours.

Il en est de même du concept de probabilités tel que défini notamment par le mathématicien Kolmogorov. L'espace de probabilité proposé par ce dernier ne devrait pas être utilisé dans les sciences, sauf à très petite échelle. Il ne peut que conduire à des impasses. Si l'on pose en principe qu'il existe des objets en soi difficilement descriptible par les sciences exactes, dont la connaissance impose des approches probabilistes, le calcul des probabilités est un outil indispensable. Ainsi on dira que la probabilité de survenue d'un cyclone dans certaines conditions de température et de pression est de tant. Mais si, pour analyser plus en profondeur les phénomènes de la thermodynamique atmosphérique et océanique, on admettait que le cyclone n'existe pas dans la réalité, pas plus que l'électron ou le photon, mais qu'il est la construction ad hoc unique d'un processus d'élaboration de qualification selon MCR, le concept de probabilité changera du tout au tout. On retrouverait, à une échelle différente, l'indétermination caractéristique de la physique quantique et la nécessité de faire appel à des vecteurs d'état et à la mathématique des grands nombres pour représenter concrètement de tels phénomènes.

La mesure de la complexité oblige aux mêmes restrictions. Pour la science « classique » de la complexité, il existe des entités réelles (en soi) dont les instruments classiques de mesure ne peuvent pas donner, du fait de leur imperfection, de descriptions détaillées et déterministes. D'où une impression de complexité. Il faut donc tenter de mesurer les systèmes ainsi prétendus complexes par des méthodes détournées. Mais si l'on admettait que l'objet, complexe ou pas, est une création du Fonctionnement-conscience et relève dont de MCR dans la totalité de son étude, les choses se simplifieraient. On cesserait en fait de parler de complexité. On se bornerait à dire que l'on a créé une Entité-objet accessible aux opérations de qualifications, qui n'aurait pas d'intérêt en soi, mais seulement comme élément d'un processus plus général de construction de connaissances. Le même type de raisonnement s'appliquera à la théorie de Shannon et au concept de temps.

Ajoutons que tout ce qui précède peut s’appliquer au concept de système. La science des systèmes s'évertue à identifier ceux-ci dans la nature et se noie évidemment dans le nombre immense des candidats-systèmes qu'elle peut identifier. Mieux vaudrait admettre d'emblée que le système en général, ou tels systèmes en particulier, n'existent pas en soi, mais doivent être spécifiés en tant qu'Entités-objets créées par un Générateur ad hoc. Les premiers systèmes à qui faire subir ce traitement seront évidemment les systèmes anthropotechniques objets de notre essai.

Une application à la climatologie

Les processus de la physique étant encore mal connus du grand public, proposons au lecteur une application simplifiée de MCR, en nous situant dans le champ des connaissances intéressant les sciences de la Terre, qui sont des sciences du domaine macroscopique. Nous avons vu que MCR peut en effet être utilisée dans de tels domaines, même si la méthode à été élaborée à partir d’une réflexion sur l’acquisition des connaissances dans le domaine quantique.

Supposons un climatologue qui cherche à comprendre le réchauffement de température qui affecte l’ensemble des climats du monde depuis quelques décennies. Ce climatologue constate que les définitions classiques du réchauffement de température ne suffisent pas à expliquer les phénomènes à court terme plus ou moins erratiques constatés par les météorologues. Ceci conduit les sceptiques à nier le phénomène tout entier, enlevant de la crédibilité aux politiques destinées à lutter contre la production anthropique des gaz à effets de serre. L'opinion en vient à les critiquer. Ces définitions sont-elles pertinentes ?

Dans les sciences de la Terre “ réalistes ”, c’est-à-dire persuadées de l’existence d’un réel existant indépendamment de l’homme, on a tendance à considérer qu’il existe des objets en soi, le réchauffement de température, la désertification, le dépeuplement des océans…, que l’on peut étudier de l’extérieur et décrire de façon objective, en “ tournant autour ” comme on le fait en étudiant une machine ou un phénomène relativement objectif, par exemple une éruption volcanique. Mais un peu de réflexion montre que le réchauffement de température ou la désertification sont des entités construites pour les besoins de tel ou tel discours. Le réchauffement de température n’est pas conçu ni décrit de la même façon par les lobbies pétroliers, les écologistes, le ministère de l’environnement ou par tel ou tel scientifique travaillant sur le terrain : air, océan, continents terrestres… En d’autres termes, on ne peut pas “ réifier ” le réchauffement de température, c’est-à-dire parler de lui comme s’il s’agissait d’une réalité dont la définition s’imposerait à tous. L’entité réchauffement de température ne peut être décrite d’une façon qui fasse abstraction de la personne qui en parle. Les deux sont inséparables.

Que faire alors? Maintenir l’hétérogénéité des discours, reposant sur la diversité des personnes parlant du réchauffement de température et sur la non-compatibilité de leurs motivations ? C’est en général ce qui se passe. On aboutit à une sorte de babélisation, chaque personne (chaque locuteur) désignant sous le même mot des choses différentes et surtout, voulant provoquer des réactions politiques différentes. Ceci explique pourquoi la science climatologique est généralement considérée comme inexacte sinon menteuse, au même titre que la météorologie qui en constitue un volet, réputée non fiable par le prétendu bon-sens populaire.

Mais si l’on voulait introduire de la rigueur dans le discours sur le réchauffement de température, il faudrait pour bien faire que celui qui en parle précise qui il est, à qui il veut s’adresser, ce qu’il veut démontrer, la définition qu’il propose de donner au concept de réchauffement de température, les raisons qu’il a de considérer que cette définition est scientifiquement pertinente et, finalement, les raisons qu’il a de considérer que les autres définitions ne le sont pas. On constatera alors que la plupart des gens parlant prétendument scientifiquement du réchauffement de température refuseront cette façon de relativiser leur discours, non pas parce qu’il s’agirait d’un processus trop complexe susceptible de créer une autre sorte de cacophonie, mais parce qu’ils refuseront d’admettre qu’ils ne sont pas objectifs quand ils abordent la question du réchauffement de température.

Chacun en fait s’appuie sur la prétendue réalité de l’entité dont il parle pour se crédibiliser, c’est-à-dire pour donner de la “ réalité ” à son discours et à sa personne (voire à sa carrière quand il s’agit d’un « expert » appointé). Nous sommes face à une tentative de prise de pouvoir sur ceux à qui ce discours est destiné. Le réchauffement de température est une question politiquement sensible et donne lieu à de multiples exploitations partisanes.

Que me propose MCR pour éviter cela ? Il faut d’abord que j’accepte une régression conceptuelle : je dois poser en principe que le réchauffement de température n’existe pas en soi. Je décide ensuite de créer une entité virtuelle inobservable que j’appellerai réchauffement de température, puis de la fixer en tant objet d’étude, c’est-à-dire de connaissance. Connaître veut dire décrire et décrire qualifier. Quand il s'agit de qualifications par des opérations physiques, il faut spécifier une " opération de mesure " et l' " appareil de mesure " correspondant. Je réaliserai donc un certain nombre d’appareils non-virtuels pouvant fournir, à partir d'interactions avec cet objet virtuel supposé, des marques ou mesures qui me soient perceptibles. Il pourra s’agir de prélèvements d’échantillons d’air ou d’eau, portant sur le présent ou sur le passé (carottages glaciaires par exemple), des résultats d’enquêtes auprès d’archives scientifiques ou professionnelles, mais aussi pourquoi pas de sondages d’opinion ou toutes autres formes d’observation. En préparant ce matériel, par exemple en définissant les questions et les réponses possibles, j’accomplis ce que les physiciens nomment une "opération de préparation d'état" et je pose en principe que cette opération produit un état virtuel "correspondant" qui est précisément l'objet de l'étude que présuppose toute tentative de description.

J'admets a priori que l'entité virtuelle “ réchauffement de température ”, lorsqu'elle est soumise au mode d'interaction, change d'une façon que je ne connais pas. Mais ce changement inconnu peut être défini factuellement (objectivement), à savoir: " celui qui correspond au mode opératoire mis en action" et que je constate sur l’appareil de mesure. L'interaction ne détecte pas une propriété intrinsèque de l'objet, elle crée une propriété perceptible d'interaction. Supposons que je veuille étudier le réchauffement de température s’étant produit globalement dans le monde durant le 20e siècle. Si j’enquête auprès de la Météorologie nationale, l’entité virtuelle réchauffement de température ainsi étudiée, susceptible d’innombrables observations et donc de définitions différentes, est (dans mon esprit ou dans mon enquête) modifiée par cette enquête et devient, à travers celle-ci (et seulement à travers elle), le réchauffement de température tel que se le représente la Météorologie pour la période considérée. Lorsque j’enquêterai auprès de l’Agence américaine NOAA (National Oceanic and Atmospheric Administration), l’entité virtuelle sera à nouveau modifiée. Elle deviendra le réchauffement de température tel que le voit ce service.

Les manifestations perceptibles de l'observable virtuel sont dénommées ses "valeurs propres". L'ensemble des valeurs propres d'un observable virtuel constitue son "spectre". Le mode opératoire d'interaction qui définit l'observable virtuel crée une valeur propre perceptible de cet observable. Mais l'observable n'est pas une propriété de l'entité virtuelle. C'est une opération d'interaction d'une entité virtuelle avec un appareil matériel. De ce fait la valeur propre créée qualifie l'interaction et non l’entité. Si l’enquête auprès de la Météorologie française me dit que le taux de réchauffement de température est de 1° centigrade en moyenne depuis 1900, ce chiffre qualifie l’interaction de l’entité virtuelle réchauffement de température avec les moyens d’information dont disposent cet organisme , et non l’entité virtuelle réchauffement de température toute entière.

Ainsi, afin de qualifier une entité virtuelle, je définirai des dimensions de qualifications opératoires qui seront des interactions entre cette entité et des appareils d’observations et qui créeront des effets d'interaction perceptibles interprétables selon certaines règles en termes prédéfinis de "valeurs propres d'observables…". On voit que dans le but de connaître une entité virtuelle du type du réchauffement de température, je suis obligé d’adopter une attitude de description radicalement active. Je dois créer aussi bien les objets de descriptions que les qualifications.

Imaginons maintenant que je refasse un grand nombre de fois l'opération de mesure, en m’adressant à d’autres interlocuteurs, la NOAA, le pétrolier Total, Greenpeace, le ministère de l’environnement…. Imaginons aussi que je change d’instruments de mesure, par exemple en réalisant des prélèvements d’eau, puis d’air, puis des observations sur la végétation, puis des sondages individuels auprès d’un échantillon de population … Imaginons enfin qu'à chaque fois je trouve le même résultat (soit un réchauffement de température estimé à 1° centigrade en un siècle. A ce moment je pourrai dire : “ la qualification de l’entité virtuelle réchauffement de température, soumise à telles opérations de mesure, conduit invariablement au résultat « Augmentation de 1° en un siècle ». Donc la caractérisation du réchauffement de température face à ces opérations de mesure est terminée. Elle consiste dans la valeur propre 1°, rapportée aux plages de temps choisies pour l’évaluation.

Mais en général, la réitération d'un grand nombre de fois une opération de mesure et le recours à un grand nombre d’opérations de mesure différentes font apparaître tout un spectre de valeurs propres de l’entité virtuelle réchauffement de température, allant par exemple de 0,5 à 1,5 degrés centigrade et portant sur des éléments très divers. La situation se révèle être statistique.

Dans ces conditions, la valeur propre 1°, à elle seule, n'est pas caractéristique du réchauffement de température. Je suis obligé de faire un nouveau pas vers la caractérisation de cette entité virtuelle en établissant la distribution statistique des fréquences relatives obtenues pour l'entier spectre des valeurs propres. Mais je dois me souvenir que la distribution statistique du spectre des valeurs propres est elle aussi relative aux diverses opérations de mesure mises en jeu. Aussi, afin d'augmenter les probabilités d'avoir véritablement caractérisé le réchauffement de température, je rechercherai la distribution des fréquences relatives des "valeurs" de qualification obtenues par plusieurs biais de qualification différents. Je choisirai plusieurs observables différents tels que les opérations de mesure correspondantes soient mutuellement exclusives.

On résumera en disant que par un très grand nombre de réitérations d'opérations de mesure mutuellement exclusives, j'obtiens de l’entité virtuelle réchauffement de température une certaine connaissance globale, probabiliste, qui est un invariant observationnel pouvant lui être associé et le caractériser. Je puis aller plus loin en établissant un algorithme mathématique prévisionnel donnant une représentation abstraite du résultat obtenu. J’établirai, pour toute opération de préparation, une fonction d'état ou fonction de probabilités qui représentera l'ensemble de tous les résultats expérimentaux en fonction du temps – ce qui s’impose dans le cas du réchauffement de température puisque celui-ci est supposé évoluer dans le temps.

Une fois que cette fonction de probabilité a été construite, des calculs simples permettront d’obtenir des prévisions quantitatives. Mais il ne s'agira que de prévisions probabilistes globales et pas de prévisions individuelles affirmées avec certitude. Elles pourront cependant se révéler d'une précision déconcertante. Ainsi l’entité réchauffement de température qui au départ n'était qu'un simple étiquetage subit finalement une transmutation en un outil mathématique de description probabiliste prévisionnelle, qui me sera fort utile dans la suite de mes travaux, notamment pour convaincre des décideurs de l’urgence des mesures à prendre afin de contrer le phénomène. Ce sera en quelque sorte, pour reprendre le terme utilisé par la physique quantique, la fonction d'onde ou vecteur d’état de l’entité virtuelle réchauffement de température. L'opacité qui sépare le supposé niveau virtuel du réchauffement de température et mon propre niveau de perception et d'action sera – en ce sens et en ce sens seulement - levée. Une structure descriptionnelle prévisionnelle et vérifiable aura été mise en place.

Malgré les apparences, on voit que la méthode MCR est très différente des méthodes classiques. Ainsi, en ce qui concerne le réchauffement de température, l’observateur climatologue classique affirme a priori l’existence d’un phénomène, le réchauffement de température, tel qu’il le définit. Il exclut toute autre définition et c’est à partir de cette définition qu’il travaille. Ainsi tel auteur inclura dans le calcul du réchauffement de température les variations de températures observées dans la circulation océanique profonde dite thermohaline, et tel autre les migrations d’animaux obligés à s’adapter. Tel autre ne tiendra pas compte des niveaux d’enneigement observés dans les stations de ski. Ces auteurs procéderont ensuite à des mesures statistiques qui donneront une apparence de scientificité à leurs définitions, dont ils se garderont bien d’annoncer le caractère partiel. Evidemment, les climatologues honnêtes ne sont pas tous incapables d’efforts destinés à exclure la subjectivité et le caractère partisan de leurs travaux. En croisant les points de vue, ils peuvent aboutir à des caractérisations, toujours relatives mais plus générales, des phénomènes qu’ils étudient. Mais dans ce cas, ils retrouveront sans le savoir les procédures de la physique quantique résumées dans la méthode MCR exposée ci-dessus. Ils courront cependant à tous moments le risque de retomber dans l’erreur de la réification – ce qui est plus difficile, bien que pas totalement impossible, en matière de physique quantique.

Généralisation de la méthode

On le voit, l'application de la méthode ne se limite pas aux représentations scientifiques du monde mais plus généralement à celles qu'en donnent tous les langages symboliques – y compris le langage politique, grand consommateur de références à de prétendus “ existants ” qui n’existent que par la volonté des acteurs de la vie politique. Sa portée est donc universelle. Selon nous, elle devrait donc être dorénavant enseignée et appliquée partout.

Il faut bien voir que c'est la transposition à la science macroscopique de la pratique épistémologique de la physique quantique qui représente la nouveauté de ce travail. Divers chercheurs en sciences de la complexité, par exemple Edgar Morin avec ses célèbres notations récursives avaient essayé de proposer des modèles tenant compte de l'implication de l'observateur dans ses descriptions, mais ces tentatives n'ont jamais été convaincantes ni généralisables. Pour y réussir, il fallait d'abord interroger au fond la démarche du physicien quantique, puis la constituer en méthode utilisable dans tous les autres domaines de l'acquisition de connaissance.

Si on veut l'appliquer constamment, la méthode MCR paraîtra peut-être au premier abord un peu raffinée ou perfectionniste, étant donné que ses performances spécifiques ne sont vraiment frappantes que dans des cas relativement peu courants de la vie quotidienne. Notre lecteur n’aura pas manqué de se moquer, nous en sommes persuadés, du luxe de précautions méthodologiques que nous avons évoquées pour traiter du réchauffement de température. Comme on dit, c’était un peu se noyer dans un verre d’eau. Mais il s’agissait d’une démonstration d’école. Par contre, ces précautions apparaissent indispensables quand on est confronté à des paradoxes ou à des faux problèmes qui semblent insolubles (par exemple, est-ce que Gaïa tel que définie par James Lovelock existe vraiment ?).

Plus généralement, la méthode s’impose quand il s’agit, comme l’indique James Lovelock, de rapprocher des sciences qui refusent de le faire spontanément, bien qu’elles traitent toutes du même sujet, Gaïa : géologie, vulcanologie, océanologie, météorologie, biologie et anthropologie. On devra utiliser aussi la méthode dans des domaines qui, suite à telle ou telle pratique particulière (météorologie marine à court terme, par exemple) sont d'ores et déjà abordées par des méthodes professionnelles locales englobant de fait la méthodologie MCR, bien qu'à l'état implicite et non-systématisé. Il sera alors possible de réintégrer leurs résultats dans les méta-connaissances recherchées. On voit que tout impose dans tous ces cas d'utiliser MCR comme référence explicite générale, tout en employant les raccourcis que cette méthode définit elle-même, à chaque fois que ceux-ci sont " légalement " acceptables sans introduire des contresens. On disposera ainsi d'une sécurité de conceptualisation permanente.

Serait-il possible de trouver dans cette direction, sinon des solutions efficaces au drame actuel, qui nous semble hélas irréversible, mais des perspectives dessinant les contours d’un monde différent, où seraient conservés les acquis cognitifs de l’actuel ? Nous en sommes persuadés, mais il faudra que se mettent en place des techniques et des procédures de gouvernance représentant des sauts qualitatifs considérables par rapport à ce qui se pratique aujourd’hui.

Conclusion


L’apport de la méthode MCR présentée ici ne pourrait se faire sentir pratiquement que si chacun des cerveaux humains qui produisent des jugements déclaratifs sur le monde étaient capables d’y faire appel spontanément. Ainsi ces jugements et les comportements effectifs en découlant seraient-ils beaucoup plus aptes à permettre la navigation dans un monde complexe et se modifiant en permanence que s’ils étaient inspirés par une approche « réaliste » donnant aux sujets l’impression qu’ils sont en contact direct avec le tissu même du monde. Mais peut-on espérer que des modes de pensée traditionnels, inventés depuis des millénaires par la pensée mythologique ou depuis des siècles par la pensée rationaliste cartésienne, puissent être abandonnés en quelques décennies. Des milliards d’hommes considèrent encore le monde et eux-mêmes comme leur imposent de le faire des religions primitives. Certes, MCR pourrait être beaucoup simplifiée pour pouvoir s’imposer dans la vie courante. Mais même en ce cas, la mutation dans les façons de penser du grand public demanderait beaucoup de temps. Ce serait pourtant le délai de quelques décennies qu’il faudrait respecter si l’on voulait que, dans les années qui viennent, les comportements de milliards d’humains et de millions de systèmes anthropotechniques plus ou moins destructeurs puissent se trouver modifiés.

Si cependant, malgré les difficultés rencontrées pour diffuser MCR, l’ensemble des observatoires et des observateurs qui étudient l’évolution de la Terre et des mondes biologiques qui l’habitent étaient capables d’implémenter rapidement des approches dérivées de MCR, leurs observations prendraient très rapidement plus de pertinence. De ce fait, les décisions en découlant pourraient se révéler plus efficaces. De plus, la mutualisation des représentations de la Terre obtenues à tous moments par ces observatoires pourrait donner lieu en permanence à une méta- représentation qui fait actuellement cruellement défaut pour juger de l’adéquation entre les mesures prises et le développement des risques.

Bien évidemment, tout ceci ne serait pas possible si les systèmes scientifiques en restaient à leurs instruments et méthodes actuels. Mais comme la composante technologique de ces systèmes évolue très rapidement actuellement, dans la voie de l’informatisation et de la mise en réseau, on peut espérer qu’un nouveau terrain propice à l’émergence de la méta-méta-représentation dont nous venons de rappeler la nécessité pourra se mettre en place en quelques années. Il n’y a rien de certain à cet égard, mais c’est une possibilité.


Pour en savoir plus

Sur MCR, voir en particulier Mioara Mugur-Schächter, L’infra-physique quantique. Une révolution épistémologique révélée dans es descriptions de microétats. Dianoïa PUF, parution fin mars 2009 .

 

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Mercredi 11 février 2009
Les bases neurales de la croyance religieuse
par Jean-Paul Baquiast
13 février 2009


De plus en plus de scientifiques essayent aujourd’hui de comprendre les raisons pour lesquelles les hommes continuent à s’enfermer dans des croyances religieuses, quel que soit d’ailleurs le type de divinité à laquelle ils s’adressent 1) Non seulement ces croyances sont universelles, mais elles semblent en train de progresser, contrairement à ce qu'affirment certaines enquêtes croyant percevoir un recul du religieux au fur et à mesure de l’élévation du niveau de vie.


Les explications données à ce phénomène peuvent être de plusieurs types. Les unes s’appuient sur l’analyse des compétitions passées ou contemporaines entre groupes. Dans les sociétés humaines, un certain nombre d’organismes sociaux (que nous pouvons qualifier de superorganismes selon la terminologie désormais usuelle) ont spontanément découvert qu’ils pouvaient utiliser les croyances religieuses de leurs membres pour conquérir ou conserver un pouvoir social. Ceci a donné naissances aux églises ou structures analogues, parmi lesquelles on trouve aujourd’hui d’innombrables formes de sectes, dont l’action vise principalement à exercer le pouvoir politique et économique, même si elles s’en défendent. Les pouvoirs politiques proprement dits se sont très souvent rapprochés de ces pouvoirs religieux afin d’exploiter ensemble les mêmes ressorts sociaux. Mais si ces explications sont recevables, elles ne suffisent pas à comprendre la généralité du phénomène religieux.


On trouve dans la littérature spécialisée d’autres types d’explications faisant appel à des observations faites en imagerie cérébrale ou à des analyses endocriniennes. On a pu montrer ainsi que des zones cérébrales bien individualisées s’activent lorsque les sujets sont, soit en méditation, soit en train d’affirmer des croyances bien définies. Au plan endocrinien, on a récemment observé que le fait d’agir à l’unisson d’un groupe solidement constitué produit des effets de récompense, sous forme d’émission de testostérone ou molécules analogues qui confortent l’appartenance de l’individu au groupe. Mais ces différents phénomènes, qui tendent à renforcer l’homogénéité des superorganismes humains, ne supposent pas nécessairement la croyance en une divinité. Croire en un chef politique peut provoquer les mêmes effets de récompense.


Sur un plan un peu différent, on a depuis longtemps déjà évoqué le fait que les premiers hominiens découvrant la réalité de la mort n’auraient pas survécu au désespoir en résultant si leur cerveau n’avait pas immédiatement inventé la croyance en une vie surnaturelle. De la même façon, dans les temps de crise, les populations se rapprocheraient des religions afin d’y trouver les consolations qu’elles ont perdu dans la vie matérielle. Ainsi les bases neurales générant la croyance en une vie extraterrestre auraient été sélectionnées pour leur caractère prophylactique, si l’on peut dire. Mais une objection très fondée a été faite. Pourquoi la croyance en une vie meilleure n’aurait-elle pas incité les individus à rechercher la mort au plus vite, afin d'atteindre au paradis et à ses onze mille vierges, comme semblent le faire aujourd’hui les combattants candidats aux attentats-suicides.


D’autres scientifiques, notamment Michaël Gazzaniga 2) proposent de rechercher les propension à la croyance dans la très petite enfance. Il s’agirait d’un sous-produit, si l’on peut dire, de la façon dont le cerveau se construit en interprétant au mieux les messages sensoriels. Pour Gazzaniga, le nouveau-né, jusqu’à la petite enfance, est un « dualiste né ». (on pourrait évoquer aussi à ce sujet la théorie de l’esprit, Theory of Mind, qui consiste à prêter aux autres la possession d’états mentaux analogues à ceux que l’on ressent). Le jeune enfant attribue des intentions cachées, non seulement aux êtres vivants mais aux objets de son entourage, dès lors du moins qu’ils sont animés (par exemple des figures géométriques mobiles sur un écran). Il semble que beaucoup de jeunes animaux appartenant aux espèces dites supérieures font de même. Ceci permet au nouveau-né d’être réactif vis-à-vis des intentions qu’il prête au monde et de construire par essais et erreurs sa propre personnalité. Si elle n’est pas contrée par l’éducation, une telle propension, exportée chez l’adulte, servira de support aux croyances dualistes.


Le psychologue évolutionnaire Paul Bloom, de Yale, va plus loin. Il suppose que le jeune enfant dispose de deux systèmes de connaissance autonomes, l’un traitant de l’esprit et l’autre des relations avec le monde physique. Il nomme ceci le dualisme de sens commun (common sense dualism). Il s’agirait en fait d’un fonctionnement quasiment défectueux du cerveau. Le cerveau laisserait la partie de lui-même qui commande les comportements quotidiens en relation avec le monde matériel agir de façon mécanique, sans produire d'intentionnalités, tandis que le cerveau cortical, fonctionnant sous le régime de la conscience dite supérieure, tendrait à supposer l’existence de telles consciences chez des animaux et personnes extérieures. Par extrapolation, le cerveau supérieur en viendrait à imaginer que cette faculté consciente puisse se trouver désincarnée et vivre d’une vie propre. Il s’agirait alors d’une extension ou radicalisation de la théorie de l’esprit.


On dira que ces observations n’ont rien de nouveau et ont permis notamment d’expliquer depuis longtemps l’animisme que l’on retrouve dans beaucoup de cultures primitives. Même de nos jours, le poète se demande « Objets inanimés, avez-vous donc une âme, qui s’attache à notre âme et la force d’aimer ? ». Il serait donc important de sortir de la psychologie et de montrer concrètement, par des expériences précises analysant les bases neurales en cause, comment se forme dans le cerveau des jeunes enfants ce dualisme fondamental. Il faudrait aussi montrer quels bénéfices recueille le sujet quand il suppose que des entités non conscientes sont conscientes ou que des consciences ou esprits se promènent de façon désincarnée dans la nature. En fait, de telles croyances, loin d’être utiles, pourraient provoquer beaucoup d’erreurs qui se révèleraient néfastes pour la survie.


La recherche de causes, fussent-elles imaginaires


On peut donc penser que toutes ces explications ne sont pas suffisantes. Une autre direction de recherche évoque le besoin consistant à rechercher des causes aux phénomènes perçus, afin notamment d’agir sur ces causes ou tout au moins de conjurer certains de leurs effets. Les animaux supérieurs le font spontanément dans de nombreux cas. Il s’agit d’un comportement essentiel à la survie. Il ne serait pas étonnant que les humains aient développé cette forme de relation avec le monde extérieur, dont les bénéfices étaient pour eux immédiats. Mais, emportés par l’élan, si l’on peut dire, ils auraient pris l’habitude de supposer l’existence de causes là où il n’y en avait pas. Il se serait agi d’une sorte de principe de précaution inconscient. Mieux vaut soupçonner la présence d’un prédateur quand un bruit se fait entendre, même si ce soupçon n'est pas fondé, qu’attribuer ce bruit à un hasard inoffensif. Les cerveaux humains se seraient donc progressivement câblés pour faire l’hypothèse de l’existence de causes, y compris des causes surnaturelles quand des causes naturelles n’apparaissaient pas immédiatement. En découlait immédiatement la croyance en la finalité : tel phénomène ou objet a pour but ou cause de jouer tel rôle.


La recherche des causes est à la base de la démarche scientifique, sauf qu’en ce domaine, les relations supposées entre causes et effets font l’objet d’une critique collective sévère. On comprend donc bien que chez la plupart des jeunes et même des adultes ne pratiquant pas la rigueur de la méthode scientifique, la tendance à supposer l’existence de causes surnaturelles ait constitué de tous temps et demeure encore un « câblage très dur » dans le cerveau des individus. D’où la difficulté qu’ont les matérialistes (quand ils se préoccupent de cette question) à convaincre leurs contemporains de la vanité des superstitions et des croyances religieuses pour expliquer le monde.


Ajoutons que l’hypothèse faisant reposer dans la recherche des causes le fondement des croyances religieuses permet de commencer à expliquer l’apparition des incroyants ou athées. Comment dans des populations dont les cerveaux étaient généralement câblés pour générer des croyances irraisonnées en un ordre extraterrestre, ont pu apparaître et se répandre (à petite dose) des individus dont les cerveaux se refusaient à embrasser sans preuves de telles croyances ? Nous pensons que la réponse à cette question réside dans le fait que les cerveaux ne sont pas tous identiques, ni à la naissance ni au terme de leur éducation sociale. Il s’en trouve quelques uns, en petit nombre, pour faire preuve d’incrédulité, aussi bien à l’égard de ce qu’ils croient voir à première vue qu’à l’égard de ce qui leur est dit. Pour croire, ils ont besoin de preuves matérielles sérieuses et renouvelées. Cette capacité se retrouve chez certains individus au sein de diverses espèces animales. Ils ne se laissent pas leurrer par des pièges et tromperies comme le reste de leurs congénères. Ce qui leur est généralement utile.


Les athées sont de cette sorte. Dès l’enfance, ils ont refusé de croire aux enchantements proposés par les religions, de la même façon qu’ils avaient refusé de croire au Père Noël. Ils ne percevaient pas de preuves matérielles justifiant de telles hypothèses. Il s’agissait, si l’on peut dire, de scientifiques avant la lettre. Si notre hypothèse était exacte, elle permettrait de comprendre pourquoi les incroyants sont à la fois si rares et si précieux…et pourquoi ils risquent de le rester encore longtemps.


Notes

1) Lire l’article Born believers. How your brain creates God par Michaêl Brooks
http://www.newscientist.com/article/mg20126941.700-born-believers-how-your-brain-creates-god.html?full=true

2) Voir notre article présentant le livre de Gazzaniga "Human, What makes us unique". http://www.automatesintelligents.com/biblionet/2008/sept/human.html

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Lundi 24 novembre 2008
Mythes philosophiques d’hier et d’aujourd’hui
par
Jean-Paul Baquiast
22/11/2008

La question des rapports entre la philosophie et la science n’a pas fini de faire débat. Lorsque ce sont des philosophes qui la posent, même lorsque ils paraissent au fait des problématiques scientifiques, un doute surgit. Ont-ils vraiment réfléchi aux grandes questions – précisément de type philosophique – que suscitent les développements des disciplines scientifiques les plus récentes. On ressent en les écoutant l’impression qu’ils confondent science et technosciences, voire science, applications technologiques et produits de consommation s’en inspirant.

Luc Ferry, qui poursuit un travail au demeurant très intéressant consistant à mettre les grandes œuvres philosophiques à la portée du public, expliquait récemment en présentant son dernier ouvrage, "La sagesse des Mythes" 1) que la science ne peut apporter la spiritualité dont les hommes ont besoin pour vivre. Il précisait bien que ce disant, il ne se plaçait pas dans la perspective des véritables spiritualistes, pour qui le monde matériel ne prend son sens que dans la contemplation d’un monde divin qui le transcende en tous points. Luc Ferry se veut matérialiste, mais– à juste titre – il ne renonce pas pour autant à s’interroger sur les fins dernières de l’univers et de la vie, comme sur les valeurs morales – altruisme, besoin de dépassement, soif de connaissance – qui inspirent les humains dans leur vie quotidienne, même lorsqu’ils ne prennent pas le temps d’y réfléchir en profondeur.

 

Ces interrogations caractérisent pour lui une exigence de spiritualité inhérente à l’humain. Celle-ci, pour lui, répétons-le, se situe en amont des réponses apportées par les religions, notamment les religions monothéistes qui puisent aujourd’hui dans leurs écritures et dogmes des solutions stéréotypées devant être absorbées sans discussion. Or dit-il, on ne trouve pas de réponses à cette exigence de spiritualité « laïque » dans les sciences, quelles qu’elles soient. Bien pire, selon lui, les sciences ne formulent pas les questions requérant une recherche de spiritualité, ou bien elles les évacuent à peine formulées.

 

Dans ces conditions, seule la philosophie peut satisfaire aux besoins de spiritualité des humains. Cet apport de la philosophie, nous rappelle-t-il, n’est pas nouveau. Dans " La sagesse des mythes ", il montre comment la mythologie grecque et latine a répondu sous une forme à peine cryptée aux grandes questions philosophiques qui préoccupaient non seulement les penseurs mais aussi les citoyens éduqués de l’Antiquité 2) Cette mythologie, en tant que forme populaire de réflexion philosophique, ne s’opposait pas à une science qui n’existait pas à l’époque sous ses formes actuelles. Par contre, elle se proposait de dépasser en les critiquant les finalités implicites fondant les sociétés de l’Antiquité, commerce, profit, esclavage, tyrannies… La sagesse des mythes propose selon Luc Ferry des réponses à ce que l’on pourrait appeler les questions " éternelles" que se posent les humains face à la nature et aux sociétés humaines. Elle suppose une interrogation permanente sur les comportements sociaux dominants et leurs valeurs, destinée notamment à la prise en considération d’un au-delà du présent immédiat.

 

Luc Ferry porte un regard hautement sympathique, au sens propre du terme, sur les mythes antiques et sur l’interrogation philosophique dont ils sont le résultat. Considère-t-il qu’ils pourraient aujourd’hui encore convenir, avec quelques adaptations, aux besoins de spiritualité qu’éprouvent les humains modernes et que, selon lui, la science ne peut satisfaire? On pourrait presque le croire, si grand est son enthousiasme. Quoiqu'il en soit, pour lui, la philosophie moderne, s’exprimant par d’autres formes que celles inspirées par une imagerie polythéiste naïve, est seule capable de remplir le vide de spiritualité des travaux scientifiques. La biologie ne nous donnera pas le sens de la vie, non plus que les neurosciences ne nous proposeront de règles morales ou que la physique quantique ne guérira nos chagrins d’amour.

 

Il est évident, et nous ne le contesterons pas, que le recours à la philosophie s’impose dès que nous sommes curieux de questions que les sciences ne se posent pas ou ne peuvent résoudre. Cependant, au-delà de cette évidence, nous pensons que le point de vue de Luc Ferry sur les sciences est dangereusement réductionniste. Il conduit inévitablement, bien qu’il s’en défende, non pas à une spiritualité matérialiste, mais au spiritualisme historique pour qui notamment l’esprit et la matière ne peuvent et ne doivent être confondus. Plus généralement, il enferme les scientifiques, comme tous ceux qui sans être chercheurs s’intéressent à la philosophie des sciences, dans le matérialisme utilitaire de ceux qui ne s’intéressent pas aux questionnements scientifiques mais aux profits susceptibles d’être tirés de l’exploitation militaire ou commerciale des technologies.

 

Que l’on nous comprenne bien. Nous ne refusons pas, encore une fois, de nous engager dans des débats sur les fins dernières ou sur l’au-delà des connaissances, si les philosophes modernes peuvent y apporter des approches à la fois neuves et critiques Philosophons, philosophons, il en restera toujours quelque chose. Soit dit ici très sérieusement et sans ironie. Mais nous voudrions que dans ces débats, les philosophes aient fait l’effort de s'interroger sur les ressorts profonds qui sous-tendent la recherche scientifique en général ou les recherches spécialisées liées à telle ou telle discipline émergente. Il ne s’agit en général ni du goût de l’argent ni de l’attrait des palmes académiques. Pour comprendre ces ressorts, la première chose à faire consiste à se plonger en profondeur dans les disciplines concernées. Cela n’est pas impossible, car de plus en plus de scientifiques font l’effort aujourd’hui, tel Socrate en son temps, de parler de leur travail en termes compréhensibles. Si les philosophes ne jugent pas utile de s’intéresser à ces efforts de communication, ils retombent inévitablement dans les mythologies de notre temps. Celles-ci n’ont plus les vertus éclairantes qu'avaient les mythes grecs. Elles sont surtout destinées à rapporter de l’argent et du pouvoir à ceux qui les professent.

 

Les neurosciences

Prenons le domaine des neurosciences. Nous avons passé un peu de temps à compiler 3) ce que les neurosciences modernes disent du cerveau, de ses comportements et des « valeurs » qu’il génère, aussi bien d’ailleurs dans les sociétés animales que dans les sociétés humaines. Nous ne pouvons donc accepter de laisser dire qu’elles n’offrent pas de réponses aux grandes questions philosophiques, telles que celles portant sur les valeurs morales, le sens du sacré, le sentiment esthétique face à la voûte céleste et autres interrogations plus que millénaires. Mais la difficulté tient à ce que ces réponses ne sont pas exactement celles qu’attendrait le grand public lecteur des magazines philosophiques distribués pour faire patienter les clients dans les salons de coiffure et centres de remise en forme.

Les neurosciences mettront ainsi de plus en plus en évidence les circuits neuronaux à la base de l’interrogation morale et métaphysique d’hier et d’aujourd’hui. C’est l’évolution qui a organisé le développement de ces circuits dans le cerveau des hominiens (pour ne pas remonter plus haut) afin de commander les comportements de plus en plus complexes imposés par la survie au sein de groupes façonnés par l’explosion des activités manufacturières et langagières. On peut sans trop forcer les mots trouver les origines de ce que l’on appelle la spiritualité dans la verbalisation et l’institutionnalisation de comportements indispensables à la survie des sociétés humaines primitives, tels que l’altruisme, le besoin de se donner des intentions, celui de se projeter dans le futur.

Ce type de réponse satisfera-t-il l’individu en mal d’interrogations sur les fins dernières ? Lui dire que, s’il se pose de telles questions, c’est parce que l’évolution l’a doté d’un cerveau capable, non seulement de se les poser, mais de leur apporter des réponses plus ou moins objectives, le rassurera-t-il ? Oui, sans doute, si dans le même temps, on lui montre que le mouvement continu d’approfondissement des connaissances et des épistémologies qui en découlent justifie qu’il continue à s’interroger sur la façon dont de nouvelles recherches scientifiques, sous-tendues par de nouvelles visions ontologiques, pourront lui faire découvrir de nouveaux horizons de questionnement- et l'inverse, puisque le mécanisme d'approfondissement fonctionne dans les deux sens.

 

Dans les sociétés évoluant sur un rythme technologique et scientifique exponentiel, de nouveaux circuits neuronaux, posant (ou résolvant) de nouvelles questions seront nécessaires à la survie dans le monde de demain. Il est donc quasiment inévitable de réfléchir à ces questions. On y trouvera le fondement de nouvelles approches philosophiques, dont nous n’avons guère idée aujourd’hui. C’est dans la perspective de tels dépassements que les philosophes d’aujourd’hui devrait inciter leurs élèves à s’engager.

Comme quoi et comme aurait dit le pirate Barberousse (il est vrai en brandissant son pistolet sous le nez de ses contradicteurs) « si cela n’est pas là de la bonne philosophie, je veux bien être pendu ».

La légèreté de l’Etre.

Nous voudrions poursuivre ce propos à partir des questions éminemment philosophiques que se pose, et que pose à ses lecteurs, le Prix Nobel de physique Frank Wilczek dans son ouvrage « The Lightness of Being » 4) L’auteur a reçu le Prix Nobel de Physique 2004, conjointement avec David Politzer et David Gross, pour ses travaux sur la chromodynamique quantique, décrivant comment des particules fondamentales nommées les quarks et les gluons interagissent pour former les protons et les neutrons qui sont au cœur de chacun des atomes dont nous sommes faits. Le sujet n’est pas facile, et demande des connaissances qu’on ne saurait exiger d’un philosophe, voire d’un physicien de gabarit normal. Néanmoins le livre écrit par Frank Wilczek, sans être de tout repos, est à la portée d’un lecteur que nous dirions cultivé. Or, sans se placer d’emblée dans la philosophie, il présente l’état des connaissances susceptibles de répondre à de grands interrogations philosophiques : pourquoi les objets ont-ils une masse et pourquoi cette masse est-elle ce qu’elle est ? D’où proviennent les particules élémentaires ? De quoi est rempli le vide cosmique ? …ou plus concrètement, à quoi servira le grand collisionneur à hadrons du Cern (LHC) qui aurait du entrer en service cet automne et dont une panne dans les systèmes de refroidissement a retardé le démarrage ?

La démarche de Frank Wilczek, comme celle de ses centaines de collègues qui étudient ces questions, peut être considérée comme typiquement philosophique, en ce sens qu’elle fait le point des réponses apportées – avec circonspection et sous réserve de vérification – à des questions qui tourmentaient déjà les citoyens grecs éduqués du temps de Démocrite : de quoi sont fait la matière, le temps, nous-mêmes. Elle est également éminemment philosophique dans la mesure où, à la plupart de ces questions, Frank Wilczek répond que ni lui ni aucun de ses collègues aujourd’hui ne peuvent apporter de réponse. Certes, des pistes de réponses apparaissent, s’appuyant sur les théories reconnues actuellement, mais au-delà, l’esprit curieux est invité à patienter, soit quelques mois ou années quand le LHC aura commencé à produire des données, soit plus longtemps encore.

Ainsi concernant l’origine de la masse, le physicien peut répondre qu’elle dérive de l’énergie, en appliquant l’équation (retournée) proposée par Einstein : m=E/c2. Cette équation, dans laquelle E représente l’énergie et c la vitesse de la lumière, est toujours admise bien qu’âgée de plus d’un siècle. Mais au-delà ? D’où vient l’énergie, l’énergie pure dont dérivent toutes les masses ? Les scientifiques ne peuvent que proposer des hypothèses, bien propices à nourrir de nouvelles réflexions philosophiques. Frank Wilczek, à la question de savoir de quoi est fait ce qui nous apparaît comme un espace vide, répond (p. 73) qu’il s’agit d’un milieu dynamique dont l’activité modèle le monde. Il le nomme le Grid ou réseau. Il est constitué d’un condensé instable de quarks et antiquarks. Du vide émergent des pairs de quark-antiquark qui en s’annihilant laissent cependant persister des perturbations dans le Grid qui fournissent l’énergie dont la matière ordinaire est faite.

Cependant, comme chacun le sait dorénavant, les masses telles que calculées par l’équation d’Einstein et qui constituent la matière/énergie ordinaire, celle que nous pouvons observer directement, ne sont qu’une très faible partie des masses détectées (ou suspectées) dans l’univers. L’essentiel des forces qui déterminent l’évolution de l’univers sont encore inconnues. Il s’agit de la matière noire, responsable de l’essentiel de la gravité, et de l’énergie noire, qui serait responsable d’une expansion accélérée de l’univers visible dont les astronomes ont cru détecter les manifestations. Un immense domaine d’incertitudes s’ouvre ainsi. Mais il est aussi porteur d’une certitude stimulante, celle selon laquelle des chercheurs proposeront inévitablement, si les sociétés scientifiques restent ce qu’elles sont, de nouvelles hypothèses qui pourront éventuellement obliger à revoir de fond en comble tout ce que l’on croyait acquis.

Ceci pourra se produire, non nécessairement dans un lointain avenir, qu’aucun d’entre nous ne verrait, mais peut-être demain, ou presque. Il en sera ainsi, prédisent les physiciens, si le LHC ne fait pas apparaître le si recherché et encore mythique boson de Higgs, indispensable pour compléter l’unification des forces dans le tableau des particules élémentaires.

Le lecteur nous demandera en quoi l’évocation de ces mystères pourrait répondre aux interrogations philosophiques du citoyen d’aujourd’hui ? Nous répondrons qu’elle aura l’intérêt non négligeable de l’inviter à prendre de la hauteur et à ne pas s’enfermer dans la recherche nombriliste de réponses à de petites angoisses personnelles. Ainsi pourra-t-il se sentir à nouveau motivé pour s’intéresser à l’évolution d'un cosmos dans lequel il est plongé et dont il est l’un des acteurs. C’est exactement le rôle que jouaient les mythes anciens, tel celui d’Ulysse pris en exemple par Luc Ferry. Le récit légendaire raconte qu’Ulysse, retenu quelques années dans l’ile de la nymphe Calypso qui lui promettait amour et vie éternelle, avait fini par s’arracher à ces délices pour retrouver Ithaque, son épouse et aussi la condition humaine, avec la perspective d’une mort inévitable.

Ce mythe, au demeurant, ne parait pas inspiré par une pensée philosophique d'une hauteur vertigineuse. Il est quasi utilitaire. Il vise à rappeler aux hommes qu’ils doivent éviter de se perdre dans des rêves. Ils doivent se consacrer à leur famille en se contentant de leur sort. Les autres mythes ne sont pas très différents. Ils contribuent tous à la survie du type de société considéré (implicitement) comme un modèle par la structure sociétale de l'époque. Ne les critiquons pas cependant. Ils étaient suffisamment élaborés pour conserver encore un grand pouvoir sur nos imaginaires. Il reste que les mystères dont la physique moderne fait pressentir l’existence pourrait bien mieux encore de nos jours stimuler l’inquiétude philosophique et la recherche de spiritualité.

 

On objectera que le citoyen de nos sociétés n’a pas la culture minimum lui permettant de participer aux interrogations philosophiques suscitées par l’étude des sciences. Ce qui n’était peut-être pas le cas de ceux qui s’enchantaient aux récits d’Homère, sans doute plus immédiatement accessibles aux esprits de ces époques. Certes. Mais c’est bien pourquoi ceux qui voudraient réintroduire de la spiritualité dans les sciences devraient recommander un préalable indispensable : rendre l’enseignement des bases de la physique et des autres sciences dures et moins dures obligatoire dans l'ensemble des lycées et collèges.


Simulation et connaissance

Nous serions injustes cependant de ne pas saluer les efforts que font de plus en plus de philosophes notamment parmi les jeunes générations, pour se mettre au courant du développement des sciences les plus récentes et en présenter les possibles applications à la pensée philosophique ou politique. Ils ne font jamais cela si bien, on doit le dire, que quant ils font participer de « véritables » scientifiques à leurs réflexions. C’est le cas d’un numéro de la Revue philosophique intitulé « Simulation et connaissance » auquel nous renvoyons les lecteurs de notre propre revue. 5)

 

Ceux-ci savent combien sont essentielles aujourd’hui au plan scientifique et philosophique les questions de savoir :
- S’il existe un réel en soi (indépendant de l’observateur) ?
- Sous quelles formes ce « réel » est capté par les moyens d’observations (sensoriels) dont disposent les organismes vivants ?
- Comment ces organismes se le représentent ou le modélisent, soit par leur organisation corporelle quand ils n’ont pas de cerveau, soit au sein de cet organe quand ils en ont.
- Comment ces modélisations participent à la construction des langages et des niches de survie propres aux espèces ?
- Quelle est le rôle des technologies développées par l’espèce humaine dans la dynamique constructive de ces représentations ?
- Comment en retour tout ce qui précède réagit-il sur le "réel en soi" supposé ?

Le numéro Simulation et connaissance n’aborde pas tous les aspects de ces questions fondamentales, ou, s’il le fait, il le fait sous des logiques d’attaques plus dispersées. Néanmoins, une lecture attentive des différents articles permettra peu ou prou de retrouver les problématiques évoquées ci-dessus. Nous avons particulièrement retenu, outre l’introduction de Georges Chapouthier et Stéphane Chauvier, les articles de Frédéric Kaplan et Pierre-Yves Oudeyer, consacré à la robotique évolutionnaire, et celui de Georges Chapouthier, intitulé « Le cerveau simulateur dans tous ses états ". Ce texte, en quelques pages, présente une synthèse des conceptions modernes des neurosciences concernant le rôle du cerveau dans la construction des représentations, aussi bien lors de situations que l’on pourrait qualifier de normales, celles où le cerveau fait des prédictions dont le corps tout entier valide la pertinence, que dans des conditions moins courantes mais tout aussi essentielles où le cerveau s’emballe dans un imaginaire dont les hypothèses ne sont plus immédiatement vérifiables expérimentalement 6)

Revenons pour terminer sur le défi évoqué dans la première partie de cet article, que Luc Ferry semblait poser aux sciences : « Que répondrez vous à une personne qui vous dira qu’elle a besoin d’un dépassement vers l’absolu, ou qu’elle souffre d’un grave chagrin d’amour ? ». Pour Luc Ferry, les sciences ne peuvent pas apporter de soulagement à de telles inquiétudes. Selon nous au contraire, une discussion avec un scientifique tel que Georges Chapouthier ou d’autres de ceux à qui nous avons donné la parole dans notre Revue, pourrait lui faire comprendre que ses angoisses n’ont rien d’exceptionnel. Elles font partie des manifestations les plus banales de la vie organisée et ne devraient pas l’inquiéter plus que les symptômes d’un mal de dents, même si les soulager suppose une démarche comportementale un peu plus complexe que la prise d’un cachet d’aspirine - ou d'un anxiolitique.

Nous pourrions ajouter, toujours en réponse au défi de Luc Ferry, que les discours philosophiques les plus élaborés ne satisferont pas davantage que le recours aux connaissances scientifiques, ces « troubles de l’âme » auxquels l'ancien ministre de l'Education Nationale pense que seule la philosophie peut répondre.

Notes
1) Luc Ferry « Apprendre à vivre : Tome 2, La sagesse des mythes », Plon 2008
2) Le même travail a souvent été fait par ceux étudiant les mythes des civilisations non méditerranéennes, dont nous sommes bien moins informés
3) Voir notre dossier. La conscience vue par les neurosciences 1 et 2
http://www.admiroutes.asso.fr/larevue/2008/92/conscience1.htm
http://www.admiroutes.asso.fr/larevue/2008/92/conscience2.htm
4) Frank Wilczek « The Lightness of Being: Mass, ether and the unification of forces » Basic Books, 2008.
5) Revue philosophique de la France et de l’étranger, PUF, publié avec le concours du CNRS, n° 3 de juillet-septembre 2008.
http://pedagogie.ac-toulouse.fr/philosophie/revphi/revphilo.htm#psto
Nous fournissons ce lien par acquis de conscience. En fait, le site est quasiment vide, il n’est même pas à jour des sommaires des derniers numéros. Si les éditeurs et auteurs voulaient éloigner les gens de la philosophie, ils ne s’y prendraient pas autrement. Peut-être veulent-ils protéger le lectorat payant. Mais j’aimerais savoir en ce cas quel est le tirage et ce qu’il rapporte – au détriment de l’éducation populaire. Comme je l’indique ci-dessus, le numéro que m’a adressé Georges Chapouthier et dont normalement je n’aurais jamais du prendre connaissance mériterait une très large diffusion.
6) Rappelons que nous avions précédemment présenté les travaux de Georges Chapouthier au cours d’un entretien avec ce chercheur, lequel est aussi un philosophe. L’entretien porte en partie sur les relations entre philosophie, métaphysique et sciences
 http://www.automatesintelligents.com/interviews/2007/nov/chapouthier.html

 


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Jeudi 23 octobre 2008

Paléoanthropologie de la conscience de soi
par
Jean-Paul Baquiast
23/10/2008

Nous nous sommes appuyés, pour documenter la première partie du présent article, sur Les Dossiers de La Recherche, La nouvelle histoire de l’homme, N° 32, août 2008.

Crâne de Paranthrope. Genre d’hominidés primitifs fossiles d’Afrique (2,6 à 1,3 millions d’années), les Paranthropes étaient autrefois appelés Australopithèques robustes.

 

Pourquoi aux alentours de 2 millions d’années avant notre ère, certains primates du genre Homo (toutes les espèces partageant un ancêtre commun récent sont considérés comme appartenant au même genre) ont-ils commencé à acquérir des capacités cognitives qui leur ont permis de se distinguer des autres primates, australopithèques et ancêtres des grands singes actuels, avec qui ils partageaient des habitats voisins? La réponse qu’apportent à cette question la majorité des paléoanthropologues est sans doute exacte, mais n’est pas suffisante. Elle repose sur l’hypothèse que c’est par l’usage des outils que s’est amorcée l’évolution vers l’hominisation. Il est indéniable que l’usage des outils a tiré vers le haut les espèces qui en bénéficiaient. Mais la vraie question se situe en deçà. Pourquoi certains primates ont-ils découvert l’intérêt de compléter systématiquement leurs outils corporels naturels par des objets matériels, tandis que d’autres espèces en apparence proches se « satisfaisaient » de ce qu’ils avaient acquis au terme d’évolutions remontant à des dizaines de millions d’années ?

I. Les données de la paléoanthropologie

Rappelons d’abord ce que l’on croit savoir aujourd’hui de l’évolution des outils. Aux origines, des espaces de temps extraordinairement longs ont séparé l’apparition des premiers outils indiscutables, dits outils de phase 1 (galets grossièrement taillés ou éclats) et les transformations et perfectionnement de toutes sortes apparus ensuite. Le premier outil identifié serait un nucléus de quartzite avec des traces de taille, mis à jour en Chine près du village de Dongyaositou. Il serait âgé de 3 millions d’années, ce qui en ferait le spécimen le plus ancien connu. On ne mentionne pas dans ce calendrier les simples galets utilisés comme percuteurs pour briser des noix ou des os, dont l’usage est sans doute beaucoup plus ancien, mais qui sont difficiles identifier en tant que tels. Les primates non humains en font aussi usage occasionnellement.

Les outils indiscutables (pierres aménagées, coups de poing dits bifaces, lames tranchantes) sont évidents à partir de – 2,5 MA. Ils sont associés aux populations d’Homo dits erectus et habilis, lesquelles ont coexisté pendant 500.000 ans sans se mélanger. On rapproche de ceux-ci les Paranthropes (robustus et boisei) d’Afrique du Sud et d’Afrique de l’Est, datés de 2 à 1 MA, voire davantage pour le Paranthropus ethiopicus (2,5 MA). Ces diverses espèces sont plus voisines des Homo que des Australopithèques, avec lesquesl elles étaient confondues jadis..



Le tableau suivant permet de classer les types d’outils et leurs dates d’apparition. Il est tiré d’un article de Olivier Keller: QUELQUES DONNEES POUR UNE PREHISTOIRE DE LA GEOMETRIE.

* Paléolithique archaïque. (-2,5 à –1,5 MA) Homo habilis (volume cérébral 500 à 800 cc). Afrique. Industrie oldowayenne. Galets taillés : choppers et chopping tools.

* Paléolithique inférieur. (-1,5 à –0,2 MA) Homo erectus (750 à 1250 cc) Afrique, Asie, Europe. Industrie acheuléenne. Bifaces.

* Paléolithique moyen (-200000 à –40000) Homo sapiens archaïque, homo sapiens neandertalis (1200 à 1700 cc). Industrie moustérienne. Eclats et lames.

* Paléolithique supérieur (-40000 à –9000) Homo sapiens-sapiens Industrie laminaire. Lames retouchées.

* Epipaléolithique africain (à partir de –15000), Mésolithique européen (-9000 à –5000) Microlithes (petites lames et pointes) géométriques.

 



Grâce aux outils de pierre, d’os et de bois (non conservés) ainsi qu’aux « pyrotechniques » associées au feu (d’usage beaucoup plus ancien qu’il n’était supposé il y a quelques décennies), les diverses espèces d’Homo ont pu, très vite après leur apparition, quitter le berceau africain d’origine et s’étendre, par vagues de peuplement successives ou croisées, à l’Afrique entière, puis à l’Europe, à l’Eurasie, à l’Indonésie et même à l’Australie. Les hommes modernes, dits homo sapiens (sapiens néanderthalensis et sapiens sapiens) identifiés vers – 200.000 ans, ont alors hérités de techniques très sophistiquées qui leur ont permis de s’imposer progressivement à toutes les espèces dont ils partageaient le biotope.

Notons que les paléoanthropologues, dans leur majorité, considèrent que les nombreuses espèces rattachées au genre australopithèques, ayant vécu dans toute l’Afrique et au-delà entre - 4 et -1,5 millions d’années, n’ont pas utilisé d’outils de façon systématique, en les transformant comme le faisaient dès l’origine les Homo, habilis et erectus. Ils le faisaient sans doute occasionnellement, à l’instar des grands singes, pour casser des noix ou éloigner des prédateurs. Ils possédaient les capacités manuelles pour fabriquer des outils, mais sans doute n’avaient-ils pas développé les capacités cognitives nécessaires. Les australopithèques ne sont généralement plus considérés aujourd’hui comme les prédécesseurs des espèces d’Homo leur ayant succédé. Il semble qu’ils se soient enfermés progressivement dans des niches sans débouchés, après cependant s’être répandus dans toute l’Afrique pendant 2 MA (un bel exploit), tandis que les Homo apparaissaient et se généralisaient. Australopithecus africanus a vécu en Afrique du Sud jusqu’à au moins – 2,2 millions d’années, tandis que le plus ancien reste d’Homo, dit Homo habilis, est daté de – 2, 4 millions d’années. Il est possible que ce dernier ait évolué à partir d’une autre espèce, par exemple Kenyanthropus platyops, dont on ignore tout des aptitudes cognitives.

Avant les australopithèques, de – 7 MA à – 5 MA, trois espèces d’hominidés sont aujourd’hui connues. Elles ont été classées par leurs découvreurs dans des genres différents. : Orrorin Tugenensis, (5,8 à 5 MA), Kenya – Ardiphithecus Kadabba (5,8 - 5,2 MA) Kenya – Sahelanthropus Tchadensis (Toumaï, - 7 MA) , Tchad. Il s’agissait sans doute déjà de bipèdes plus ou moins systématiques. Aucun outil n’a été retrouvé sur les sites où ils ont été découverts. Mais le contraire aurait été très surprenant, vu la rareté des vestiges.

Notons par ailleurs que de grands efforts sont faits actuellement pour rapprocher les restes d’hominidés de ceux de grands singes archaïques, par exemple le Proconsul (Myocène inférieur, - 20 MA) ou le Pierolapithecus (Myocène moyen, - 20 – 15 MA). Ceux-ci ne pratiquaient pas la bipédie mais seulement, pour certains d’entre eux, le « grimper vertical ».

Si l’on en croit les analyses génétiques, les Homo ont divergé d’avec les ancêtres des chimpanzés vers – 6,6 millions d’années, eux-mêmes d’avec les gorilles vers - 8,6. Ces divers primates, dits hominoïdes, se sont séparés des cercopithécoïdes (babouins, macaques, vervets) que nous allons retrouver ci-dessous, vers – 38 millions d’années. Avec les céboïdes (singe écureuil, marmoset), les hominoïdes et les cercopithécoides forment le genre des anthropoïdes, lequel lui-même, avec les Strepsirrhinines que l’on retrouve en particulier à Madagascar, et dont ils se sont séparés à la fin du crétacé, vers – 77 millions d’années, constituent l’ordre des Primates. Rappelons qu’à cette époque s’éteignaient les derniers grands dinosaures ;

Un puzzle

Il faut mettre le lecteur en garde, quand on associe comme nous le faisons l’histoire des outils à l’histoire des espèces. Les récits simplificateurs ne sont pas de mise. L’évolution reste encore truffée de points d’ombres. Il s’agit comme le rappellent les scientifiques d’un puzzle progressivement construit à partir de vestiges isolés, dispersés dans des espaces et sur des durées de temps immenses. Spontanément, chaque découvreur tend à vouloir identifier une espèce nouvelle à partir d’un fragment souvent difficilement interprétable. Par ailleurs, les outils nouveaux de l’horloge dite moléculaire ne donnent pas tous de résultats convergents. Les uns procèdent à une datation à partir d’éléments d’ADN de conservation difficiles. Les autres exploitent les données fournies par les génomes des populations actuelles (ADN mitochondrial et ADN du chromosome Y, l’un se transmettant de mère en fille et l’autre de père en fils). Il faut recouper les deux et recouper le tout avec l’anthropologie de terrain.

Afin de reconstruire l’histoire des espèces ayant abouti à la généralisation de l’Homo sapiens sapiens, plusieurs grandes hypothèses, utilisant les informations disponibles et donc nécessairement révisables, sont en compétition. La plus ancienne, dite du modèle multirégional, postule que des espèces plus ou moins isolées ont évolué simultanément et indépendamment vers l’Homo sapiens sapiens dans les trois bassins Afrique, Asie et Europe où les premiers vestiges de ce dernier ont été identifiés. Selon la seconde hypothèse, dite Out of Africa, l’homme moderne n’est apparu qu’en Afrique et à remplacé toutes les espèces préexistantes sur les trois continents. Enfin, selon le modèle dit réticulé, le plus en faveur aujourd’hui, des échanges génétiques permanents entre populations migrantes et locales auraient conduit à l’apparition et à la généralisation du Sapiens sapiens, qui s’est révélé le plus compétitif.

Aux échelles de temps prises en considération par ces trois catégories d’hypothèses, l’usage des outils était déjà généralisé. On peut penser qu’une grande partie de la compétitivité entre espèces concernées par ces migrations a résulté de l’aptitude à inventer des outils de plus en plus performants et diversifiés, capables de s’adapter à des milieux et contraintes variés.

Des changements morphologiques apparus dès le miocène supérieur

Mais il faut aller plus avant dans la recherche des causes. Nous avons rappelé dans des articles précédents que faire appel à l’hypothèse de l’outil pour expliquer la divergence entre des primates devenus de ce fait progressivement des hominiens et leurs ex-congénères restés grands singes, n’éclaircissait pas la cause première de cette divergence, qui s’est produite sans doute au miocène supérieur, c’est-à-dire de – 2 à - 10 MA auparavant, sinon plus tôt encore. A ces époques, nous l’avons rappelé, aucun primate, autant que l’on puisse en juger, n’utilisait systématiquement d’outils, tels du moins qu’ils ont été retrouvés, c’est-à-dire sous forme de pierres aménagées. Par contre, tous étaient déjà engagés dans des évolutions morphologiques et sans doute aussi cérébrales qui les ont écartés du modèle des grands singes. Ce ne fut donc pas l’usage de l’outil qui a provoqué ces évolutions.

Il semble bien aujourd’hui, en effet, que les mutations déterminantes se soient produites au miocène, dès – 15 MA, les plus importantes ayant permis la bipédie et ses diverses conséquences (libération de la main, nouveau port de la tête et du bassin, nouveaux organes phonateurs, etc.). Les fossiles de ces époques montrent qu’un nombre important d’espèces manifestent une tendance au redressement. Le schéma dit pronograde (tronc horizontal) a laissé place chez ces espèces au schéma orthograde (tronc redressé puis vertical). Les spécialistes supposent également que les mutations ayant provoqué ces différenciations morphologiques se sont accompagnées, peut-être conointement avec un accroissement du volume crânien chez certaines espèces, de mutations donnant aux bases neurales de la cognition de nouvelles capacités associatives. Celles-ci se sont précisées à partir sans doute de dispositions déjà présentes dans les cerveaux des prédécesseurs des hominiens mais non exploitées. On cite généralement à cet égard les neurones miroirs ou l’organisation des minicolonnes dans les aires cérébrales devenues ultérieurement les aires du langage. Nous reviendrons sur ce point dans la seconde partie de cet article.

Cependant, la recherche d’éventuelles causes premières ne peut pas s’arrêter là. Evoquer des changements morphologiques et cérébraux ne suffit pas. Il faut rechercher les causes naturelles ayant provoqué un ensemble impressionnant de mutations convergentes au sein de certaines espèces, alors que d’autres espèces voisines, apparemment en compétition darwinienne avec les premières, n’en bénéficiaient pas. Pour les darwiniens, seuls des changements environnementaux importants peuvent produire de tels résultats. Ces changements peuvent avoir deux effets opposés mais finalement complémentaires. Les uns obligent les espèces qui les subissent à muter pour s’adapter. Il s’agit d’un renforcement des pressions de sélection. D’autres libèrent, au moins momentanément, les espèces des pressions de sélection s’exerçant jusque là sur elles et laissent par conséquent s’exercer une dérive génétique spontanée rendant actifs des gènes jusque là non exprimés. On parle de « sélection relachée » ou « relaxed selection » 1).

 

Il serait irréaliste de penser qu’une seule et unique cause environnementale ait pu brutalement conduire des primates jusque là forestiers à se redresser. Très probablement, ces changements se sont produits plusieurs fois et en plusieurs lieux, sur plusieurs millions d’années, entraînant des évolutions convergentes. On parle à cet égard d’ « homoplasie » ou acquisition indépendante de traits similaires. D’autres causes très différentes ont peut-être également joué Mais ce n’est pas le lieu de discuter ici ces hypothèses. Il suffit de supposer que des modifications dans les pressions de sélection ont provoqué durant le miocène une divergence évolutive entre des primates devenus hominidés et des primates restés arboricoles.

Mais revenons à l’usage de l’outil. Nous avons dit que les premiers vestiges d’outils de pierre ont été identifiés dans des sites datés de – 2 MA. Les hominiens supposés utilisateurs de ces premiers outils ont peut être été des australopithèques. Mais on considère que leur généralisation a été due à des espèces nouvelles, regroupées sous les noms d’Homo habilis et Homo erectus (que l’on qualifiait aussi jadis d’Homo faber.) Il avait donc fallu que tous les changement anatomiques et neurologiques résumés ci-dessus et nécessaires à l’utilisation systématique d’outils de pierre pour améliorer les modes de survie se soient produits bien auparavant, notamment la station debout et la libération de la main.

De plus, peut-on envisager que des hominiens, qu’ils soient australopithèques ou habilis, aient pu découvrir le rôle utile d’une « association » avec des outils, l’aient transmis et perfectionné de générations en générations, sans qu’ils aient disposé d’un minimum de conscience de soi, conscience que les autres primates n’avaient pas. Pour qu’ils aient pu disposer de cette conscience de soi, il fallait que les bases neurales en soient présentes dans leur organisation cérébrale. Mais alors, pourquoi disposaient-ils de telles bases neurales, alors que les autres primates en étaient apparemment dépourvues ? Nous avons évoqué l’hypothèse de ce que nous appellerions volontiers la mutation providentielle. Subitement, une mutation se serait produite chez certains groupes d’individus, au niveau par exemple de leur cortex pariétal, les rendant plus doués que les autres (un peu de la même façon que des enfants surdoués apparaissent de temps à autres chez les humains modernes).

Nous avons indiqué ailleurs que cette hypothèse de la mutation providentielle parait un peu ad hoc. Nous préférons pour notre part celle, beaucoup plus « passe-partout » si l’on peut dire, selon laquelle l’ensemble des primates disposaient à l’époque et disposent encore, de capacités cognitives suffisantes pour leur permettre de développer l’usage des outils. Ces capacités comprennent l’amorce d’une aptitude à la conscience de soi. Si les primates qui ne sont pas devenus des hominidés n’ont pas développé ces capacités, au miocène comme aujourd’hui, ce fut parce qu’ils n’en avaient pas besoin pour survivre dans leur milieu d’origine. Seuls certains de ces primates ont, sans doute par hasard et du fait qu’ils s’étaient retrouvés entre – 5 et – 2 MA dans des environnements différemment sélectifs, développé ces capacités. Notre thèse est qu’ils l’ont fait à l’occasion d’une interaction avec des objets du monde matériels qui ont progressivement acquis pour eux le rôle de compléments corporels, c’est-à-dire d’outils naturels.

Nous avons nous-mêmes formulé plusieurs fois sur ce site l’hypothèse selon laquelle, dès que des primates soumis à de nouvelles pressions de sélection avaient constaté l’intérêt pour la survie de l’utilisation systématique d’un outil de pierre, par exemple un percuteur afin de briser des noix, un système d’enrichissement croisé à deux pôles s’était mis en place, associant les utilisateurs de l’outil et les formes successivement prises par ce dernier. Au sein de ce système, les deux catégories de « partenaires », le vivant et le matériel, se sont trouvés engagés dans la construction d’un ou plusieurs ensembles évolutionnaires complexes associant des corps, des cerveaux et des esprits de plus en plus façonnés par les usages de l’outil, d’une part, des outils se développant selon des dynamiques spécifiques de nature mécanique guidant d’une certaine façon la main de leurs utilisateurs, d’autre part. Nous avons utilisé pour désigner ce système à deux pôles le terme de superorganisme ou complexe anthropotechnique.

Des outils qui n’en étaient pas encore

Mais dira-t-on, les premières traces d’outils remontent à – 2 MA. Il n’existait rien auparavant. C’est contre cette affirmation que nous voudrions nous inscrire en faux. On sait que les anthropoïdes, appartenant à des ordres différents, hominoïdes ou cercopithécoïdes (macaques ou babouins) utilisent spontanément différents objets prélevés dans le milieu à titre d’outils temporaires, cannes, percuteurs, armes de jet. Bien d’autres mammifères et oiseaux le font aussi. Il est donc légitime de supposer que certains primates s’étant redressés sur leurs membres antérieurs et se retrouvant dotés d’organes leur facilitant la manipulation de ces objets, les aient utilisés de plus en plus systématiquement, dès – 5 MA, à titre d’outils. Ils auraient ainsi donné l’occasion à des capacités cognitives dont les bases neurales étaient jusque là dispersées dans leur cerveau et non utilisées, de s’assembler en boites à outils cognitives. Celles-ci auraient progressivement donné naissance à la conscience de soi, au langage et à l’intelligence. Cette évolution serait restée très lente, sans grands effets aujourd’hui visibles, pendant 3 MA environ. Elle aurait produit les premiers outils de pierre aujourd’hui retrouvés dans des sites datés de – 2 MA et se serait enfin brutalement épanouie avec Homo sapiens vers – 200.000 ans.

Si nous voulons aujourd’hui retracer cette évolution, il faudra prendre garde à ne pas se focaliser seulement sur l’évolution des corps et des cerveaux, en oubliant celle, s’étant produite en parallèle, des niches environnementales et notamment des outils et technologies constituant ces niches. Nous rappelions, dans l’article cité en note 1 qu’ « une espèce, par son activité, se crée une niche formant bouclier à l’intérieur de laquelle se déroule une co-évolution complexifiante résultant des interactions entre les mutations génétiques et l’enrichissement de la niche. On parle aussi d’éco-devo ou d’évolution épigénétique. Celle-ci se produit dans tous les cas où des espèces fabriquent des niches bien définies, comme le font des insectes sociaux tels que les termites et les fourmis. Dans le cas des hominidés, la co-évolution entre l’espèce et sa niche, c’est-à-dire avec le milieu transformé par l’activité de ladite espèce, à pu se faire assez vite. On parle aussi en ce cas d’évolution baldwinienne. C’est ainsi, comme il a été souvent expliqué, que l’acquisition de l’usage des outils de pierre, puis du feu, a libéré les hominidés des contraintes de l’alimentation en racines ou en viande crues. De nombreuses transformations physiques et cérébrales en ont découlé, dont de nouvelles capacités cognitives ayant en retour introduit des innovations technologiques et culturelles. Des cycles d’interactions incessants entre les humains et les « niches » qu’ils se construisaient ont fini par provoquer la sortie du paléolithique récent et l’entrée dans le néolithique ».

Soit, dira notre lecteur, mais quelle preuve peut-on avancer pour justifier l’hypothèse selon laquelle la manipulation, entreprise par hasard, d’objets du monde matériel par des primates obligés de s’adapter à des milieux différents de l’environnement forestier ancestral, ait pu – si cette manipulation avait produit des résultats justifiant son « renforcement » dans les réseaux neuronaux du primate manipulateur, donner naissance aux bases neurales de la cognition supérieure ? Il se trouve qu’un article récent de la journaliste scietifique Laura Spinney vient à point nommé nous apporter le commencement de preuve dont nous avons besoin  2).

 

II. Acquisition de la conscience de soi et du langage chez des macaques et des marmosets.

L’article rapporte les recherches du chercheur japonais Atsushi Iriki, chef du Laboratory for Symbolic Cognitive Development au sein du RIKEN Brain Science Institute de Wako, Japon 3) L’équipe de celui-ci travaille depuis déjà plusieurs années en vue de montrer que des macaques japonais (photo) peuvent acquérir spontanément des capacités cognitives complexes en étant entraînés à l’utilisation d’outils plus ou moins simples, par exemple un petit râteau pour attirer de la nourriture. Les grands singes, chimpanzés et orangs-outangs, sont réputés pour leur capacité à apprendre le langage des signes, à développer des consciences de soi limitées (se reconnaître dans un miroir), à faire montre de théorie de l’esprit en prêtant des intentions à des tiers, congénères ou humains. Mais ce n’est pas le cas du macaque, considéré comme « moins évolué ». On lui attribue l’intelligence d’un enfant de 2 ans alors que les chimpanzés auraient celle d’un enfant de 7 ans. Le macaque dans la nature n’imite pas et ne prête qu’une attention limitée à ses congénères.

Or Atsushi Iriki suppose que les cerveaux des macaques, comme ceux d’autres petits singes tels les marmosets (photo) avec lesquels il se propose maintenant d’expérimenter, disposent de tous les composants nécessaires à l’intelligence de type humain. Mais ces composants ne se sont pas assemblés en « système global », parce que, dans la vie sauvage, les macaques n’en avaient pas besoin. Si l’on place un de ces animaux dans un environnement humanisé très sélectif, il se montre par contre capable, en quelques semaines et non en quelques générations, de faire preuve de pré-capacités cognitives de haut niveau, telles la conscience de soi et le protolangage.

Nous ne décrirons pas ici les situations expérimentales ayant permis de doter les macaques du laboratoire de l’amorce de telles capacités. Leur objectif, comme indiqué ci-dessus, est d’entraîner l’animal à utiliser des outils afin de se procurer de la nourriture. Il ne s’agit pas cependant d’un simple dressage destiné à réaliser des performances pour lesquelles beaucoup d’animaux dits savants se montrent experts. Atsushi Iriki montre que le bras du singe prolongé par l’outil est très rapidement considéré par le sujet comme une prolongement de son corps, qu’il pourra utiliser à de nombreuses tâches non programmées à l’avance. Il l’aura ainsi intégré à la « conscience de soi » qu’il a de lui-même. Cette conscience commence par l’image du corps que, grâce à ses sens, le sujet acquiert de lui-même. Lorsque le sujet perçoit la vue de son bras prolongé d’un râteau, il acquiert une image plus sophistiquée de lui-même que celle résultant des simples perceptions cinoesthésiques (ou kinesthésiques) dont il dispose spontanément. Fait exceptionnel, l’image perçue au travers d’un miroir joue le même rôle.

Dès qu’il a acquis cette conscience renforcée de soi, autrement dit dès qu’il constate qu’il peut en agissant sur le bras armé de l’outil provoquer des modifications de l’environnement qui présentent pour lui des avantages, une pression de sélection s’exerce sur son cerveau pour renforcer les circuits neuronaux contribuant à ce que Atsushi Iriki appelle une « construction intentionnelle de niche », autrement dit une interaction dynamique en allers et retours entre le cerveau et le milieu. C’est cette interaction que nous nommons pour notre part, dans le cas des humains, un complexe anthropotechnique. Pour ce qui concerne les macaques évoqués ici, nous pourrions parler de l’amorce de mise en place d’un “complexe cercopithécoïdotechnique” ! La construction d’une conscience renforcée de soi conduit immédiatement, y compris en ce qui concerne les macaques japonais, à l’apparition d’une conscience de l’existence des autres. Le sujet leur prête des intentions, les imite et cherche à communiquer avec eux, en inventant des langages symboliques ad hoc si de tels langages n’existaient pas déjà.

Toutes ces hypothèses ne restent pas du domaine de la conjecture. Atsushi Iriki et son équipe ont vérifié par imagerie cérébrale que les macaques ainsi entraînés manifestaient une activité électrique nouvelle dans les neurones du cortex pariétal en charge de l’image de soi. Ces neurones conservent après quelques expériences les nouvelles capacités ainsi acquises. On peut supposer que cette situation pourrait favoriser la prise en charge par le génome des mutations provoquant les modifications à long terme des bases neurales intéressées. Après quelques générations, pourquoi pas, les macaques pourraient alors surpasser en intelligence non seulement les chimpanzés mais même un enfant de 9 ans. Ceci d’autant plus que d’autres expériences ont montré que soumis à des contraintes un peu voisines, à partir de l’utilisation d’outils, les cerveaux des macaques ont enregistré une expansion des cortex préfrontal et pariétal, important chez l’homme dans le contrôle des comportements sociaux complexes. Or ces cortex se sont développés rapidement durant les dernières dizaines de milliers d’années de l’évolution humaine, marqués par l’explosion des pratiques ouvrières.

Applications

Nous pourrions pour notre part retenir de la publication de ces résultats une conclusion s’appliquant aux questions posées dans le présent article : pourquoi subitement, avant même de disposer d’outils, certains primates sont-ils devenus plus intelligents que d’autres ? Point ne serait besoin, pour expliquer ce paradoxe, de faire appel à des mutations génétiques développant les aires cognitives du cerveau. En manipulant, un peu par hasard initialement, des objets de l’environnement, et constatant (inconsciemment, évidement) les bons effets de cette manipulation, certains primates bipèdes auraient augmenté les capacités des aires de leur cortex pariétal responsables de l’image de soi. Il en aurait résulté une propension, vite diffusée par imitation au sein du groupe, à utiliser le corps prolongé de ces outils improvisés pour se construire l’amorce d’une niche intentionnelle. De l’outil improvisé à l’outil préparé, il n’y aurait eu qu’un pas – nécessitant pourtant quelques 2 à 3 MA pour être franchi….

Atsushi Iriki reste prudent dans l’interprétation de ses résultats, d’autant plus que certains de ses collègues prétendent que ces résultats ne pourraient pas être rétro-transposés à des cerveaux de primates vivants il y a 5 à 7 MA. Mais selon nous, l’objection ne tient pas. Les travaux de ce chercheur (photo) pourraient lui valoir une renommé méritée. Si les cerveaux des macaques, marmosets et autres petits singes avec lesquels le scientifique japonais travaille disposent des outils dispersés nécessaire à la construction d’une conscience de soi, auxquels ils n’avaient pas eu besoin de recourir dans la nature, cela pourrait montrer que cette boite à outil existait dans avant le miocène. Elle remonterait probablement au crétacé, à l’apparition des primates, tous genres réunis. Mais dans ce cas, pourquoi ne pas supposer qu’elle existait aussi chez d’autres mammifères de cette époque, voire chez les dinosaures, précités. Dans ce cas, il serait urgent de les rechercher chez les descendants actuels de toutes ces espèces. Il faudrait pour cela faire interagir systématiquement les représentants d’espèces modernes avec des outils modernes, comme le fait Atsushi Iriki avec les macaques et les marmosets. Comme quoi la conscience de soi, dont les humains se plaisent à se croire les seuls détenteurs, serait une propriété très généralement répandue, au moins virtuellement, et ne demandant qu’à s’exprimer.

En ce qui concerne précisément la conscience humaine, les mêmes hypothèses entraîneront les mêmes conclusions. Les cerveaux des primates humains disposent certainement encore (comme d’ailleurs ceux des autres primates) de nombreuses bases neurales non exploitées pour la cognition ou de gènes appropriés non encore exprimés. L’interaction avec les technologies modernes, au sein des systèmes anthropotechniques de demain, pourrait provoquer bien des surprises en matière d’intelligence et de conscience augmentées. C’est le vœu de tous ceux qui encouragent le co-développement des intelligences naturelles et des intelligences artificielles.

 

Notes
1) voir http://www.automatesintelligents.com/echanges/2008/oct/sapiens.html
2) Tools maketh the monkey, NewScientist, 11 octobre 2008, p. 42.
3) Laboratory for Symbolic Cognitive Development (Atsushi Iriki)
http://www.brain.riken.jp/en/a_iriki.html

 



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Mercredi 24 septembre 2008

Human. The Science behind what makes us unique

Présentation et commentaires par Jean-Paul Baquiast

Le livre de Michaël Gazzaniga, bien que très différent de celui de Colin Renfrew, apporte des lumières complémentaires aux propos de ce dernier. Il nous éclaire de façon très démonstrative, non seulement sur ce que d’autres auteurs étudient sous le thème des origines animales de la culture, mais sur le caractère, selon lui unique, caractérisant l’espèce humaine.
Michaël Gazzaniga est en effet convaincu que le phénomène humain est spécifique à l’homme et que la science peut le démontrer. Prise au pied de la lettre, son affirmation en sous-titre de l’ouvrage « The science behind what makes us unique » (Harper Collins 2008) pourrait révéler une tentative de plus pour expliquer le caractère véritablement extraordinaire de l’humanité, qu’il ne faudrait confondre avec aucun autre phénomène émergent. De là à dire que si l’humanité est si exceptionnelle, elle a nécessairement été créée par Dieu, il n’y a qu’un pas. Heureusement, ce n’est pas du tout dans cette perspective que se place Michaël Gazzaniga. Il ne semble pas intéressé par les visions religieuses du monde, notamment celles inspirées par les intégristes de l’Intelligent Design, si répandus aujourd’hui aux Etats-Unis. Il se limite à ce qu’il faut bien nommer un matérialisme scientifique de bon aloi. Mais ce faisant, il croit pouvoir constater qu’à bien des égards, le phénomène humain est exceptionnel, voire unique. Dire le contraire serait pour lui nier les évidences.

Par contre, à ses yeux, cette spécificité n’a rien de mystérieuse. Elle découle d’une évolution biologique répondant aux règles de la sélection darwinienne aujourd’hui admise par tous les scientifiques sérieux. Les principaux déterminismes, notamment génétiques, à l’intérieur desquels s’est construite l’hominisation sont présents dans beaucoup d'espèces ayant précédé les humains dans le temps et se retrouvent dans toutes les espèces non-humaines contemporaines. Ceci ne suffit pas cependant à expliquer les différences séparant l’homme des animaux, même les plus proches. Que s’est-il passé ?

Dans le Prologue de l’ouvrage, Michaël Gazzaniga précise en quoi la réponse qu’il apporte à cette question fondamentale diffère de celle généralement donnée par les biologistes évolutionnistes. La plupart d’entre eux, dit-il, envisagent une évolution sinon linéaire du moins continue conduisant par petites touches des mammifères supérieurs à l’homme moderne. Or selon lui, dans le cas de l'hominisation, l’accumulation de ces multiples changements a provoqué à un certain moment de l’évolution une rupture dans la linéarité. Autrement dit, il s’est produit un véritable changement de phase. Les mêmes ingrédients ont donné un produit radicalement nouveau, de même nature que la glace est un produit radicalement nouveau par rapport à l’eau liquide, qui apparait lorsque la température décroît. Malgré toutes les connexions que nous avons avec l’univers biologique, que ce soit au plan génétique ou à celui de l’organisation du cerveau, nous nous en distinguons profondément( 1)

Présenter les choses de cette façon pourrait, nous l'avons dit, donner des arguments à ceux prétendant que c’est le doigt de Dieu qui a précipité le changement de phase décrit par l’auteur. Mais pour lui, il ne s’agit évidemment pas de cela. Il s’agit de nombreux changements, peu observables mais stratégiques, apparus dans des délais relativement courts (peut-être en quelques dizaines de milliers d'années seulement) dans les cerveaux et dans les esprits des hominiens en interaction avec un environnement sélectif. Ces changements sont souvent trop subtils ou diffus pour avoir été encore étudiés. C’est aux sciences modernes qu’il appartient d’essayer de les faire apparaître. Cependant, pour que ces sciences ne sous-estiment pas l’importance de l’enjeu, Michaël Gazzaniga insiste pour qu’elles prennent en considération le saut conceptuel à réaliser. D'où l'importance qu'il attache au caractère unique de l'homme. Si l’on considérait que les humains ne sont que des rats améliorés, on ne rechercherait pas les raisons pour lesquelles ils sont effectivement autre chose que des rats. (2)

Ajoutons pour notre part que la même approche devra inspirer les recherches en cognition artificielle. Si l’on veut obtenir des systèmes cognitifs artificiels ayant les mêmes performances que celles des humains, il ne faudra pas s’imaginer qu’il suffira de simuler sur des artefacts les comportements intelligents de diverses espèces animales. On devra se représenter en quoi le cerveau et l’esprit humains sont véritablement spécifiques. La barre à franchir sera bien plus haute, mais ce sera une condition indispensable pour que les robots et autres systèmes autonomes artificiels dont l’humanité est en train de se doter ne soient pas des entités simplistes ayant un effet réducteur. Il faudra qu’elles puissent véritablement apporter à l’homme ce qui lui manque encore pour que son évolution vers une hominisation plus complexe se poursuive sans obstacles.

Précisons avant d’aborder le corps de l’ouvrage que Michaël Gazzaniga dispose d’une riche expérience de neurologue et de clinicien, ayant particulièrement étudié, comme il l’indique, des patients ayant subi une séparation chirurgicale des hémisphères cérébraux par section du corps calleux (split brain). On le verra sur son site http://www.psych.ucsb.edu/~gazzanig/.
Mais les références de son livre vont bien au-delà de ses travaux personnels. Elles offrent un panorama très riche des travaux des neuroscientifiques et psychologues évolutionnaires ayant étudié le cerveau et les comportements sous contrôle direct de celui-ci. Nous avons eu le plaisir de constater que, parmi une grande quantité de sources anglo-saxonnes, il évoque avec beaucoup de considération les travaux de nos concitoyens Jean-Pierre Changeux et Stanislas Dehaene, référencés dans notre revue.

Sur les cerveaux

Le premier chapitre pose une question déterminante : le cerveau humain est-il unique ? Il l’est si l’on considère ses performances globales, mais l’est-il d’un point de vue anatomique ? La réponse ainsi posée n’est pas aussi évidente que l’on pourrait croire. Les constituants de base du cerveau, les neurones, se ressemblent beaucoup d’une espèce à l’autre, et fonctionnent de la même façon. Faut-il prendre en compte le rapport entre le poids du cerveau et celui du corps ? Certes, les humains l’emportent au plan quantitatif sur les autres animaux, y compris les primates. Il faut observer pourtant que la capacité crânienne du néanderthalien était en moyenne de 1.500 cm3 alors que celle de l’homme moderne est de 1.340 cm3. Les premiers ont certes développé une culture importante, néanmoins ils n’ont pas réussi à s’imposer aux homo sapiens. De plus le volume cérébral des homo sapiens a diminué d’environ 150 cm3 depuis les origines de l’espèce, alors que les cultures et les structures sociales se complexifiaient considérablement.

Michaël Gazzaniga, qui avait étudié comme indiqué ci-dessus des patients dont le corps calleux avait été sectionné et avait pu mesurer ainsi les compétences différentes des deux hémisphères, a constaté que cette opération apparemment épouvante n’avait guère de conséquence sur l’intelligence des patients. Ceci parce que l’hémisphère gauche peut se charger à lui seul des opérations logiques, parole, pensée, génération d’hypothèses. Dans le domaine de la perception sensorielle, notamment visuelle, par contre le cerveau droit se montre le plus performant. Il s’agirait donc là d’une première spécialisation ayant contribué à différencier les cerveaux des humains de ceux des primates. Nous y reviendrons ci-dessous. D’une façon générale, la latéralisation et la spécialisation des aires cérébrales est beaucoup plus poussée chez l’homme que chez les autres espèces, où elle n’existe pas ou n’est qu’esquissée. L’auteur note à sujet qu’aller plus loin dans les études fonctionnelles comparatives reste difficile, malgré les progrès de l’imagerie cérébrale. Ceci pour une raison à laquelle on ne pense généralement pas : la difficulté d’expérimenter, non seulement sur les humains mais, avec des méthodes invasives, souvent létales, sur les cerveaux d’animaux de plus en plus rares et protégés.

En ce qui concerne la taille du néocortex, qui n’a cessé d’augmenter au cours de l’évolution, les différences entre primates et humains sont évidentes, mais pas déterminantes a priori. Le néocortex du petit singe Galago fait 46% du volume cervical total, contre 76% chez le chimpanzé et à peine plus chez l’homme. Le chimpanzé dispose-t-il de 76% de l’intelligence humaine ? Par ailleurs, il n’apparaît pas de grandes différences dans la taille des aires corticales nécessaires à la cognition. Les lobes frontaux du cerveau humain, par exemple ne sont guère plus importants que ceux des grands singes. Pourtant, le langage humain fait appel à ces lobes, ce qui aurait du provoquer leur explosion.

Mais des différences plus fines peuvent être notées, par exemple dans la taille du cortex préfrontal et l’importance qu’y prend la « matière blanche » faite de fibres connectant les différentes parties du système nerveux. Nous n’entrerons pas dans les détails. Bornons nous à indiquer que selon Michaël Gazzaniga, le cortex préfrontal des mammifères non primates comporte deux zones déterminantes pour le traitement des stimulus internes et externes corrélés dans la fabrication des émotions. Les primates en ont trois, la troisième comportant une aire 10 très connectée au reste du cerveau et responsable de ce que l’on pourrait appeler les aspects rationnels de la prise de décision. Or cette aire est plus étendue et mieux interconnecté chez les humains que chez les primates, ce qui rendrait les humains plus flexibles et mieux capables de décisions originales. D’autres différences apparaissent entre les lobes temporal et pariétal des cerveaux, mais leurs conséquences précises restent à étudier. Par ailleurs, en dehors du cortex, le cervelet humain, qui assure la coordination motrice et qui avec le thalamus contribue à l’information du cortex, est plus développé chez l’homme que chez le singe.

 

Les aires corticales, dont on a progressivement découvert la spécialisation dans le traitement des informations sensorielles en entrée et la formation de réponses en sortie, sont plus nombreuses chez les primates que chez les autres mammifères. Cependant, à la surprise générale, on a découvert qu’elles ne l’étaient pas plus chez l’homme que chez les autres primates. Les primates non-humains ont les mêmes aires corticales que les hommes, et elles assurent les mêmes fonctions spécifiques de base. Les primates ont ainsi comme les hommes des aires pour le langage et l’usage des outils. Elles sont également latéralisées, comme chez l’homme. Où se trouvent alors les différences ? Pourquoi les primates ne parlent-ils pas ? Selon Michaël Gazzaniga, il apparaît cependant une différence qui pourrait être responsable du caractère unique du cerveau humain. Elle se situe au niveau du planum temporale, une des composantes de l’aire de Wernicke elle-même associée à la compréhension des langages écrit et parlé. Le planum temporale est plus grand dans l’hémisphère gauche des rhésus, des chimpanzés et des humains. Mais chez ces derniers, de plus, les minicolonnes du planum temporale gauche y sont plus grandes et plus espacées que chez les primates.

Pour comprendre ce que signifie cette différence, il faut poursuivre l’étude des minicolonnes au niveau microscopique. Nous avons indiqué dans la note 2 que les minicolonnes, présentes dans les six couches du cortex des primates et communes aux cerveaux de tous les mammifères, constituent l’équivalent de microprocesseurs responsables du fonctionnement logique du cerveau. Mais leur nombre et leur organisation cellulaire et chimique varient beaucoup selon les espèces, d’une part, et d’une région du cerveau à l’autre d’autre part. Que pourrait alors signifier la dissymétrie dans les minicolonnes du planum temporale identifiée chez les humains ? Nous l’avons déjà indiqué dans la note (2)  Un plus grand espace entre minicolonnes de cette aire pourrait signifier des différences dans les capacités de connexion et donc dans la finesse de l’analyse des informations entrantes.

Ceci ne suffit pas cependant pour justifier la supériorité du cerveau humain dans les fonctions cognitives. Michaël Gazzaniga la rechercherait plutôt dans la latéralisation poussée caractérisant ce dernier, et dans le rôle du corps calleux, corpus callosum, servant de jonction entre les deux hémisphères. Selon lui, au fur et à mesure que le cerveau des hominiens était sollicité par l’augmentation des besoins de traitement découlant de l’enrichissement de leurs activités culturelles, il avait été obligé de se spécialiser. Il existe en effet une limite à la complexification du tissu neuronal et à la densification des liaisons interneuronales à courte distance, indispensables pour la computation, d’autant plus que la capacité crânienne, pour des raisons mécaniques, ne peut s’accroître indéfiniment.

L’évolution aurait alors privilégié la solution consistant à réserver les mutations à l’un des hémisphères, laissant l’autre accomplir les fonctions courantes qui ne pouvaient pas être interrompues pour autant. Le corps calleux aurait pour cela servi de répartiteur entre les évènements. Hémisphère par hémisphère, une moitié des régions corticales en charge de fonctions identiques chez les primates ou d’autres animaux aurait être déchargée de ses tâches de routines, pour que ses capacités soient utilisées, exaptées selon le terme de Stephen Jay Gould, afin de faire face à de nouvelles exigences fonctionnelles. Selon les fonctions, l’un et l’autre hémisphère aurait pu être sollicité pour participer à cet investissement global. La circulation intra-hémisphérique des informations serait par conséquence devenue plus importante, en quantité et en qualité, que la circulation inter-hémisphères. Chez les humains adultes d’aujourd’hui, chaque hémisphère coopterait les fonctions pour lesquelles il aurait été le mieux armé par l’évolution, le corps calleux restant responsable de l’équilibre du système et pouvant pallier à d’éventuelles défaillances. L’étude des patients « split brain » montre d’ailleurs qu’ils souffrent précisément de défaillances, dans la qualité ou les temps de réponse des réactions, peu observables à première vue mais indiscutables.

ne autre découverte importante, celle des neurones-miroirs dans le lobe préfrontal des singes, due à Giacomo Rizzolatti, a montré l’importance de leur rôle pour permettre aux cerveaux des primates d’acquérir les rudiments d’une théorie de l’esprit (TOM, theory of Mind) par la possibilité de se représenter les actions des autres, puis de les imiter. Cette découverte, dont on n’a pas assez, pensons- nous, souligné l’importance, met sur la voie de la compréhension de la façon dont opère la conscience de soi chez les humains. Les neurones miroirs sont en effet chez l’homme beaucoup plus développés et impliqués dans les activités courantes qu’ils ne le sont chez le singe. Ils participent ainsi, selon Rizzolatti, à la construction d’un cerveau modulaire spécifique à l’homme. C’est par de tels développements survenus au cours de l’évolution des hominiens que ce sont mis en place des systèmes latéralisés spécialisés opérant au sein d’une dynamique d’ensemble imposée par le système global. Là reposerait donc le caractère unique du cerveau humain. Ceci dit, comment et pourquoi certaines fibres neuronales se sont-elles spécialisées en ce que l’on nomme désormais des neurones –miroirs ? Comme indiqué dans la note 2) la réponse reste à trouver.

Il va de soi que toutes ces adaptations de détail dans l’architecture et les fonctionnalités du cerveau humain, à partir de bases neurales préexistant chez les primates et souvent bien plus anciennes, ont résulté de mutations dans les génomes de certains individus transmises en cas de succès par les génomes de l'espèce. Mais rappeler cette évidence ne suffit pas à éclairer le rôle des mutations, que ce soit au niveau des gènes ou de leurs allèles(3). Michaël Gazzaniga, comme bien d’autres aujourd’hui, met en garde contre les visons simplistes attribuant telle fonction à tel gène et l’apparition de telle nouvelle fonction à une mutation au niveau de tel gène. Il en donne deux exemples, l’un concernant les gènes Microcéphalin et ADPM intervenant dans la croissance de la taille de l’encéphale, l’autre le gène FOXP2 supposé réguler les fonctions motrices liées à l’expression langagière. Nous avons développé son point de vue dans un article de ce même numéro et n’y reviendrons pas.
( http://www.automatesintelligents.com/echanges/2008/sep/foxp2.html )

Michaël Gazzaniga conclue cette première analyse, consacrée au cerveau, par la constatation que de multiples petites différences, dont la plupart ajouterions nous restent à élucider, distinguent le cerveau des humains modernes de celui des autres animaux. Pourquoi alors les esprits (minds) des uns et des autres ne différaient-ils pas ?

Nos plus proches cousins

Le chapitre 2 de Human examine en détail un certains comportements et caractères biologiques qui font des grands singes et de certains animaux familiers ou non de l’homme des êtres si proches de l’humain que parfois l’on refuse de les juger différents. Mais l’auteur tient à montrer que si les différences sont souvent faibles, elles entraînent toujours des conséquences qui qualitativement, ne sont pas comparables.

Les lignées d’hominiens dont l’homo sapiens est le seul survivant se sont séparées des grands singes, gorilles, orangs-outangs, chimpanzés, bonobos à partir de 15 millions d’années BCE, la dernière séparation, d’avec les chimpanzés et bonobos, étant survenue entre 7 et 4,5 millions d’années. Nous avons relaté dans l’article précédent les grandes phases de cette aventure. Les différences entre génomes des chimpanzés et des humains ne dépassent pas 1,5%. Pourtant elles ont très vite entraîné des différences morphologiques considérables, dont les effets sur l’adaptativité des comportements ont été plus considérables encore : marche bipède et ses conséquences en matière d’organisation du squelette, libération de la main, opposition du pouce, etc. Ces modifications ont été accompagnées de modifications relatives à la façon de penser (thinking). Michaël Gazzaniga n’accepte pas de suivre les chercheurs pour qui la pensée humaine n’est qu’une forme améliorée des pensées animales, ceci d’autant plus que l’on a beaucoup de mal à se représenter vraiment comment pensent les animaux, y compris les grands singes vivant dans la nature. Comme dans les autres domaines de l’hominisation, il estime au contraire qu’il s’est produit une rupture permettant d’affirmer le caractère unique de la pensée humaine. Certes, tous les grands composants de celle-ci sont présents chez les animaux, à divers titres. Mais ils ne sont pas suffisamment développés ni suffisamment intégrés pour produire des esprits ayant la même puissance que les nôtres. Pour justifier cette affirmation, l’auteur s ‘appuie sur un nombre considérables d’expériences scientifiques.

Il en est ainsi de la théorie de l’esprit (TOM) que l’on observe à l’œuvre chez les nourrissons puis tout au long de la vie. Elle consiste à prêter des intentionnalités aux objets et aux êtres en faisant l’hypothèse implicite que ceux-ci réagissent comme nous. Les très jeunes singes auraient les mêmes aptitudes à la TOE que les nourrissons, mais très vite, leurs capacités à cet égard plafonneraient, en se limitant aux exigences de l’immédiat, ce qui n’est pas le cas chez l’enfant humain. Les mêmes observations peuvent être faites à propos du langage. Les primates, comme dans une moindre mesure d’autres animaux, disposent des bases neurales indispensables aux échanges, mimétiques ou langagiers (y compris le gène FOCP2 déjà évoqué), mais ils ne les ont pas utilisées pour développer des langages symboliques complets comme l’ont fait les homo sapiens et peut-être aussi les néanderthaliens.

Parvenu à ce point (c’est-à-dire p. 66 sur un ouvrage de 385 pages), Michaël Gazzaniga entreprend un recensement très complet des différentes fonctions et caractéristiques des comportements cognitifs humains. Il examine pour chacun d’eux comment ces fonctions et comportements se présentent chez les animaux, ce que l’on connaît des bases neurales commandant ces comportements dans un certain nombre d’espèces et chez l’homme, les gènes éventuellement impliqués et, bien entendu, la façon dont ces comportements ont évolué tout au long d’une histoire de quelques millions d’années, sous la contrainte de la lutte pour la survie. La méthode qu’il utilise consiste à identifier de grandes catégories de comportements significatifs, allant des plus simples en apparence (par exemple les réflexes de peur) aux plus complexes, liés à la production artistique et à la conscience de soi et à la croyance à des essences invisibles. Dans chaque cas, l’auteur tente de donner une définition aussi simple que possible du comportement considéré, de rechercher s’il existe sous cette forme ou sous d’autres chez nos cousins animaux, principalement chez les primates et finalement de chercher à expliquer les différences indiscutables distinguant nos comportements de ceux des primates.

Ces explications sont évidemment difficiles et prêtent parfois à controverse. Les causes évoquées peuvent faire appel à des modifications épigénétiques (produites par une co-évolution des gènes et des milieux culturels) tant du moins que les génomes humains n’avaient pas atteint leur configuration définitive, aux alentours de 40.000 ans BCE. Pour ce qui concerne des dates plus récentes, il faut rechercher l’influence des innovations imposées notamment par la vie en groupe et par l’utilisation d’outils et de pratiques productives de plus en plus complexes et diversifiées. Les auteurs cités par Michaël Gazzaniga sont, nous l’avons dit, très nombreux. Souvent leurs opinions sont différentes, ce qui nourrit d’intéressants débats. La plupart des travaux récents font appel à l’imagerie cérébrale ou à des expériences plus classiques d’étude des comportements dans des situations recrées en laboratoire. Les recherches propres de l’auteur, bien que riches, ne lui permettent pas de présenter systématiquement un point de vue personnel. Il expose donc très loyalement les questions et les réponses des uns et des autres, en soulignant que beaucoup des premières restent encore sans solutions.

Nous ne pouvons pas ici évoquer, même sommairement, le contenu des nombreux chapitres consacrés par l’auteur à la présentation et à la discussion de tous les facteurs qui ont contribué à faire de l’homme un produit « unique », selon son expression, au sein de l’évolution des êtres vivants. Disons seulement qu’il aborde :

- Les sensations (feelings) et leur influence (considérable) sur le fonctionnement des cerveaux et des corps.

- Le monde immense des relations sociales avec tous les comportements permettant le fonctionnement des groupes, tel l’altruisme, ou à l’inverse ceux qui doivent être inhibés pour que le groupe survive. Plus généralement, au sujet des groupes, il se dit en faveur de la théorie dite de la sélection de groupe, selon laquelle la sélection darwinienne ne s’exerce pas seulement au niveau des individus, mais, chez les espèces capables de former des groupes, au sein de ceux-ci. L’affirmation parait assez évidente, mais il a fallu batailler beaucoup avec les darwiniens de stricte obédience pour la faire reconnaître. Voir à ce sujet notre article
http://www.automatesintelligents.com/echanges/2007/nov/groupselection.html

- Les modules moraux ou éthiques intervenant dans les prises de décision, que celles-ci soient spontanées ou qu’elles se veulent rationnelles. Ceci comprend bien entendu les décisions relevant de la psychopathologie.

- L’imitation ou mimétisme (mimicry) qui prend très souvent la forme de l’empathie, ou partage des sensations douloureuses ou plaisantes. Il s’agit d’une gamme de comportements très structurants dans la formation des jeunes et pour les alliances entre adultes donnant naissance aux groupes. Les neurones miroirs jouent, chez les primates, un rôle essentiel à cet égard. On notera que Michaël Gazzaniga considère que le développement au sein des groupes humains de ces comportements apparemment simples a donné naissance à l’imagination sous toutes ses formes et à la conscience de soi (self-awareness). C’est parce que le sujet s’imaginait à la place d’un autre dont il imitait (plus ou moins bien) les comportements que les réseaux neuronaux responsables de la représentation du soi et de l’autre se sont différenciés. Il est intéressant de constater que contrairement à beaucoup de psychologues, l’auteur ne fait pas de la conscience humaine, ainsi définie limitativement, un phénomène extraordinaire, mystérieux, nécessitant des explications alambiquées. Il revient cependant dans la suite du livre sur la question des faites de conscience. Nous examinerons plus en détail un peu plus loin ce qu’il en dit.

- Le sens de la beauté, les comportements de création esthétiques et les divers arts. Ceci le conduit à réfléchir aux « récompenses » que procure pour l’esprit le fait de se placer de façon imaginaire dans des univers non matériels, virtuels dirait-on aujourd’hui. De nombreux avantages adaptatifs en découlent, exploités dès les origines de l’humanité – voire au sein de celles des sociétés animales où des comportements un peu voisins semblent exister.

- Les systèmes de croyances, associés à un dualisme qui serait systématique chez l’humain dès les premières manifestations de la cognition enfantine. Par dualisme, qu’il assimile à l’essentialisme, Michaël Gazzaniga entend le fait de croire que tout ce que l’on observe, chose ou personne, comporte une partie visible et une autre invisible. C’est cette dernière qui lui donne son sens, qui définit son essence. Il ne se pose pas la question de savoir si l’esprit et le corps sont distincts dans la réalité mais seulement pourquoi les gens croient qu’ils sont distincts et même pourquoi, alors qu’ils ne croient pas qu’ils soient distincts, ils agissent comme s’ils l’étaient. Il considère que le cerveau humain est pourvu d’un convertisseur (converter) qui transforme les informations brutes reçues par les sens en quelque chose d’autre, intéressant un autre niveau d’organisation dans le cerveau. Nous sommes tous, selon son expression, des dualistes-nés se superposant à des taxonomistes-nés. Autrement dit le cerveau dispose de systèmes d’identification associés à des systèmes de croyance permettent de classer immédiatement les objets perçus en catégories, à partir de leurs caractéristiques expérimentées depuis longtemps, notamment celles qui sont utiles ou dangereuses,. Le convertisseur mental transforme donc ce qu’il voit en ce qu’il croit que ce qu’il voit est réellement. Ce mécanisme était essentiel pour la survie. Celui qui voit une forme ressemblant vaguement à un lion n’avait pas le temps de s’interroger sur la réalité de ce qu’il voyait. Il lui imputait une nature « essentielle » (celle d’un prédateur dangereux) qui n’était pas directement fonction de ce qu’il voyait réellement. Il le classait automatiquement dans la catégorie des essences à éviter, la plus apte à minimiser les risques nés de la rencontre. S’il se trompait, il n’y avait que moindre mal.

Les systèmes d’identification et de classement dont dispose le cerveau dès la naissance sont nombreux et différents entre eux, notamment selon qu’il s’agit de distinguer des objets animés et des objets inanimés, des silhouettes, des figures…etc. On peut parler d’une physique intuitive, d’une biologie intuitive, d’une psychologie intuitive. Dans tous les cas, le convertisseur dualiste opère en transformant ce qu’il voit réellement en ce qu’il croit, à tort ou à raison, voir. La plupart des croyances, implicites ou raisonnées, sont justifiées par des siècles d’expérience. Mais dans certains cas, elles cessent de l’être ou ne le sont que très superficiellement. Le sujet prête alors à l’objet perçu des caractères, des intentions, qu’il n’a pas.

La Théorie de l’esprit (TOM) renforce cette tendance. On croit détecter dans l’objet, l’animal ou la personne avec qui l’on est en contact des intentions, une sensibilité, un esprit analogue au sien. De même, la téléologie qui consiste à voir des finalités dans des évènements obéissant à de simples mécanismes causaux, découle aussi de ce dualisme fondamental. Ces considérations nous paraissent particulièrement importantes, car elles fournissent des explications simples à l’omniprésence, chez les hommes, des religions, mythologies ou philosophies essentialistes, ainsi que des croyances en l’âme, la vie après la mort et autres phénomènes invérifiables par l’expérience pratique et moins encore par l’expérience scientifique .

Il ne semble pas que les animaux puissent croire en des essences qui se situeraient au-delà des objets perçus. Ils ne croient qu’en l’observable. Mais dans certaines espèces, par exemple chez les éléphants, il arrive que certains individus apportent des soins aux cadavres de leurs proches, comme s’ils s’imaginaient qu’ils étaient encore présents malgré les apparences de la mort.

Les faits de conscience.

La plupart des opérations mentales se produisent de façon inconsciente. Certaines d’entre elles cependant, ou seulement leurs résultats, émergent à la conscience. Michaël Gazzaniga reconnaît que le mécanisme qui permet ces tris et qui fait émerger tel ou tel contenu à l’attention conscience est encore un mystère. Les bases neurales de la conscience (NCC, neural correlates of consciousness) restent le Graal que cherchent à découvrir tous les neuroscientifiques. Compte tenu de l’importance de cette question dans le cadre des réflexions auxquelles nous nous livrons dans cette revue, nous allons détailler un peu les points de vue présentés par l’auteur.

Il faut d’abord distinguer, comme Antonio Damasio et d’autres l’ont proposé, la conscience primaire (core consciousness) et la conscience supérieure (extended consiousness). Mais la conscience primaire ne pose guère de problèmes. On la retrouve sous des formes différentes chez tous les animaux supérieurs. Michaël Gazzaniga décrit le circuit compliqué que suivent les neurones apportant les informations du corps, en continuité avec la colonne vertébrale, jusqu’au tronc cérébral puis ensuite dans le cortex. Toutes ces informations n’intéressent pas la conscience supérieure. Il existe des boucles de connexions dans le cortex cingulaire, notamment antérieur (ACC), lequel joue le rôle d’une centrale d’interaction dans les deux sens, remontant et descendant. Malgré la complication de ces interconnexions, il semble qu’elles pourraient aisément être simulées dans une machine.

Comprendre le fonctionnement de la conscience supérieure pose des problèmes plus difficiles. Il faut tenir compte de l’extrême modularité du cerveau, l’évolution ayant sélectionné progressivement des zones spécialisées pour accomplir des fonctions s’étant révélées utiles à la survie, que ce soit chez les primates ou chez les premiers hominiens chasseurs-cueilleurs. Un modèle du cerveau, le cerveau modulaire, avait été proposé. Il n’a cependant pas été conservé, précisément parce que le cerveau ne réagit pas module par module, mais d’une façon unitaire, derrière laquelle l’individualité des modules disparaît. Ceux-ci ne révèlent leur existence et leur rôle que lorsqu’ils sont atteints par diverses pathologies ou grâce à l’observation par imagerie fonctionnelle. Par ailleurs, les capacités de connectivité des neurones sont limitées. Plus il y a de modules, plus la connexion d’ensemble devient difficile. Quel est donc le superviseur qui régule ce pandemonium, pour reprendre un terme de Lionel Naccache ? Il faut sans arrêt exciter les uns, inhiber les autres, établir des contacts là où ils n’existent pas et finalement émettre une parole unifiée.

Michaël Gazzaniga reconnaît, comme tous les auteurs que nous avons cités dans nos articles antérieurs, que ce point demeure encore mystérieux. Le superviseur central a reçu des noms différents : central executive (Baddeley), supervisory attention system (Shallice), anterior attention system (Posner et Dehaene), global workspace (Baars), dynamic core (Tonini et Edelman). Mais tous ces termes sont en fait, dirions-nous, des cache-misère. Sans pouvoir entrer dans le détail des agencements neuronaux impliqués, Michaël Gazzaniga veut aller plus loin. Il propose une hypothèse qui nous semble mériter d’être retenue par ceux qui refusent de voir dans la conscience humaine une propriété tombée du ciel.

Les processus d’attention, de mémoire à court terme, de mémoire à long terme sont tous sollicités par le superviseur central, selon les besoins, tout autant que les capacités langagières, les entrées-sorties sensorielles, émotionnelles et imaginaires. Mais il ne suffit pas de comprendre la façon dont le superviseur va chercher les informations qui lui sont utiles. Il faut aussi comprendre ce qu’il en fait, autrement dit l’out-put de son action. Comprendre ceci devrait alors permettre de comprendre deux grands traits de la conscience humaine, d’une part le caractère continu et sans à-coups (smoothness) du flux émergent, et d’autre part l’apparition de la sensation d‘être un Je capable de conserver son unité, à travers les expériences de son passé et de son présent.

 Pour tenter d'expliciter les mécanismes sous-jacents, Michaël Gazzaniga propose des analyses que nous ne reprendrons pas ici, s’appuyant sur son expérience des split brains et aussi des troubles fonctionnels unilatéraux, comme le syndrome dit hémineglect. Il en conclut que c’est principalement l’hémisphère gauche qui est intéressant, en tant que siège principal des analyses logiques et des fonctions langagières, ainsi que des décisions volontaires, autrement dit des comportements intelligents. C’est lui qui recherche des patterns dans le désordre apparent des perceptions. C’est lui qui propose des réponses sous forme d’hypothèse même quand ces patterns n’existent pas. Autrement dit, ce serait lui le grand « interpréteur » décrit précédemment par l’auteur.

Là pourrait se trouver l’explication des deux caractères de la conscience précédemment évoqués, la continuité du flux et la création du Je. L’hémisphère gauche cherche à tous prix à trouver des explications aux évènements qui affectent l’individu. Il tend à créer des patterns lorsque ceux-ci n’existent pas, autrement dit des interprétations ad hoc. Il génère donc des hypothèses et des explications plus ou moins indépendantes des circonstances. Si ces interprétations peuvent jouer un rôle utile pour la survie, même si elles ne correspondent pas exactement à ce que sont les choses, le cerveau tend à les conserver et à les réutiliser. Ceci d’autant plus que la différence des rôles joués par chaque hémisphère permet de corriger certaines erreurs. L’hémisphère droit dispose en effet d’un système de résolution de problèmes reposant sur l’analyse statistique : tel évènement plusieurs fois répété est plus intéressant que tel autre qui ne se manifeste qu’occasionnellement. Le système de résolution de problèmes de l’hémisphère gauche cherche au contraire à identifier des patterns, comme indiqué ci-dessus. Ce sont alors les cohérences logiques entre évènements, plutôt que leur fréquence, qui les rendent intéressants. Quand ces cohérences ne sont qu’apparentes, peu lui importe. Cette dualité d’approche pourrait expliquer les capacités exceptionnelles du cerveau humain pour l’adaptation aux changements et donc pour la survie. Il reste qu’en général, ce sont les interprétations du cerveau gauche qui l’emportent, malgré les démentis que peut apporter le cerveau droit. On comprend alors pourquoi les croyances dualistes les plus mythiques peuvent l’emporter sur l’expérience des sens.

Suivant cette hypothèse, on comprend aussi comment le cerveau peut générer le sens du Je. Au cerveau droit qui remarque que le sujet est engagé dans des activités multiples apparemment sans logique, le cerveau gauche répond : « ne vous inquiétez pas, il y a un Je, autrement dit un Moi, qui tient les commandes et qui résout tous les problèmes ». Selon John Kihlstrom et Stan Klein, cités par Michaël Gazzaniga, le Je est une structure de connaissance (knowledge structure) bien définie, propre au cerveau droit, qui organise les informations mémorisées dans différentes parties du cerveau : la représentation du Moi comme personne distincte des autres, tant par ses qualités que par ses accointances sociales – la représentation du Moi comme ayant vécu une histoire (narrative) bien précise – la représentation du moi comme image physique – la représentation de Moi comme résultant de multiples évènements mémorisés dans les mémoires épisodiques et sémantiques.

Cette structure de connaissance ne différerait sans doute pas beaucoup de nombreuses autres de même nature existant dans le cerveau et relative aux processus inconscients. Mais elle serait produite par un mécanisme n’existant que chez les humains, qui serait cet interpréteur spécifique au cerveau gauche décrit par Michaël Gazzaniga. Là se trouverait finalement ce qui confère à l’homme son caractère unique. Nous ne détaillerons pas les nombreuses pages consacrées par l’auteur à préciser son hypothèse. Il nous suffit ici d’en retenir la conclusion la plus importante, que nous venons de formuler.

Indiquons pour terminer que selon lui, si le système générateur de conscience ainsi décrit est bien spécifique aux humains, de nombreux animaux, à partir de leurs propres capacités pour la conscience primaire, en possèdent certains rudiments. Une observation attentive de leurs comportements le montrerait. Il serait erroné d’y voir de l’anthropomorphisme. Il s’agirait seulement de reconnaître qu’en effet nous sommes tous proches cousins.

Conclusion

L'article étant trop long pour le blog, pour lire la suite et les notes, faire
 http://www.admiroutes.asso.fr/larevue/2008/91/human.htm


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Jeudi 18 septembre 2008
Le processus d'hominisation (1)
par Jean-Paul Baquiast 17/09/2008

Introduction

Deux livres récents, publiés au début de 2008, éclairent d’une lumière croisée la question des origines et de la spécificité de l’espèce humaine. Leurs auteurs sont tous deux éminents dans leurs disciplines. Il s’agit d’une part de Human, the Science behind what makes us unique , Harper Collins 2008, du psychologue évolutionnaire et neuroscientifique américain Michaël S. Gazzaniga, et d’autre part de Prehistory, Making of the Human Mind, (Weidenfeld and Nicholson 2007) du préhistorien britannique Colin Renfrew. Les deux auteurs ne semblent pas s’être concertés. Ils ne se réfèrent même pas l’un à l’autre. L’ouvrage de Michaël S. Gazzaniga est beaucoup plus touffu que celui de son collègue, mais l’un et l’autre sont également riches en contenus informatifs et surtout en thèmes et références pour plus amples réflexions. Ils éclairent de beaucoup de précisions intéressantes les articles que nous avons nous-mêmes publiés sur ce site relatifs à l’apparition de l’intelligence et de la conscience de soi au sein de l’espèce humaine.

Avant d’examiner de façon séparée ces deux ouvrages, il n’est pas inutile de tenter un bref état des connaissances actuelles concernant l’hominisation et de signaler les grandes questions qui restaient sans réponse jusqu’à ces derniers temps. Les deux auteurs que nous allons présenter pensent pouvoir apporter des solutions originales à ces problèmes. Elles ne peuvent nous laisser indifférents.


Appelons hominisation les processus évolutifs complexes ayant permis vers – 7 millions d’années BCE (BCE = before common era) l’apparition d’un certain nombre d’espèces d’hominiens se distinguant des primates de l’époque par les enrichissements et transformations adaptatives de leurs génomes (à peu près reconstruits par la biologie moléculaire) et leurs caractéristiques morphologiques et culturelles. S’agissait-il d’espèces différentes caractérisées par l’impossibilité d’union fécondes entre leurs membres ou de sous-espèces ou races à l’intérieur d’une même espèce ? La réponse est difficile car l’étude des ADN résiduels ne donne pas de résultats précis. Quant aux autres vestiges, ils ne sont pas signifiants à cet égard. On considère généralement cependant qu’il s’agissait d’espèces différentes ayant divergé en formes buissonnantes, sur de très longues durées (plusieurs millions d’années), intéressant de très petits effectifs d’individus répartis sur des territoires immenses. Toutes ces espèces n’étaient sans doute pas condamnées à disparaître. Reste que, pour des raisons encore inconnues, aucune n’a survécu, hors celles ayant abouti à l’homo sapiens.

Le tronc principal de cette évolution a été associé aux australopithèques présents en Afrique dès 4 millions d’années BCE et ayant vécu jusqu’à 2,5 millions d’années BCE. Les premiers outils de pierre, dits de l’Olduvien, datés de 2 millions d’années BCE, ont été attribués à un hominien dit homo habilis, mais peut-être avaient-ils aussi été utilisés par des australopithèques récents. Certains de ces premiers hominiens ont quitté l’Afrique et ont migré en Europe et en Asie. Ils ont reçu divers noms, homo erectus en Asie, homo ergaster et homo heidelbergensis en Europe. Tous avaient acquis l’usage des outils de pierre du type dit coup de poing ou biface, puis l’usage du feu. Du tronc commun s’est séparée vers 1 à 0,5 million d’années BCE l’espèce des néanderthaliens, contemporaine des premiers homo sapiens. Elle ne s’est éteinte qu’à une date récente. Ils sont associés avec l’industrie lithique dite Moustérienne. On pense par ailleurs que les homo erectus d’Asie auraient pu survivre jusqu’à une date encore plus proche de notre époque, dont la forme dite de l’homme de Flores serait un vestige.

On identifie les premiers homo sapiens à leurs caractères génétiques, morphologiques et à leurs outils, dits Aurignaciens ou de Cro-Magnon, outils très présents en Afrique du nord, Moyen-Orient et Europe à partir de 40.000 ans BCE. Il est probable que de véritables sapiens, très proches de nous sinon semblables sur le plan corporel, se soient individualisés bien auparavant, entre 60.000 années BCE, voire 80.000, sinon plus tôt, comme indiqué ci-dessous. Signalons que le terme encore employé d’homo sapiens sapiens pour distinguer les hommes modernes de leurs cousins homo neanderthalensis, préalablement dénommé homo sapiens neanderthalensis, est abandonné. Ce dernier a été jugé trop éloigné de l’homo sapiens pour être qualifié lui-même de sapiens, ceci malgré ses capacités cognitives incontestables.

Les conditions selon lesquelles s’est opérée la transition entre les homo erectus et espèces voisines et les sapiens n’est pas clairement élucidée, ni les lieux où elle s’est produite. Peut-être s’est-elle faite en plusieurs fois, certaines branches pouvant avoir disparu par isolement. Des auteurs, comme indiqué ci-dessus, pensent avoir identifié des individus anatomiquement proches de l’homme moderne, c’est-à-dire du sapiens, en Afrique et même en Australie, vers 150.000 années BCE.

Ajoutons que, depuis quelques années, les australopithèques présents dans l’est de l’Afrique ne sont plus considérés comme les premiers hominidés bipèdes. Un fossile découvert en Afrique de l’Ouest les a remplacés dans ce rôle. Il s’agit d’Orrorin tugenensis également surnommé Millennium Man. Il était devenu momentanément le principal prétendant au statut de premier hominidé bipède, accordé depuis 1993 à Ardipithecus ramidus (4 à 5 Millions d’années BCE), suivi de près par Australopithecus afarensis ou australopithèque précité. Il a cependant été évincé dans ce rôle en 2002 par Toumaï (Sahelanthropus tchadensis), âgé de 6,9 à 7,2 millions d’années.

On distingue les premiers hominiens de leurs contemporains grands singes par un certain nombre de caractéristiques physiques et comportementales. Elles ont été souvent énumérées. Nous n'y reviendrons pas ici: important développement de la capacité crânienne (EQ), aptitude à la station debout et à la marche bipède, développement de la main comme instrument multifonctions, transformation du pelvis et du port de tète lié sans doute à la station debout, transformations de l’appareil audio-phonateur, etc. Concernant la station debout, on sait que les grands singes la pratiquent occasionnellement, y compris en se déplaçant sur des branches d’arbres. D’autres animaux le font aussi. Mais chez les hominiens il s'agissait d'un mode de déplacement par défaut, si l'on peut dire, autrement dit devenu standard et ayant entraîné de nombreuses autres conséquences corporelles et culturelles.

L'augmentation de la taille du cerveau, liée à l'augmentation de la capacité crânienne, est généralement considérée comme révélatrice d'une augmentation des capacités cognitives. C'est souvent le cas, même si cela n'est pas systématique. Les capacités cognitives sont en effet également fonction de la densité du tissu neuronal et de son architecture. Néanmoins, cette augmentation, poursuivie sans interruption depuis l'australopithèque jusqu'à l'homo sapiens, et contemporaine de l'utilisation de plus en plus systématique des outils, puis du langage, est un bon révélateur du développement de l'intelligence caractérisant l'espèce humaine.

Il est indiscutable que les différents changements morphologiques propres aux hominiens ont résulté initialement uniquement de mutations génétiques. Tous les gènes responsables de ces changements n'ont pas été identifiés. Le plus souvent ils préexistent chez les primates et d'autres animaux, sans s'exprimer aussi directement. C'est le cas des gènes microcephalin et ASPM 1). Pour qu'ils se soient développés chez les hominidés, il a donc fallu que les mutations provoquant ce développement se soient révélées indispensables à la survie. On considère généralement que c'est un changement du milieu de vie qui a nécessité l'abandon des anciens comportements et des anciennes morphologies et activé des sites géniques jusqu’alors peu exprimés ou ayant d’autres fonctions. L’hypothèse d’un changement climatique ayant provoqué le recul de l'habitat forestier ancien au profit d'un milieu ouvert de type savane a été souvent évoquée. On a parfois aussi mis en cause des mouvements tectoniques ayant isolé certains groupes de primates des autres. Ces hypothèses semblent un peu ad hoc, pour expliquer des évolutions s'étant apparemment produites durant des centaines de milliers d'années sinon davantage. Ne pourrait-on pas envisager des causes plus ordinaires, par exemple de simples mutations au hasard ayant donné à leurs porteurs, à milieux équivalents, des avantages décisifs ? Elles auraient pu se produire plusieurs fois, en des lieux éventuellement différents. Quoiqu'il en soit, ces hypothèses mettent en évidence l'improbabilité de l'hominisation. Celle-ci s'est enclenchée véritablement au hasard. Si elle n'avait pas eu lieu, le sort de la planète aurait été changé.

Cependant, les premières formes de culture, pratique de l'outil, utilisation du feu (que l'on suppose aujourd'hui avoir été beaucoup plus ancienne que crue jusqu'ici (1,5 millions d’années BCE plutôt que 0,7 BCE) ont permis aux différentes espèces d'hominiens de se doter de niches environnementales au sein desquelles des mutations successives favorables à la tendance générale à l'hominisation ont pu être sélectionnées. Ces niches se sont géographiquement étendues d'une façon considérable puisque ces espèces, armées de leurs nouvelles compétences, se sont progressivement établies de plus en plus loin de leur foyer d'origine, l'Afrique, dans l'hypothèse dite out of Africa. Un processus de co-évolution entre l’environnement résultant de l’activité dite culturelle et les mutations génétiques s’est donc engagé très tôt. Mais il semble que le processus se soit arrêté avec l’avènement des sapiens, dont le génome n’a plus varié que sur des détails, à partir de 60.000 à 40.000 ans BCE. Pour quelles raisons ? La question suscite beaucoup d’intérêts chez les préhistoriens évolutionnistes ?

Quoiqu’il en soit, le relais évolutif a été pris à partir de 40.000 ans BCE environ par l’évolution du milieu culturel. Ce sont les produits de la culture, outils de plus en plus perfectionnés, langages, nouvelles pratiques productives puis en fin de période construction de grandes cités et autres travaux d'ampleur qui ont soutenu l'évolution et la diversification des habitats, des peuples et finalement des mentalités ou esprits. Mais une autre question doit alors être posée. Ce relais culturel a été tardif. Les sites d’art rupestre de France et d’Espagne apparus vers 35.000 ans BCE sont considérés comme des précurseurs restés isolés. Les vrais développements socio-environnementaux datent plutôt des années 12.000 à 10.000. Que s’est-il passé entre 60.000 à 20.000 ans BCE ?

Ce rapide panorama nous laisse donc en face de trois grandes questions mal élucidées, sinon sans réponses : le pourquoi de la transition entre les primates simiens et les premiers hominiens ? le pourquoi de la transition entre les divers hommes de type ergaster et néanderthalien et les sapiens ? le pourquoi enfin du développement tardif des cultures caractérisant l’homo sapiens, dont les bases génétiques et les outils étaient en place depuis des dizaines de milliers d’années mais sont restées sans effets aujourd’hui visibles.

La première question intéresse moins les préhistoriens que les généticiens et les neuroscientifiques. Elle vise à identifier ce qui a distingué l’humain des autres espèces animales, au plan de l’expression des gènes et de l’architecture fonctionnelle du cerveau. C’est Human, l’ouvrage de Michaël Gazzaniga qui est le plus éclairant à cet égard. Les deux autres concernent davantage la préhistoire. La lecture de Prehistory de Colin Renfrew s’impose alors. C’est par elle que nous allons commencer notre recension, renvoyant celle de Human à un autre article.


Prehistory, Making of the Human Mind

Le distingué professeur d’archéologie Colin Renfrew (Lord Renfrew of Kaimsthorn) a produit une œuvre considérable, intéressant aussi bien l’archéologie que la préhistoire 2). Il s’est tout autant intéressé à ces sciences et à leurs méthodes qu’aux résultats qu’elles nous proposent, afin de mieux comprendre les anciennes civilisations. Le livre Prehistory nous présente un tableau passionnant de l’état des connaissances dans ces domaines. Mais il va plus loin. L’auteur nous livre ses hypothèses dans des domaines qui concernent tout autant la préhistoire des sociétés humaines que le développement plus général des espèces et les mécanismes entrant en jeu pour définir l’évolution biologique depuis l’apparition des premiers hominiens ayant divergé des autres primates entre 10 et 7 millions d’années BCE. Faut-il préciser que Colin Renfrew est strictement matérialiste évolutionniste, rejetant toute hypothèse s’apparentant de près ou de loin au dessein intelligent. Il est par conséquent profondément darwinien, même s’il admet que les modèles darwiniens simplistes qui avaient encore cours il y a quelques décennies doivent être complétés pour tenir compte de la grande variabilité des contraintes réelles s’étant exercé sur l’évolution. Sa pensée est par ailleurs extrêmement moderne et audacieuse, ce qui n’est pas toujours le cas chez les universitaires arrivés au faîte des honneurs

Nous allons résumer ici les grandes lignes des premiers chapitres de son ouvrage, en mettant l’accent sur les points qui rejoignent nos préoccupations habituelles : le rôle des gènes dans la spéciation et le relais (sur le mode de la co-évolution) pris par les constructions matérielles résultant de l’activité des humains dans la détermination des contenus cognitifs spécifiques de leurs cerveaux. Nous ferons à cette occasion quelques commentaires permettant de proposer les enseignements que nous pourrions retenir de ces travaux, concernant l’avenir des sociétés humaines. Celles-ci sont plus que jamais définies aujourd’hui par ce que sir Colin appelle « the matérial engagement », autrement dit l’intrication avec les produits matériels résultant des dimensions technologiques prises par leur évolution.

La découverte de la préhistoire

La première partie du livre, « La découverte de la préhistoire », relate comment depuis les hypothèses initiales faites au 18e siècle à partir de l’étude des fossiles et des vestiges progressivement mis à jour, les scientifiques et philosophes, depuis les Lumières jusqu’au milieu du 20e siècle, se sont progressivement dégagés des récits bibliques ou des premiers travaux historiques, dont certains remontaient à l’Antiquité. Ils ont ainsi mieux pris conscience de la longueur des périodes impliquées, de la grande dispersion géographique et de la variété des formes biologiques et des constructions culturelles caractérisant l’histoire des hominiens. Il s’est ainsi durant ces années construit une « archéologie comparée » non exemptes d’erreurs d’observations et d’interprétations erronées dues aux préjugés de l’époque (certains encore vivaces ces dernières années). Cette archéologie comparée a permis l’élaboration de grands récits (narratives) exploitant les documents disponibles régions par régions et valorisant l’énergie et l’inventivité des individus humains concernés. Mais, comme le signale l’auteur, la science ne peut se limiter aux détails. Elle doit rechercher des modèles généraux (patterns) révélant un ordre sous-jacent, voire une ou des lois plus générales jouant le rôle explicatif que fut au 19e siècle l’Origine des espèces de Darwin. Colin Renfrew pense avoir pu le faire, évitant ainsi que l’arbre des détails ne lui cache la forêt des évolutions anthropologiques.

La préhistoire de l’esprit

Le seconde partie du livre « La préhistoire de l’esprit » nous intéresse directement, puisque, nous allons le voir, elle postule que l’esprit humain s’est progressivement complexifié à partir des comportements nouveaux eux-mêmes permis par les « progrès technologiques » résultant de l’utilisation des outils lithiques, du feu, des objets pouvant servir d’ornements. Le langage et des représentations complexes de soi, du monde, du passé et du futur en ont découlé. Mais contrairement à beaucoup d’auteurs qui associent le début de cette « révolution humaine » au début du paléolithique moyen, vers 40.000 ans BCE, Colin Renfrew considère que le véritable décollage s’est produit bien plus tard, avec la révolution agricole du néolithique, en Asie occidentale, au Moyen Orient puis en Europe, vers 14.000 à 10.000 ans BCE. On est véritablement passé à ces époques et en ces lieux de petites sociétés de chasseurs-cueilleurs mobiles à la sédentarisation et à la transformation des comportements et des mentalités impliquée par cette dernière. Mais dans ces conditions, il s’interroge sur la raison du délai immense de près de 30.000 à 40.000 ans ayant séparé l’apparition des premiers homo sapiens, avec toutes leurs capacités « modernes » et celle des outils et pratiques comportementales résultant de la révolution néolithique. Autrement dit, pourquoi celle-ci ne s’est pas produite plus tôt ? C’est ce que l’auteur appelle le « paradoxe du sapiens ».

En effet, pour lui, la transition entre les humains précédents et le sapiens s’est faite très tôt, entre 150.000 et 75.000 ans BCE, non pas sur de multiples sites mais exclusivement en Afrique et en Afrique du Sud. Les études sur l’ADN mitochondrial actuel (l’ADN des mitochondries, qui se transmet de mère en fille, à distinguer de l’ADN des cellules) montrent que les humains qui se sont dispersés à partir de l’Afrique, comme ceux qui y sont demeurés, dérivent de cette origine. Ainsi tous les humains actuels sont apparentés à une souche unique qui vivait il y a 200.000 ans (mtDNA haplogroupes M et N). La première dispersion identifiée, (confirmant le scénario « Out of Africa ») se serait produite il y a 60.000 ans et aurait touché diverses parties du monde, très éloignées les unes des autres. Mais d’autres migrations ont peut-être eu lieu avant, sans que leurs descendants aient survécu.

Ces découvertes, pour Colin Renfrew, entraînent des conclusions importantes. Les migrants possédaient nécessairement, des 60.000 ans BCE un langage pleinement développé hérité de langages primitifs construits à partir de bases neurales progressivement « exaptées » présentes dans le monde animal. On retrouve ce langage développé sous des formes identiques chez tous les humains actuels. Plus généralement, le génotype de l’époque était très semblable au génotype de l’humanité actuelle, comme l’a montré le Projet Génome Humain. Il était d’ailleurs plus proche de celui des chimpanzés que de celui des néanderthaliens (sous réserve de la validité d’observations qui restent très difficiles, compte-tenu du risque de contamination). Les changements survenus dans les sociétés humaines depuis l’époque lointaine de 100.000 à 60.000 ans n’ont donc pas été provoqués par des mutations génétiques, comme dans le million d’années antérieures. Ceci renforce le « paradoxe du sapiens ». En termes darwinien, il ne faut plus faire appel au concept de co-évolution entre génomes et culture, co-évolution ayant opéré pendant le million d’années précédentes et ayant permis à partir des génomes hérités du monde des primates, la mise au point d’outils, de structures sociales et de langages primitifs. Un nouveau mécanisme est apparu.

Certes, les mutations génétiques n’ont pas totalement disparues, mais elles sont restées mineures, entraînant les différences observées aujourd’hui entre « races » ou sous-espèces au sein de l’espèce humaine. Mais l’humanité moderne s’est construite pour l’essentiel à la suite du développement darwinien intéressant les modules culturels. C’est ce que l’auteur appelle la phase "tectonique", le terme venant du grec tecton ou charpentier. Il s’agit de ce qu’il désigne aussi comme des engagements de plus en plus imbriqués entre le facteur humain et le monde matériel, à travers les outils et pratiques technologiques de plus en plus efficaces développés au fil des millénaires par ceux méritant mieux que leurs lointains prédécesseurs le nom d’homo faber.

Pour comprendre les phénomènes caractérisant la phase tectonique, il faut donc élaborer ce que l’auteur appelle une préhistoire de l’esprit (Prehistory of Mind). Une approche darwinienne des évolutions s’étant produites durant ces dizaines de milliers d’années lui parait possible, à condition de considérer que les unités réplicantes et mutantes ne sont plus principalement génético-biologiques, mais culturelles. Colin Renfrew, dans cette perspective, évoque la théorie mémétique proposée par Richard Dawkins, que nos lecteurs connaissent bien. Mais il estime que celle-ci est trop superficielle, en ne fournissant pas un cadre évolutif général capable de fixer des contraintes à l’évolution des « unités culturelles » en compétition. Pour lui, ce cadre doit être trouvé dans les processus d’apprentissage (learning) bien adaptés pour comprendre des mutations intervenant dans le domaine cognitif. L’apprentissage du langage, celui des comportements de la mère et du groupe, constituent une première façon très efficace d’apprendre. Les mots ou autres symboles interviennent alors d’une façon spécifique pour construire les contenus des cerveaux. Mais ce furent aussi et de plus en plus les grands symboles matériels qui jouèrent le rôle de machines à apprendre très performantes, d’une part pour construire des savoirs, d’autre part pour les transmettre.

Une archéologie cognitive

Colin Renfrew propose à cette égard d’élaborer une « archéologie cognitive » permettant de comprendre comment fonctionnaient les esprits des anciennes communautés et comment en interaction avec les cerveaux de ces époques et les édifices symboliques se sont construits les concepts ultérieurs plus complexes relatifs à la conscience de soi, aux pouvoirs et aux déités. L’archéologie cognitive permet également d’expliquer, toujours sur une base darwinienne, les multiples différences entre cultures, qui se sont produites à la fois au plan géographique et aux divers plans symboliques.

Il ne faut pas cependant oublier que les évolutions que nous qualifions de culturelles se sont produites bien avant les millénaires de l’ « ère tectonique ». L’auteur rappelle les travaux de scientifiques précédents, tel Merlin Donald dans « Origins of the Modern Mind » (1991, qui évoquent les phases successives d’enrichissement de la cognition des primates au sein des hominiens : phase épisodique propre aux primates (ne s’intéresser qu’à l’évènement immédiat) ; phase de l’imitation ou mimétique, indispensable à la production et à l’utilisation des outils, même en dehors de tout recours au langage symbolique ; phase mythique (depuis 500.000 ans BCE jusqu’à ce jour), caractérisée par le langage, l’élaboration d’ « histoires » (narratives) explicatrices du monde ; phase enfin des symboles matériels allant de la valeur symbolique attachée aux bijoux, à l’or et aux grandes constructions affirmant l’identité du groupe, puis le poids contraignant du pouvoir politique et des présences divines supposées.

Ces différents supports de l’apprentissage constituent des mémoires externes collectives ou « exogrammes » dont les « engrammes » ou mémoires internes présentes dans les cerveaux sont les correspondants individuels. Ils ne se sont pas développés de façon linéaire et identique dans toutes les parties du monde, comme on le sait bien puisqu’ aujourd’hui, subsistent encore, pour combien de temps, des communautés de « modernes chasseurs-cueilleurs ». Mais le schéma général peut être retenu.

Il est intéressant pour nous de noter que Colin Renfrew, quand il présente les modalités selon lesquelles l’archéologie cognitive qu’il propose peut nous permettre de définir les esprits anciens (Minds) comme d’ailleurs les esprits modernes, s’affranchit explicitement de tout préjugé dualiste. L’esprit est d’abord étroitement lié à ses supports matériels (biologiques et physiques). De plus, il ne peut se comprendre qu’en termes collectifs. Les formes individuelles prises par l’esprit collectif dans les cerveaux des humains de l’époque n’importent pas, d’autant plus qu’en général il n’en est rien resté. Il faut prendre en considération et étudier ce que nous-mêmes appellerions des superorganismes, dont les individus et leurs cerveaux ne sont que des composants, les autres composants résidants dans les outils, pratiques et autres mémoires externes du superorganisme.

Colin Renfrew présente ainsi l’esprit d’une époque, d’une société et d’un lieu donné comme ne résidant que très partiellement dans les cerveaux des individus. Il est en fait incorporé dans l’organisme social (embodied), étendu bien au-delà des neurones et des représentations individuelles (extended) et finalement réparti (distributed). Les individus et leurs activités sont les produits d’un « engagement matériel » (material engagement) qui s’exprime notamment par les savoir-faire instrumentaux imposés à ces individus par des machines et technologies de plus en plus complexes et déterminants. Ces engagements avec le monde ne peuvent s’acquérir que par la pratique corporelle elle-même guidée par l’exemple. C’est de cette façon qu’aujourd’hui, nous dit l’auteur, un skieur, ses skis et tout le système de remonte-pentes afférents constituent un seul et unique technosystème.

Mais il ne néglige pas, au contraire, le rôle déterminant des valeurs morales et croyances symboliques développées à l’occasion de l’élaboration darwinienne de ces diverses technologies et pratiques. Elles sont notamment nécessaires à la mobilisation de toutes les ressources des individus et des groupes au service de ces technologies. Il en est de même des « faits institutionnels » ou lois et coutumes impératives décrites par John Searle dans « The construction of Social Reality » (1995).

Tout ceci n’a pas attendu, souligne l’auteur, les constructions les plus visibles du néolithique récent. Dès le paléolithique supérieur, au sein de petits groupes de chasseurs-cueilleurs, l’engagement biologique et symbolique des humains avec les artefacts s’est organisé, notamment sous des formes rituelles indispensables à la fabrication des premiers outils de pierre et à l’utilisation du feu. C’est cependant avec la sédentarisation, qui a précédé contrairement à ce que l’on imagine l’agriculture et l’élevage, que les liens entre l’univers matériel et les contenus cognitifs se sont précisés et diversifiés. Cette sédentarisation n’a pas immédiatement débouché sur la construction de grandes propriétés, de royaumes et de temples, avec tous les excès de l’inégalité, du pouvoir royal et de l’appropriation des biens matériels et des esprits par les religions et leurs prêtres. L’auteur, qui a étudié de près les constructions monumentales de Stonehenge et d’Avebury dans le sud-ouest de l’Angleterre, estime que celles-ci avaient été le produit de sociétés dispersées et égalitaires cherchant à assurer une certaine cohésion à l’occasion de grandes fêtes rituelles. Celles-ci permettaient notamment de donner une dimension mythique aux observations des cycles de la Lune et du Soleil, développant ainsi une « appropriation du cosmos » qui n’avait certainement attendu ces époques pour contribuer à renforcer les pratiques de survie.

Quelques constatations

Nous renvoyons pour la suite le lecteur à l’ouvrage, qu’il n’est pas question ici de résumer davantage. Il comporte une dizaine de chapitres plus intéressants les uns que les autres. Attirons cependant pour conclure l’attention sur les similitudes évidentes entre les travaux de ce scientifique et ceux qui s’intéressent à la construction d’une humanité de demain, en interaction avec les technologies émergentes, dont nous vous faisons régulièrement l’écho. Des concepts comme ceux que nous avions nous-mêmes présentés ici, tels les supersystèmes cognitifs et les organismes bioanthropotechniques, se retrouvent manifestement là sous une forme différente.

Sans entreprendre ici une discussion documentée des propositions de Colin Renfrew, dans laquelle il ne partagerait peut-être pas notre point de vue, nous pouvons pour notre part faire quelques constatations découlant de la lecture de son livre. Celui-ci conforte, semble-t-il, notre point de vue sur les limites du rôle décisionnaire de la conscience individuelle dite volontaire et sur la puissance, à l‘opposé, des mécanismes de décision inconscients collectifs générés par l’appartenance à des superorganismes associant des hommes et des technologies matérielles dotées d’un fort pouvoir constructif.

L’étude des premières phases de l’hominisation, caractérisées dès le stade de l’homo habilis par l’usage des outils, et pleinement exprimées au début de l’ère néolithique par les grandes constructions de mégalithes dont Stonehenge est un excellent exemple, montre bien semble-t- il que les groupes sociaux ayant mené de telles révolutions ne l’ont pas fait sous la conduite d’individus particulièrement intelligents et conscients ayant compris que là était l’avenir et qu’ils devaient mobiliser le groupe dans ces voies. Certes, les cerveaux des individus, homo habilis et homo sapiens, acteurs au service de ces actions, possédaient par définition des capacités cognitives supérieures à celles des grands singes ou à celles de la moyenne de leurs congénères. Mais ce n’est pas pour autant qu’ils disposaient de ce que nous appelons une conscience volontaire individualisée. Même s’ils étaient capables de ressentir de façon plus ou moins imparfaite l’utilité pour la survie des actions auxquelles ils participaient, ils étaient en fait « agis » par des forces collectives bien supérieures à eux. Celles-ci mobilisaient leurs corps et leurs cerveaux dans le cadre de ce que nous appellerions des macroprocessus dont ils n’avaient, dans la meilleure hypothèse, que des représentations sommaires et passagères. Comme le dit très bien Colin Renfrew, l’esprit (mind) du groupe, agent moteur de l’évolution, était certes incorporé dans les corps individuels, mais aussi étendu au-delà de ceux-ci et distribué au sein de la collectivité fonctionnant en réseau.

Mais alors, quels étaient les vrais acteurs responsables de ces macroprocessus ? Pour Colin Renfrew, si nous interprétons bien sa pensée, il s’agissait des interactions s’établissant entre des agents humains et les outils, technologies et œuvres monumentales résultant du développement sur le mode darwinien des instruments, techniques et pratiques d’apprentissage associées. Ces interactions constituaient un système complexe, évolutionnaire, où l’outil et l’œuvre finissaient par se comporter en partenaires des cerveaux humains dans la cogénération de représentations et de comportements. Quand nous disons que l’outil se comportait en partenaire des cerveaux, cela ne veut pas dire qu’il était doté d’un cerveau lui-même, comme pouvaient l’être des animaux partenaires des humains. L’outil était produit par des humains mais ceux-ci, contaminés par lui, si l’on peut dire, se bornaient à lui fournir des moyens d’actions sur le monde dont à lui seul il ne disposait pas. Il s’établissait donc une véritable coopération constructive entre l’outil « humanisé » par les cerveaux « ouvriers » qu’il avait de fait recrutés et les humains restant en dehors de l’outil mais subissant son influence, bénéficiant de ses services et par conséquent obligés d’interagir avec lui. Pour bien se représenter cela, il faut évidemment disposer d’une culture systémique, développant le concept de superorganisme, dont tout le monde ne dispose pas aujourd’hui.

Nous pensons que ceci peut être aisément montré en étudiant, dans la mesure des documents disponibles, le rôle moteur des outils lithiques sur l’évolution des groupes de chasseurs-cueilleurs les ayant utilisés. Il en est de même du rôle, bien étudié, des pyrotechnologies (utilisation du feu). De multiples petites entités, associant les humains et ces outils et techniques, que nous avons qualifiées ailleurs de systèmes bioanthropotechniques, se sont constituées et se sont développées sur le mode de la compétition darwinienne pour la survie au cours d’un million d’années au moins, sur des territoires immenses et très diversifiés. . Très vraisemblablement, les cerveaux humains ayant dès l’origine une propension au dualisme, c’est-à-dire à voir des entités mythologiques à l’œuvre derrière les phénomènes matériels, ont pu commencer à raconter de grandes histoires (narratives, pour reprendre le terme de Colin Renfrew) permettant de rationaliser ces macroprocessus impliquant les individus et les dépassant. Mais ces histoires ne suffisaient certainement pas à dynamiser l’évolution de ces entités. Il fallait aussi que les outils s’adaptent par essais et erreurs, autrement dit par mutations réussies.

La mise en évidence de macroprocessus dépassant les individus tout en les impliquant peut se faire, aujourd’hui encore, quand nous nous trouvons en présence de sites comme Stonehenge, décrits par Colin Renfrew. Celui-ci, nous l’avons dit, n’y voit pas les manifestations de pouvoirs politiques et religieux comme le furent (au moins en partie) les pyramides d’Egypte ou de Teotihuacan plus récentes. Il y voit le produit de constructions symbiotiques ayant associé pendant au moins un millénaire des technologies architecturales et leurs ouvriers, d’une part, des groupes dispersés sur un vaste territoire et ressentant confusément mais avec force la nécessité de manifester une cohésion d’ensemble d’autre part. Le résultat fut si réussi qu’il nous « parle » encore. Les humains d’aujourd’hui quand ils se trouvent sur le site, notamment aux solstices, ressentent une sorte de communion s’établissant entre eux (leurs corps), l’édifice, le lieu et le cosmos. Il n’y a là rien de surnaturel. Il s’agit seulement d’une prise de conscience sur le mode empathique, c’est-à-dire non explicable aujourd’hui par la psychologie, du fait que nos corps et nos cerveaux s’impliquent dans des macroprocessus qui les dépassent et dont nous n’avons, au niveau de la conscience explicite, que des représentations vagues. Notre conscience primaire, par contre, celle que nous partageons avec la plupart des animaux, y est apparemment sensible.

Colin Renfrew explique que ce sont seulement des millénaires plus tard que les pouvoirs politiques et religieux nés du développement des pratiques agricoles et de l’appropriation des territoires et des biens ont préempté (sans doute là aussi inconsciemment aux origines), la puissance de ces systèmes anthropotechniques pour les mettre à leur service. D’où les grandes démonstrations de puissance que sont devenus les monuments royaux, militaires et religieux. Aujourd’hui, à des échelles toutes différentes, associant aux humains des technologies autrement plus puissantes, nos sociétés ont développé des macroprocesssus dont les cerveaux individuels qui sont les nôtres mesurent de moins en moins bien les effets aussi bien favorables à la survie que destructeurs. Le mouvement s’accélère en ce moment avec la révolution technologique, préfigurant une nouvelle révolution dans les processus d’hominisation. Collin Renfrew le pressent certainement. Mais on conçoit que son métier ne le pousse pas à formuler de telles généralisations, que l’archéologie d’aujourd’hui, par définition, n’est pas capable de vérifier.

(A suivre : Human, de Michael Gazzaniga)



Note
1) Voir nos articles
http://www.automatesintelligents.com/echanges/2008/mai/groscerveau.html
et
http://www.automatesintelligents.com/echanges/2008/sep/foxp2.html
2) Colin Renfrew. Voir http://www.arch.cam.ac.uk/~acr10/

- Publié dans : philoscience
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