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Cet ensemble de textes a été conçu à la demande de lecteurs de la revue en ligne Automates-Intelligents souhaitant disposer de quelques repères pour mieux appréhender le domaine de ce que l’on nomme de plus en plus souvent les "sciences de la complexité"... lire la suite

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15 juin 2013 6 15 /06 /juin /2013 15:16

Technologies et politique. L'Europe en phase finale d'américanisation
Jean-Paul Baquiast 15/06/2013

Les évènements se précipitent. Peu d'européens en sont encore conscients. D'autant plus que pour s'en apercevoir il faut un minimum de culture stratégique, afin de déchiffrer des évènements qui autrement paraissent anodins.

Appelons américanisation de l'Europe le fait pour celle-ci d'acquérir le statut non d'un nième Etat de l'Union – ce qui peut conférer quelques droits constitutionnels et civiques - mais d'un Etat complètement subordonné, colonisé pour reprendre un ancien terme, sur le modèle des ex-colonies africaines de la France.

Cette américanisation est en cours depuis la seconde guerre mondiale, sinon la première. Ces guerres ont vu l'Europe, emportée par ses divisions internes, perdre une grande partie des éléments faisant son ancienne puissance. Ceci au profit des Américains. Face à l'URSS d'abord, face aux puissances émergentes d'Asie, principalement la Chine aujourd'hui, l'Amérique a su convaincre les européens qu'ils devaient lui confier leur défense, quitte à lui livrer en échange tout ce qui leur restait de souveraineté.

On peut avec un certain optimisme estimer qu'au cours du dernier demi-siècle et aujourd'hui encore, 100.000 européens au maximum ont toujours voulu refuser ce marché de dupes. Pour eux, l'Europe avait les moyens de se défendre et de se développer sans rien abandonner de ses atouts scientifiques, économiques, militaires. Sous le gaullisme en France, quelques 50.000 Français avaient accepté de tenir le pari. Aujourd'hui encore, ils sont peut-être 50.000 à tenter de résister, provenant de diverses horizons. L'Airbus A350 qui vient de réussir son premier vol à Toulouse est un des derniers descendants de ce rêve héroïque.

Mais ces réfractaires à l'américanisation, en France comme en Europe, se heurtent en Europe, dans chaque Etat comme au sein même de l'Union européenne, à des résistances formidables. Il y a d'abord l'inertie de centaines de millions de citoyens qui pensent que tout ira bien pour eux s'ils suivent les modes de vie et modèles américains, s'ils obéissent aux consignes implicites venues d'outre-atlantique. Mais il y a aussi ceux qui ont mis toutes leurs cartes dans la servilité à l'égard des intérêts américains, afin d'en être grassement récompensés. L'actuel président de la Commission européenne en est un bon exemple.

Comme ceux-là détiennent au sein de l'Union européenne à peu près tous les leviers de commande dont l'Amérique a bien voulu leur confier l'emploi, ils constituent une barrière infranchissable aux tentatives des 100.000 européens évoqués ci-dessus qui voudraient reprendre leur indépendance.

Une accélération brutale de l'américanisation

Tout ceci, diront les lecteurs, n'a rien de nouveau. Or ce n'est plus le cas. La conquête de l'Europe par le Big Brother américain s'accélère brutalement. Divers évènements ont mis en évidence ces derniers mois, sinon ces dernières semaines, trois mécanismes qui se conjuguent pour accélérer de façon exponentielle la domination de l'Amérique sur l'Europe.

Le premier mécanisme est d'ordre sociétal. Il découle de la numérisation continue de l'Europe, au sein notamment de l'Internet, qui en est la partie visible. L'Internet et plus généralement l'informatisation des outils et contenus de création et d'échange en découlant n'auraient que des avantages, y compris pour les Européens, si ceux-ci s'étaient donné des gouvernements et des entreprises capables de faire jeu égal avec la concurrence américaine. Or ce ne fut pas le cas. Non seulement l'informatique et les télécommunications ont été depuis les origines monopolisées par les américains, mais aussi les serveurs et entreprises du Net qui recueillent et mémorisent, dans leurs bases de données, l'ensemble de la production intellectuelle des Européens.

L'exemple le plus visible en est Google. Les Européens, par facilité, profitant de la dimension mondiale que Google a réussi à prendre, lui confient dorénavant le soin de recueillir, transporter, utiliser et vendre les valeurs ajoutées de tout ce qu'ils produisent, sans parler de leurs « données personnelles », c'est-à-dire de tout ce qui représente, non seulement la citoyenneté européenne, mais aussi la civilisation européenne.

Pour capter tout cela, Google et ses homologues américains ont mis en place des centres serveurs informatiques immenses, et développé les milliards d'instructions permettant de naviguer dans les données ainsi mises en mémoire. Ils sont de ce fait seuls à pouvoir réutiliser ce qui mérite de l'être dans les cerveaux européens et les produits de ceux-ci. Ce n'est rien, dira-t-on, nos cerveaux nous restent. Quelle erreur. Laisser Google et ses homologues dominer et progressivement diriger le contenu de nos cortex associatifs, de la partie noble de nos cerveaux, aboutit au pire des esclavage, esclavage soft, mais néanmoins esclavage.

Le deuxième mécanisme confirmant la soumission de l'Europe à l'Amérique est politique. Il était soupçonné depuis longtemps par quelques spécialistes, mais vient d'éclater avec ce que l'on a nommé le scandale PRISM-Snowden. Inutile d'y revenir ici. Non seulement nous acceptons de confier à Google et ses homologues, pour exploitation commerciale, nos données personnelles et le contenu de nos créations intellectuelles, mais nous acceptons de les livrer sans aucune protection aux services secrets américains. Ceux-ci s'en servent, disent-ils, pour lutter contre les supposés ennemis de l'Amérique. Ce faisant, disent-ils aussi, ils nous protègent contre des ennemis intérieurs ou extérieurs, car les ennemis de l'Amérique sont nos ennemis. Que ces ennemis existent ou pas n'est pas la question. La question aurait été de dire à nos amis américains que nous préférons nous protéger nous-mêmes de nos ennemis. Car pour le moment, qui nous protégera de nos amis américains, de leurs intrusions, des mécanismes politiques de surveillance et de contrôle qu'ils ont dorénavant la possibilité de déployer à notre égard. Quis custodes custodiat.

Les services secrets américains disposent pour ce faire, comme l'a révélé le scandale PRISM-Snowden, non seulement du contenu des immenses centres serveurs de la NSA, conçus pour mémoriser tout ce qui circule sur les réseaux numériques, non seulement des milliards de dollars de logiciels développés par des sociétés assermentées pour exploiter ces données, mais aussi de l'ensemble des contenus des serveurs commerciaux tels que Google, précité. La NSA et les autres agences de renseignement ont dorénavant une porte ouverte, un « open bar », une « back door » sur les contenus de ces serveurs. C'est-à-dire, répétons le, sur les contenus de nos cerveaux.

De plus, ces services secrets et, en arrière plan, l'ensemble des moyens militaires du ministère de la Défense américain, ont davantage de possibilités d'intervention que les équipes de Google et de ses homologues. Ils ont de fait sinon de droit, pouvoir de vie et de mort, par destruction physique ou annihilation virtuelle, à l'encontre de tous ceux qu'ils déclarent être des ennemis de l'Amérique, ennemis déclarés ou ennemis potentiels. Ecrivant ceci, je suppose que je dois en faire partie, comme vous qui me lisez, comme tous les Européens qui voudraient devenir indépendants de l'Amérique.

Ajoutons que les équipes du général Keith Alexander, directeur de la NSA et chef du Cyber Command du Pentagone, ne sont pas seules à pouvoir utiliser ces moyens. Elles sont doublées ou remplacées par des milliers de contractuels affrétés par l'US Army auprès de sociétés privées. Ces contractuels, bien qu'assermentés, peuvent se livrer en toute impunité à toutes sortes d'activités personnelles voir criminelles. Certains peuvent même, horresco reférens, trahir leur employeur pour motifs éthiques, au risque de leur vie, Comme Edwards Snowden, dont on est sans nouvelles à ce jour.

Un troisième mécanisme est à considérer, dans la perspective d'un futur proche. Il s'agit d'un élément capital, le cerveau global capable de conscience artificielle. Ceux qui connaissent le développement rapide des neurosciences et de l'intelligence artificielle savent que dans quelques années verront le jour un ou plusieurs cerveaux artificiels répartis sur l'ensemble des réseaux numérisés. Or Ray Kurzweil, qui est le meilleur technicien capable de développer de tels cerveaux, a rejoint comme nul n'en ignore les équipes de Google. Il a sans doute ce faisant la totale bénédiction de la NSA.

Mais, direz-vous, les Européens n'ont-ils pas l'intention d'étudier la mise en place pour leur compte d' un tel cerveau. Il s'agit du Human Brain Project européen, qui vient de recevoir la promesse d'un financement s'élevant à 1 milliard d'euros. Ce serait naïf de le croire. L'US Big Brother veille depuis le début de cette initiative. Le responsable en chef de ce projet est un Suisse, tout dévoué aux intérêts américains. De plus, IBM, qui avait déjà fourni le super-ordinateur nécessaire aux premiers pas du projet, vient d'ajouter de nouveaux moyens.

Je cite:
IBM Blue Gene/Q memory enhancements (14/06/2013)
The Blue Brain Projec
t (c'est-à-dire le projet suisse/IBM initial, repris dans le projet européen) has acquired a new IBM Blue Gene/Q supercomputer to be installed at CSCS in Lugano, Switzerland. This machine has four times the memory of the supercomputer used by the Blue Brain Project up to now...

Est-il besoin de traduire? Quant à ceux qui ignoreraient qui est IBM, je rappellerai que ce fut dès les origines du Plan calcul français l'adversaire principal contre lequel s'était battu Charles de Gaulle. Après avoir réussi à monter une entreprise européenne (Unidata, avec CII, Siemens, Philips) capable de tenir tête au géant, les promoteurs de celle-ci ont été trahis par un européen, un certain Giscard d'Estaing.

Ce sont d'autres Européens de même calibre, dotés d'une vision stratégique aussi pénétrante, qui se battent aujourd'hui pour que l'Europe s'engage dans les négociations avec les Etats-Unisen vue de réaliser un grand marché transatlantique. On apprend aujourd'hui 15 juin que la décision en ce sens vient d'être prise. Victoire cependant pour la France. Le culturel devrait en principe être exclu. Cela nous laissera toutes latitudes afin de financer des intermittents du spectacle qui distrairont les touristes américains et chinois quand ils nous feront la grâce de dépenser leurs devises en France. Ce sera tout ce qui nous restera à vendre.

Dans un second article, nous essaierons d'évaluer la façon dont la France pourrait ne pas être entièrement absorbée par le glissement tectonique qui s'accélère.

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3 juin 2013 1 03 /06 /juin /2013 12:47

Jean-Paul Baquiast 03/06/2013

Nous écrivions le 3 mars 2013 « Google glass, un cauchemar de plus »

Le projet Google Glass est en passe de se concrétiser. Google compte proposer avant la fin de 2013 des lunettes interconnectées. Il ne s'agit pas de lunettes de vue, mais d'appareils donnant à l'utilisateur la possibilité de bénéficier de différents services "sous le casque", comme l'on dirait en aéronautique: GPS, accès aux bases d'informations concernant les objets et scènes observées, possibilité de filmer et mémoriser à tous moments les lieux et les personnes, sans évidemment leur demander leur accord.

Pour Google, il s'agit d'introduire la réalité augmentée dans la vie quotidienne. Ce serait aussi, on le devine, la possibilité de généraliser pratiquement sans limites l'accès aux informations et données que la firme collecte dans le monde entier, ainsi que les retombées commerciales qu'elle en tire.

Plusieurs questions restent posées, au- delà de l'enthousiasme de milliers de « geeks » plus ou moins mobilisés par Google pour faire sa publicité. La première et la plus importante concerne la protection de la vie privée. Chacun pourra filmer ce qu'il voudra sans autorisations. Cette objection est déjà faite à l'encontre des projets de drones à usage civil qui vont semble-t-il se multiplier, notamment aux Etats-Unis
D'autres questions intéressent la santé et la sécurité: effet des radiations émises par ces appareils au plus près du cerveau, perturbation de la vision et fatigue visuelle dues à un usage monoculaire, distractions imposées aux utilisateurs pouvant provoquer des accidents, etc.

Google répond qu'il prend très au sérieux ces diverses objections, et que les solutions utiles sont ou seront proposées. On notera cependant que plusieurs collectivités ou entreprises américaines ont décidé de prohiber l'usage des Google Glass dans leurs enceintes. Nous aimerions savoir pour notre part comment les différentes administrations en charge de ces questions envisagent en Europe, et a fortiori en France, l'attitude à adopter. La CNIL, déjà bien affaiblie, y compris par les représentants de l'Etat, aura-t-elle un mot à dire ?

Aujourd'hui (juin 2013) la société Google accélère comme prévu ses efforts pour généraliser l'usage des Google glass, dont elle fait la promotion à travers le site Glass (ou Glass Headset) http://www.google.com/glass/start/what-it-does/
Un nombre croissant d'applications (apps) sont proposées à partir des travaux de développeurs intéressés par le produit et les chiffres d'affaire qu'il pourrait générer.

Ceux-ci n'ont eu accès aux spécifications de Glass que très récemment. La 2e conférence mondiale des développeurs s'est tenu à San Francisco le 15 mai. Voir le site https://developers.google.com/events/io/sessions/332704837. Google les a fortement encouragés à mettre en place des applications destinées à un public aussi large que possible, sans trop s'embarrasser dans un premier temps de considérations relatives à la protection des libertés individuelles. Google nomme d'ailleurs ces développeurs des « hackers », autorisés par la compagnie à « piller » très largement les possibilités du produit, en suggérant sans restrictions de nouveaux usages.

Glass, rappelons-le, consiste en un prisme transparent de la taille d'un ongle positionné à l'angle droit du champ de vision du porteur de la lunette. Ce prisme est relié à un corps comportant un nombre impressionnant d'appareils complexes jusqu'à présent jamais mis simultanément à la disposition de l'utilisateur d'un appareil portable: caméra, capteurs des mouvements de l'oeil et de divers autres mouvements du corps, accéléromètre, gyroscope, compas. Il dispose de Wi-fi et peut être connecté à un smartphone par Bluetooth afin de bénéficier du positionnement GPS et de données externes accessibles par des connections 3G ou 4G. Les centrales de navigation des générations précédentes d'avions de combat ne disposaient pas d'un tel luxe de dispositifs.

Pour le moment les applications disponibles n'exploitent pas toutes ces possibilités. Elles se limitent à l'envoi d'emails et à la prise de photos par commande vocale. Elles permettent aussi de la même façon de consulter des titres de presse. Mais les développeurs ont l'intention de faire du Google Glass un accompagnement systématique des activités de l'utilisateur, en leur apportant des valeurs ajoutées multiples. C'est ainsi qu'un porteur du Glass observant des oiseaux pourra consulter en temps réel des bases de données universitaires destinées aux « Bird watchers », très répandus aux Etats-Unis. La localisation de l'utilisateur par son GPS permettra de lui donner accès aux seuls oiseaux susceptibles de se trouver sur le lieu de l'observation, plutôt que l'obliger à feuilleter les centaines de fiches d'un allas traditionnel. De plus il pourra lire ces données dans le prisme de la lunette sans cesser pour autant d'observer l'oiseau qui l'intéresse

De même, il devient possible pour un utilisateur d'échanger les photos qu'il prend avec des amis, tout en recevant en ligne leurs commentaires. Ceci n'est pas réalisable avec la caméra d'un téléphone portable, qui impose nécessairement des ruptures de support et des délais de réponse. Ces échanges en temps réel peuvent permettre de décider en commun de l'achat d'un produit offert par un magasin. Mais elles rendront possible aussi de multiplier les liens sociaux sur Facebook. Les « statuts » des titulaires de compte pourront être enrichis en permanence et en collaboration grâce à la reconnaissance vocale et l'échange de vidéos. On peut ajouter que la prise de photo pourra se faire discrètement. La commande vocale sera remplacée si besoin était par un simple clignement d'œil.

La reconnaissance des visages qui est également en cours de mise en place permettra à chacun de mieux situer les personnes rencontrées, en comparant leur image à des catalogues d'images préalablement mémorisées. En médecine d'urgence, il sera ainsi possible d'accéder au dossier médical d'un patient hors d'état de décliner son identité.

Ainsi, selon le propos d'un développeur: « Les utilisateurs de téléphones portables pensent grâce à ceux-ci être connectés au monde entier. Qu'ils essayent le Google Glass et ils verront la différence. Ils seront connectés à l'Internet mondial ». Sur ces bases, chacun est désormais encouragé à faire preuve d'imagination pour mettre en place des « applications tueuses » ou « killer apps », pouvant générer de gros chiffres d'affaires. Avis aux demandeurs d'emplois..

Google attire pour le moment l'attention sur son produit Glass, bénéficiant de son prestige et des bases de données immenses qu'il a pu mettre en mémoire et qu'il ne cesse d'augmenter. Mais son exemple sera inévitablement suivi par tous les industriels et développeurs proposant de nouveaux matériels portables: téléphones, tablettes, capteurs divers et variés. C'est le nouvel âge de ce que l'on nomme d'une façon bien gentille l' « ubiquitous computing » qui se met en place.

Il n'est pas nécessaire de faire un grand effort d'imagination pour envisager le nombre des usages illégaux voire criminels qui seront ainsi rendus possibles, au détriment des citoyens non avertis et en contravention directe avec les prescriptions des autorités chargées de la protection des libertés publiques. Mais, sans grand effort non plus, on peut imaginer les abus dont des services ou agences officielles, supposés lutter contre l'insécurité et le terrorisme, pourront de leur côté se rendre coupables.

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30 mai 2013 4 30 /05 /mai /2013 21:36

Interview. Alain Cardon
par Jean-Paul Baquiast 30/05/2013

Cher Alain Cardon, vous venez de publier sur notre site Automates Intelligents votre dernier ouvrage Les systèmes de représentation et l'aptitude langagière http://www.admiroutes.asso.fr/larevue/2013/136/LivreACmai07.pdf
Nous vous en remercions.
Pour que les lecteurs en comprennent bien la portée, vous avez accepté de répondre à quelques questions. Les voici

Automates Intelligents : Comment définissez vous l'essentiel du problème que vous abordez dans ce livre,

Alain Cardon : Il s'agit d'une tentative très ambitieuse, outrepassant certainement mes possibilités, mais à laquelle je ne veux pas renoncer. L'objectif est de proposer des théories nouvelles pour approfondir notre conception du monde, en s'efforçant de dépasser ce qui existe déjà dans les différents domaines scientifiques. Ceci dans les trois phases d'un tel travail: la conception, avec des chercheurs créateurs, la réalisation avec des ingénieurs et des techniciens; et enfin l'utilisation.

Il y a très peu de création scientifique en France aujourd'hui. Les laboratoires qui étaient faits pour cela sont submergés par les développements. Les développeurs sont spécialisés dans des domaines technologiques, afin de produire des résultats commercialisables et permettre au laboratoire de continuer à exister en payant des personnels. Il s'agit d'un engagement dans la voie du sous-développement, dont la France n'a d'ailleurs pas le monopole.

Plus précisément, modéliser la conscience et développer des modèles constructibles générant intentionnellement des « idées » n’appartient à aucun domaine scientifique précis dans notre pays. C’est un travail marginal puisque les projets pluridisciplinaires n’existent pratiquement pas .

Automates Intelligents: Quelles sont vos idées sur le système psychique?

Alain Cardon : Le système psychique humain fonctionne en produisant des appréciations sensibles (venant des sens). Il en extraie des abstractions qui sont précisées et amplifiées par la manipulation interne du langage. Les langages sont des univers d’abstractions et de symbolisations. Celles-ci caractérisent le réel perceptible par l'intermédiaire de symboles langagiers fortement combinables.

Je pose qu’il existe une dualité du système psychique. Le système psychique sensible a généré dans le cerveau de certains organismes vivants un système producteur d’abstractions et d’aptitudes langagière. L’homme en bénéficie de manière forte, en ayant acquis un sous-système langagier puissant.

Ces deux sous-systèmes psychiques, sensible et langagier, disposent d'architectures typiquement virtuelles (du type dit numérique en informatique), utilisant le réseau neuronal comme support. Elles découlent essentiellement des flux de communications informationnelles produits par les communications dendritiques entre neurones. Dans mon modèle, l’architecture de ces deux sous-systèmes est une transposition informationnelle du modèle freudien, où j’ai remplacé la notion inadéquate d’énergie par celle de flux informationnel multi-échelles.

Celui-ci doit s’organiser en formes significatives constituées de formes plus simples
pour produire des ensembles spécifiques qui seront exactement les représentants de tous les mots et de toutes les émotions, autrement dit de tout ce qui est pensé.

Automates Intelligents : L'ambition est considérable.

Alain Cardon. Oui. Je dois donc utiliser une théorie des formes sur un substrat dynamique qui sera pour moi, dans l’artificiel informatique, l'ensemble des processus que j'ai nommés, comme vous le savez, des agents aspectuels. Mon modèle permettra de les contrôler à toutes les échelles.

Avec ses deux sous-systèmes, l’homme est fragile, ayant à équilibrer continuellement deux tendances : apprécier sensoriellement ou abstraired'une part et raisonner d'autre part. Il peut faire l’un ou l’autre. Dans le meilleur des cas, mais le moins simple, il peut les conjuguer. Cela nécessite un apprentissage fort, et cet apprentissage dépend du langage utilisé (quels mots dans quelle langue), de l’éducation (quelle type d’école dans sa société) et de la structure sociale (quel type de société). La validation de l’existence de ces deux sous-systèmes se fera en neurobiologie par l'observation, et en psychiatrie et psychanalyse, grâce aux cas pathologiques éclairant les causes de dysfonctionnements.

Il y a un rapport entre ce que produit l’évolution en matière de systèmes de systèmes de plus en plus complexes et ce que produit un système psychique en matière de formes représentatives. Ce rapport présente une certaine similitude entre les organisations produites dans le biologique et le psychique, à des échelles de temps totalement différentes. On pourrait en conclure que le système psychique humain représente (à ce jour) un maximum organisationnel réalisable au plan biologique, et donc un point fixe de l’évolution du vivant.

Automates Intelligents: Vos recherches visent à comprendre scientifiquement le fonctionnement psychique. Mais qu'entraînent-elles en ce qui concerne la compréhension de l'évolution biologique?

Alain Cardon: Les gènes exercent des fonctions de contrôle. En se coactivant (s'activant à plusieurs) ces fonctions arrivent à réguler la production d’une nouvelle cellule dans une direction qui n’est pas la copie de la cellule mère, mais qui est l’expression d’un contrôle qui dépend aussi du contexte de la cellule. Ceci est exprimé par le modèle de fonction calculable que je présente dans mon livre et qui se place au-dessus du modèle de Turing. Il s'agit de faire écrire de nouvelles fonctions par des anciennes et non pas produire une fonction qui ne bougera plus.

Les recherches doivent préciser les régulateurs organisationnels internes de contrôle dans des fonctions qui en définissent d’autres, ce que j’ai commencé à présenter dans le livre.

Les organismes sont composés d’organes qui sont coactifs à plusieurs échelles : proximité, environnement, domaine. Ici prend place la notion de membrane virtuelle d’organisation que je définis. Elle étend fortement la notion de membrane vue comme un composant physique ou biologique. L’évolution des organes des différents organismes se fait par l’action de certains régulateurs organisationnels qui précisent les transformations possibles : duplication, subordination,
opposition…

Ce sont des fonctions de régulation qui opèrent de manière algébrique sur des
domaines organisationnels représentés par un ou plusieurs organes en coactivités fortes. On peut définir avec précision les régulateurs organisationnels dans le cas des systèmes de représentation des organismes, en suivant la complexification des systèmes de systèmes Il s'agit d'une complexification qui étend les fonctionnalités par opportunisme,afin que les organismes dotés de cerveaux investissent tout l’espace disponible, l’espace physique et l’espace de tous les autres organismes, chaque organisme pluricellulaire vivant en utilisant d'autres organismes vivants.

Je pose donc qu’il y a une loi organisationnelle opportuniste de l’évolution que je précise en termes d'algorithmes. Elle opère sur l’état courant des organismes vivants disponibles. Il en résulte, ce qui ne surprendra personne, que le vivant évolue selon les opportunités et les contraintes contextuelles.

Automates Intelligents: Comment passez vous à la construction d'un système psychique artificiel?

Alain Cardon. Le modèle étant décrit, l’architecture précisée, il reste effectivement le problème de la construction d’un sous système psychique artificiel. Ce système n’a pas d’enfance où il apprendrait à devenir adulte, il est à créer d'emblée opérationnel, correspondant à un adulte performant. L’architecture précise
est donnée dans mes travaux. Il reste donc à définir le vécu artificiel, toute la mémoire événementielle et factuelle qui va permettre au système d’être opérationnel.

Ce système sera distribué, fait de multiples zones psychiques situées sur des noeuds de computation. Les zones seront communicantes pour produire de multiples représentations idéelles artificielles dont émergera des synthèses on-line destinées à commander d’innombrables effecteurs électroniques ou informatiques.

La réalisation de ce vécu artificiel pourrait aboutir à des systèmes prédateurs
réduits, limités et désastreux. Pour évier cela, il faudrait mettre en place un grand projet scientifique pluridisciplinaire contrôlé par les citoyens. Est-on capable aujourd’hui de réaliser un tel projet dans un tel cadre citoyen ? Je ne le pense pas. Aucune indication politique ne permet aujourd’hui de l'envisager, les politiques étant absolument muets sur le sujet.

Il reste donc à avertir les citoyens qu’ils peuvent s’attendre à subir prochainement un système méta qui les contrôlera et qu’ils ne pourront plus modifier, celui-ci gardant ses tendances fondamentales définies à la conception.

Automates Intelligents: Se dirige-t-on, comme certains le pensent, vers une société post-démocratique, composée malgré leurs multiples connexions en réseaux d’individus atomisés?

Alain Cardon. Je le crois. Cette société serait structurée pour permettre à d’innombrables groupes inutiles de diriger toutes les affaires à tous les niveaux, affaires qu’ils ne comprendraient d'ailleurs pas, ne sachant pas générer dans leurs cerveaux les représentations performantes qui le permettraient.

L’utilisation d’un certain type de système méta serait alors très claire : le contrôle des masses pour la régulation statistique de l’ensemble, laissant aux grands prédateurs le soin de faire leurs affaires. 1)

1) Note par Jean-Paul Baquiast. Le dernier ouvrage de Jaron Lanier, "Who owns the Future", dont nous rendons compte par ailleurs, évoque dans une certaine mesure cette perspectives, avec ce qu'il appelle les Siren Servers (Google, Facebook, Amazon et autres).
(http://www.admiroutes.asso.fr/larevue/2013/136/lanier.ht
m)

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28 mai 2013 2 28 /05 /mai /2013 17:30

Je viens de publier ici, au format .pdf, sous license Creative Commons, un nouvel ouvrage de notre collègue et ami Alain Cardon. On verra que l'ambition de l'auteur dépasse désormais la réalisation des systèmes de conscience artificielle. Il entend modéliser les comportements de génération de langages dans tous les ordres du vivant, notamment les systèmes sociaux humains et, à un moindre niveau, les systèmes animaux.

Ce travail s'inscrit donc dans le programme ambitieux conduit aujourd'hui par un grand nombre de sciences: identifier l'existence de processus généraux pouvant expliquer, sur notre planète et pourquoi pas, sur des planètes offrant des conditions favorables analogues, l'apparition de la vie, des langages et des outils à base de langages. Jean-Paul Baquiast pour Automates Intelligents. 28/05/2013
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Les systèmes de représentation et l'aptitude langagière
Présentation de l'ouvrage
Alain Cardon, Professeur des Universités en Informatique
Mai 2013

Ce livre finalise mes recherches sur la conscience artificielle. Elles ont donné lieu à la publication de nombreux articles et ouvrages évoqués sur le site http://www.alaincardon.net/. Ces recherches se sont toujours appuyées sur une science, l’informatique. Celle-ci, que l‘on confond souvent avec les technologies et les produits marchands s‘en inspirant, concerne fondamentalement ce qu’il est possible de représenter par des calculs portant sur des nuées d’informations.

Pour moi, la grande question que pose l‘informatique est la suivante: peut-on modéliser la pensée telle que nous la générons dans nos cerveaux par un système artificiel qui produirait les mêmes résultats ?

J’ai répondu oui, et je développe des éléments de réponse dans ce dernier livre. Il m’a fallu d’abord comprendre l’architecture du système psychique. Je me suis appuyé dans ce but sur les travaux de Sigmund Freud, qui n’ont rien perdu de leur pertinence. J’ai transposé ses modèles fondés sur la notion d’énergie, ce qui était le concept disponible à son époque, en les appliquant à la génération de formes informationnelles, c’est-à-dire de formes constituées d’informations qui se coactivent.

Il s’agit d’une position strictement matérialiste qui considére le système psychique comme un espace de génération de formes informationnelles sous les contraintes d’une architecture particulière. Il est possible alors d’identifier un inconscient avec des pulsions et une mémoire organisationnelle, un préconscient et finalement un conscient qui éprouve des sensations et poursuit à partir d‘elles une quête incessante de production d’idées

Mais ce faisant j’ai rencontré deux questions inévitables: pourquoi l’homme communique-t-il à partir de langages formalisés ? Est-il le seul parmi tous les mammifères à avoir développé cette aptitude ?

Je propose deux éléments de réponse :

1 - Le système psychique humain est constitué de deux sous-systèmes aux architectures similaires et qui se coactivent continuellement, un sous-système psychique sensible et un sous-système apte à l’abstraction et au langage.

2 - Ce système psychique humain est le résultat d’une évolution des systèmes de représentation. Ceux-ci partent d’un système simplement réactif pour aboutir au système humain en utilisant la contrainte d’une loi organisationnelle : complexifier les systèmes faits de systèmes par copies, duplications, oppositions, déformations.

Je développe longuement ces deux thèses dans ce livre. J'obtiens deux conclusions :

1 - Il existe une loi organisationnelle opportuniste propre au vivant qui commande l’évolution des organismes lorsque le milieu physique le permet. Cette loi a permis d’aboutir, par une complexification opportune systématique, à un système psychique de représentation capable d’utiliser ses propres productions comme des éléments manipulables. Il crée en lui pour ce faire des symboles représentant des choses, des événements, des idées.

2 - Aussi puissant qu’il soit, le système psychique humain présente cependant une grande fragilité. Il est dual du fait de la coexistence des deux sous-systèmes évoqués ci-dessus, système sensible et système langagier. Pour que ce dernier puisse créer des idées, il doit abstraire, réduire tout ce qu’il voit à des éléments de langage et ce faisant se couper totalement de la nature. Il ne peut donc plus, contrairement aux animaux plus simples, se la représenter telle elle est. Aucune langue n’est neutre ni naturelle, elle est un produit social sur lequel il n’y a pas de maîtrise éthique. Elle permet donc de fuir dans l’imaginaire, les idéologies et dans les technologies qui peuvent prétendre les faire vivre.

Un dernier problème, très inquiétant, doit être mentionné. Dans notre civilisation où l’on utilise à tous les niveaux et partout la volonté de puissance, où l’on se bat pour gagner contre l’autre et contre tous les autres, le modèle de système psychique que j’ai développé est transposable dans l’artificiel. Le monde de l’informatique aujourd’hui est celui des processeurs en réseaux liés à d’innombrables composants électroniques, qui communiquent quand les utilisateurs le demandent mais aussi quant ils ne le demandent pas.

Nous voyons donc s’installer un système méta, qui génère des représentations et jugements portant sur les comportements des innombrables utilisateurs de petits systèmes informatiques locaux. Il évalue ce que font ces utilisateurs, le plus souvent pour mieux les contrôler. Ce système méta dispose dorénavant de pulsions artificielles, de tendances, de besoins, d’intentions.

Comment éviter une telle situation ? D’abord, comme je l’ai fait pour ma part, en m’abstenant de réaliser des développements informatiques nouveaux tant que des organisations citoyennes efficaces ne se sont pas mises en état de comprendre, discuter et au besoin réorienter ces développements. Il s’agit de mon message le plus important, celui d’un simple scientifique qui s’adresse à tous les citoyens pour que la science, grâce à eux, retrouve pleinement sa conscience.

(publié sous Licence Creative Commons)

Pour lire l'ouvrage, faire http://www.admiroutes.asso.fr/larevue/2013/136/livreACmai07.pdf

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27 mai 2013 1 27 /05 /mai /2013 17:30


Jean Paul Baquiast 27/05/2013

Dans un récent article, Celeste Biever (voir références ci-dessous), qui étudie pour le compte du NewScientist le thème de la conscience artificielle, fait état de deux projets visant à développer des embryons de telles consciences. Le point important pour nous est que leurs promoteurs s'éloignent des approches traditionnelles de l'intelligence artificielle, faisant appel à des programmes informatiques mis en oeuvre par des agents simulant les échanges entre neurones ou bases neurales censés se produire dans des cerveaux vivants, notamment les 3 aires généralement considérées comme intervenant dans les processus conscients, le thalamus, le cortex préfrontal latéral et le cortex pariétal postérieur.

L'espace de travail global

Une des principales raisons pour lesquelles ces approches ne sont pas considérées aujourd'hui comme très fécondes est qu'il reste difficile, sinon impossible, d'enregistrer les vrais échanges entre neurones se produisant dans ces aires. Bernard Baars depuis bientôt 30 ans, avait proposé qu'il s'agissait de l'Espace de travail global (Brain's global Workspace) où s'élaboreraient des pensées conscientes, à partir de la synthèse à grande vitesse de nombreux messages provenant des aires sensorielles et motrices du cerveau. Mais rien ne permet aujourd'hui de comprendre comment de telles synthèses pourraient résulter de multiples neurones s'excitant en parallèle à partir d'entrées entrant en corrélation.

Un modèle mathématique de ce processus a pourtant été proposé, dit « Information Integration Theory » selon lequel tout réseau, fut-il biologique ou informatique, pourrait devenir conscient dès lors qu'il disposerait d'un nombre suffisant (peut-être des centaines de milliers) de noeuds (nodes) capables de s'activer en parallèle. De la somme de ces parties devrait émerger un Tout, le sentiment conscient, qui serait plus que la simple addition des parties. Nous avons précédemment discuté une version de cette théorie en présentant le dernier ouvrage de Giulio Tononi, « Phi A voyage from the Brain to the Soul » . La difficulté à laquelle se heurtent de telles hypothèses est qu'il est encore impossible, faute de ressources informatiques suffisantes, de simuler le fonctionnement de réseaux assez complexes pour comporter les nombreux noeuds capables d'intégrer des informations en quantité suffisante.

LIDA

Très différents sont les deux projets évoqués par l'article de Celeste Biever. Le premier, LIDA (Learning Intelligent Distribution Agent ) propose un automate dont les « neurones » enregistrent une double série de cycles d'une milliseconde. produisant alternativement des états inconscients et des états conscients. Dans l'état de perception inconsciente, LIDA scanne l'environnement et copie les produits de ces perceptions dans sa mémoire sensorielle. Interviennent alors des détecteurs de particularités (features detectors) qui à leur tour scannent cette mémoire afin d'y détecter certains sons, couleurs ou mouvements. Ils les transmettent ensuite à un module logiciel qui les identifie comme des objets ou des évènements.

Dans une phase suivante, correspondant à l'équivalent d'une compréhension consciente, ces divers éléments peuvent être rapprochés par LIDA des contenus de sa mémoire à long terme. S'ils sont suffisamment concordants et significatifs (salient), ils s'intègrent au contenu d'un espace de travail global correspondant pour LIDA à un espace conscient. Ils servent par la suite à commander éventuellement des actions d'ensemble, permettant de recommencer le cycle. Dans une certaine mesure (mais nous le consulterons à ce sujet) ces processus paraissent voisins de ceux proposés par Alain Cardon pour construire une conscience artificielle. Inutile de préciser que dans le cas de LIDA ces différentes phases ont été au départ programmées par les concepteurs du système. Elles n'ont pas émergé spontanément.

XCR

Le projet XCR ( Experimental cognitive robot) développé par Pentti Haikonen, de l'Université de Sprigfield dans l'Illinois, paraît assez différent. Il abandonne résolument le recours à la programmation préalable des bases comportementales du robot. Pour Haikonen, l'interprétation du monde à travers les mots utilisés par le langage conscient, ainsi la couleur rouge, la douleur, ne s'impose pas en premier lieu au cerveau humain. Ce sont des objets ou des sensations physiques qui sont perçus, par le corps d'abord, le cerveau ensuite. XCR procède de la même façon. Le robot réagit non à un software, mais à la façon dont ses composants physiques, résistances, diodes, reçoivent l'interaction avec le milieu extérieur. Il enregistre directement l'information en résultant dans son hardware.

XCR, qui est un petit robot mobile, a été construit de telle sorte que, lorsqu'il est frappé avec une force suffisante, il s'arrête et recule. Il s'agit d'un réflexe d'évitement qui correspond chez l'homme à une réaction consciente à la douleur. Le robot est aussi capable d'une sorte d'apprentissage. Si, lorsqu'il est frappé, il tient un objet de couleur bleu, il associera ensuite cette couleur à la douleur et reculera.

On objectera qu'il ne s'agit ici que d'une « conscience primaire », également présente dans la plupart des organismes vivants. Mais, selon les concepteurs de XCR, rien n'empêche d'augmenter de plus en plus la gamme des réactions physiquement acquises au contact de l'environnement. Avec un peu de lyrisme, on pourra envisager la production de sensations et de sentiments.

On remarquera que les concepteurs de robots industriels, destinés à remplacer les ouvriers, se sont engagés depuis longtemps dans une direction voisine, bien que de portée beaucoup plus spécialisée. Ces robots sont-ils eux aussi devenus conscients, comme le laissent entendre les entreprises japonaises telles que Toyota, qui les emploient de plus en plus? A moins que ce ne soit les ouvriers qui soient devenus des robots (Voir à ce sujet Daniel Mermet, Cocorico Toyota , France Inter, lundi 27 mai 2013)

Les essaims de drones

Ce qui est certain, pour nous comme pour semble-t-il J. Kevin O'Reagan, cité par l'article, la meilleur façon de comprendre la conscience ne sera pas dans une exploration sans fin du cerveau, telle qu'entreprise actuellement par les deux projets, européen et américain, dits Human Brain Projects. Ce sera de tenter, par essais et erreurs, de construire des robots pouvant prétendre à une conscience semblable à la nôtre. Kevin O'Reagan est Directeur du Laboratoire Psychologie de la Perception, Centre National de Recherche Scientifique, Institut Paris Descartes de Neurosciences et Cognition

Rappelons que beaucoup d'industriels, là encore principalement américains, sont bien convaincus de ce qui précède. Ils y travaillent activement. Ainsi de nouvelles générations de drones coopérant de façon intelligente pour analyser des scènes militaires mais aussi des scènes civiles (tel que le simple dénombrement en temps réel d'une foule de manifestants), représentent l'horizon actuel, tant de l'industrie aéronautique que de l'intelligence artificielle évolutionnaire.

Références
* Celeste Biever 25 mai 2013
http://www.newscientist.com/article/mg21829171.900-consciousness-why-we-need-to-build-sentient-machines.html
* Information Integration Theory, de Giulio Tononi. http://www.biomedcentral.com/1471-2202/5/42/ Voir aussi notre article Phi, a voyage from brain to the soul http://www.automatesintelligents.com/biblionet/2012/sept/phi.html
* Lida http://www.newscientist.com/article/mg21028063.400-bot-shows-signs-of-consciousness.html
* XCR Experimental cognitive robot,
Voir Pentti O. A. Haikonen Consciousness and the Quest for Sentient Robots (payant)
http://link.springer.com/chapter/10.1007%2F978-3-642-34274-5_4

* Sur les robots militaires, voir Mark Bishop, Why we need to stop military killer robots now http://www.newscientist.com/article/mg21829170.300-why-we-need-to-stop-military-killer-robots-now.html

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24 mai 2013 5 24 /05 /mai /2013 21:49

Who owns the Future ?

Par Jaron Lanier
Simon & Schuster. Mai 2013

Discussion par Jean-Paul Baquiast 24/05/2013

Jaron Zepel Lanier (born 3 May 1960) is an American computer scientist, best known for popularizing the term virtual reality (VR). A pioneer in the field of VR, Lanier and Thomas G. Zimmerman left Atari in 1985 to found VPL Research, Inc., the first company to sell VR goggles and gloves. In the late 1990s, Lanier worked on applications for Internet2, and in the 2000s, he was a visiting scholar at Silicon Graphics and various universities. More recently, he has acted as an advisor to Linden Lab on their virtual world product Second Life, and as "scholar-at-large" at Microsoft Research where he has worked on the Kinect device for Xbox 360.

Lanier is also known as a composer of classical music and a collector of rare instruments ; his acoustic album, Instruments of Change (1994) features Asian wind and string instruments such as the khene mouth organ, the suling flute, and the sitar-like esraj. Lanier was the director of an experimental short film, and teamed with Mario Grigorov to compose the soundtrack to the documentary film, The Third Wave (2007). As an author, Lanier has written a column for Discover magazine ; his book, You Are Not a Gadget (2010), is a critique of Web 2.0. In 2010, Lanier was nominated in the TIME 100 list of most influential people.

Home page http://www.jaronlanier.com/

Le tout récent dernier livre de Jaron Lanier rencontre un grand succès aux Etats-Unis. L'auteur est peu connu en France, notamment du fait de notre inculture persistante face au caractère de plus en plus dominant de la société numérique. Il avait cependant en 2010 commencé à attirer l'attention, par son pamphlet You Are Not A Gadget ou il prenait la défense de l'individu face à un « âge des machines » devenant envahissant.

Cette attitude attire d'autant plus l'attention, notamment dans la Silicon Valley, devenue la Mecque des développeurs d'applications en ligne, qu'elle provient d'un des gourous de ce monde, comme le montre sa bibliographie. Sans être à proprement parler devenu un gourou repenti, Jaron Lanier dans ces deux livres insiste sur les dangers que représente pour la démocratie le pouvoir pris désormais par ceux qui profitent des services rendus par le web pour se construire des monopoles au détriment de la grande masse des utilisateurs.

Il est difficile et d'ailleurs inutile de résumer un ouvrage proliférant dans tous les sens et d'ailleurs assez mal composé. Néanmoins, les critiques que formule ce « prophète de l'âge digital », comme le surnomment certains, méritent d'être prises au sérieux. On recevra par contre avec un certain scepticisme les solutions qu'il propose pour remédier aux défauts de l'évolution technologique en cours, tout en continuant à exploiter les progrès de cette même technologie et les services qu'elle pourrait rendre par ailleurs.

La séduction mortelle des « serveurs siréniques »

Jaron Lanier nomme « sirens servers » les start-up(s) devenues monstrueuses qui se sont construites depuis une dizaine d'années en exploitant la passivité des citoyens ordinaires face aux séductions des possibilités croissantes de communication offertes par les réseaux et applications du web. Le phénomène intéresse en priorité les Etats-Unis, qui sont les plus massivement interconnectés et qui hébergent, notamment dans la Silicon Valley, le plus grand nombre d'ingénieurs et d'entreprises maîtrisant ces nouvelles ressources. Mais la critique de l'auteur intéressera progressivement le monde entier, compte tenu du développement en cours de l'informatisation et de la téléphonie mobile, offrant des services en ligne de plus en plus nombreux.

Ce ne sont pas les réseaux eux-mêmes qu'il incrimine, mais l'usage qu'en ont fait quelques grands serveurs, qu'il assimile aux perfides sirènes dont le sage Ulysse avait voulu que ses marins se protègent en se fermant les oreilles à la cire. Il les désigne directement, tout en affirmant que leurs jeunes fondateurs, devenus multimillionnaires, étaient de ses amis. On retrouve ainsi en première ligne dans son livre Google et Facebook, accessoirement You Tube.

L'un, Google, a commencé son activité comme moteur de recherche, permettant d'explorer avec efficacité les centaines de millions de données mises en ligne par tous ceux qui s'expriment sur le web. Les énormes ressources en ordinateurs rassemblées par la suite dans ses centres serveurs lui ont permis de surpasser progressivement tous ses concurrents. Au delà du référencement des textes et des auteurs, il offre désormais de nombreux services liés à l'identification des lieux et des personnes. Avec Google Glass, il compte aborder dorénavant le domaine de la saisie directe des images provenant de ces lieux et de ces personnes. On devine que ce travail intéresse directement les services de police, de sécurité et d'espionnage. Google s'est illustré récemment en recrutant Ray Kurzweil, le prophète d'un futur cerveau artificiel global, qui ne manquera pas de suggérer des applications utiles aux agences travaillant pour la défense.

Or le point sur lequel insiste Jaron Lanier est que toute cette activité et le chiffre d'affaires en résultant, notamment par la vente de références publicitaires aux entreprises, repose en premier lieu sur les auteurs des textes ainsi identifiés par Google, en second lieu par les millions de personnes acceptant qu'elles-mêmes, leurs activités et leurs propriétés soient photographiées et numérisées dans les systèmes d'information proposés par Google. Mais ces auteurs et ces personnes n'imaginent pas pouvoir se retourner vers Google pour obtenir une rémunération fut-elle infime. du service rendu. Ils se satisfont d'être si l'on peut dire tirés de l'anonymat par le serveur.

Facebook offre des services dont la finalité est la même : identifier des personnes et des activités susceptibles d'exploitation commerciale ou sécuritaire. Mais, plus encore que chez Google, les nuages de données personnelles ainsi rassemblées sont en premier lieu fournis volontairement par les individus trouvant une satisfaction à se voir identifiés dans un système dont la portée est mondiale. Ils espèrent ainsi sortir de l'anonymat et se créer d'éventuels « amis ». Mais il s'agit le plus souvent de satisfactions narcissiques, plus ou moins illusoires, dont ils découvriront progressivement les dangers. Là encore, ils n'envisagent pas de demander une contribution à Facebook en contrepartie des informations pourtant vitales dont ils l'alimentent.

You Tube procède de même dans le domaine de la production et de la diffusion de contenus multimédia proposés bénévolement par des millions de créateurs. Ceux-ci sont reconnaissants au serveur du fait d'être mis en ligne, ce qui leur procure une petite notoriété immédiate. Mais ils ne se rendent pas compte du pouvoir énorme qu'ils confèrent sans le savoir aux responsables du serveur grâce aux utilisations commerciales et politique des données ainsi fournies.

Tous ces serveurs, comme les dizaines d'autres qui naissent et disparaissent régulièrement, attirent l'adhésion de la masse de leurs contributeurs en offrant un service gratuit de publication et de référencement. Ils ne se rémunèrent (officiellement tout au moins) que sur les services de publicité offerts aux entreprises intéressées par l'exploitation commerciale de ces données

Il faut voir que dans tous ces cas, comme plus généralement dans l'informatique professionnelle et scientifique, se sont construit dorénavant des « nuages » de données qui interconnectent et manipulent les milliards d'informations élémentaires ainsi fournies, souvent inconsciemment, par les acteurs sociaux et citoyens. Ce sont des agents informatiques complexes, répondant au nom générique d'algorithmes, qui exploitent ces usages. Ils en tirent des informations stratégiques utilisables en tous domaines : création de nouveaux services, de nouveaux marchés et profits, de nouveaux assujettissements aussi, dans le domaine notamment du contrôle à des fins commerciales, idéologiques et militaires.

Dans la concurrence entre serveurs et propriétaires de ces serveurs règne la loi selon laquelle le premier gagnant emporte toutes les mises. Se construisent ainsi des monopoles quasiment indétrônables, se jouant des limites territoriales et réglementaires éventuellement imposées par les Etats. On voit ainsi progressivement émerger quelques milliers d'individus super-puissants et super-riches, dominant des milliards d'individus sans pouvoirs, petit à petit dépouillés des moyens dont ils disposaient précédemment pour se donner des activités génératrices de revenus minimum. Jaron Lanier à cet égard est particulièrement sensible à ce qu'il nomme la disparition des classes moyennes, celles ayant construit notamment le « rêve américain ». Il ne leur restera plus désormais, dans un avenir proche, que le chômage ou des assistances sociales de plus en réduites car privées de bases.

Jaron Lanier est assez clairvoyant pour ne pas attribuer cette disparition des classes moyennes et des activités dite de l'économie réelle à la seule extension de l'économie virtuelle. Elles tiennent aussi au phénomène plus général de la robotisation et du remplacement des méthodes industrielles traditionnelles par des techniques de production directement inspirées de l'économie numérique. Il prévoit ainsi, dans les années à venir, que les techniques dites de l'impression 3D, qui selon des vues optimistes, devraient permettre la fabrication en tous lieux d'outils et de produits finaux les plus variés à partir d' « imprimantes » utilisant des matières premières synthétiques et pilotées par des programmes informatiques éventuellement fournis sur le web. Il ne s'agit pas d'un rêve puisque désormais il est proposé aux amateurs d'armes à feu de réaliser chez eux des armes plastiques qui, si elles n'ont pas la résistance de l'acier, permettent cependant très convenablement de tuer.

Jaron Lanier n'est pas le seul à évoquer les risques de la robotisation, si du moins celle-ci est utilisée systématiquement et sans précautions pour remplacer des emplois humains. Nous abordons régulièrement ce thème sur notre site. Il considère pour sa part, sans doute non sans raisons, que si la fabrication des robots comme celle des programmes dont ils sont dotés exigent un grand nombre d'emplois qualifiés, ceux-ci ne seront pas cependant en nombre suffisant pour compenser les pertes d'emplois supportées par une main- d'oeuvre moins qualifiées. A nouveau, il voit là se précipiter la disparition de classes moyennes qu'à juste titre il voudrait combattre.

Dans cet esprit, il s'élève avec virulence contre le mythe de la Singularité, censée pouvoir apporter l'abondance à tous dans un avenir proche grâce aux développements exponentiels et convergents de toutes les technologies. Pour lui, et sans doute là encore a-t-il raison, la Singularité, si elle se produit, ne bénéficiera qu'à une petite minorité, au pire quelques milliers de « geeks » de la Silicon Valley, au mieux quelques rares entreprises monopolistiques disposant du pouvoir technologique acquis par l'exploitation sans contreparties des anciennes compétences des classes moyennes.

Des remèdes quelque peu utopiques

Pour remédier à la situation de déséquilibre qu'il dénonce dans ce présent livre comme dans le précédent, Jaron Lanier refuse cependant d'en appeler à des interventions citoyennes, éventuellement relayées par des réglementations publiques, visant à rétablir un minimum d'égalité entre personnes, entreprises et pays. Il s'était fait connaître dès les années 2005 par sa dénonciation de Wikipedia et plus généralement des logiciels libres, dans lesquels il voit la encore, sous le mythe de la gratuité, l'emprise de quelques « connaisseurs » favorisés n'hésitant pas à priver les professionnels de leurs compétences anciennes.

C'est ainsi, a-t-il écrit, que les auteurs anonymes de milliers d'articles publiés sur Wikipedia ont contribué à ruiner les anciennes encyclopédies et conduit au chômage leurs auteurs. Il est indéniable que le gratuit finit toujours par être payé par quelqu'un. Cependant, faut-il pour autant condamner toutes les activités bénévoles, surtout si celles-ci reposent sur une tendance apparemment depuis longtemps inscrites dans les gènes animaux et favorisant l'empathie et le partage. Même si le mouvement des logiciels libres a perdu quelque peu de son dynamisme, face au renforcement des monopoleurs traditionnels, Microsoft, Apple, Amazon, sans mentionner IBM dans le domaine de l'informatique en nuage, il conserve tout son intérêt. Quand au foisonnement de Wikipédia de par le monde, même, si ce dernier comporte quelques erreurs ou manipulations, il reste un outil irremplaçable de la culture sur le web.

Plus sérieusement, Jaron Lanier propose pour supprimer l'inégalité structurelle entre les auteurs ou créateurs de données publiant gratuitement et les serveurs qui font du profit en exploitant sans contreparties les informations que les premiers ont mis en ligne, de réaliser une indexation en double sens. Un système d'identification greffé sur le web actuel devrait permettre de connaître non seulement les auteurs mais les différents personnes ou entreprises qui utiliseraient les données, textes ou images ainsi fournies par ces auteurs ou à partir d'eux. De mini-rétributions seraient alors calculées et versées par un système de facturation universel, dans le sens de l'achat comme de la vente, en provenance ou à destination de millions ou dizaines de millions d'utilisateurs du web. Jaron Lanier compte sur la puissance, en croissance exponentielle, des réseaux d'ordinateurs mondiaux pour pouvoir accomplir, en parallèle à leurs autres fonctions, ces tâches titanesques.

Nous pensons pour notre part qu'il ne faut pas connaître la complexité des opérations commerciales en ligne, fussent-elles les plus simples, pour proposer un tel système. Ceci ne devrait pas empêcher de réfléchir aux solutions susceptibles d'apporter des réponses aux vrais problèmes évoqués par Jaron Lanier, dans la suite du développement de plus en plus inégalitaire du web. Il en sera de même des tensions qui naitront inévitablement de l'extension de la robotisation. Celle-ci, sauf en cas de catastrophe politique de grande ampleur, détruisant les centres serveurs et les réseaux, constituera le paysage technologique (ou pour reprendre notre vocabulaire), le paysage anthropotechnologique des prochaines décennies. Mieux vaut s'y préparer.

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10 mai 2013 5 10 /05 /mai /2013 18:35


Jean-Paul Baquiast 10/05/2013

Appelons colonisation, même si le terme a pris une consonance négative, le fait pour des ressortissants d'un groupe de pays donnés de s'établir durablement dans d'autres pays afin de les exploiter et d'y vivre. En ce qui concerne l'avenir de l'humanité en dehors de la Terre, notamment sur la Lune, Mars ou éventuellement un satellite de cette dernière planète, le terme peut être utilisé, en souhaitant seulement que, si cette colonisation se produisait effectivement un jour, elle soit aussi respectueuse que possible des environnements ainsi occupés.



Concernant des implantations humaines plus ou moins durables sur la Lune, les projets ne manquent pas. Notre satellite est proche, il recèle certainement des matières premières éventuellement exploitables. Il pourrait servir par ailleurs de bases pour des explorations plus lointaines. A ce jour, la firme privé Bigelow Aerospace et la Nasa auraient convenu d'étudier la mise en place à frais commun d'une base lunaire, éventuellement comportant des modules « gonflables » Image ci-dessus. Voir un article de Cosmiclog

Concernant Mars, aucune des grandes agences publiques, américaine, européenne, russe ou chinoise, n'envisage rien de tel pour le moment. Arguant de restrictions budgétaires, elles se limiteront sans doute à mettre en place soit de nouveaux robots explorateurs, soit des stations d'observation en orbite. Il faut rappeler en effet que les conditions sont très différentes. La distance implique des voyages aller et retour de plus de 6 mois, des conditions de télécommunications bien plus difficiles et, en ce qui concerne des missions humaines, le risque d'exposition à des radiations cosmiques pour lesquelles il n'existe guère encore de parade pratique.

Depuis longtemps cependant, entre autres groupes d'influence, la Mars Society américaine, dont il existe des versions européennes, dont l'une française, militent pour que les gouvernements prennent au sérieux le projet non seulement d'envoyer sur Mars des missions habitées de courte durée, mais d'y prévoir des bases d'implantation durables. Selon les prévisions (optimistes) généralement faites à ce sujet, la chose serait possibles vers 2030-35...à supposer que la crise économique actuelle ne s'aggrave pas.

Il se trouve cependant que, récemment, Dennis Tito, multimillionnaire américain et ancien astronaute, a proposé de financer une première mission de 2 ans qui conduirait deux personnes (de préférence un homme et une femme) à orbiter à proximité de la Planète Rouge, sans attendre le délai de 2030 proposé par la Nasa. Cette date, selon lui, est trop éloignée et ne maintiendrait pas l'enthousiasme. Le départ serait fixé à janvier 2018, date à laquelle Mars orbitera au plus près de la Terre. Sinon cela serait effectivement 2031.

Mais il existe à ce jour un projet beaucoup plus ambitieux, intitulé Mars One. Il a été lancé par un ingénieur néerlandais, Bas Lansdorp et vise à installer une colonie humaine sur Mars dès 2023. Les promoteurs du projet estiment que la chose serait réalisable dès aujourd'hui à des coûts relativement modérés (6 milliards de dollars US pour la première phase) en utilisant des techniques existantes et des composants déjà développés, notamment par la société SpaceX. Une particularité du projet est qu'il serait financé en partie par une exploitation médiatique de l'expédition, sur le modèle de la télé réalité. D'autres sociétés privées américaines, intervenant avec succès aujourd'hui dans le domaine des liaisons avec la station spatiale internationale et des vols orbitaux, pourraient envisager de participer. Pour des raisons stratégiques, divers gouvernements ne voudraient sans doute pas rester à l'écart.

Rien n'est encore cependant avancé concernant les solutions technologiques précises qui seraient développées: lanceurs et orbiteurs lourds, modules au sol, accès à d'éventuelles ressources au sol et, par ailleurs, protection durable contre les radiations, pertes de substances osseuses et musculaires, etc. Différentes perspectives circulent, mais autant que nous sachions, elles paraissent encore assez superficielles. Nous renvoyons à l'article en français de Wikipedia qui donne un bon résumé des questions posées et non encore résolues.



Une question de grande importance philosophique

Ceci n'a pas empêché Mars One de lancer une campagne de recrutement pour la sélection finale d'une trentaine de volontaires, qui constitueraient la première équipe de « colons », aux alentours des années 2030.

Se pose à cet égard une question dont l'importance humaine et philosophique est considérable: s'agirait-il, si les conditions techniques le permettaient, en 2030 ou plus tard, d'une mission sans retour? Autrement dit, les premiers colons devraient-ils envisager de demeurer le reste de leur vie sur Mars, dans l'espoir non seulement de s'y implanter avec succès, mais d'être rejoints (outre leur progéniture éventuelle), par d'autres terriens décidés comme eux de s'implanter dans l'espace, afin d'en assurer progressivement la colonisation et le peuplement.

Aujourd'hui, la question reste floue. Selon certains des promoteurs de Mars One, les moyens pour assurer le retour sur Terre ne seraient pas disponibles avant plusieurs décennies. Le plus raisonnable serait d'envisager un voyage sans retour, autrement dit un adieu à la Terre et aux terriens, en dehors des arrivées de nouveaux colons (et bien entendu des liaisons virtuelles). Mais se trouveraient-ils des humains capables de faire délibérément un tel choix, même s'ils en espèrent la gloire de rester durablement dans la mémoire des hommes. Les autorités publiques devraient-elles, pour leur part, l'encourager?


Le prix Nobel de Physique Gerard' t Hooft, « ambassadeur » du projet Mars One, a pour sa part expliqué dans un article du NewScientist en date du 6 avril 2013 qu'il soutenait fortement cette idée d'une colonisation sans retour, seule solution capable selon lui de créer un véritable flux exploratoire durable. Lire l'article "Nobel physicist: Give people a one-way ticket to Mars"

S'il en avait l'âge, selon lui, il serait sans doute candidat au départ. Nous voulons bien le croire. Nous voulons bien croire aussi, plus sérieusement, que le moment venu, les volontaires ne manqueront pas. C'est de cette façon que les premiers hominiens ont progressivement peuplé la Terre. On peut penser que cette capacité se trouve inscrite dans les gènes des espèces exploratrices, quelles que soient leur attachement à leurs berceaux d'origine.

 

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8 mai 2013 3 08 /05 /mai /2013 18:36

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Time Reborn: From the Crisis in Physics to the Future of the Universe

Lee Smolin
Penguin Books, 2013

Présentation par Jean-Paul Baquiast 08/05/2013

 

Lee Smolin bénéficie d'une notoriété certaine, non seulement aux Etats-Unis et dans les pays anglophones, mais aussi en France. Il s'agit d'un cosmologiste (un scientifique qui étudie l'univers dans son acception la plus large). Mais au lieu comme la plupart de ses collègues, de se limiter à des recherches ou publications réservées aux spécialistes, il prend le temps de publier des ouvrages en langage courant, dépourvus de la moindre équation, qui s'adressent non pas au grand public proprement dit, mais à ce que l'on pourrait appeler un public éclairé.

Il ne s'agit pas cependant de vulgarisation, au sens usuel du terme, car il n'hésite pas à y aborder les sujets les plus difficiles, ceux sur lesquels ni la philosophie ni la science n'ont encore réussi à s'accorder. En fait, comme le lui reprochent certains de ses collègues, il y expose ses propres critiques et hypothèses intéressant l'évolution actuelle et les perspectives de la cosmologie. Mais il le fait avec un tel art de la pédagogie que ses lecteurs non seulement sont à même de partager le cas échéant ses idées mais peuvent procéder à une révision très poussée de l'état des connaissances et des théories sur ces questions, en remontant le cas échéant à plusieurs siècles en arrière.


Ouvrages précédents

Lee Smolin s'est fait connaître par plusieurs ouvrages portant autant sur des questions scientifiques intéressant la cosmologie que sur leurs interprétations philosophiques. Nous avions à l'époque rendu compte de deux d'entre eux. Le lecteur pourra se reporter à ces articles, où peu de choses aujourd'hui ne nécessiteraient d'être actualisées.

Dans son premier livre The Life of the Cosmos, 1999, il propose d'appliquer la sélection naturelle à la cosmologie. L'univers que nous connaissons serait le résultat d'une évolution ayant affecté des univers plus anciens et plus primitifs. Il fait l'hypothèse qu'un univers peut en engendrer d'autres lors de la formation d'un trou noir. Les constantes fondamentales de la physique, comme par exemple la vitesse de la lumière dans le vide, seraient différentes d'un univers à l'autre. De telles variations pourraient entraîner des différences dans la probabilité de formation des trous noirs dans un univers donné, c'est-à-dire sur sa fécondité. Pour Smolin, les univers les plus féconds, c'est-à-dire susceptibles de produire le plus de "bébé-univers", sont les univers riches en carbone et en oxygène. Ce sont aussi par ailleurs des univers susceptibles d'abriter la vie telle que nous la connaissons. Une telle théorie est une réponse au principe anthropique fort.

Nous avions pour notre part, avec beaucoup d'autres critiques, souligné que cette hypothèse paraissait découler d'une transposition quelque peu naïve de la théorie darwinienne appliquée à la vie biologique. En effet elle ne peut être testée (aucune observation ou expérience ne pourrait la corroborer ou l'infirmer). De plus elle génère l'idée que le nombre des univers découlant de cette évolution serait immense, compte tenu du nombre encore plus grand de trous noirs, ne fut-ce que dans notre seul univers. Or ceci ne paraît pas crédible, si l'on peut dire, ou serait sans intérêt pratique. Nous pensions que Smolin en vieillissant aurait rangé ce premier livre au nombre des erreurs de jeunesse. Mais dans Time reborn, il reprend l'hypothèse, ce qui est un peu décevant. Il persiste à prétendre que l'étude des trous noirs de notre Univers peut affirmer ou infirmer sa théorie, ce qui implique un certain nombre de prédictions falsifiables.

En 2001, Lee Smolin a écrit The Three Roads to Quantum Gravity . On sait que l'approche dite de la gravitation quantique vise à rendre compatible la cosmologie relativiste et la mécanique quantique. Rien de tel n'est encore apparu possible. Le livre de Smolin faisait ce constat, mais il allait plus loin en mettant sur un pied d'égalité dans cette approche la théorie des cordes, une théorie un peu différente dite M-Théorie et une théorie dont il avait été le principal auteur, la théorie de la gravitation quantique à boucles. Cela lui avait valu beaucoup de procès en présomption, du fait que les deux précédentes approches avaient mobilisé et mobilisent encore des milliers de chercheurs et des crédits de recherche considérables, alors qu'il était à peu près le seul à défendre la troisième. Là aussi, nous pensions qu'il avait avec le temps un peu laissé de côté le concept de gravitation quantique à boucle, mais la lecture de Time reborn montre qu'il n'en est rien – même s'il convient que la gravitation quantique à boucles est loin de résoudre la question de la gravitation quantique.

Son ouvrage de 2006, The Trouble With Physics: The Rise of String Theory, the Fall of a Science, and What Comes Next, fait d'ailleurs ce constat. C'est une attaque direct de la théorie des cordes, qui selon lui se révèle incapable de répondre aux 5 grands problèmes de la physique théorique qu'il a identifié et qu'il définit comme tels: la question de la gravitation quantique, déjà évoquée, les questions fondamentales non traités par la mécanique quantique, la possibilité d'unifier les particules et les forces dans une théorie permettant de les rattacher à un phénomène d'ensemble non encore découvert, la question de savoir pourquoi les constantes fondamentales de la physique sont ce qu'elles sont et non différentes, et finalement la question de savoir à quoi correspondent les deux grands mystères non encore résolus de la cosmologie récente, l'énergie noire et la matière noire. Le livre a comme on peut le supposer déclenché une « guerre des cordes » entre théoriciens impliqués par ces critiques.

Time reborn


La lecture de Time Reborn: From the Crisis in Physics to the Future of the Universe, montre que Lee Smolin n'a rien perdu de son goût de la controverse. Mais nous dirions que dans l'ensemble, il défend une thèse qui paraît beaucoup plus acceptable, ne fut-ce qu'aux yeux d'une opinion publique formée à la philosophie scientifique occidentale, issue de l'époque des Lumières. Il s'agit de la matérialité ou, pour parler en termes de « réalisme », de la réalité du temps, le temps qui s'écoule, ou la « flèche du temps », dont chacun d'entre nous perçoit intuitivement l'existence. Il convient, propose-t-il, de rejeter les différentes théories physiques qui prétendent que le temps ne serait qu'une illusion n'ayant pas à être pris en compte dans les modèles de la physique, soit que ces modèles restent valables lorsque l'on renverse le sens d'évolution du temps, soit que le temps soit considéré comme un état non susceptible d'évoluer, soit que, comme en ce qui concerne la mécanique quantique, la prise en compte de la variable temps ne s'impose pas. Autrement dit, la perception de chacun d'entre nous, selon laquelle tout sans exception évolue dans le temps, serait parfaitement scientifique.

Lee Smolin assimile à cette façon de se représenter certaines choses comme intemporelles, hors du temps, les innombrables philosophies d'inspiration religieuse ou morale pour qui existerait, au dessus ou en dehors de l'univers quotidien où nous voyons le temps passer, un univers intemporel parfait où règneraient des valeurs elles-mêmes intemporelles qui s'imposeraient à nous. Il est certain que, pour les religions monothéistes notamment, s'impose un Dieu intemporel régnant au sein d'un paradis lui-même intemporel. La religion chrétienne propose même ceci comme un mystère que la raison doit admettre sans le discuter. On peut assimiler à ces croyances celles des mathématiciens postulant l'existence d'un univers des mathématiques flottant intemporellement au dessus de nous.

Pour Smolin au contraire la flèche du temps doit être considérée comme une réalité, la seule réalité même qui mériterait d'être prise en considération, toutes les autres, y compris l'univers et même les lois fondamentales que l'on croit y détecter, évoluant avec le temps. Il propose que ces lois soient considérées comme des systèmes dynamiques obéissant à ce qu'il nomme des ensembles de « relations », relations dont il espère que la physique de demain pourra présenter la théorie et dont le livre vise à esquisser les bases.

Il reconnaît n'avoir pas encore une telle théorie à présenter lui-même pour le moment, d'autant plus qu'il lui fixe des objectifs extraordinairement ambitieux: s'appliquer à l'univers entier et non à de simples sous-ensembles de celui-ci, éliminer les confusions et les paradoxes de la cosmologie contemporaine, répondre aux innombrables questions encore non résolues et, finalement, générer des prédictions originales et vérifiables concernant l'évolution du cosmos. S'il ne possède pas cette théorie, il pense pouvoir dans le livre et dans ses recherches ultérieures établir un ensemble de principes qui en guideraient la recherche.

Ce faisant, Lee Smolin veut s'inspirer du philosophe Gottfried Leibniz et de son Principe de Raison Suffisante. Pour ce dernier, toutes les choses et les évènements composant la nature devaient avoir des causes exactes. Sa croyance en un Dieu parfait lui commandait de penser que ce Dieu avait une raison justifiant tous les choix qu'il faisait et qu'aucun de ceux-ci ne pouvait être arbitraire. Smolin rejette explicitement toute référence religieuse, mais il n'en pense pas moins que des causes fondamentales imposent que tout ce qui arrive dans le monde obéit pour ce faire à une raison, s'opposant à d'autres raisons. Si l'on connaissait tous ces facteurs, il apparaitrait qu'aucune autre solution ne serait possible.

Aussi raisonnable que paraisse cette philosophie de la nature, elle est directement contredite par les interprétations de la mécanique quantique selon lesquelles, notamment, il n'est pas possible, autrement que de façon probabiliste, d'assigner une position précise à une particule. Ceci parce qu'une disposition particulière de la nature s'y oppose. Smolin, comme l'on pouvait le supposer, rejette cette assomption. Il se réfère à la théorie des variables cachées , dite aussi de Bohm et De Broglie, selon laquelle restent à découvrir des facteurs profonds de l'univers physique qui permettraient de lever cette indétermination. Mais comme l'on pouvait s'y attendre, il n'apporte pas d'éléments précis en ce sens, bien que le livre en évoque plusieurs.

Une autre des nombreuses idées sur lesquelles il appuie son effort pour reconstruire la cosmologie est nommé par lui l'erreur ou tromperie cosmologique (cosmological fallacy) . Il la définit comme la tentation d'appliquer à l'univers entier des lois ou principes, mêmes jugés fondamentaux, qui décrivent convenablement des sous-ensembles de cet univers. C'est pourtant ce que la physique, l'astronomie et la cosmologie au sens large ont décidé depuis longtemps de faire. Ceci non pas en se fondant sur un principe arbitraire, mais parce que manquent généralement des preuves certaines selon lesquelles nous ne pourrions pas appliquer au cosmos tout entier les lois qui opèrent à notre échelle de l'univers observable.
On appelle principe Copernicien ce postulat selon lequel notre partie du monde n'aurait rien de spécial et devrait se retrouver partout ailleurs. Certes, en permanence, des théoriciens proposent pour expliquer telle ou telle bizarrerie de l'observation que des règles différentes de celles observées ici puissent être évoquées, comme par exemple en matière de gravité modifiée. Mais rien encore de concluant n'a pu être accepté de tous.

Or le postulat principal auquel procède Smolin est que l'ensemble des règles que nous observons ici et maintenant en matière de lois fondamentales de l'univers n'ont rien de définitif. Comme tous les autres éléments de l'univers, il s'agit de données appelées à évoluer. Non seulement d'autres univers, dans l'hypothèse du multivers, pourraient être définis par d'autres lois. Mais au sein de notre propre univers, rien n'interdit de penser que les lois actuelles puissent être transformée avec le temps. Seul celui-ci, selon Smolin, sous la forme de la flèche du temps, doit être considéré comme fournissant un cadre immuable.

Cette hypothèse portant sur l'évolution possible des constantes fondamentales fera plaisir à tous ceux pour qui se référer à celles-ci impose des contraintes injustifiées à l'imagination de ceux qui cherchent à expliquer des anomalies apparentes dans les modèles actuels (telles que l'énergie noire mentionnée plus haut) par l'existence d'autres règles encore non précisées. Encore faudrait-il le prouver, notamment en raisonnant sur des exemples fournis par d'autres univers. Or nul ne peut le faire à ce jour, ne disposant que d'un seul univers, le nôtre.

Sur ce sujet, on pourrait objecter à Lee Smolin qu'il est le premier (comme d'ailleurs tous ses collèges cosmologistes théoriciens pour qui il est possible d'envisager l'existence d'un univers entier) à tomber dans l'erreur cosmologique. A supposer que nous fassions confiance à nos instruments d'observation, qui par définition ne portent que sur l'univers observable, qu'est-ce qui nous permet de supposer, en dehors de présupposés logiques, qu'il existerait non seulement des parties de cet univers s'étendant au delà de ces observations, mais même un univers entier? Et que serait à cet égard un univers entier, tant dans le temps que dans l'espace? Les modèles qu'en donnent la relativité générale pourraient-ils s'appliquer à lui? Les « non-modèles » qu'en donne de son côté la physique quantique, pour qui il n'est pas possible de décrire la réalité quantique, et donc un univers entier reposant sur ces interprétations, ne nous éclairent pas davantage.

Pour notre part, nous préférerions penser qu'envisager la perspective d'un univers entier découle d'une déformation de notre cerveau de mammifère, pour qui il est toujours vital de faire l'hypothèse qu'il y a toujours quelque chose (d'éventuellement dangereux) au delà de ce que nous proposent nos sens.

Conclusion provisoire

Ajoutons, à l'intention de lecteurs éventuels, que le livre est, comme les précédents, extraordinairement enrichissant. Dans une première partie, intitulée « L'expulsion du temps », il aborde tout l'historique des théories ayant d'une façon ou d'une autre conduit à se débarrasser du concept de temps. Ces théories sont pour la plupart encore très vigoureuses: notamment celle de la relativité et celles qui sous-tendent la cosmologie quantique.

Dans une seconde partie « La renaissance du temps », il propose les principes d'une nouvelle cosmologie telle qu'il la conçoit: des lois fondamentales susceptibles d'évoluer - une mise en compatibilité à un niveau supérieur de la relativité et de la physique quantique - l'émergence de l'espace (émergence qui, contrairement au temps, ne pourrait s'appliquer à celui-ci, considéré comme fondamental et donc non émergent) - les considérations applicables à la naissance, la vie et la mort de notre univers - la renaissance du temps à partir de la chaleur (entropie) et de la lumière - les questions relatives à l'infini, infini de l'espace ou infini du temps - et finalement l'avenir du temps lui-même. Une très abondante bibliographie, généreusement commentée, est jointe.

Il faudrait des heures pour résumer avec pertinence un tel ouvrage, des heures bien plus nombreuses,et beaucoup de compétence, pour discuter les propos et thèses de l'auteur. Nous ne pouvons qu'en conseiller la lecture. Puisqu'il s'agit de temps retrouvé, cela ne serait du temps perdu pour personne.


NB. Sur le temps, on pourra lire aussi Sean Carroll's From Eternity to Here: The Quest for the Ultimate Theory of Time,

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27 avril 2013 6 27 /04 /avril /2013 17:28


Jean-Paul Baquiast 27/04/2013



Introduction

Le dernier ouvrage de Ramez Naam, The Infinite Resource: The Power of Ideas on a Finite Planet, University Press of New England (9 avril 2013) présente d'une façon très claire les choix que attendent l'humanité dès cette décennie: ou bien continuer à consommer et produire comme actuellement (business as usual) ou bien réformer radicalement, notamment par l'investissement scientifique, les comportements collectifs. Dans ce livre, l'auteur, expert informatique et économiste, a consulté et discuté très largement les différents travaux de ceux qui se préoccupent de l'avenir du monde. Nul n'est obligé de partager d'emblée ses idées. Certains lui reprochent d'être financé par la Fondation Bill Gates. Il reste que les problématiques évoquées, bien que déjà très largement exposées ailleurs par d'autres auteurs, n'ont toujours pas provoqué de changements sensibles dans les politiques mondiales.

Nous pensons pour notre part qu'au sein d'une Europe où les citoyens semblent s'estimer incapables d'agir sur des phénomènes dépassant croient-ils leurs capacités d'influence dans le monde, ce livre démontre au contraire que des marges de manoeuvre considérables existent, non seulement en Europe mais, pour ce qui nous concerne, en France même.

Malheureusement dans ce pays, un gouvernement se disant socialiste et interventionniste, répudiant donc en principe le libéralisme sauvage, n'a pas encore présenté aux citoyens des programmes d'investissements capables à la fois de relancer l'emploi et la croissance tout en évitant de contribuer à l'épuisement des biens communs. Nous proposons donc dans cet article, en nous appuyant sur les points forts du livre de Ramez Naam,(notamment dans la première partie) ce qui pourrait être une stratégie européenne en ce sens. A l'occasion nous feront allusion aux atouts sur lesquels la France pourrait s'appuyer pour jouer tout son rôle dans une telle politique.

Première partie. Les problèmes à résoudre

Ceux-ci sont bien connus, mais il faut les rappeler, ne fut-ce que pour contribuer à les faire mieux prendre au sérieux par des opinions préoccupées par des intérêts plus immédiats.

Comment nourrir les populations mondiales

L'humanité a converti environ un tiers des surfaces terrestres globales en vue de la production de nourriture. Les deux autres tiers sont constitués de déserts ou de montagnes inutilisables. Ce faisant, elle a multiplié les problèmes environnementaux, du fait des rejets d'engrais et de pesticides. L'agriculture consomme par ailleurs 70% des réserves d'eau douce, ressource dorénavant devenue partout rare.

Ceci n'empêche pas que la production agricole diminue globalement, les prix s'élevant, alors que la demande alimentaire ne cesse d'augmenter: en quantité dans les pays pauvres, en qualité dans les pays émergents. Selon la FAO, la planète devrait produire vers 2050 70% de nourriture en plus qu'aujourd'hui pour nourrir aux standards actuels la population de l'époque, à supposer que celle-ci se stabilise à quelques 10 milliards de personnes. A défaut, la disette reprendra, générant des troubles divers.

Arrêter la déforestation

La moitié des forêts primaires de la Terre a été détruite par les humains, afin d'y produire de la nourriture. Chaque année, à peu près la superficie de la Louisiane disparaît, principalement sous les tropiques. Ces forêts primaires sont pourtant le poumon de la Terre et un havre inestimable pour la biodiversité. Par ailleurs, elles maintiennent les sols en place. Grâce à l'évotranspiration, elles permettent aux pluies d'irriguer les sols sous leur vent. Elles produisent 20% de l'oxygène et 30% de l'eau douce terrestres. Il est donc irresponsable de continuer à les détruire.

Sauver l'eau douce


L'agriculture est le principal facteur mettant en péril les réserves d'eau douce. 70% des réserves disponibles servent à l'irrigation, principalement dans les pays développés. Pour y accéder, les rivières, les lacs et les aquifères sont de plus en plus asséchés. L'état actuel de la Mer d'Aral, jadis première réserve d'eau douce terrestre, illustre ceci d'une façon spectaculaire, mais qui n'est en rien une caricature. En Amérique du Nord, l'aquifère géant de l'Ogalla est en train de subir le même sort, sous l'effet des pompages excessifs. Il en est de même d'autres aquifères sous la vallée de l'Indus, en Chine. au Mexique ou en Iran.

Les grands fleuves souffrent de même d'une irrigation excessive, notamment en saison sèche: le Fleuve Jaune, le Nil, l'Indus le Rio Grande et le Colorado. Les estuaires reculent devant l'eau salée et les bancs de sable marins.

Arrêter la surpêche océanique

Le poisson constitue une source irremplaçable de protéines pour les pays pauvres. La survie d'un milliard de personnes en dépend. Le poisson pourrait être considéré comme une ressource renouvelable, s'il n'étais pas exploité à outrance, ceci jusqu'à épuisement de très nombreuses espèces.

Aujourd'hui plus d'un tiers de toutes les espèces océaniques ont vu leurs populations s'effondrer. Toutes les autres sont virtuellement surexploitées ou exploitées jusqu'aux limites. Si la pêche continue sans changements, la FAO estime que les pêcheries mondiales deviendront improductives vers 2050.

Faire face au changement climatique

Il s'agit du problème de fond, qui sous-tend tous les autres. La planète se réchauffe. Même si une part de ce réchauffement provient éventuellement d'un processus cosmologique à très long terme, son accélération rapide aujourd'hui est due à l'augmentation récente des émissions de CO2 et autres gaz à effet de serre. Cette augmentation à son tour découle de causes convergentes: utilisation en hausse continue des combustibles fossiles carbonés, déforestation, élevage...

La fonte de la calotte polaire arctique et de nombreux glaciers en résulte. Cette fonte accélère par effet en retour le réchauffement. Un océan arctique sans glaces estivales est aujourd'hui prévu par l'IPCC (Intergovernmental Panel on Climate Change) vers 2025-2030.

L'effet le plus spectaculaire de ce phénomène sera la montée des eaux océaniques, de 1 à 2 mètres à la fin du siècle. Cela menacera de submersion des dizaines de villes et zones industrielles du monde. Les protéger ou les déplacer entraînera des dépenses pharaoniques.

Le réchauffement provoquera de plus en plus, par ailleurs, des phénomènes climatiques extrêmes, sécheresses, inondations, tempêtes. Ceux-ci retentiront sur la production agricole et l'accès à l'eau douce. Des milliers ou dizaines de milliers de morts en découleront, comme en Russie en août 2010. Aux Etats-Unis l'ouragan Sandy combiné à la sécheresse du Middle west a causé $100 milliards de dommages.

Rappelons que par ailleurs l'augmentation de l'absorption de CO2 par les océans conduit à une destruction des massifs coralliens, essentiels pour la biodiversité dans les eaux tropicales.

Effets d'entrainement et points de non retour


Les divers phénomènes exposés ci-dessus s'entrainent les uns les autres, dans un rythme auto-accéléré. Ils risquent d'atteindre prochainement des points de non-retour (tipping points) à partir desquels le visage actuel de la planète pourrait être durablement changé. A ce moment aucune intervention humaine ne pourra modifier l'évolution. La Terre, planète liquide et de climat tempéré, favorable à la vie depuis son origine, pourrait devenir en quelques siècles, sinon décennies, une planète desséchée et sans vie telle que Mars. L'étude de cette dernière montre aujourd'hui qu'elle a perdu très rapidement, il y a 3 ou 4 milliards d'années, toutes conditions permettant la vie telle que nous la connaissons. La Terre constitue une exception dans le système solaire. Son caractère fragile ne devrait pas échapper aux humains qui dépendent d'elle pour survivre.

La place de l'Europe dans cette évolution

On considère généralement que l'Europe, par son climat tempéré et des siècles de vieille culture ayant permis de faire face aux difficultés naturelles, sera moins impliquée que les autres parties du monde dans l'accélération des difficultés ou catastrophes annoncées par les experts. Ce n'est pas inexact, dans le court terme. Mais le phénomène désormais inévitable de la mondialisation ne lui permettra pas de se transformer en forteresse à l'abri de frontières étanches. D'abord, les phénomènes climatiques ou océaniques l'atteindront comme partout ailleurs. Ensuite, les famines et autres crises de subsistance se produisant dans des régions déjà surpeuplées au regard des ressources actuelles entraineront nécessairement des migrations massives et probablement des guerres de défense des territoires dont les conséquences seront destructrices en termes de civilisation.

L'Europe, et la France en ce qui la concerne, n'ont pas d'autres solutions que mettre immédiatement au service de la lutte contre les phénomènes résumés ici l'ensemble de leurs ressources. Il s'agit de ressources technologiques, mais aussi de ressources en inventivité créatrice. Le devoir des gouvernements est de tout faire pour les mobiliser.

Ce sont ces perspectives qui vont être examinées dans la seconde partie de ce document.

Deuxième partie. Comment réagir

Face à la convergence des tensions ou ruptures entre besoins et ressources, telles que résumées dans la première partie, deux solutions sont généralement envisagées par ceux qui se préoccupent de ces questions. La première, très populaire dans certains milieux en Occident, mais clairement refusée par les pays émergents, consisterait à diminuer ce que l'on nomme la croissance. Ce terme trop vague signifierait réduire les consommations, à tous les niveaux: diminuer les dépenses alimentaires et les acquisitions de produits manufacturés, se déplacer moins, etc.

Il se trouve cependant que les politiques correspondantes, dites aussi décroissantistes, sont refusées systématiquement. D'abord dans les pays pauvres et chez les émergents, qui ne voient pas pourquoi refuser d'acquérir un niveau de vie dont les pays riches jouissent depuis longtemps et qu'ils refusent de partager. Ensuite dans ces pays riches eux-mêmes, dominés par ce qu'il faut bien appeler des oligarchies de possédants, qui s'accrocheront jusqu'au dernier moment à leurs privilèges.

Quant à la réduction de la croissance démographique, qui serait indispensable, elle ne relève pas d'une politique de décroissance. Il s'agit d'un processus très long qui semble principalement résulter de l'augmentation des niveaux de vie. Réduire ceux-ci risquerait de relancer la surnatalité dite de misère.

La seconde solution consisterait à augmenter l'offre. Mais nous avons vu que, en l'état des ressources disponibles, présentes et futures, cela ne serait pas possible. Ou plus exactement, cela ne serait possible que si l'ensemble des sociétés développées et émergentes s'engageait dans un effort systématique de recherche scientifique et technique, susceptible de générer de nouvelles productions, à partir de nouvelles ressources, inconnues à ce jour. C'est la thèse défendue par Ramez Naam.

Utopie dit-on? Pas du tout. Un tel programme a été présenté depuis une dizaine d'années par le mouvement des Singularistes. Il prolonge aujourd'hui en termes nouveaux l'ancien mouvement d'investissement industriel et scientifique qui avait fait la fortune de l'Occident (Europe et Amérique) à partir du milieu du 19e siècle. La science et la technique, convenablement dirigées, ont toujours été et demeureront le seul facteur sérieux de développement.

Aujourd'hui, pour des raisons complexes, une partie des Occidentaux rejettent la science et la technique, auxquelles ils imputent tous les maux sociétaux. Mais les Singularistes abordent la question de la science d'une nouvelle façon, susceptible de désarmer une partie des critiques qui lui sont faites en Occident. Pour eux, l'opinion publique n'a pas encore pris conscience d'un phénomène, déjà en cours depuis une vingtaine d'années, et qui, si tout se passait bien, révolutionnerait le 21e siècle. Il s'agit du développement exponentiel et convergent des principales technologies.

Cette expression signifie deux choses. D'une part ces technologies croissent à grande vitesse et de façon accélérée, illustrée par la Loi dite de Moore dans le domaine des composants électroniques. D'autre part la croissance d'une technologie bénéficie à toutes les autres, et réciproquement. Ainsi la généralisation des composants et nanocomposants électroniques permettra le développement de la biologie de synthèse qui à son tour permettra de relancer la mise en place d'agricultures résistant à la sécheresse.

Ceci ne se produit encore que de façon limitée, principalement dans des laboratoires. La grande idée, reprise par Ramez Naam, puis ici dans le présent texte, consisterait à convaincre les décideurs, notamment les décideurs politiques, du fait qu'encourager les recherches/développement (R/D) tous azimuts ferait progressivement disparaître les raretés actuelles et permettrait de nouvelles croissances qui n'épuiseraient pas les ressources de la Terre. Le résultat ne serait pas immédiat. Il demanderait selon les secteurs quelques années ou quelques décennies. Par ailleurs, il faudrait en payer le prix, c'est-à-dire investir fortement dans la R/D, en économisant sur les dépenses de consommation actuelles. Mais le succès pourrait être au bout du processus.

Pour en convenir, il faudrait abandonner, comme l'avait montré Ray Kurzweil il y a quelques années, la croyance au fait que le futur est prévisible par extrapolation du passé ou du présent. Le futur n'est pas prévisible en totalité. Des catastrophes restent toujours possible, tenant à de causes diverses. Mais des solutions heureuses jugées aujourd'hui irréalistes sont également à envisager.

Pour passer de ces généralités à des exemples concrets, il faut décrire quelques domaines où de nouvelles technologies, découlant de nouvelles recherches scientifiques, permettraient de changer le monde. On verra que ce ne seraient pas seulement les Etats-Unis ou la Chine qui pourraient investir dans ces directions, mais l'Europe et, en ce qui nous concerne, la France.

Les productions alimentaires

Démentant les prédictions des économistes malthusiens, tel Paul Erlich en 1968, la population mondiale a continué à croitre depuis cette date, grâce à l'augmentation des productions agricoles. Mais ceci s'est fait à un prix évoqué plus haut: destruction des forêts et des zones humides, pollutions chimiques, etc. Aujourd'hui la production moyenne par unité de surface ne peut augmenter encore à partir des moyens traditionnels. Pour sortir de cette impasse, il ne faut plus hésiter à modifier les capacités génétiques des plantes pour leur permettre de tirer un meilleur parti de la photosynthèse, exploiter des terrains pauvres et arides et produire elles-mêmes leurs propres fertiliseurs à partir de l'azote de l'air.

Les OGM (organismes génétiquement modifiés) suscitent un rejet dans certains pays, notamment en Europe. Mais cela tient au fait que ce sont des firmes privées, comme Monsanto, qui se sont appropriées ces techniques et en ont exclu les petits exploitants. Il faudrait au contraire que des laboratoires publics travaillent de façon ouverte à produire de nouvelles espèces et les mettre quasi gratuitement à la disposition des agriculteurs. Ceci ne pourrait cependant se faire que dans le cadre d'une véritable révolution politique, visant à faire de ces laboratoires de vrais services publics, comme c'est le cas en Europe dans certains domaines de la recherche médicale. Le coût des recherches serait alors financé par un impôt sur la consommation des nouveaux produits.

En matière de consommation de viande, il faudra certainement limiter le recours à l'élevage de boucherie traditionnel, dont les nuisances sont nombreuses et l'absence d'éthique paraîtra sans doute de plus en plus insupportable. Mais les techniques de production de tissus animaux in vitro pourront se développer de façon industrielle, à partir de protéines de synthèse, ceci pratiquement sans limites. Les produits obtenus seront de plus en plus comparables à la viande sur pied.

Il en sera de même en ce qui concerne les produits de la mer. L'élevage est aujourd'hui très critiqué, car les poissons produits le sont à partir de farines de poisson dont la production est tout aussi destructrice des milieux marins que la pêche destinée à la consommation humaine. De plus les fermes sont très polluantes. A l'avenir, il sera possible de mettre en place des fermes d'élevage en haute mer, s'inspirant de celles qui seront utilisées pour la production d'énergie marine. Les poissons seront nourris de protéines de synthèse.

Si toutes ces techniques étaient mises en oeuvre simultanément, à l'échelle du monde, on pourrait envisager, sans diminuer la production agricole totale, de réduire l'emprise de l'agriculture sur les terres arables, afin de rendre une partie de celle-ci à la vie sauvage, notamment à la forêt. La lutte contre la production des gaz à effet de serre et le réchauffement climatique serait la première à en bénéficier.

On voit que dans tous ces domaines, l'Europe et pour sa part la France, dont nous avons souligné les atouts en ce qui concerne l'agriculture ou l'accès à la mer, devraient jouer un rôle pilote pour la conduite des recherches et applications nécessaires. La France pour sa part, traditionnellement liée à l'Afrique en matière de coopération, pourrait jouer un rôle d'entrainement dont bénéficierait ce continent.

L'eau douce


L'eau douce ou potable ne représente que 3% de l'eau globalement présente sur la planète. Cette dernière est dans l'ensemble inutilisable car se présentant sous la forme de glaciers ou de banquises. Seuls 0,3 % de cette eau peut servir directement à l'irrigation et la boisson: 2% dans les rivières, 87% dans les lacs, 11% dans des zones marécageuses.

On a longtemps considéré, dans les pays littoraux manquant d'eau, que la dessalinisation de l'eau de mer offrait la solution. Mais les techniques jusqu'ici utilisées, par chauffage suivie de condensation, avaient des contreparties empêchant leur généralisation: coût élevé en énergie et en production de CO2 notamment.

Aujourd'hui des techniques faisant appel à des membranes semi-perméables inspirées des solutions utilisées par les membranes biologiques permettent de laisser passer les molécules d'eau en filtrant les sels. De l'énergie reste encore nécessaire, mais le coût en a diminué d'un facteur 10. Les mêmes techniques peuvent être utilisées pour filtrer et régénérer les eaux usées. A terme, on peut envisager que les besoins du monde en eau douce, si celle-ci n'est pas gaspillée, pourront être satisfaits.

L'énergie et la question du changement climatique

Pour stabiliser celui-ci il faudra réduire la production de gaz à effet de serre de plus de 100% dans les prochaines décennies. Mais dans le même temps, les besoins en énergie des pays émergents et des pays pauvres augmenteront sans commune mesure d'ici 2050.

Pourtant les ressources de la nature seraient largement suffisantes, si les humains s'organisaient pour mieux les utiliser afin de satisfaire les besoins en énergie. Encore faudrait-il s'affranchir des calculs à court terme conduisant à privilégier les énergies traditionnelles, ainsi que de l'influence politique des multiples intérêts associés à leur production, leur distribution et leur consommation. Le paradoxe malheureux tient au fait que pour financer les recherches destinées aux énergies nouvelles, il faut être riche et pour cela disposer non de l'accès directe à l'énergie fossile, qui ne suffit pas (on a parlé de la malédiction du pétrole) mais de toute la puissance industrielle qui s'est bâtie autour de l'exploitation de cette énergie. Or les détenteurs actuelles de cette puissance - concrètement les multinationales pétrolières et gazières - hésitent encore à financer des solutions rivales.

De véritables politiques volontaristes s'imposent donc, visant à privilégier des investissements qui par la force des choses, ne produiront pas de résultats avant plusieurs années, sinon plusieurs décennies. Ceux-ci concernent à la fois la production, à partir de sources dites renouvelables, et le stockage-distribution. Ces investissements ne rendront pas inutiles les efforts à conduire en parallèle pour généraliser les économies d'énergie. Mais là encore des investissements importants, non productifs à court terme, seront nécessaires.

Au point de vue scientifique, ces perspectives intéressent un très grand nombre de secteurs industriels déjà existant. Mais parallèlement, l'imagination des chercheurs fait apparaître en permanence de nouveaux domaines de recherche, dont la portée théorique est considérable. Il s'agit, comme en parallèle et d'une autre façon le domaine des nouvelles armes ou celui de l'exploration spatiale, d'un stimulant irremplaçable à la recherche théorique et appliquée.

Partout dans le monde est entrepris le mouvement consistant à remplacer progressivement les combustibles fossiles par de nouvelles sources d'énergie. Mais il pourrait être plus rapide si, comme indiqué ci-dessus, des décisions politiques explicites étaient prises en sa faveur.

Concernant l'énergie solaire à base de panneaux, on prévoit que l'électricité solaire sera dans une vingtaine d'années moins couteuse que l'énergie provenant des sources traditionnelles. Ceci même dans les pays asiatiques ou la consommation d'énergie ne cesse d'augmenter. Mais pour cela d'importantes innovations devront être conduites. Elles concerneront la nature des capteurs proprement dit, les modalités de leur déploiement au sol, les convertisseurs transformant le courant continu en courant alternatif, les réseaux de distribution, dorénavant dits « intelligents ».

Parallèlement les technologies de stockage et de conversion de l'énergie électrique primaire devront être radicalement améliorées, afin notamment de permettre l'alimentation des véhicules. De nombreuses solutions sont à l'étude, batteries au lithium, batteries dites solides (solid state) dépourvues d'électrolyte liquide, batteries métal-air. Aucune de ces solutions n'est encore pleinement opérationnelle, mais il faut poursuivre les recherches.

Parallèlement l'utilisation de l'hydrogène risque d'être bouleversée par une découverte récente. L'hydrogène produit par électrolyse de l'eau, encore très couteux, devrait pouvoir être remplacé par l'utilisation d'un hydrogène naturel généré, comme le gaz naturel, dans les couches géologiques profondes. Si cette découverte, initialement faite en Russie,se confirmait, et si l'extraction de l'hydrogène natif pouvait se faire comme annoncé sans toutes les conséquences dommageables de l'extraction du gaz de schiste, elle aurait de nombreuses conséquences favorables sur les perspectives ici envisagées. Un grand nombre de travaux et de publications sont en cours sur cette question dans le monde entier. La France, avec l'Ifpen et le Lied y tient une place très honorable. Sur la question, voir Sciences et Avenir . Voir aussi Enerzine.com .

D'autres sources d'énergie potentielle sont actuellement en développement dans tous les pays avancés, notamment en Europe et en France. Mais là encore s'impose le passage du plan expérimental au plan de la production à grande échelle. La presse évoque ces questions de plus en plus souvent, ce qui est une bonne chose afin de créer une motivation sociétale profonde.

Citons l'énergie éolienne et l'énergie marée-motrice. Dans ces domaines s'impose le passage à des unités de production de plus en plus importantes. Outre leur intérêt propre, elles permettront la relance des industries mécaniques mises en difficulté par la diminution de la demande dans le secteur de l'automobile.

L'énergie nucléaire, qui n'est encore (à peu près) maîtrisée que par un petit nombre de pays avancés, mais qui en attirent beaucoup d'autres, pose un problème particulier. Pour le moment, il ne s'agit pas d'une source renouvelable. D'une part elle repose sur la fission d'un métal de plus en plus rare, l'uranium. D'autre part, elle produit des déchets fortement radioactifs que l'on ne sait pas encore traiter et qu'il faut donc stocker. Enfin les usines de production d'électricité nucléaires nécessitent des mesures de sureté qui ne sont pas à la portée de tous. En cas de catastrophe, des millions de morts peuvent en résulter. Il s'agirait donc d'une forme d'énergie qu'en bonne logique il faudrait abandonner au plus vite.

Mais ceci ne se fera pas, pour une raison qui ne tient pas seulement aux calculs économiques des pays (tels que la France) ayant considérablement investi dans ce domaine. Elle tient au fait que maîtriser la fission donne une compétence industrielle et technologique sans rivale, réutilisable dans d'autres secteurs. Par ailleurs et surtout, cette compétence conduira inévitablement, dans un délai de quelques décennies, à la maîtrise de la fusion, dont les risques devraient être infiniment moindres et les retombées très nombreuses. La fusion (Hydrogène vers hélium) constitue le processus au coeur de la nucléosynthèse stellaire. Les pays tels que ceux rassemblés dans le consortium ITER, dont la France, pourront espérer du succès de la démarche des avantages compétitifs considérables.

Les matières premières minérales

Dans cette rubrique, il faut mentionner toutes celles qui sont indispensables au développement des technologies et industries citées précédemment, utilisant du fer, de l'aluminium, du cuivre, du nickel et autres métaux semi-rares. Les réserves mondiales en minerai seraient théoriquement suffisantes, si des politiques d'économie et de récupération sérieuses étaient mises en oeuvre parallèlement. Mais elles sont mal réparties. Beaucoup de pays développés, notamment en Europe, sont à cours de ressources. Par contre les pays pauvres, particulièrement en Afrique et Amérique Latine, sont bien dotés. Ceci devrait permettre que s'établissent des échanges sur un pied de réciprocité.

Une vraie question, qui a été soulevée récemment, concerne par contre les métaux rares, extraits à partir des terres dites rares. Ils sont indispensables dans pratiquement tous les usages résultant de la généralisation des technologies de l'électronique et des communications, comme de l'automatisation et de la robotique. Les pays industriels utilisateurs s'étaient reposés dans la décennie précédente sur les exportations de terres rares provenant de la Chine, qui dispose de ressources abondantes. Mais celle-ci entend désormais monnayer très cher cette ressource, sinon s'en réserver un usage exclusif. Ceci serait évidemment insupportable pour le reste du monde.

Il convient donc d'une part de rechercher d'autres gisements, de généraliser la récupération et surtout de favoriser la mise au point de solutions technologiques permettant de se passer des métaux rares si ceux-ci devenaient effectivement rares. L'objectif n'est pas aisé à atteindre, mais il présentera un effet d'incitation à la recherche fondamentale d'un très grand intérêt.

L'évaluation des externalités

Des progrès au niveau de toutes les technologies évoquées ci-dessus ne suffiront pas, s'ils ne s'accompagnent pas de progrès parallèles dans les sciences économiques et comptables. Malheureusement les investissements intellectuels dans ces disciplines ont principalement bénéficié aux sciences financières et à la spéculation boursière. Il est devenu urgent, dans la perspective d'un effort supposé massif et mondial de bonne gestion des ressources de la planète, que les scientifiques étudient en détail ce que l'on nomme les externalités, autrement dit des domaines qui restent étrangers aux sciences économiques traditionnelles et ne font pas l'objet de politiques concertées.

Il s'agira d'évaluer d'une part les coûts cachés, et la façon dont ils pourraient être réduits, d'autre part les biens collectifs fournis par la nature, dans lesquels l'humanité puise sans compter en s'imaginant qu'ils sont indéfiniment renouvelables. Parmi les premiers, nous pouvons mentionner les couts biologique du sous-développement, de la mal-nutrition et des maladies contagieuses naissant de la pauvreté. Ils ne touchent pas seulement les populations directement victimes, mais d'une façon ou d'une autre l'ensemble des sociétés, y compris celles se disant riches. Parmi les seconds se trouvent l'eau et l'air pur évoqués précédemment, les grands espaces libres, les forêts...tous biens dont ne découvre la valeur que lorsqu'ils ont disparu par surexploitation ou négligence.

Dans des sociétés qui n'attribuent d'importance aux personnes et aux choses qu'en fonction de leur valeur économique marchandisable, il est donc indispensable d'évaluer les externalités en termes aussi scientifiques que possible, afin de les faire entrer dans les comptabilités nationales et les comptes privés. Il sera alors nécessaire de les faire prendre en considération, par les particuliers comme par les collectivités. Inutile de préciser que ces évaluations doivent faire appel à des experts, afin d'être crédibles et d'être mises à jour.

Troisième partie. Préparer le grand futur

Appelons grand futur celui qui s'étendra des 20 aux 50 prochaines années, puis au delà. Vu la lenteur des évolutions intéressant les sociétés humaines, et la difficulté à s'accorder sur des politiques communes, cet avenir encore lointain doit nous mobiliser dès aujourd'hui. Ceci d'autant plus que les solutions technologiques qui seront nécessaires devraient commencer à être mises en oeuvre sans attendre. Ceci représenterait un effet d'entraînement important pour l'ensemble des sciences et des techniques, avec des retombées immédiates dans les domaines cités par la seconde partie de cette note.

Nous nous limiterons ici, pour ne pas dépasser le cadre d'un tel document, à un survol des questions posées. Elles donnent d'ailleurs matière à de nombreuses controverses, techniques ou politiques, que nous ne pouvons pas aborder.

En simplifiant, nous dirons que, sauf accidents de parcours, le futur s'organisera autour de trois grandes « révolutions » déjà inscrites dans l'évolution actuelle des sciences et des techniques: le cerveau artificiel, la biologie synthétique, un début de « conquête » du système solaire.

Le cerveau artificiel


Ce terme très général désigne les progrès (exponentiels et convergents, selon les termes des Singularistes) qui caractérisent aujourd'hui les neurosciences, l'intelligence artificielle, la robotique autonome et le domaine dit de l' « homme augmenté », c'est-à-dire augmenté par des prothèses de plus en plus efficaces.

Les neurosciences, sous leurs divers aspects, vont bientôt commencer à bénéficier des acquis des deux grands programmes d'étude du cerveau et du système nerveux des animaux supérieurs, lancés cette année en Europe et aux Etats-Unis, sans mentionner ce qui se fait en Chine. Ces programmes, dits Human Brain Projects, se développeront inexorablement, vu l'intérêt stratégique qu'ils présentent pour les sciences cognitives, la médecine et aussi la défense.

Dans le même temps, l'Intelligence artificielle (IA) sera conduite à simuler avec de plus en plus de précision la façon dont, spontanément ou d'une façon délibérée, se mettent en place dans les grands réseaux caractérisant les sociétés numériques, des centres de décision analogues à ceux existant au sein des cortex humains ou des groupes sociaux. On a évoqué récemment le « trading haute fréquence » qui conduit les intérêts financiers à déléguer la gestion de leurs intérêts à des algorithmes de plus en plus autonomes. Ceci ne fera que se développer, dans un nombre croissant de domaines, la surveillance dite sécuritaire ou la santé, par exemple.

Enfin, parallèlement, la robotique produira des animaux et humains artificiels, dotés de corps beaucoup plus efficaces que les corps biologiques et capables d'utiliser par ailleurs tous les systèmes cognitifs étudiés par l'IA. Ces robots seront de plus en plus autonomes, c'est-à-dire capables de prendre seuls des décisions. Ils le feront soit individuellement, soit en groupes ou essaims. De tels robots sont déjà indispensables pour explorer les environnements inaccessibles à l'homme, ou dangereux. Il n'y aura pas de conquête spatiale sérieuse sans eux.

On appelle « homme augmenté » l'homme doté, à titre temporaire ou permanent, de toutes les aides apportées par ces diverses techniques. Les militaires s'y intéressent évidemment en priorité, mais aussi les thérapeutes. Bientôt, le grand public lui-même voudra bénéficier de ces avantages, si le cout en devient abordable.

Il en résulte que, selon les prévisions les plus prudentes, un véritable cerveau artificiel doté des capacités intellectuelles du cerveau humain, devrait voir le jour dans les 20 à 30 prochaines années. Il sera évidemment connecté aux humains artificiels produits par la robotique et doté des capacités d'intelligence procurées par l'IA en réseau.

Dans quelles conditions, économiques, politiques, sociétales, cette première révolution se mettra en place? Les citoyens d'aujourd'hui ne peuvent pas refuser de s'en préoccuper, d'abord en s'informant, ensuite en essayant d'orienter les développements dans le sens d'une meilleure démocratie.

La biologie synthétique

Ce terme, que l'on peut confondre ici avec celui de biologie artificielle, désigne des directions de recherche déjà bien engagées, consistant, dans un premier temps, à « construire » des virus ou des bactéries en assemblant de façon artificielle les différents composants naturels de ces organismes, détachés de l'organisme initial et recomposés pour constituer des organismes dotés de nouvelles propriétés. Il s'agit donc d'aller plus loin que l'actuel génie génétique, consistant à ne modifier que certains gènes d'une espèce donnée. Les perspectives sont nombreuses: obtenir par exemple des bactéries ou micro-organismes capables d'utiliser la photosynthèse pour produire des matières premières énergétiques ou alimentaires.

Mais les ambitions de la biologie synthétique ne se limitent pas à ces premières phases. Pour aller au delà, il s'agira de reconstruire des ADN et composants moléculaires de synthèse, capables de s'affranchir d'une partie des contraintes de la biologie naturelle. De tels organismes pourront alors se développer dans des milieux a priori incompatibles avec la vie telle qu'elle existe aujourd'hui.

Les paléobiologistes, par exemple, ne désespèrent pas de pouvoir avec ces méthodes reconstruire des organismes disparus. Même s'ils n'y réussissent pas, ils pourront se consoler en faisant apparaître des organismes n'ayant jamais existé, qui pourront survivre dans nos sociétés.

On considère généralement que la « révolution » annoncée par la biologie synthétique sera aussi importante que celle annoncée par les neurosciences de l'artificiel. Les deux domaines de recherche se conjugueront d'ailleurs.

La conquête du système solaire


La plupart des futurologues considèrent que l'avenir des sociétés humaines sera conditionné par la capacité de s'adapter et survivre au sein du système solaire. Différentes directions devront alors être explorées: mieux connaître au plan scientifique non seulement le système solaire mais le cosmos en général, exploiter les ressources en matière premières des planètes proches ou de certains astéroïdes, s'établir de façon temporaire ou permanente sur des planètes voisines, la Lune et Mars en priorité.

Ceci dit, rien ne permet à ce jour d'affirmer que les organismes humains, compte tenu de leurs capacités physiques actuelles, pourraient durablement s'acquitter de ces diverses tâches. Par contre, les robots évoqués dans les paragraphes précédents le peuvent. Il en sera de même de systèmes biologiques artificiels spécialement définis pour ces tâches.

La conquête spatiale, puisqu'il faut bien parler de conquête, n'en déplaise aux bonnes âmes, ne pourra donc prendre une véritable dimension stratégique, qu'en faisant appel aux différentes technologies que nous avons résumées ci-dessus. Si des humains s'établissaient durablement sur une planète (en abandonnant éventuellement toute perspective de retour sur Terre), ce ne serait qu'après de longs travaux d'accueil confiés à des organismes artificiels. Ce ne serais donc sans doute pas avant un siècle, sinon plus. Mais peut-être cette affirmation est-elle trop pessimiste.

Conclusion

Comment financer toutes les recherches et investissements évoqués dans les deux dernières parties de cet article? Ceci ne sera pas possible sans reconvertir à cette fin des ressources humaines, technologiques et industrielles consacrées actuellement à la guerre et à la consommation, notamment à la consommation somptuaire analogue à du gaspillage dont certaines classes dirigeantes sont prodigues.

Pour prélever dans les ressources ainsi consommées et les rediriger vers des investissements de recherche scientifique et technique, chaque Etat ou groupe d'Etats fera appel à sa logique politique. Concernant un régime de type autoritaire comme la Chine, ce sera principalement à l'impôt. Aux Etats-Unis, ce sera sans doute à l'emprunt. Concernant les pays européens et notamment la France, où les épargnes des particuliers restent fortes, nous avions précédemment suggéré une méthode recommandé par des économistes amis (notamment Joseph Leddet, conseil indépendant en placements et auteur de la Gazette des Changes). Nous lui donnons la parole:

« Plutôt qu'un emprunt d'Etat, je proposerais, ainsi que déjà écrit antérieurement, un fonds d'investissement stratégique, à l'échelle européenne,  abondé par l'épargne privée (particuliers et entreprises) et offrant un rendement annuel assuré (payé)  par l'Etat, un genre de partenariat public/privé au sens large, avec des parts cotées en Bourse pour permettre aux investisseurs de récupérer leur cash s'ils le désirent.
Pour l'Etat, cela revient un peu au même qu'un emprunt perpétuel, mais c'est plus attrayant en termes de présentation externe ».

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18 avril 2013 4 18 /04 /avril /2013 09:34

 

Incognito: The Secret Lives of the Brain

David Eagleman 2012.

Traduction française Robert Laffont, 2013 par Pierre Reignier

Présentation et commentaire par Jean-Paul Baquiast 18/04/2013

 

David Eagleman est assistant professeur de neuroscience au Baylor College of Medicine (Texas). Il y dirige depuis quelques années un laboratoire qu'il a contribué à créer, le  Laboratory for Perception and Action. Il est donc, dans le monde des spécialistes du cerveau, quasiment un jeune homme, d'autant plus qu'il atteint à peine la quarantaine. Pourtant le nombre considérable de ses travaux, publications, responsabilités dans divers organismes, donne le vertige. On verra d'ailleurs en lisant son curriculum vitae qu'il ne s'est pas seulement fait connaître dans le domaine des neurosciences, mais aussi entre autres dans la création littéraire, la musique ou l'étude de la responsabilité pénale. Il y a partout apporté un regard scientifique, critique et constructif, fort apprécié. Il maîtrise également l'art de la communication, car il utilise pour se faire connaître et recruter des suiveurs (« followers ») toutes les ressources du web et du web 2.0.

Ceci ne veut pas dire qu'il cède à la facilité, en flattant les opinions dominantes. Dans un pays, les Etats-Unis, où ceux qui refusent les conceptions spiritualistes du monde , très largement majoritaires, sont souvent considérés comme des esprits dangereux, il a très tôt affiché une vision matérialiste, notamment dans le domaine de l'esprit. Bien qu'élevé dans la religion hébraïque, il s'est très tôt convaincu, au contraire de l'ensemble des religions, de ce qui paraît une évidence aux yeux des matérialistes modernes: le cerveau n' est pas le siège d'une âme ou d'une conscience inspirée par un esprit supérieur. Il s'agit seulement d'un ensemble de systèmes biologiques produisant des représentations du monde adaptées, dans chaque espèce dotées d'un système nerveux central, aux exigences de la survie.

Mais Eagleman veut se distinguer des matérialistes réductionnistes pour qui les fonctions les moins explicites du fonctionnement du cerveau, produisant notamment la conscience de soi ou l'imagination créatrice, peuvent être expliqués en totalité par les échanges entre neurones ou aires cérébrales identifiables aujourd'hui avec les moyens encore rudimentaires de l'imagerie sous ses diverses formes. Il préfère donc se dire, dans ces domaines tout au moins, agnostique ou plus exactement « possibiliste » (possibilian). Cette position, qui devrait d'ailleurs être celle de tous les scientifiques, signifie qu'il reste ouvert à toutes les hypothèses, non encore vérifiables aujourd'hui de façon expérimentale, pouvant expliquer ce qui dans le fonctionnement du cerveau supérieur reste encore mystérieux. Il fait à cet égard allusion, comme l'avait fait un de ses inspirateurs, le généticien Francis Crick, aux interprétations de la mécanique quantique ou à celle de la cosmologie, encore en discussion, relatives aux caractères relatifs de l'espace et du temps. Nous ne pouvons que le suivre dans cette posture d'ouverture.

Nous sommes « plusieurs »

Le dernier livre de David Eagleman, consacré au rôle du cerveau et à la façon dont chez l'homme cet organe fait émerger ce que l'on nomme l'inconscient, a rencontré un grand succès aux Etats-Unis. Il le doit d'abord au style familier adopté par l'auteur, non exempt d'expressions légèrement argotiques. La traduction française, qui vient d'être mise en librairie, a bien respecté ce style. Ceci contribuera certainement à son succès. Cependant, trouver ici et là des termes tels que « le cortex fait le boulot » peut gêner certains lecteurs.

Concernant le fond, résumons le livre en disant qu'il insiste principalement sur ce qu'il appelle les illusions de la perception produites par le fonctionnement quotidien du cerveau. L'auteur a consacré ses premières recherches à la perception du temps, variable selon les sujets et les conditions de l'observation. Il a étudié aussi la synesthésie, propriété qui serait présente chez 10% des humains, et qui ne permettrait pas de distinguer sur le mode classique les perceptions de sons et de couleurs. A partir de cela, il présente de nombreux exemples montrant comment le cerveau inconscient propose au jugement conscient ce qu'il faut percevoir et les actions qu'il faut adopter en conséquence. Il rappelle aussi les principales expériences cliniques, résultant d'affections ou d'accidents handicapant telle ou telle partie du cerveau, et qui produisent des erreurs de perception et de jugements chez les patients atteints.

Observons pour notre part que cette longue énumération des illusions relatives aux témoignages des sens ne surprendra que les lecteurs naïfs en matière de psychologie cognitive. Tous ceux disposant d'un minimum de connaissances en neurosciences, exposées notamment dans les ouvrages de Gerald Edelman, Antonio Damasio, Jean-Pierre Changeux et de bien d'autres (commentés sur ce site), ne feront aucune découverte.

David Eagleman explique ensuite longuement que les illusions de la pensée consciente tiennent au fait que notre personnalité n'est pas une, produite par un organe homogène que serait le cerveau. Le cerveau est fait au contraire d'une multitude ou mosaïque de boites juxtaposées qui interviennent dans la perception et la décision d'une façon que la conscience centrale ne perçoit pas. Ceci se produit d'abord à grande échelle, puisqu'il est usuel de distinguer aujourd'hui entre le cerveau dit rationnel, celui de l'hémisphère gauche qui est aussi le cerveau du langage, et le cerveau affectif ou des émotions, globalement rattaché à l'hémisphère droit.

A l'intérieur de ces grandes divisions, on peut identifier un très grand nombre de centres gérant, parfois en recouvrement partiel, et de façon généralement inconsciente, des éléments particuliers de la perception et de la décision. La encore, que nous ne soyons pas « un » mais « plusieurs », s'ignorant généralement les uns les autres, ne surprendra que les naïfs. Au moins depuis Freud, cette vision avait fait son chemin, en se précisant à chacune des observations du cerveau en action permises par les neurosciences. Mais, il est vrai, elle reste difficile à admettre par les personnes élevées dans les illusions de la pensée occidentale, privilégiant le libre arbitre de la conscience individuelle.

David Eagleman rappelle, pour expliquer les origines de cette complexité, que la plupart des comportements humains et des qualités qui caractérisent les individus trouvent leurs origines, d'une part dans la combinaison de déterminismes génétiques acquis par l'espèce au cours de l'évolution et d'autre part dans les modalités d'expression de ces gènes, dès la naissance de l'individu, en interaction avec le milieu dans lequel celui-ci est plongé. Il en résulte une très grande variété de solutions de détail à l'intérieur de grandes catégories communes à tous les hommes. Cette diversité est généralement ignorée par l'opinion, qui croit pouvoir expliquer les comportements humains par des causes simples, explicites et répétitives se retrouvant d'un individu ou d'un groupe social à l'autre.

Comment par ailleurs les différents « Je » qui nous composent et s'expriment à tous moments finissent-ils par produire un Je global qui nous résume, à nos yeux comme à ceux des autres? David Eagleman se rallie sur ce plan à la solution la plus communément adoptée aujourd'hui, celle du darwinisme neuronal. Les différentes composantes du cerveau sont en conflit darwinien pour s'imposer. En fonction des circonstances de lieu et de moment, c'est l'une d'elles qui momentanément l'emporte et prend le pouvoir. On peut accepter cette façon de voir les choses. Reste qu'elle est fortement simplificatrice. Les conflits darwiniens se manifestent au sein des nombreux plans de la personnalité. L'unité du comportement final en résultant à tous moments peut n'être qu'apparente, un geste ou un propos manifeste pouvant cacher au même instant de nombreux autres qui ne s'expriment pas avec la même évidence. D'innombrables contradictions apparentes en résultent, l'individu recélant de nombreuses parties noires (selon l'expression de Jérome Cahuzac) qui le définissent mieux que son comportement observable. C'est ce que savent tous les psychologues.

L'auteur montre aussi que ces différents déterminismes ont été et demeurent encore très largement ignorés par les croyances communes. Ceci parce que le comportement du cerveau et la façon dont il dirige l'insertion du sujet dans son milieu ne sont pas perçus consciemment par ce même sujet. Environ 90% des mécanismes vitaux faisant l'objet du contrôle par le cerveau sont inconscients. C'est d'ailleurs très récemment qu'ils ont commencé à être analysés par les neurosciences et les sciences du comportement. La chose reste très difficile à admettre, même par les plus avertis d'entre nous. Je veux bien reconnaître que je ne puis analyser les acquisitions sensorimotrices devenues inconscientes grâce auxquelles je m'équilibre à bicyclette, suite à un apprentissage souvent douloureux. Par contre j'ai toujours beaucoup de mal à admettre que des expériences enfantines souvent très précoces aient pu déterminer mes préférences sexuelles.

Il en résulte que là où l'opinion commune estime que l'humain est piloté, sauf en ce qui concerne les domaines strictement organiques, par un Je doté d'un libre-arbitre, généralement qualifié d'esprit ou, par les croyants, d'âme, rien de tel - sauf peut-être 10% de l'ensemble - ne relève de l'intervention d'un tel esprit conscient et responsable. Tout le reste est produit par des commandes inconscientes certes extrêmement subtiles et adaptatives au mieux des contraintes de la survie, mais ne manifestant aucune des propriétés attribuées à l'esprit et à son libre arbitre par la philosophie traditionnelle: possibilité de délibérer, de faire des choix responsables entre options différentes, d'exprimer les valeurs censées caractériser ce que l'on nomme le propre de l'homme. D'ailleurs, pour ruiner définitivement cette illusion, David Eagleman rappelle que le siège du libre arbitre ainsi décrit ne se trouve nulle part dans le cerveau.

Il en conclut donc que le concept de libre-arbitre n'a pas de sens, autrement que dans le langage courant, et à des fins utilitaires, relevant de ce que l'on pourrait appeler le management des organisations sociales. Certes, si les sociétés institutionnalisaient l'idée, notamment en termes de législation pénale, que les décisions bonnes ou mauvaises des individus sont produites par des déterminismes sur lesquels l'individu n'a pas prise, aucun ordre social ne pourrait s'imposer. Cependant ses réflexions en matière de « neurosciences pénales » le conduisent à penser que si les  criminels doivent être isolés, dans beaucoup de cas les neurosciences de demain devraient permettre à la justice de devenir de plus en plus préventive, plutôt que répressive. Encore faudrait-il que l'encombrement des cours et des prisons laissent aux institutions pénales le temps de traiter les cas individuels avec tout le soin nécessaire...ce qui n'est pas le cas aujourd'hui

Mais une nouvelle fois, tout en partageant le point de vue de David Eagleman, nous sommes obligés d'observer que tout ce qui fait dans ces divers domaines, aux yeux d'une lecture superficielle, la grande originalité de son livre, est déjà très largement acquis par la science et la philosophie scientifique occidentale. Certes, la grande majorité des personnes ignorantes qui liraient éventuellement ce livre, incités à le faire par une critique généralement louangeuse, feront peut-être des découvertes, Mais ce ne devrait pas être le cas de nos lecteurs, rompus depuis longtemps à la prise en considération de la complexité du cerveau et des contenus de pensée qu'il génère.

Un vide, la réflexion sur la conscience

Pour pousser un peu plus loin la critique de ce livre, nous pouvons nous étonner du fait que, s'il règle à peu près convenablement son compte au concept de libre-arbitre, il ignore presque complètement celui de conscience. Or celui-ci est autrement plus pertinent, y compris aux yeux des matérialistes. La conscience sous ses différentes formes, primaires ou supérieures, exprime un caractère apparu il y a des millions d'années dans le règne animal, ignoré (semble-t-il) du monde végétal, et devenu caractéristique de l'homo sapiens récent, sous ses formes collectives puis individuelles. La conscience ne relève pas entièrement du fonctionnement du cerveau, mais celui-ci y participe très largement. Renvoyons le lecteur au petit dossier sur ce sujet que nous avions établi il y a quelques années, et qui demeure dans l'ensemble d'actualité.

Or l'existence de la conscience pose un défi toujours renouvelé aux neuroscientifiques. Il s'agit d'une propriété matérielle, ne s'inspirant en rien d'une hypothétique conscience universelle d'origine spiritualiste. Mais il reste à préciser comment elle émerge, dans un cerveau individuel comme au plan collectif. Il reste aussi à préciser comment les représentations du monde ou les prescriptions d'action qu'elle produit peuvent influencer les déterminismes comportementaux bien ancrés dans l'espèce comme chez l'individu, dont David Eagleman, après de nombreux autres, à dressé la liste. Il faut aussi situer la conscience au regard de l'introspection, à laquelle Eagleman attribue non sans raisons un certain pouvoir d'éclairage. Qui est le moi conscient qui s'observe? Cette observation prétendue n'est-elle pas une construction ou reconstruction permanente? Quel crédit le moi conscient peut-il attribuer aux recommandations de comportement que lui suggère sa conscience?

Par ailleurs, on doit évoquer sur ce thème la grande question de la réalité telle qu'observée, soit par le cerveau inconscient soit par le cerveau conscient. Nous avons ici plusieurs fois évoqué le « non-réalisme » épistémologique, à la base de la physique quantique mais qui s'étend aujourd'hui à l'ensemble des disciplines scientifiques macroscopiques. Il n'existe pas de « réel en soi ». Seules existent, et seulement dans le cerveau puis dans la société des observateurs s'accordant sur des perceptions communes, les représentations que les cerveaux, inconscients puis conscients, ont acquis de façon expérimentale en confrontant leurs hypothèses sur le monde extérieur avec les observations auxquelles ils procèdent. Si cependant ces représentations entraînent des actions motrices de la part des individus, elles modifient indirectement le monde extérieur, tel du moins qu'il nous apparaît.

Nous pensons qu'il faudrait aller plus loin dans cette réflexion. Nous avons suggéré que les humains, associés symbiotiquement à des outils – d'ailleurs fort différents d'une époque ou d'un lieu à l'autre - constituent des ensembles mixtes que nous avons nommé des systèmes anthropotechniques. Or ces systèmes, combinant les ressources du biologique, de l'anthropologique et des technologies, génèrent des faits de conscience qui dépasse le cadre étroit du cerveau de l'humain y participant. Ainsi les humains « addicts » de l'automobile ou des ordinateurs branchés sur Internet se dotent de représentations conscientes du monde et d'eux-mêmes fortement influencées par l'usage des technologies correspondantes.

Le psychologue ou le neuroscientifique ne comprendra pas la structuration des cerveaux de tels individus passionnés s'il n'étudie pas, au niveau même des cortex sensoriels et moteurs, les déformations apportées par la symbiose avec les outils correspondants. Au fur et à mesure que ces technologies se complexifient et évoluent, les cerveaux des humains avec lesquelles ils sont associés génèrent des représentations du monde qui évoluent à des vitesse équivalentes. Comme ces représentations pilotent elles-mêmes des comportements, c'est finalement le monde toute entier qui évolue en conséquence– ceci non sans conflits car ces évolutions n'ont rien de linéaire ou d'ordonné. Bien évidemment, les représentations prenant la forme d'hypothèses scientifiques vérifiées expérimentalement jouent un rôle prédominant, tout au moins en ce qui concerne l'évolution des sociétés scientifiques, par rapport à celles relevant d'approches intuitives plus individuelles.

Ajoutons que les technologies de l'intelligence artificielle et de la robotique auront de plus en plus à cet égard un effet d'entrainement. Or David Eagleman les ignore manifestement. Il évoque une intelligence artificielle primitive, depuis longtemps dépassée par la recherche. Il ne semble pas savoir que partout dans le monde se développent des programmes non d'intelligence artificielle mais de conscience artificielle, reprenant en les enrichissant sans cesse les capacités de la conscience générée par les cerveaux humains. Bientôt de véritables cerveaux artificiels verront le jour. Ces recherches sont pour le moment développées par des militaires ou par des firmes visant essentiellement à dominer les consciences et les comportements des individus humains en vue d'en tirer un pouvoir sur le monde. Alain Cardon, bien connu sur notre site, a proposé depuis longtemps des procédures permettant de réaliser sur le mode de l'open source des solutions (anthropotechniques) de conscience artificielle utilisables par tous. Malheureusement, il n'est guère entendu. Il est dommage que David Eagleman n'ait pas évoqué de telles perspectives.

Conclusion

Le monde actuel est constitué d'une écrasante majorité d'humains dont les cerveaux sont encore formatés tels qu'ils l'étaient dans les siècles passés, par des préjugés empiriques et par des croyances religieuses qui ne sont guère capables d'ouverture. Il comportent à l'opposé d'étroites minorités de scientifiques et de technologues, associés à des outils aux capacités transformationnelles considérables. Les deux grandes catégories de cerveaux en résultant sont en compétition darwinienne. Nul ne peut dire encore laquelle l'emportera.

Nous aurions aimé que David Eagleman, puisqu'il se veut matérialiste, aborde ouvertement la question de ce conflit géopolitique, en le formulant dans les termes que nous venons de résumer. Si les systèmes anthropotechniques faisant appel aux technologies du grand futur, énergétiques, biosynthétiques, robotiques, spatiales, réussissaient à s'imposer, la planète serait changée, et peut-être même le système solaire tout entier. Si ce n'était pas le cas, la Terre et ses habitants retomberaient dans les âges sombres, non pas de l'état de nature d'avant l'âge de pierre, mais des guerres d'extermination réciproques nées avec la tribalisation.


Pour en savoir plus

* Wikipedia http://en.wikipedia.org/wiki/David_Eagleman
* Laboratoire http://www.eaglemanlab.net/
* Article du New Yorker
"The possibilian"

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