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Cet ensemble de textes a été conçu à la demande de lecteurs de la revue en ligne Automates-Intelligents souhaitant disposer de quelques repères pour mieux appréhender le domaine de ce que l’on nomme de plus en plus souvent les "sciences de la complexité"... lire la suite

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Lundi 2 novembre 2009
Nous ne partageons pas toutes les opinions de Howard Bloom, loin s'en faut, que ce soit sur la science ou sur l'américanisme.  Néanmoins nous avons pensé qu'il serait intéressant - et fair play - de lui donner la possibilité de répondre à quelques questions. Voici l'interview.

Interview.
Howard Bloom

Réalisé par mail. Traduit et commenté par Jean-Paul Baquiast
02/111.2009

Howard Bloom est l'auteur de
- The Lucifer Principle: A Scientific Expedition Into the Forces of History. Voir notre présentation
http://www.automatesintelligents.com/biblionet/2002/fev/principe.html
- Global Brain: The Evolution of Mass Mind From The Big Bang to the 21st century. Voir notre présentation
http://www.automatesintelligents.com/biblionet/2002/mar/bloom.html
- How I Accidentally Started The Sixties Téléchargeable
http://www.amazon.com/s/ref=nb_ss?url=search-alias%3Dstripbooks&field-keywords=-%09How+I+Accidentally+Started+The+Sixties&x=17&y=16

Pour en savoir plus
voir http://howardbloom.net/
voir aussi http://www.scientificblogging.com/howard_bloom

 

Jean-Paul Baquiast, pour Automates Intelligents. JPB.
Cher Howard Bloom, nous avons beaucoup apprécié vos divers ouvrages, y compris le dernier d'entre eux, The Genius in the Beast, dont nous venons de faire la présentation sur notre site:
http://www.automatesintelligents.com/biblionet/2009/nov/geniusofthebeast.html

Comme certains de nos lecteurs pourraient souhaiter approfondir certains points ou formuler des objections, nous avons pensé, vous comme moi, que la meilleure formule dans un premier temps consistait à anticiper leurs interrogations. Vous avez donc bien voulu accepter de répondre à quelques questions. Je vous en remercie. Voici donc la première de ces questions

JPB.: Ne craignez- vous pas avec The Genius in the Beast, d'apparaître, au nom de la connaissance scientifique, comme un avocat du capitalisme, et plus particulièrement du capitalisme financier américain, autrement dit de Wall Street, pour faire court ?


Howard Bloom, HB.
: Votre question a quelque chose de terrifiant. Mais voici une première réponse :

Les deux premières règles que doit selon moi se fixer un scientifique sont :
• Rechercher la vérité à n'importe quel prix, y compris au prix de sa vie et
• Regarder le monde qu'il a sous les yeux comme s'il ne l'avait jamais vu, afin de renouveler le regard porté sur lui.

Ces deux règles dotent ceux d'entre nous qui s'adonnent à la réflexion scientifique de deux personnalités superposées. D'un côté on trouve celui qui est à la recherche d'une vérité «objective». De l'autre on trouve un «activiste» homme ou femme qui fait de son mieux pour changer et si possible améliorer le monde.

Mais ceci nous confronte à un dilemme. Comment peut-on être un scientifique qui regarde le monde comme s'il ne l'avait jamais vu si l'on ignore ses propres passions et celles de son entourage ? Y compris les passions politiques qui vous positionnent à gauche ou à droite. Y compris en amont les forces qui font émerger une gauche et une droite.


Un autre principe de la science enseigne que celle-ci doit faire des prédictions et essayer de contrôler leurs réalisations éventuelles. Si cela est vrai, comment ignorer le besoin de prédire les directions que doit prendre la société ? Et comment ignorer l'importance des sociétés modernes, pluralistes, démocratiques, ces sociétés qui permettent à la science de prospérer ? Comment ignorer les réalisations et le destin de la Civilisation Occidentale ? Comment ignorer les réalisations et le destin du capitalisme. Plus important encore, comment ignorer le rôle du travail, de cette activité à laquelle nous dédions l'essentiel de notre vie éveillée ? Et comment ignorer le rôle de la monnaie, cette force qui gouverne nos émotions selon des modes dont nous ne percevons qu'une faible partie ? Autrement dit, en résumé, comment se satisfaire de l'idée simpliste et largement fausse que l'ensemble du capitalisme est représenté par une unique institution, Wall Street ?


Pour moi, rechercher la vérité à n'importe quel prix, y compris au prix de sa vie» signifie s'opposer aux activités criminelles quand je les rencontre. S'opposer aux beuveries, aux bagarres, aux vols divers, toutes choses que j'ai faites depuis mon arrivée à New York en 1964. S'opposer aux massacres de masse – quelque chose que j'ai essayé de faire en 1981 quand deux ethnies africaines s'affrontaient d'une façon que je sentais potentiellement génocidaire. Il s'agissait en fait des Hutus et des Tutsis dont les conflits ont provoqué un million de morts dans les années 1990. Si le rôle du scientifique est de prévoir et prévenir, quand il prévoie le risque de génocides potentiels, il doit faire de son mieux pour l'empêcher. Il ne suffit pas de déplorer les morts une fois qu'ils se sont produits. Il ne suffit pas d'en tirer profit ensuite comme l'on fait les auteurs de films et de livres sur le Ruanda. Si vous exploitez à votre profit un massacre de masse que vous auriez pu et du prévoir et dénoncer, vous devenez un complice des meurtriers.


Ce n'est pas ainsi que s'exprime la grandeur, la spiritualité de la science. Par contre étudier les circonstances d'un massacre de masse afin de prédire l'éventuel suivant et faire ce que l'on peut pour tuer celui-ci dans l'œuf, c'est là l'esprit de la science.


Le crime que je prévoyais lorsque j'ai commencé à composer The Genius of the Beast: A Radical Re-Vision était le massacre de masse de la civilisation occidentale. Massacre dont seraient responsables les propres représentants de cette civilisation, ceux qui avaient perdu confiance en elle. Ceux qui étaient prêts à faire ce que les profiteurs du génocide ruandais avaient fait. Ceux qui applaudissaient le massacre de masse au nom de la morale. Mais qu'est-ce que j'entends par applaudir un massacre de masse au nom de la morale ? Aucun des critiques de la civilisation occidentale ou de la civilisation américaine, à notre connaissance n'a jamais appelé au génocide, n'est-ce pas ? Et pourtant ? En sommes nous bien certains ?


Quand l'Empire romain s'est effondré, la moitié de la population européenne mourut. Les gens sont morts de faim et de maladie. Les politiques qui avaient identifié les points faibles de Rome et appelé à sa chute plutôt qu'à sa réforme et à sa transformation furent les complices de ces massacres de masse. Les « sociaux-critiques » extrémistes de l'époque ont appelé à la chute d'une infrastructure qui nourrissait, logeait et habillait des millions d'hommes. Une infrastructure qui donnait à des millions d'hommes la liberté de créer et d'innover. Dans le cas de la Romanité, le résultat fut plus qu'un massacre de masse. Ce fut une mort cérébrale culturelle. L'Europe a cessé d'innover pendant six cent ans. Elle a perdu la capacité d'améliorer la vie de ses citoyens. Et ce ne fut que 1.200 ans plus tard qu'elle a retrouvé la qualité de vie de ceux qui vivaient au temps de l'Empire romain. Ce furent1.200 ans, soit soixante générations, de misère humaine. Pour ceux qui veulent « rechercher la vérité à n'importe quel prix, y compris au prix de sa vie », ne pas reconnaître ce que fut un tel recul est inexcusable.

Il y a aussi le fait tout simple que je suis Juif. Ceci fait une grosse différence. En 2001, j'ai regardé les Twin Towers du WTC brûler à partir du toit de mon immeuble dans Park Slope, Brooklyn, à environ deux milles de là. En tant que Juif je savais que les hommes ayant attaqué ces Tours voulaient ma mort, pour deux raisons. Ils me voulaient mort comme Américain et ils me voulaient morts comme Juif. L'interprétation qu'ils se faisaient de leur religion imposait un génocide. Et j'étais l'une de ces cibles de ce génocide.


Je veux bien mourir pour quelque chose d'important. Mais je ne veux pas mourir pour la destruction de la civilisation qui nous a donné, à vous comme à moi, le fruit de la science. Or faites moi confiance, les militants islamistes ne SONT PAS les représentants de l'islam pluraliste qui a encouragé le rapprochement des sciences entre l'Asie et l'Europe au 10e siècle. Je le sais personnellement car j'ai passé cinq ans à étudier chacun des mots composant les déclarations publiques de Ben Laden. J'ai étudié aussi le Hadith, les témoignages oculaires rapportant la vie de Mahomet et ses paroles. J'ai étudié aussi les premières biographies de Mahomet rapportées par Ibn Ishaq et al Tabari. J'ai étudié enfin les travaux des étudiants islamiques modernes dont Ben Laden et ses semblables ont tiré leurs idées. J'étudie le travail de sape des Salafistes conduits dans le monde entier.


J'ai été profondément troublé quand des amis à moi que je respecte ont commenté la chute des Tours comme s'ils l'avaient eux-mêmes planifiée. Quand ils m'ont dit : « La civilisation Occidentale est la pire des civilisations de l'histoire. Elle mérite de périr» . J'ai alors commencé à écrire The Genius of the Beast pour leur répondre. Je ne voulais pas initialement faire de ce livre un ouvrage scientifique. Je voulais en faire un Hymne. Je voulais célébrer les miracles invisibles de la civilisation occidentale. Une Ode aux réalisations stupéfiantes que nous sommes trop aveugles pour percevoir. Mais ce travail s'est transformé en une œuvre d'inspiration scientifique.


Cela m'a conduit en effet à faire ce que j'ai défini comme l'une des caractéristiques du travail scientifique : «Regarder le monde que l'on a sous les yeux comme si on ne l'avait jamais vu, afin de renouveler le regard porté sur lui». Pour moi c'était aussi rechercher la vérité à n'importe quel prix, y compris en l'espèce le prix de l'impopularité. Y compris celui d'apparaître comme complètement démodé, complètement réactionnaire, un défenseur des crimes de la civilisation occidentale. Pour moi la vérité consiste à voir les crimes et faire en sorte qu'ils ne puissent se renouveler. Mais parallèlement la vérité me demande de voir les triomphes. La vérité exige de faire ce que fait un neurochirurgien quand il tente d'extraire une tumeur cérébrale. Il doit soigneusement identifier les aires qui vous permettent de parler et de rêver, afin de ne pas les sectionner en enlevant la tumeur.


Aussi vous avez raison. The Genius of the Beast était à l'origine conçu comme un travail polémique, ne reculant pas devant les points de vue subjectifs. Mais plus j'approfondissais les origines de la civilisation occidentale et sa contribution à l'histoire de l'espèce humaine, plus m'apparaissaient des choses que j'avais sous les yeux et que je ne voyais pas. Et plus alors le travail scientifique l'emportait en moi sur le travail du polémiste. Un nombre grandissant de nouveaux concepts scientifiques et de nouveaux puzzles scientifiques à résoudre me venaient à l'esprit. J'ai découvert alors que, dès le début, ce livre était destiné à changer la façon dont vous et moi nous voyons le monde. Et c'est ce qu'il est devenu, je l'espère.


JPB
: Personnellement, je n'en doute pas et je le prends comme tel, même si nécessairement certains de vos arguments appellent discussion. Mais, en dépassant la question de la civilisation occidentale, n'êtes vous pas excessivement optimiste, messianique pour utiliser un de vos termes, quand vous expliquez que l'évolution en général, de la cosmologie à l'anthropologie en passant par la biologie, tend à promouvoir de meilleures solutions que celles existantes. Beaucoup d'évolutionnistes considèrent que l'évolution ne tend à rien du tout. Elle serait, si je puis dire, stochastique et neutre. Elle peut conduire à des catastrophes aussi bien qu'à des progrès (pour ne pas mentionner l'inévitable disparition finale de notre univers telle que la prédisent les cosmologistes actuels).


HB. :
L'évolution s'accomplit dans la catastrophe. Elle utilise les cataclysmes pour créer. Notre rôle est d'arrêter son addiction à la destruction, son addiction à la souffrance et à la mort.

Mais approfondissons un peu ce que sous tend votre dernière phrase. Il s'agit de deux erreurs scientifiques très répandues, si vous me permettez de le dire : la neutralité et la stochasticité. Construisez une simple courbe des évolutions cosmologiques et le fait que l'univers n'est pas stochastique et moins encore neutre vous apparaîtra comme plus qu'évident. L'univers est une machine en constante croissance et complexification. Son origine à partir de la singularité initiale suivie du Big Bang fut un massif pas en avant. Il en fut de même de tout le reste de l'évolution, depuis les particules initiales jusqu'aux galaxies et les molécules biologiques réplicantes que nous connaissons sur la Terre et dans lesquelles nous avons identifié la Vie. Aucun de ces pas en avant ne fut le résultat d'un processus stochastique. Pourquoi dès le début, au lieu de trouver des millions ou milliards de quarks différents n'en a-t-on trouvé que seize ? Il n'y avait pas de hasard, les types de quarks étaient rigidement déterminés. Il en fut de même de toutes les autres émergences. Je suis désolé de le dire, mais la stochasticité et la neutralité ne résistent pas aux évidences. Elles peuvent se trouver dans d'autres types d'univers, mais pas dans le nôtre. Parler de stochasticité et de neutralité est adopter un discours religieux sous couvert de science.


JPB.:
Si vous raisonnez ainsi, quelle est votre position dans le débat entre le déterminisme et le libre-arbitre ? Plus précisément, pensez vous, comme tout votre travail scientifique semble le montrer, que les humains, lorsqu'ils prétendent prendre des décisions volontaires, sont déterminés par différentes causes que la science peut ou ne peut pas (à l'heure actuelle) expliciter? Si cela était le cas, comment pourriez vous promouvoir par ailleurs, comme vous le faites, l'humanisme et une sorte de volontarisme individuel ?


HB.
: Vous évoquez là une autre des erreurs de la pensée scientifique telle que conçue par certains, l'illusion qu'il faut choisir entre ceci et cela. L'univers est-il réglé par le déterminisme ou soumis au libre arbitre ? Le cosmos est-il matériel ou s'agit-il d'une entité dotée d'immanence, comportant une « réalité » implicite ? L'évolution et les humains sont-ils dirigés par leur passé, par la causalité, ou par leur futur, par la téléologie ? En fait, autant que je puisse le voir, les oppositions se rejoignent au sommet. La réalité est une sorte de continuum possédant deux extrémités qui ne se distinguent pas, comme les deux extrémités d'un cordon de rideau unique. La réponse aux questions du type : ceci ou cela, aux questions impliquant le dualisme, comme celle de savoir qui a commencé, de l'œuf ou de la poule, est que ce sont les deux. Pour moi, ceci est vrai du déterminisme et du libre arbitre. 99 ,99% de ce que nous sommes est prédéterminé. Mais nous avons une aire de liberté et de choix dans le 0.01% restant. Et les différences que peut produire ce 0,01% soumis à des itérations persistantes sont énormes.

Comment fut construite la Grande Muraille de Chine? Brique par brique. Une brique à la fois. Le libre arbitre est difficile à concevoir. Mais nous le faisons exister quand nous persistons dans nos entreprises.


JPB. : Je poursuis mon questionnement, si vous voulez bien, afin que nos lecteurs comprennent bien le fond de votre philosophie. Comment vous situez vous dans le débat « réalisme versus non-réalisme » ? Autrement dit, considérez-vous qu'il existe une Réalité (des entités, des phénomènes) existant indépendamment de l'observateur mais que celui-ci peut décrire de plus en plus précisément et objectivement grâce à la science ? Ou a l'inverse, considérez vous que l'observateur, ses sens, ses instruments, son cerveau construisent une « histoire » (a narrative) qui, si elle est accepté par les autres, devient la réalité au regard de ces autres ?


HB. :
Voici encore une question qui me terrifie. Est-ce que l'interprétation que nous nous faisons de ce que nous voyons, le passage par une vision du monde préalable, déterminent-elle ce que nous voyons ? La réponse est Oui. Est-ce que notre perception change radicalement la réalité ? La réponse est Non. La physique quantique a-t-elle raison de dire que les particules ne choisissent pas leur état tant que nous ne les avons pas observées ? Pas le moins du monde. Chaque particule est soumise à l'observation permanente de toutes les autres particules. Un photon, par exemple est un boson. Et les bosons se déplacent en bandes. Sont-il aveugles aux mouvements de chacun de leurs collègues ? Pas le moins du monde. A leur manière bien particulière, ils « voient ». J'ai fait une conférence en 2006 devant un cénacle de physiciens quantiques à Moscou sur le thème « Pourquoi tout ce que vous savez de l'équation de Schrödinger est faux ». Nous pourrons en reparler une autre fois.


Essayons de voir la question d'une prétendue nature subjective de la réalité à travers les yeux de l'homme qui a tenté l'expérience la plus audacieuse qui soit sur le sujet, le philosophe qui a rendu publique et voulu expérimenter la notion que le cosmos n'est qu'un des fantasmes qui peuplent nos rêves. Je pense à Descartes. Pourquoi dis-je que Descartes voulu expérimenter la notion que le cosmos n'est qu'un des fantasmes qui peuplent nos rêves, vos rêves ? Parce que si le monde entier n'est qu'une invention de votre imagination, je n'existe pas. Et si le monde entier est le produit de ma propre imagination, vous n'existez pas. Non plus qu'aucun des auditeurs à qui ce discours s'adresserait.


Et si tout est le produit d'un fantasme de votre imaginaire, Descartes n'a pas existé. Descartes a essayé de s'isoler complètement du reste du monde pour voir le type de vérité qui demeurait lorsqu'il avait rompu toutes ses relations avec la matière et les autres humains. Il a quitté la France pour une ville étrangère, Amsterdam, où personne ne le reconnaîtrait. Il a pris un logement dans une petite maison anonyme au second étage où il pouvait s'isoler de l'humanité. Il s'est enfermé dans une pièce avec un bureau, une chaise, une plume et une boule de cire d'abeille qu'il pétrissait quand il réfléchissait. Il a enduré cet isolement pendant des mois, cherchant à distinguer ce qui demeurait après qu'il se soit coupé du monde entier. Il a conclu finalement que la seule vérité qui restait était le Cogito ergo sum : “Je pense donc je suis”.


Mais pour en arriver à cette conclusion, il dut renoncer à percevoir combien étroitement il était lié au tissu d'une réalité plus vaste. Il dut se forcer à ignorer le fait que les mots qu'il se disait à lui-même dans son isolement provenaient de lignées de centaines de milliers d'humains, ceux qui avaient inventé le langage entre 2,4 millions d'années et 40.000 ans avant lui, les Aryens qui avaient jeté les bases du Latin, les Romains qui avaient fait évoluer ce même Latin et les Européens qui l'avaient jusqu'au 17e siècle remodelé en fonction de leurs besoins. Il dut se forcer à ignorer les humains qui avaient inventé la première hache de pierre, qui avaient appris à fondre le métal, qui avaient avec ce métal forgé les outils ayant permis de façonner le bois dont sa propre demeure et son mobilier étaient faits. Il dut se forcer à ignorer l'enchaînement des espèces cultivées, les exploitations agricoles, les transports, les marchés qui le nourrissaient. Bien plus, il dut se forcer à ignorer la servante qui était censé tenir sa maison pour lui, la servante qu'il avait séduite et qu'il avait rendues enceinte. Cette grossesse était-elle un produit de l'imagination de Descartes ? Un artefact découlant de son interprétation du monde ? La sexualité de Descartes est-elle simplement une médiation symbolique par laquelle votre imagination et la mienne interprète le monde ? Je suppose que la servante enceinte des œuvres de Descartes considérait que le pénis de ce dernier et son propre état de grossesse étaient réels.


JPB.
: L'un de vos talents, nous le constatons une fois de plus, est de faire surgir des exemples historiques très concrets, sinon réalistes, à l'appui de vos thèses. Ceci dit, pour poursuivre la discussion, comment situez vous votre propre approche scientifique dans le parti philosophique que vous venez d'exprimer ?


HB.
: Mon objectif est de comprendre le plus possible les causalités en utilisant les sciences et la philosophie de notre temps. Toutes les sciences et non pas une seule. Et faire appel à tout ce qui constitue les humanités : tout de l'histoire, de la littérature, des arts, tout ce à quoi l'on peut accéder. Tous ces matériaux constituent des outils pour comprendre la réalité. Mais je ne me satisfais pas de prendre les arguments que je trouve à ma portée. Je cherche à voir derrière les évidences qu'ils expriment ouvertement. Je cherche à faire apparaître les questions et les mystères qui se cachent derrière une première approche nécessairement sommaire. Je cherche finalement ce faisant à élever le regard constamment. A élever votre propre regard. A élever la façon dont les autres vivent et, plus important encore, la façon dont eux aussi voient le monde.


JPB
. : Ce programme est noble. Mais, par exemple, comment réagissez vous à des questions qui agitent certains milieux culturels aujourd'hui, les perspective de Singularité défendues par Ray Kurzweil et le Singularity Institute, ou celles sous-jacentes aux concepts de transhumanité et de posthumanité ?


HB.:
Pour moi, la Singularité se produit à tous moments. Chacun des grands sauts que nous avons évoqués précédemment en sont des manifestations, depuis le Big Bang jusqu'à la vie. Il s'est agi à chaque fois de changements radicaux dans la nature de la réalité. Chacun d'eux constituait une Singularité.


Mais la nature humaine est incroyablement à courte vue. Nous demeurons persuadés que nous ne changeons pas, à travers les grands changements technologiques. Quand mon père est né en 1908, à Asbury Park, New Jersey, la nourriture arrivait en ville par des transports hippomobiles. Le véhicule à moteur était une grande nouveauté. Le chemin de fer était encore considéré comme une technologie nouvelle. Le voyage du New jersey à Los Angeles . prenait 4 jours et nuits. A l'exception de quelques courageux aérostiers, les hommes ne quittaient pas le sol. Par contre, quand j'ai eu 19 ans, l'on pouvait aller de New York à Los Angeles en moins de 6 heures par jet. Cependant, je ne me représentais pas comme appartenant à une espèce nouvelle radicalement changée par les technologies. Quant à mon père, il ne s'imaginait pas avoir traversé un évènement aussi dramatique qu'une Singularité. Il en est de même pour nous avec toutes les nouveautés et usages que nous permet la société de l'information et de la communication. Nous ne nous imaginons pas appartenir à une nouvelle espèce radicalement modifiée par rapport aux précédentes.


Ce qui est ironique est en fait que nous sommes bien une nouvelle espèce radicalement modifiée. Mais nous ne nous représentons pas, tout simplement, l'ampleur des modifications. Qui plus est, nous ne nous ne nous représentons pas combien ces changements doivent à la civilisation occidentale et à un capitalisme qui ne se limite pas, loin s'en faut, à Wall Street.

J
PB.
: Je suis content de votre propos concernant les changements de l'espèce humaine et les technologies. Il rejoint un peu celui que je viens de développer, si vous me permettez d'y faire allusion, dans un livre à paraître prochainement, le Paradoxe du Sapiens. Mais finalement, et pour en revenir à vous, que seront les prochaines étapes de votre œuvre ?


HB.
: J'espère que vous entendrez parler de The Big Bang Tango: Quarking In the Social Cosmos—Notes Toward a Post-Newtonian Science. Dans ce livre, j'exposerai notamment cinq hérésies scientifiques. Il devrait paraître vers 2016.

En attendant, vous pourrez lire un ouvrage un différent Einstein, Michael Jackson and Me—17 Years in the Power Pits of Rock and Roll. J'espère que l'on y trouvera, comme dans The Genius of the Beast, bien plus de vérités scientifiques que ne le laisse présager le titre.




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Vendredi 30 octobre 2009

Nouvelle rédaction, après discussion avec l'auteur

Xavier Saint Martin

L’appareil psychique dans la théorie de Freud. Essai de psychanalyse cognitive
L’Harmattan 2007


Présentation et commentaires par Jean-Paul Baquiast 20/10/2009


 
Présentation
(4e de couverture)

Les sciences cognitives sont à double titre en quête d'intelligence. Tout d'abord parce qu'elles continuent à rechercher les concepts fondamentaux qui permettraient de bâtir une science des fonctions supérieures de l'Homme, d'autre part pour réaliser des systèmes artificiels doués de compétences cognitives comparables à celles dont il fait concrètement preuve. L'ouvrage invite à une traversée de l'œuvre de Freud, pour illustrer à quel point la pensée du père de la psychanalyse était proche, en de multiples aspects, des questionnements contemporains en sciences cognitives, tels que : qu'est-ce que penser? Comment s'origine l'acte de création ? Ce faisant, l'auteur appelle de ses vœux à une coopération étroite entre les psychanalystes et les chercheurs en sciences cognitives, pour fonder les principes auxquels devront obéir les systèmes artificiels intelligents. Au passage, l'ouvrage montre combien l'informatique contemporaine est inapte à doter les machines de telles capacités, ne serait-ce que parce qu'il n'y a pas de pensée sans désir, ni de désir sans corps(1).

Biographie de l'auteur

Xavier Saint-MartinXavier Saint-Martin est né en 1954 en région parisienne. Enfant, sa curiosité naturelle le poussait à comprendre les mécanismes qui régissaient tant son univers humain que matériel. Jeune adulte, poursuivant ce double profil, il a suivi une formation universitaire en Sciences de l'ingénieur, puis en Sciences humaines cliniques et psychanalyse. C'est à ce double titre qu'il étudie depuis plusieurs années les développements contemporains des sciences cognitives. Il est membre de l'Association pour la Recherche Cognitive. Par ailleurs, ingénieur reconnu dans le milieu de l'informatique, Xavier Saint-Martin est l'auteur de plusieurs publications techniques présentées lors de congrès internationaux.

L’auteur recevra les commentaires et critiques aux adresses suivantes : x.stmartin (at) aliceadsl.fr et xavier.saint-martin (at) bull.net

(1) NDLR: Cette remarque mériterait d'être nuancée. Les robots modernes pourront acquérir de telles capacités.

 

Nous ne connaissions pas cet ouvrage, que l’auteur a eu la gentillesse de nous adresser. Bien qu’il soit déjà relativement ancien, à l’aune où évoluent les idées et les techniques, nous pensons utile de le présenter et le discuter à l’intention de nos lecteurs. Il nous permet d’ailleurs de reprendre et le cas échéant modifier quelques uns des commentaires que nous avons fait au livre de Lionel Naccache, dont il parait utile de le rapprocher, bien que les points de vue soient très différents : Le nouvel inconscient, Freud, Christophe Colomb des neurosciences, Odile Jacob 2006. Voir:
http://www.automatesintelligents.com/biblionet/2007/jan/naccache.html


Xavier Saint Martin est tout à fait autorisé pour parler à la fois de Freud et du monde très divers des sciences dites cognitives, puisque sa formation universitaire et professionnelle l’a conduit à pratiquer ces deux grandes catégories de disciplines, y compris en tant qu’ingénieur informatique. Le livre s’inscrit dans une démarche encore assez peu répandue (nous verrons pourquoi) mais qui ne peut manquer d’intéresser nos lecteurs : rappeler ce que furent l’œuvre scientifique et la pratique thérapeutique proposées par Freud, rechercher en quoi la démarche de Freud enrichirait les sciences cognitives, rechercher symétriquement en quoi ces sciences cognitives permettraient d’apprécier la pertinence du freudisme.


Le livre respecte strictement ce programme, puisqu’il est constitué de 2 grandes parties :
1. Eléments de théorie freudienne (assortis d’un grand nombre de citations)
2. Vers une psychanalyse cognitive, où l’auteur, pour donner une base aux propositions qu’il y présente, rappelle sommairement en quoi consistent les sciences cognitives, notamment sous l’angle des outils informatiques permettant de décrire ou simuler le cerveau.


Notons d’ailleurs que la partie essentielle de ses propositions, relatives à la construction d’une psychanalyse cognitive, aurait sans doute méritée d’être individualisée sous la forme d’une 3e partie. Elle est actuellement un peu noyée dans sa seconde partie, alors que le cœur en est résumé dans le graphique des pages 130 et 131, suivi de commentaires. C’est en fait à partir de ces pages que commence ce que nous pourrions appeler le véritable travail de construction proposé par l’auteur. Il ne lui reste malheureusement plus que 13 pages pour le préciser.


Il est vrai que son but est d’abord de corriger ce que les psychanalystes disent de Freud, et de corriger ce que les cogniticiens croient comprendre de lui. Ceci suppose un retour aux écrits de Freud, rarement fait aujourd’hui. L’auteur s’est astreint à cette tâche essentielle, en nous évitant l’effort du travail documentaire correspondant. D’où les 360 citations qu’il présente en fin d’ouvrage. Le lecteur pressé pourra ne pas s’y référer, mais à notre avis, il aurait tort.


Une critique plus sérieuse nous parait mériter d’être faite, concernant les références aux sciences cognitives.
Celles-ci sont anciennes, et ne tiennent donc pas compte de la richesse des travaux caractérisant ce domaine. Certes, le livre écrit en grande partie avant 2007 ne pouvait pas citer les publications récentes. Certains des auteurs cités ne nous paraissent donc pas apporter beaucoup de crédit à la thèse. Nous dirions en forme de clin d’œil qu’il est dommage que Xavier Saint Martin n’ait pas connu notre site, beaucoup plus à jour que sa bibliographie. L’auteur nous a confirmé qu’il avait entrepris l’actualisation nécessaire.


Résumé du livre


Après ces préambules, et sans nous arrêter aux détails, essayons de résumer la démarche proposée par l’auteur, visant à construire une psychanalyse cognitive. Quel pourrait en être le but ? Qu’en serait le bénéfice ? Pour Xavier Saint Martin comme pour tous ceux qui s’intéressent aux mécanismes psychiques, il s’agit d’abord d’éclairer un monde dont la complexité ne cesse de nous surprendre. L’objectif est donc scientifique. Il est en priorité de convaincre les cogniticiens que s’ils veulent comprendre comment le cerveau fonctionne, ils ne pourront pas faire l’économie des travaux de la psychanalyse. Plus précisément, Xavier Saint Martin propose une démarche qui viserait comme indiqué ci-dessus à enrichir réciproquement la psychanalyse et les sciences cognitives : montrer comment les intuitions et hypothèses de Freud pourraient enrichir les sciences cognitives et, réciproquement, comment celles-ci, avec notamment leurs nouveaux instruments, pourraient éventuellement confirmer ou infirmer les hypothèses de la psychanalyse.


Réapprendre à connaître Freud


Pour cela, il faut commencer par connaître, ou redécouvrir la richesse de la démarche de Freud et son caractère véritablement scientifique. On peut toujours discuter la question de savoir si la psychanalyse moderne est une science au sens, d’ailleurs très imprécis, donné à ce mot quand il concerne les sciences humaines. Mais à quoi bon? Concernant le travail fait tout au long de sa vie par Freud, le livre consacre un long chapitre, le chapitre 2, à démontrer comment, au vu des critères de son époque, comme d’ailleurs en grande partie au vu des nôtres, Freud s’était comporté en scientifique, afin notamment de mieux illustrer le fonctionnement du psychisme.


Les explications qu’en donnaient à la fin du 19e siècle les psychologues et médecins de l’époque, imbues de préjugés traditionnels voire de croyances mythologiques, avaient en effet perdu tout caractère éclairant. Freud se comporta à cet égard en véritable génie, et en génie courageux, puisqu’il affronta sans hésiter les forces conservatrices qui tenaient, notamment pour conserver leur pouvoir sur les malades, mais aussi plus généralement sur les femmes, les enfants et les pauvres, à dénier toute autonomie aux uns et aux autres. On sait, inutile de développer ce point ici, comment la mise en valeur par Freud de la libido, des pulsions sexuelles, des inhibitions conduisit des millions de personnes à mieux comprendre la société et parfois à mieux se comprendre elles-mêmes.


Nous ne pouvons résumer ici les 80 pages (sans compter les citations présentées en notes) consacrées par le chapitre 2 du livre à analyser ce que l’auteur nomme la théorie freudienne. Il y aborde successivement : 1. La méthode, véritablement scientifique, reposant sur l’observation elle-même inspirée par le déterminisme. 2. La description des entités observables, que l’auteur nomme les inscriptions psychiques (affects, représentations, complexes…). 3. La présentation de la vision associationniste qui est à la base des activités psychiques et de leurs mises en évidence. 4. La présentation de la « défense » en relation avec ce que les psychanalystes nomment les topiques (ou études de la structure mentale) successivement décrites par Freud : conscient/inconscient ; moi/ça ; vie/mort. . 5. La spécificité du sexuel avec ses différentes manifestations : refoulement, transposabilité, symptôme, régression, fixation, traumatisme…et finalement 6. Le rôle du sujet en psychanalyse, y compris en ce qui concerne la cure.


Xavier Saint Martin nous rappelle, à l’occasion de cette présentation, que ces bases théoriques avaient été élaborées à partir d’un nombre considérable d’observations cliniques. Freud y avait procédé avec les moyens dont disposaient la psychologie et la psychiatrie de l’époque, mais l’on sait qu’il s’intéressait beaucoup aux premiers pas de la neurologie et de l’anatomie pathologique. Il aurait vécu 50 ou 100 ans plus tard, sans doute n’aurait-il pas renié les fondements de sa théorie, du moins les auraient-ils fortement enrichis sinon nuancés. C’est bien ce que devraient faire les psychanalystes aujourd’hui.


Vers une psychanalyse cognitive


Cet objectif, qui donne son titre au livre et fait l’objet du Chapitre 3, vise à illustrer la grande proximité des questions posées sur l’appareil psychique tant par la théorie de Freud que par les sciences cognitives. L’ambition de l’auteur, comme il l’indique lui-même, est de faire savoir à la communauté psychanalytique que ses méthodes, concepts et processus expérimentaux pourraient utilement participer aux travaux en cours intéressant les sciences cognitives au sens large, mais aussi les recherches et développements concernant les systèmes artificiels dits intelligents. Plus particulièrement à cette fin, il indique les outils conceptuels et les connaissances factuelles découlant de ces sciences et techniques, que Freud aurait probablement exploités si ces matériaux avaient été disponibles de son temps. L'ambition de l'auteur serait que les successeurs de Freud réalisent ce travail.


Il présente pour cela (sous réserve d’une future mise à jour que nous avons évoquée et qui pourrait aisément être réalisée), les métaphores ou simulations permises par l’informatique et l’intelligence artificielle. Il énumère ensuite les lignes de convergence : établissement des liaisons entre neurones, association, investissement, apprentissage, représentation, mémoire. Il discute enfin les questions liées au fonctionnement du cerveau à partir des structures neurales innées et acquises, la construction du sujet, la catégorisation, les affects et motivations conscients ou inconscients, etc. Le chapitre se termine par un tableau synoptique présentant les bases génétiques et phylogénétiques du psychisme, les entités psychiques, les règles présidant à leurs relations, sur un mode déterministe ou au contraire chaotique, et finalement les conséquences observables en découlant: névroses, psychoses, perversions, avec leurs divers symptômes et manifestations rationalisées.


Quelques réflexions


Le sujet abordé par Xavier Saint Martin est immense, et nous ne pouvons pas ici prétendre l’évaluer avec pertinence. Bornons nous à présenter quelques réflexions rapides.


L’inconvénient de l’apparition d’un grand novateur est qu’elle génère derrière lui d’innombrables disciples. Ceux-ci, par respect, souvent aussi par facilité, pour s’éviter les efforts de nouveaux renouvellements, finissent pas se comporter en véritables gardiens du temple. Ils exploitent les premiers filons mais ils renoncent à en chercher d’autres. On sait à cet égard que si Freud n’avait pas lui-même été avare d’imagination pour décrire les comportements psychiques et leurs antécédents supposés, ses élèves, c’est-à-dire l’immense communauté des psychanalystes de par le monde, ont infiniment compliqué le tableau mais sans le renouveler réellement. La lecture des ouvrages des psychanalystes contemporains ou des articles de revues nous plonge dans une jungle d’entités aux mille nuances, généralement présentées comme découlant des fondations posées par le père de la psychanalyse, dans laquelle on ne peut naviguer ou se retrouver que par l’intercession des spécialistes. Cela porte un grand tort au dialogue interdisciplinaire 1)


Ajoutons que les psychanalystes, imprégnés de leur lutte contre une psychiatrie réductionniste, symbolisée par l’électrochoc et la camisole chimique, se refusent encore à considérer ce que peuvent dire du cerveau et de son fonctionnement non seulement les neurosciences observationnelles, mais aussi la génétique et la biologie évolutionnaire. A plus forte raison veulent-ils encore ignorer les perspectives de l’intelligence artificielle et de la robotique autonome. L’idée qu’un robot puisse faire montre d’affects, complexes, refoulements et pathologies diverses, pourtant sérieusement à l’ordre du jour chez les roboticiens, leur parait relever de l’escroquerie intellectuelle.


La complexité de la jungle des entités étudiées par la psychanalyse 2), à supposer qu’elle ne soit pas principalement destinée à sauvegarder le monopole des psychanalystes sur les cures, rend difficile l’objectif que pourraient selon nous se fixer les sciences cognitives, retrouver derrière chacune de ces entités un mécanisme génétique, neurologique ou culturel susceptible d’être identifié et analysé avec leurs méthodes et leurs instruments. Des tentatives ont été faites récemment, sous le concept notamment de neuro-psycho-analyse, mais elles ne semblent pas avoir donné de résultats probants.


Un certain nombre de neuroscientifiques se sont demandés si les comportements et symptômes identifiés par Freud tout au long d’une œuvre de 50 ans correspondent à des « observables » de caractère durable sinon universel. Ils pourraient en ce cas aujourd’hui encore être effectivement observés et analysées avec les outils modernes des sciences cognitives. Il en serait de même des causes ou déterminismes qui seraient à la source de ces comportements et symptômes. Ainsi, pour prendre un exemple excessivement simpliste, des façons d’être telles que celles qualifiées de perversions ou, au contraire, de refoulements pourraient être imputées à la combinaison (stochastique) d’un certain nombre de mécanismes générateurs dont l’on pourrait trouver une trace dans des sécrétions endocriniennes, des observations en imagerie cérébrale, voire en amont dans l’expression de certains gènes.


L'imprécision des concepts freudiens


Malheureusement, pour cela, les observations éventuelles se heurtent à l’imprécision des concepts freudiens. Entendons-nous. Il ne s’agirait pas de nier ce que chacun peut constater, que les individus sont constamment victimes d’aberrations psychiques telles que le délire de persécution, les obsessions et addictions, les dépressions et autres névroses. On ne nierait pas non plus l’existence de phénomènes dont chacun est témoin, à commencer dans son propre psychisme, tels que les rêves, les oublis, les défenses contre le déplaisir, etc. Il s’agirait par contre d’en rechercher les causes dans le monde infiniment complexe et encore mal exploré du fonctionnement du cerveau « incorporé » dans un corps doté de centaines de capteurs et effecteurs portant tout autant sur l’intérieur que sur l’extérieur. Que resterait-il alors de la « belle simplicité » des concepts freudiens ? Répétons une nouvelle fois que si Freud avait vécu aujourd’hui, il n’aurait sans doute pas refusé de voir cette complexité, ni rejeté les mises à jour doctrinales qui en auraient découlé.


C’est ce qu’explique fort bien le livre de Lionel Naccache précité, à propos de l’inconscient dont on sait le rôle essentiel pour Freud et ses disciples : l’inconscient tel que décrit par ces derniers (il y a presque 100 ans maintenant), n’existe (vraisemblablement) pas. L’inconscient constitue pourtant ce que l’on pourrait qualifier de fonctionnement par défaut de tous les organismes vivants. Mais il n’a pas grand-chose à voir avec l’inconscient freudien. Que serait alors l’inconscient freudien ?


Les organismes vivants fonctionnent essentiellement sur le mode inconscient du fait que les opérations mentales accédant à l’espace de travail conscient identifié chez les animaux supérieurs sont extrêmement rares (et ne disposent généralement pas des propriétés généralement prêtées à la conscience par le sens commun). Si l’on veut comprendre ce qui se passe sur le mode inconscient dans le corps et le cerveau d’un chien ou d’un humain, il faut mettre en œuvre les instruments d’analyse de plus en plus perfectionnés fournis notamment par la pharmacologie et l’imagerie cérébrale fonctionnelle. Mais il s’agit alors de recherches considérables, qui n’intéressent que peu les organismes de financements (sauf peut-être les militaires). Raison de plus pour ne pas partir sur de mauvaises bases, autrement dit ne pas s'appuyer sur des hypothèses freudiennes dont la plupart ne sont plus considérées comme scientifique, c’est-à-dire vérifiables et falsifiables.


Prenons un exemple simple tiré de la météorologie. Traditionnellement, les agriculteurs et marins constataient que des vents différents se succédaient, avec des caractères qu’ils avaient bien identifiés. Mais ils avaient attribué les causes de ces vents à des conflits entre divinités, le timide Zéphyr affrontant le rude Borée, sous l’œil sourcilleux de Jupiter tonnant, maître des Dieux et des hommes. Si les météorologues modernes, dotés de tous les instruments perfectionnés dont ils disposent, avaient conservé cette dramaturgie, ils n’auraient pas identifié les vrais acteurs qui sont les mélanges d’air chaud et froid au sein des couches atmosphériques. Certes, lorsqu'un prévisionniste veut se faire comprendre d’un public non expert, aujourd’hui encore, il fait appel aux divinités traditionnelles (sauf à les remplacer par des concepts mythologiques identifiés dans le ballet des cartes météorologiques télévisuelles par des conflits entre D (la méchante dépressions) et A (le gentil Anticyclone). Mais il ne se prend pas au mot et sait bien qu'élucider les déterminismes chaotiques du climat nécessite d’autres concepts et d’autres approches.


A la question sempiternelle de savoir si la psychanalyse est ou pourrait devenir une science, nous serions donc tentés pour notre part de répondre qu’elle ne pourrait le devenir, sous la forme d’une psychanalyse cognitive, qu’en soumettant à la critique des sciences cognitives et de nombreuses autres sciences, l’ensemble des concepts et des observables à partir desquels elle s’efforcerait de proposer des lois. On peut évidemment considérer que la psychanalyse doit être traitée comme d’autres sciences humaines et sociales : sciences économiques, sciences de l’organisation, histoire, voire même médecine, à qui l’on ne demande pas de se confronter aux épreuves imposées aux sciences dites dures, incluant la biologie. Mais dans la mesure où l’on voudrait la mettre à l’épreuve d’instruments émanant de ces sciences dures, il faudrait bien en accepter les contraintes 3)


L'ambiguité des instruments d'observation


Cela ne veut pas dire que ces sciences cognitives elles-mêmes ne devraient pas être critiquées du point de vue épistémologique. Il n’y a pas de raison de leur faire une confiance absolue. Développons un peu ce point. On nous objecte souvent, dans cette revue, que les techniques de l’imagerie fonctionnelle, notamment la fameuse IRM(f), sont des instruments comme les autres, autrement dit marqués des mêmes limites que l’épistémologie critique détecte à juste titre dans toute observation instrumentale, que ce soit en science macroscopique ou en physique microscopique. Elles ne font pas apparaître un réel existant en soi, mais ce que certains nomment une entité-objet résultant de la relation, toujours révocable, entre un infra-réel non qualifiable en soi, un instrument et un observateur/acteur. Autrement dit, l’image des aires neurales activées lors d’un comportement donné ne correspond pas vraiment à ce qui se passerait dans le cerveau selon la « narration » qui en est faite par les neuroscientifiques, mais à ce que l’observateur et son instrument peuvent et veulent détecter. D’autres instruments d’ailleurs, non encore réalisés, pourraient faire apercevoir d’autres choses et susciter d’autres « narratives ».


Ces réserves cependant ne signifient pas pour nous qu’il serait impossible de faire de la psychanalyse cognitive proposée par Xavier Saint Martin une véritable science. Elles signalent nous semble-t-il l’immensité des chantiers qu’il faudrait ouvrir, puisqu’il faudrait à la fois critiquer tous les concepts de départ, empruntés à Freud ou importés plus récemment dans la psychologie, notamment à partir de la psychologie évolutionnaire, et les méthodes permettant d’en justifier la pertinence à partir de l’observation des corps et des cerveaux du monde animal. L’importance de la tâche ne serait pas à elle seule une raison pour ne pas l’entreprendre. Disons seulement qu’il ne faut pas s’illusionner. Comme rappelé plus haut, ces objectifs n’intéressent pas vraiment, aujourd’hui, ni les décideurs de la science, ni les citoyens. Ceux-ci se satisfont fort bien des explications fournies par les religions et par les astrologues.


La psychanalyse cognitive en tant qu’instrument pour la cure.


Cette question n’a pas été retenue, nous l’avons indiqué, pour Xavier Saint Martin, parce que débordant selon lui du champ de ses compétences. Nous pouvons cependant en dire un mot ici, sans l’aborder au fond. La plupart des psychanalystes, comme ceux des patients qui acceptent de supporter les sacrifices en temps et en argent qu’implique une cure, ne se préoccupent pas de savoir si la psychanalyse est ou non une science, car cette question n’aurait pas pour eux d’intérêt pratique. Ce qui compte, tant pour les soignants que pour les patients, est que la psychanalyse soulage. Mais soulage-t-elle ?


On pourrait discuter interminablement des conditions dans lesquelles intervient le remède apporté par la cure psychanalytique traditionnelle, pratiquée depuis près de cent ans maintenant sous des formes peu différentes par la communauté des psychanalystes, qu’ils soient ou non docteurs en médecine. Les patients véritablement guéris, se reconnaissant comme tels ou non, sont rares. Cependant, en dehors de cas désespérés, enfermés dans des névroses récurrentes, il semble bien que les résultats des traitements soient plutôt favorables. Que demander de mieux ?


Les sciences cognitives se devraient de rechercher le pourquoi de tels résultats. Le font-elles sérieusement ? Ce n’est pas sûr. En dehors d’elles, beaucoup de médecins et psychologues font valoir que ce qui soulage les maux psychiques est la possibilité pour ceux qui en souffrent de s’en ouvrir à des oreilles compatissantes. Ceci souvent de préférence en présence d’un public que l’on pourra émouvoir ou avec qui partager ses émotions. D’où le succès des innombrables consultations de psychothérapie, des groupes de soutien psychologique, des émissions de télé-réalité. D’où aussi le succès de ce que les psychologues sont bien obligés de considérer comme des dérives : confessions en public dans des méga-churches, séances d’hallucination plus ou moins sectaires, exorcismes, etc. Il s’agit d’un effet proche de l’effet placebo, dont on ne peut contester l’intérêt en pharmacie et qui reste encore mystérieux. Il s’agit d’un beau sujet d’étude, tant pour les sciences cognitives que pour la psychanalyse.


Quant à la question évoquée plus haut, celle de savoir si une approche psychanalytique pourrait « guérir » les robots évolutionnaires complexes en cours de développement (sous le nom générique de « systèmes cognitifs ») des diverses anomalies comportementales qu’ils pourront manifester, la réponse parait affirmative. Bien que le thème ne soit pas encore d’actualité, il le deviendra vite. Les approches relativement globales de la psychothérapie et de la psychanalyse, visant à prévenir ou guérir les troubles, même lorsque l’on ne sait pas bien ce qui se passe « au fond de la machine », trouveront là un emploi utile. Ceci pourrait en retour (horresco referens) entraîner quelques retombées utiles dans le traitement des humains.


Ajoutons, pour évoquer le vieux conflit entre psychanalyse et psychiatrie, en le mettant au goût du jour, que beaucoup de praticiens font à la psychanalyse, comme en général aux psychothérapies, le reproche de faire perdre beaucoup de temps aux patients en difficulté, alors que l’administration de drogues calmantes ou euphorisantes pourraient avoir le même effet. Il s’agit d’une question que nous n’aborderons pas ici, mais qui est, qu’on le veuille ou non, sous-jacente à l’appel aux sciences cognitives et à leurs applications en psychiatrie. Aujourd’hui, des expériences montrent par exemple que des variations infimes dans les taux d’adrénaline ou de sérotonine peuvent transformer radicalement un individu tranquille en individu agressif ou réciproquement. Ceci dit, on admettra facilement que la conjonction de méthodes biochimiques et de méthodes psychologiques devrait donner de meilleurs résultats qu’une approche unilatérale.


Finalement, que dire relativement à l’efficacité thérapeutique de la psychanalyse ou d’une future psychanalyse cognitive ? Ce thème, répétons-le, a été volontairement exclu du livre de Xavier Saint Martin, mais nos lecteurs ne manqueront pas de s’y intéresser. On peut penser que, de même que le météorologue n’a pas besoin de connaître les secrets de la dynamique des fluides pour juger de la sévérité d’un épisode dépressionnaire survenant dans la vie quotidienne, des observations barométriques lui suffisant généralement, le psychanalyste peut se satisfaire dans ses relations avec le patient des concepts encore fonctionnellement utilisables retenus par la profession à la suite de Freud, pulsions sexuelles, libido, refoulement, etc., Il y fera allusion avec son patient. Celui-ci « hallucinera » à leur sujet et s’en trouvera généralement bien.


Le soignant devrait-il alors s’engager dans les considérations complexes résultant de l’appel aux sciences cognitives évoquées précédemment ? Ni lui ni le patient n’en tireraient (sauf cas graves) de bénéfices immédiats. S’il fallait rechercher les traces de telles « pulsions » dans les bases neurales ou dans le génome du patient, avec l'instrumentation lourde nécessaire, il ne s’agirait plus alors de cure mais de recherche. Le coût en serait évidemment modifié.


Conclusion

Compte-tenu de la richesse des perspectives ouvertes par le livre de Xavier Saint Martin, nous ne pouvons qu’en conseiller la lecture. Bien plus, si lui-même, s’associant avec d’autres chercheurs partageant son approche, voulait préciser le contenu de la psychanalyse cognitive qu’il propose, nous serions heureux d’en faire ici l’écho.


Notes
(1) Nous ne pouvions pas ne pas citer ici Le livre noir de la psychanalyse, Sous la direction de Catherine Meyer, 2005, Les Arènes. Il s’agit d’un corpus d'articles de plus de 800 pages dont l'ambition affichée est de remettre en cause les théories et de souligner les échecs de la psychanalyse. Ce livre, paru en septembre 2005, rassemble une quarantaine d'auteurs de différentes nationalités et de différentes spécialités : historiens, psychiatres, philosophes. On l’a suspecté d’être une publicité cachée pour d’autres pratiques thérapeutiques.
(2) Voir le Vocabulaire de la psychanalyse,
de Jean-Bertrand Pontalis, Jean Laplanche et Daniel Lagache , Presses Universitaires de France - PUF; 3e édition (novembre 2004) .
(3) Sur la question de savoir si la psychanalyse est ou non une science, voir l'article de Marc Jeannerod et Nicolas Georgieff (référence proposée par Xavier Saint Martin) http://www.isc.cnrs.fr/wp/wp00-4.htm

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Jeudi 29 octobre 2009


Howard Bloom

The Genius of the Beast: A Radical Re-Vision of Capitalism (diffusé à partir de novembre 2009)

Présentation et commentaires par Jean-Paul Baquiast 29/10/2009


 

Howard Bloom (à droite).photographié à NYC en 2008 lors d'une visite de la Société francophone de mémétique. Au centre, Pascal Jouxtel, fondateur de cette Société.

Howard Bloom est l’auteur de
- The Lucifer Principle: A Scientific Expedition Into the Forces of History. Voir notre présentation
http://www.automatesintelligents.com/biblionet/2002/fev/principe.html
- Global Brain: The Evolution of Mass Mind From The Big Bang to the 21st century. Voir notre présentation
http://www.automatesintelligents.com/biblionet/2002/mar/bloom.html
- How I Accidentally Started The Sixties Téléchargeable
http://www.amazon.com/s/ref=nb_ss?url=search-alias%3Dstripbooks&field-keywords=-%09How+I+Accidentally+Started+The+Sixties&x=17&y=16

Titres et distinctions
Former Core Faculty Member, The Graduate Institute
Former Visiting Scholar-Graduate Psychology Department, New York University
Special Advisor to the Board of the Retirement Income Industry Association
Founder: International Paleopsychology Project;
Founder, Space Development Steering Committee;
Founder: The Group Selection Squad
Founding Board Member: Epic of Evolution Society
Founding Board Member, The Darwin Project
Member Of Board Of Governors, National Space Society
Founder: The Big Bang Tango Media Lab
Member: New York Academy of Sciences, American Association for the Advancement of Science, American Psychological Society, Academy of Political Science, Human Behavior and Evolution Society, International Society for Human Ethology
Scientific Advisory Board Member, Lifeboat Foundation
Advisory Board Member: The Buffalo Film Festival.

Pour en savoir plus
voir http://howardbloom.net/
voir aussi
http://www.scientificblogging.com/howard_bloom

 

 


Nos lecteurs savent avec quel intérêt nous avions lu les deux premiers ouvrages de Howard Bloom, cités en référence. Nous leur proposons de se reporter aux présentations que nous en avions faites, elles aussi citées ci-dessus.


Le même Howard Bloom vient d’écrire un nouvel ouvrage, dans la veine des deux premiers. L’auteur nous en avait confié le manuscrit, afin que nous puissions le présenter avant sa diffusion officielle. C’est avec plaisir que nous le faisons.


Introduction à la démarche d’Howard Bloom


Howard Bloom est un écrivain scientifique assez exceptionnel. S’il n’a pas les titres universitaires derrière lesquels s’abritent généralement historiens, anthropologues et sociologues divers, il dispose au plus haut point de deux qualités qui sont à la base de l’esprit scientifique : se demander ce que cachent et peuvent révéler les phénomènes considérés à tort comme les plus évidents, utiliser pour ce faire le plus grand nombre des connaissances scientifiques disponibles, sans s’arrêter aux barrières disciplinaires. Pour cela il dispose d’une imagination créatrice hors du commun, celle qui fait les grands découvreurs. Il y joint évidemment une puissance de travail exceptionnelle, sans laquelle rien de solide ne peut être fondé.


Son dernier livre, The Genius of the Beast: A Radical Re-Vision of Capitalism, illustre une nouvelle fois ces qualités. Il s’agit d’un ouvrage de plus de 700 pages, comportant plus de 650 citations. Celles-ci, prises dans des revues ou ouvrages scientifiques, ne sont pas seulement là pour faire sérieux. La lecture du contexte montre que l’auteur les a lues et méditées, pour en faire des arguments ou des illustrations enrichissant son propos. Comme dans ses précédents livres, l’auteur voyage avec aisance à travers les siècles et les espaces, convoquant pour illustrer ses hypothèses un nombre considérable d’évènements ou de documents historiques voire préhistoriques dont il nous propose une relecture.


On retrouve par ailleurs dans The Genius of the Beast les particularités qui pour nous et pour beaucoup de lecteurs de par le monde avaient fait l’originalité de ses deux précédents ouvrages. Howard Bloom y avait donné une véritable portée scientifique à des concepts déjà largement utilisés avant lui mais plus à titre de métaphores littéraire que d’objets d’études pluridisciplinaires. Il s’agissait pour citer les plus utilisés des concepts de superorganisme, de même, de cerveau global, de sélection de groupe 1)


Mais pourquoi donner à ces concepts une quelconque valeur scientifique ? Sauf peut-être au thème dit de la sélection de groupe, c’est impossible, proclament à qui mieux mieux beaucoup de scientifiques réputés. Nous pensons pour notre part qu’ils se trompent. Prenons le cerveau global. On peut utiliser ce terme pour désigner diverses entités observables dans la nature, une fourmilière, une entreprise, l’internet, afin de montrer qu’elles ont de nombreux points communs : des comportements cognitifs et parfois des structures anatomiques proches de ce que l’on perçoit dans un cerveau animal ou humain. On en déduira de nombreuses conséquences susceptibles d’être vérifiées expérimentalement : analogies fonctionnelles, par exemple, entre un faisceaux de neurones et une colonne de fourmis. On pourra aussi, comme on le sait, utiliser les modèles ainsi établis pour construire un automate utilisant la technologie des multi-agents adaptatifs capable de simuler aussi bien la fourmilière que le cerveau.


Certes, il ne sera pas possible d’observer un cerveau global comme les neurologues observent un cerveau biologique. Dans les deux cas, selon nous, il s’agira de constructions mentales associant l’observateur et ses instruments, ne correspondant pas à des « réalités en-soi ». Mais dans le cas du cerveau biologique, ses frontières et ses détails pourront faire l’objet d’un large consensus de la part des observateurs, ce qui ne sera pas le cas du « cerveau global », quel qu’il soit. Ceci n’empêchera pas que la comparaison, fut-elle métaphorique, entre ces deux catégories d’observables pourra générer, comme nous le rappelions, de nombreuses hypothèses éclairantes, susceptibles d’être vérifiées expérimentalement, dont profitera la description que la science donnera finalement de chacune d’elle.


Bien plus. La métaphore scientifique, à condition qu’elle repose sur un certain nombre de bases indiscutables, présentera l’intérêt de susciter l’exercice d’une fonction que Howard Bloom juge à bon escient essentielle à la découverte scientifique : l’imagination indispensable à toute création, artistique comme scientifique 2) Elle suscitera aussi les affects, également indispensables à la découverte. Peu importe alors qu’elle repose sur des bases qui dans un premier temps seront approximatives ou provoqueront des appréciations différentes. 3)


The Genius of the Beast présente une autre qualité, déjà remarquable dans les ouvrages précédents de l’auteur. L’ouvrage s’inscrit dans le darwinisme et dans le naturalisme (autre mot pour désigner le matérialisme athée) qui sont de plus en plus contestés par les idéologues religieux voulant mobiliser au profit de leur lutte pour le pouvoir politique les apports de la science. Howard Bloom à cet égard ne donnera aucun argument aux tenants de l’Intelligent Design, qu’il soit chrétien ou islamique. Pour lui, l’histoire du monde s’explique tout naturellement par des causes et des déterminismes naturels. Même si tout ne peut être précisé, en l’état actuel de la science (c’est le cas selon nous en ce qui concerne l’évolution cosmologique, à laquelle Howard Bloom fait allusion), ce n’est pas une raison pour faire appel à des arguments surnaturels qui, par construction, élimineront le besoin de poursuivre les recherches.


Quelques nouveaux mécanismes à prendre en considération


The Genius of the Beast s’attaque, comme son titre l’indique, à la compréhension du capitalisme moderne. Ce thème a pris une actualité particulière du fait de la crise financière et économique ayant atteint Wall Street, puis le reste du monde, en 2007-2008. Howard Bloom nous donne à cet égard, comme pour tous les autres évènements qu’il cherche à décrypter, une description très vivante, dramatique, de celle-ci, connue à l’époque comme la crise des subprimes, ou prêts bancaires à bas taux, destinés à intéresser des personnes sans garanties (No income, no job, no assets). Ceci ne veut pas dire, nous y reviendrons, que nous puissions admettre sans discuter l’idée qu’il se fait du capitalisme. Mais l’intérêt du livre, pour nous, n’est pas là. Il est de mettre en circulation, selon la méthode de l’auteur, de nouveaux concepts qui deviendront de ce fait susceptibles d’approfondissement par les sciences et donc réutilisables dans de nombreux autres domaines, y compris ceux de la vie quotidienne.


Nous n’allons pas ici faire la liste de tous les nouveaux concepts proposés par Howard Bloom. Limitons nous à celui de « evolutionary search engine » Ce terme désigne le principe qui est à la base, selon lui, de toutes les évolutions intéressant la matière minérale comme la matière vivante, y compris le cosmos lui-même. Il parle de moteur de recherche, par analogie avec la façon dont procèdent les moteurs de recherche sur internet, explorant le monde virtuel afin d’en ramener des éléments servant à étayer une thèse. Nous pourrions aussi bien utiliser le terme de machine à inventer universelle. Le principe en serait simple : rassembler des ressources disponibles dans le milieu, construire avec elles des entités complexes originales, exploiter les champs d’actions ainsi ouverts, ceci jusqu’à épuisement des ressources. Un effondrement en résulterait. Mais cet effondrement ne marquerait pas un retour en arrière ou une stagnation. A partir de ces débris, la machine à inventer reconstituera de nouvelles entités plus complexes et donc plus performantes. Howard Bloom donne un nom au mécanisme ainsi décrit. Il le nomme le balancier du renouvellement ou du réajustement (pendulum of repurposing).

C’est ainsi que procède l’évolution cosmologique, par exemple dans le cadre des cycles marquant la nucléosynthèse stellaire. C’est ainsi que procède la biologie, avec création, destruction et reconstruction incessante d’entités mieux adaptées à la compétition darwinienne, que ce soit au plan des génotypes ou à celui des phénotypes. C’est ce qu’ont toujours fait les civilisations, construisant, détruisant et reconstruisant des empires. Les « barons » de Wall Street n’ont donc pas à s’inquiéter. La finance, avec ses successions de crashs et de booms, ne procède pas autrement. L’histoire économique récente donne d’ailleurs raison à Howard Bloom, puisque à l’automne 2009 la spéculation boursière et bancaire repart de plus belle, après avoir été sauvée du naufrage par des injections massives de capitaux publics.


Mais Howard Bloom ne se limite pas à donner un nom générique à l’histoire des crises économiques et des crises de civilisation. Il considère que le concept de moteur de recherche évolutionnaire doit être complété par celui de « générateur de transcendance » (transcendance engine). Il ne fait pas allusion par là à une quelconque transcendance métaphysique. Il veut seulement dire que les forces à l’œuvre au sein de ce moteur ou machine à inventer ne se borne pas à rester, si l’on peut dire, au ras du sol dans leurs efforts pour construire du nouveau sur les ruines de l’ancien. Elles cherchent à donner vie aux créations de l’imaginaire, elles-mêmes suscitées par les affects résultant de l’activité des neurones sous l’empire des médiateurs chimiques suscitant le dépassement des individus et des groupes. Parmi ces affects se trouvent à la fois le besoin d’exalter l’individu, et celui de renforcer la solidarité à l’intérieur du groupe. On y trouve aussi le besoin, bien plus ambitieux, de construire, sur la Terre et non dans le ciel, un monde nouveau différent du monde présent.


Autrement dit, Howard Bloom propose un regard permettant de « séculariser » les pulsions qui conduisent généralement les humains à s’inventer des mondes divins ou surnaturels capables de répondre à des besoins de dépassement non satisfaits au sein du monde dans lequel ils vivent. Mais pour progresser dans cette voie, il faut passer par ce que l’auteur nomme le « cycle de l’insécurité ». En l’absence de ce « générateur de dépassement (breakthrough generator), c’est la stagnation et la mort, correspondant à l’apoptose ou mort programmée bien connue des biologistes. Celle-ci frappe les cellules n’ayant pas trouvé de créneaux de renouvellement.


Quand il s’agit des organismes animaux, Howard Bloom n’imagine pas de transcendance aussi radicales que celles pouvant apparaître dans les cerveaux des humains. Le cycle de l’insécurité dont il décrit longuement le fonctionnement au sein des ruches d’abeilles menacées par la disette se borne à pousser les « abeilles au chômage par manque de nourriture » (jobless bees) à chercher au-delà des aires de collecte proches de nouvelles sources de pollen. Mais le « générateur de dépassement » sélectionné par l’évolution ne s’est pas borné à inciter les abeilles à élargir leurs champs de recherche en cas de disette. Il a doté l’espèce de compétences cognitives avancées, allant jusqu’à l’invention d’un langage, la fameuse danse des abeilles, permettant d’instruire la ruche de l’existence et de la localisation des sources découvertes par les abeilles exploratrices. Rien n’interdit de penser que sous les mêmes contraintes furent inventés les outils et les langages à la base des découvertes « transcendantes » dont l’humanité est aujourd’hui si fière.


Appliquant ces intuitions aux crises économiques vécues par le capitalisme depuis deux cent ans, ont peut en déduire qu’elles ne sont pas dues comme le pensent les pseudo-économistes 4) à l’apparition d’une nouvelle technique rendant obsolètes les précédentes et induisant des cycles dits de Kondratieff. Elles sont dues à une ardente obligation, inscrites dans les gènes de toutes les espèces. Elle pousse les humains à se dépouiller de leurs habitudes et sécurités pour gagner de nouveaux horizons, nouveaux territoires et nouvelles façons d’y habiter. Ce faisant, selon Howard Bloom, les humains le feraient pas uniquement par intérêt ou dans le cadre de guerres de prestige avec les voisins. Ils le feraient aussi par un besoin quasi messianique de renforcer les potentialités des individus et des groupes en matière d’empathie et de création imaginaire partagée.


Commentaires


Nous ne résumerons pas davantage les nombreux cas appuyés d’observations expérimentales par lesquels l’auteur développe ses hypothèses. Il ne faut pas priver le lecteur du plaisir de les découvrit lui-même. Il le fera sur le mode popularisé par le commissaire Maigret dans un feuilleton célèbre, en se frappant le front et en disant à son adjoint, « Oui, mais c’est bien sûr » alors qu’il n’avait rien remarqué d’intéressant jusqu’alors.

Il nous parait par contre utile de ne pas céder à l’enthousiasme et de prendre un peu de recul. Manifestement, les premiers lecteurs du livre, acteurs dans l’économie capitaliste comme l’auteur le fut lui-même pendant une dizaine d’années, y ont trouvé des arguments puissants pour se rassurer : le capitalisme n’est pas mort. Il n’est même pas aussi nuisible que le prétendent ses ennemis. C’est au contraire la seule voie permettant à l’humanité de continuer à progresser. D’où la chaleur de leur accueil, comme le prouvent les premiers commentaires disponibles.


Mais on touche aussi là aux limites de la méthode d’induction scientifique proposée par Howard Bloom. Cette méthode, que nous avons résumée au début de cet article, consiste à créer des entités nouvelles à partir de faits d’observations partiels, à caractériser ces entités par un certain nombre d’observables et finalement à rechercher ces observables dans la nature. Ou bien on ne trouve rien et il faut recommencer. Ou bien on trouve quelque chose à partir de quoi poursuivre le processus.


Il s’agit, répétons-le, d’une méthode inhérente à la démarche scientifique elle-même. On la voit à l’œuvre sans possibilités de contestation dans le domaine de la physique quantique. Par contre, en matière de physique macroscopique, beaucoup de scientifiques qui « croient » dur comme fer au réalisme des essences ne veulent pas reconnaître qu’ils appliquent une méthode voisine. Ils se donnent l’illusion de décrire des objets en soi mais, selon la plupart des épistémologues modernes, ils se trompent. Peu importe car de toutes façons, même à partir de prémisses fausses, leurs observations peuvent porter des fruits. Dans le domaine des sciences humaines et sociales, beaucoup de chercheurs tombent aussi dans l’illusion du réalisme. Ils s’imaginent, par exemple, que le « chômage » ou la « croissance » sont des entités en soi, mesurables avec les outils des sciences exactes. Généralement ils font erreur, non dans les grandes lignes mais dans les détails, ce qui rend leurs prévisions particulièrement hasardeuses compte tenu de l’incertitude dans les données initiales sur lesquelles elles reposent.


En sociologie, là où les entités sont sciemment créées par les chercheurs, d'une façon à laquelle, nous l’avons dit, excelle Howard Bloom, il convient d’être particulièrement attentifs. Les pièges du réalisme sont partout. Un superorganisme, un « mème », un cerveau global ne peuvent en aucun cas être confondus avec des entités biologiques ou sociologiques plus précises. Nous avons en fait employé le terme de métaphore. C’est ce que n’ont pas encore compris les méméticiens qui continuent désespérément, tel Susan Blackmore, à rechercher des mèmes dans la nature comme un microbiologiste rechercherait des virus. La mémétique est une excellente approche scientifique, à condition de ne pas la confondre avec la virologie ou la cytologie.

Or nous avons l’impression, peut-être erronée, que dans The Genius of the Beast, Howard Bloom s’est pris à son propre jeu. Non seulement il considérerait le capitalisme comme une entité en soi, susceptible d’une approche objective. Mais plus encore il penserait que les concepts nouveaux qu’avec beaucoup de créativité il a élaboré pour mieux cerner l’essence supposée du capitalisme, tel le « transcendance engine », correspondent à des réalités en soi dont l’on pourrait revêtir pour mieux la caractériser l’entité « capitalisme ».


A priori, rien n’interdirait à Howard Bloom de procéder de la sorte, si les observations expérimentales
susceptibles d’être faites à partir des concepts qu’il a créés, appliquées au capitalisme, confirmaient ses hypothèses. Mais cela n’est pas le cas. Howard Bloom peut apporter beaucoup de présomptions expérimentales à l’appui de l’affirmation selon laquelle le capitalisme (et particulièrement le capitalisme occidental autrement dit le capitalisme dont les ressort se trouvent à Wall Street) continuera à se dépasser de façon transcendantale en faveur de l’humanité en particulier et du cosmos en général. Mais des chercheurs ne partageant pas ce préjugé favorable feront valoir que pour le moment, le développement transcendantal (sur le mode hyperbolique ou exponentiel décrit par Ray Kurzweil avec le concept de Singularité) se heurtera très rapidement aux limites imposées par le caractère fini des ressources terrestres. A ce moment, selon ces chercheurs, il faudra en revenir à un mode de régulation collective plus proche du socialisme que du capitalisme.


D’un point de vue épistémologique, nous pouvons dire que l’on retrouve dans le domaine des comportements sociaux tels qu’analysés par Howard Bloom la même nécessité de relativiser les concepts pour tenir compte des observations expérimentales que celle récemment découverte par la génétique. L’ancien paradigme de la biologie moléculaire posant en « réalité incontournable » la relation « un gène un caractère » vient d’éclater, simplement parce que de nouvelles observations ont imposé un paradigme tout différent, celui dit de l’expression aléatoire des gènes ou de l’ontophylogenèse, selon le terme de Jean Jacques Kupiec. Un même gène ou une même protéine peuvent générer à génotype constant des phénotypes différents. C’est le tri par le milieu ambiant qui sélectionne les mieux adaptés.


Autrement dit, si nous sommes tout à fait d’accord pour accepter les modèles proposés par Howard Bloom dans « The Genius of the Beast », tels que ceux de « pendulum of repurposing » ou « transcendance engine », nous ne voudrions pas les utiliser sans précautions pour caractériser l’ensemble de mécanismes que l’on regroupe sous le terme de « capitalisme occidental ». Moins encore nous ne voudrions en déduire que le capitalisme libéral restera pour l’avenir du monde « The Solution ». A l’inverse, nous aimerions voir si ces modèles pourraient servir à caractériser d’autres économies non capitalistiques, telles que l’économie de décroissance ou l’économie régulée…à condition évidemment que l’on apporte des preuves expérimentales solides relativement à la validité de l'approche Bloomienne dans ces cas particuliers.


Ceci dit, les darwiniens nous objecteront que, pour expliciter les processus à la base des évolutions sociales comme de toutes les évolutions qu’évoquent notamment les livres d’Howard Bloom, le principe de simplicité ou rasoir d’Occam recommanderait de s’en tenir aux mécanismes proposés et mille fois vérifiés expérimentalement, tels qu’impliqués par le paradigme darwinien « mutation au hasard, sélection, ampliation ». C’est bien de ces mécanismes, sauf erreur, que proviennent les « transcendances » les plus exaltantes aujourd’hui observables, que ce soit dans l’ordre biologique ou dans l’ordre anthropotechnique 5)


Notes

1) Voir la présentation que nous en avions donnée dans notre propre ouvrage : "Pour un principe matérialiste fort", J.P. Bayol, 2007.
2) Voir un ouvrage récent dont nous rendrons compte : "La création –définitions et défis contemporains", Sous la direction de Sylvie Dallet, Georges Chapouthier et Emile Noël, Editions L’Harmattan, 2009
3) C’est la raison pour laquelle, en ce qui nous concerne personnellement, nous n’avons pas hésité à faire appel au concept de système anthropotechnique pour décrire les entités qui selon nous associent dans le monde moderne, de façon inextricable, des composants biologiques, anthropologiques et technologiques. Pourtant, personne ne rencontrera un système anthropotechnique au coin de la rue, en chair et en os tout au moins. Voir Baquiast, "Le paradoxe du sapiens", préface de Jean-Jacques Kupiec, J. P. Bayol, à paraître prochainement.
4) Tel que Jacques Attali. Voir notre chronique présentant le livre « Une brève histoire de l’avenir » http://www.automatesintelligents.com/biblionet/2007/jan/attali.html
5) Sur le darwinisme, on pourra lire le tout récent et remarquable ouvrage collectif "Les mondes darwiniens, l’évolution de l’évolution", Editions Syllepse, novembre 2009

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Dimanche 13 septembre 2009

Présentation du livre:
Dieu et les religions à l’épreuve des faits. La démonstration de l’inexistence de Dieu
, par Olivier Bach
Disponible en librairie mais aussi en ligne à l’adresse
http://www.inexistencededieu.com/Dieu_et_les_religions_a_l_epreuve_des_faits.pdf
Voir aussi le site http://www.inexistencededieu.com/

Nous ne connaissons pas encore l’auteur de ce livre stimulant. Mais d’ores et déjà, nous nous devons de saluer, non seulement l’intérêt de sa démarche mais la formule de libre accès qui permet à tous de le lire. Cette double philosophie, comme le savent nos lecteurs, nous inspire ici. Donc il nous importe sans attendre de recommander l’ouvrage.

L’auteur s’inspire d’une constatation. Il ne suffit pas à un matérialiste, et plus particulièrement à un matérialiste scientifique, d’affirmer qu’il ne croit pas en Dieu. Ce qu’il croit ou ne croit pas n’a qu’un intérêt relatif. Il lui appartient d’utiliser tous les arguments que la méthode scientifique propose pour prouver que le concept de Dieu ne renvoie à rien d'existant dans l'univers. Certes la science n’est pas infaillible et ses résultats sont par définition toujours susceptibles d’être remis en cause, mais par des arguments eux-mêmes scientifiques au sens donné par Karl Popper (vérifiabilité, falsifiabilité).


En appliquant ce processus au concept de Dieu (pourquoi d’ailleurs ici cette majuscule révérencielle, sinon par un reste d’éducation religieuse), Olivier Bach montre qu’aucun des attributs ou des performances qui lui sont attribués n’est vérifiables. La plupart ne sont même pas falsifiables. Pourquoi alors se priver de le dire ? Rappelons que, dans The God Delusion, Richard Dawkins avait affirmé la même chose. Il avait été mal reçu par beaucoup de collègues scientifiques pourtant eux-mêmes non croyants, au prétexte souvent répété que la science ne peut prouver ni l’existence ni l’inexistence de Dieu. Voir http://www.automatesintelligents.com/biblionet/2007/mai/goddelusion.html

Ce n’est pas l’avis de Dawkins, ni celui de Olivier Bach. Une première partie du livre est consacrée à démontrer l’inanité en termes scientifiques de toutes les propriétés attribuées à Dieu. Ce terme désigne pour lui les 3 dieux des religions monothéistes. Mais nous pensons que des arguments comparables pourraient être adressés pour contredire des religions ou religiosités plus vagues, comme le bouddhisme. Les adeptes de cette croyance n’hésitent pas par exemple à utiliser des arguments inspirés d’une interprétation fumeuse de la physique quantique pour justifier sa pertinence.


La deuxième partie du livre est tout aussi importante. Elle montre comment la pénétration des recherches scientifiques et des contenus d’enseignement par les idéologies religieuses déforme dès la petite enfance et tout au long de leur vie les cerveaux des humains. Se renforcent ainsi les bases neurales sources de la croyance, dont l’influence sur les comportements, bien montrée par Jean-Pierre Changeux, est déterminante pour favoriser l’emprise de ces systèmes de pouvoirs que sont les religions. Cette deuxième partie se termine par la citation de nombreux auteurs, se disant croyants ou non-croyants, qui contribuent y compris dans une société laïque comme la nôtre, à répandre le préjugé sarkozyste selon lequel les prêtres sont, mieux que les instituteurs (et les scientifiques) capables d’enseigner la morale. Quand on lit les propos de nombreux prétendus laïcs qui se couchent véritablement devant les propos du Vatican ou de ses représentants, on ne peut que répéter ce qu’avait dit un président mieux inspiré que le précité : « les Français sont des veaux ».

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Samedi 5 septembre 2009



Supersense: Why We Believe in the Unbelievable

Bruce M. Hood

Harper One 2008

Présentation et commentaires par Jean-Paul Baquiast - 03/09/2009

 


Le professeur Bruce M. Hood préside le Centre d’étude du développement cognitif au département de psychologie expérimentale de l’université de Bristol. Il a été chercheur à Cambridge, professeur invité au MIT et professeur à Harvard.


Page personnelle http://psychology.psy.bris.ac.uk/people/brucehood.htm



Nous pourrions traduire le titre de ce livre par « Le sens du surnaturel. Pourquoi nous croyons dans ce que nous ne devrions pas croire si nous étions rationnels ». Ceci pour lever une ambiguïté que semble comporter le titre en anglais. Il y a en effet une contradiction dans « to believe in the unbelievable » , croire dans l’incroyable. Si nous croyons en une certaine chose, nous ne pouvons pas affirmer que cette chose soit incroyable, puisque précisément nous y croyons. Pour bien faire, il faudrait préciser que ladite chose est incroyable au regard des explications rationnelles, ou scientifiques, que d’autres en donnent – ou que nous pourrions nous-mêmes lui donner si nous prenions conscience des motivations héritées de notre passé, en tant qu’individu ou en tant qu’espèce, qui nous conduisent à y croire.

Dans un entretien avec un critique, Bruce Hood a expliqué que son attitude vis-à-vis des croyances dans le surnaturel est différente de celles communément mises en avant par les sceptiques. Pour ceux-ci, ces croyances relèvent de réactions primitives dont les esprits rationnels devraient être indemnes. Pour lui au contraire, il n’y a rien de plus « normal » ou « naturel » que la croyance au surnaturel. Nous serions tous nés avec un sens du surnaturel ou « supersense » résultant d’un instinct héréditaire qui nous conduit à rechercher des forces inconnues ou identifier des signes et relations (patterns) cachées dans la plupart des objets de notre environnement. Ce sens du surnaturel est universel. Aucun de nous n’y échappe, même les plus sceptiques des rationalistes.

Bruce Hood veut se distinguer d’athées tels que Daniel Dennett et Richard Dawkins pour qui les superstitions seraient du même ordre que les croyances religieuses et résulteraient d’un endoctrinement reçu pendant l’enfance. Pour lui, s’il existe en effet un sens du surnaturel que génèrent ou qu’exaltent les différentes religions (religious supernatural), ce sens du surnaturel trouve sa source principale dans ce qu’il nomme un « sens naturel " ou spontané du surnaturel (secular supernatural) universellement répandu. L’omniprésence de ce dernier tient au fait que les rituels découlant de croyances partagées confèrent à ceux qui y participent, aujourd’hui encore comme aux temps préhistoriques, des avantages importants dans la compétition pour la survie.

Ceci ne veut pas dire que les esprits rationnels devraient adopter toutes les croyances que suggère en eux ce sens naturel du surnaturel, aussi profondément ancré qu’il soit dans leurs psychismes. Cela veut dire seulement qu’ils doivent consacrer toutes les ressources de la psychologie évolutionnaire et des autres sciences du comportement humain et animal à faire apparaître les bases neurales et les acquis comportementaux qui déterminent le « sens naturel du surnaturel » et qui entrent souvent en conflit avec les explications plus scientifiques. Pour cela, Bruce Hood, spécialiste de la psychologie de la petite enfance, donne une importance considérable à l’étude de la façon dont les nouveaux-nés, dès le premier jour de leur venue au monde sinon quelques jours auparavant, construisent des représentations de leur environnement leur permettant de s’y adapter avec les meilleures chances de survie.

La richesse insoupçonnée du cerveau des nouveaux-nés

Une grande partie du livre est consacrée à la mise en évidence des sources enfantines donnant naissance aux superstitions et croyances que l’on rencontre abondamment dans nos sociétés et qui sont contraires à l’évidence expérimentale. L’auteur élabore un vaste catalogue, très réjouissant, de telles croyances. On pourra discuter la pertinence de certains exemples, mais peu importe. Pratiquement, aucune de celles que nous pouvons nous-mêmes constater autour de nous, parfois en nous, n’échappe à ce recensement. Pour chacune d’elles, il montre comment elles ont pris naissance dans le psychisme des nouveaux-nés et jeunes enfants.

En termes de recherche fondamentale, à cet égard, les lecteurs avertis n’apprendront rien de l’ouvrage . Bruce Hood se borne à reprendre ce que d’autres ont affirmé avant lui. Il rappelle ainsi que le cerveau du nouveau-né, pour lui comme pour tous les évolutionnistes auxquels il se réfère, tel Steven Pinker, ne doit pas être considéré comme une ardoise blanche (blank slate). Il est déjà organisé en fonction des expériences multiséculaires acquises au long de millions d’années d’évolution, tant chez les premiers hominiens que chez leurs ancêtres animaux. Si les connaissances en résultant, et les comportements en découlant, ont été conservés par l’évolution, c’est qu’ils étaient vitaux. Aujourd’hui, l’enfant fait appel instinctivement à cet héritage pour interpréter le monde au sein duquel il est plongé à sa naissance.

Les mécanismes de ces interprétations ont été depuis quelques années bien mis en évidence par les neurosciences, comme l’a par exemple montré le neuro-psychologue Michaël Gazzaniga dans l’ouvrage que nous avions présenté : Human - The Science behind what makes us unique (Harper Collins – 2008. Des cartes cognitives génétiquement acquises sous forme de câblages innés résident dans les cerveaux et permettent à chaque enfant de donner un sens aux expériences individuelles qu’il affronte. L’interaction du nouveau né, par l’intermédiaire de ses organes sensoriels et moteurs avec le monde vivant et le monde inanimé dans lequel il se trouve plongé, oblige son cerveau, s’appuyant sur ces cartes cognitives innées, à produire incessamment, sur le mode des essais et des erreurs, des hypothèses complémentaires qui guideront son comportement global. Les hypothèses qui résisteront à la sélection par l’expérience seront conservées. Elles permettront d’actualiser et enrichir les cartes cognitives. Cela ne voudra pas dire que ces hypothèses seront plus vraies que les autres. Cela voudra dire seulement qu’elles auront apporté au sujet, ici et maintenant, des réponses ayant permis sa survie.

Cependant, de sélections en sélections, après soit confirmations soit éliminations, se construiront dans le cerveau de l’enfant des représentations de plus en plus proches de celles qui seront les siennes à l’âge adulte. Il retrouvera notamment, en communiquant par le langage avec des humains plus expérimentés que lui, les interprétations du monde plus générales s’étant imposées au sein du groupe auquel il appartient. Il pourra alors s’éloigner de points de vue trop subjectifs pour atteindre à une certaine objectivité (objectivité inter-subjective). Ceci ne voudra pas dire pour autant que la rationalité se substituera dans son esprit à l’irrationalité. Les sociétés restent globalement superstitieuses. Néanmoins, celles qui semblent s’adapter le mieux aux contraintes de la survie sont généralement celles qui s’attachent à la matérialité des phénomènes plutôt qu’aux interprétations imaginaires pouvant en être données.

Bruce Hood rappelle également que des convictions philosophiques qu’il rejette en tant que matérialiste mais qui donnent toutes leurs forces aux dogmes religieux comme aux superstitions, trouvent leurs sources dans le cerveau du jeune enfant. Il s’agit notamment de l’essentialisme, de la théorie de l’esprit et du créationnisme. L’essentialisme consiste à croire que les choses et les êtres peuvent être classés en catégories distinctes en fonction de caractères qui se situent en dehors du monde matériel. Il conduit directement au dualisme selon lequel les êtres et même les choses sont dotés d’un double immatériel, esprit ou âme, transcendant les contingences du monde matériel. La théorie de l’esprit consiste à prêter aux êtres et même aux choses des capacités cognitives, des connaissances et des sentiments analogues à ceux dont l’on perçoit l’expression en soi. Le créationnisme enfin considère les objets et les êtres dont on constate l’existence comme ayant toujours existé. Pourquoi se fatiguer à rechercher dans un lointain passé d’éventuels ancêtres communs aux entités dont l’on perçoit la présence, surtout si celles-ci correspondent à des essences toutes différentes les unes les autres? Il est plus facile d’imaginer qu’elles sont apparues toutes en même temps, de façon surnaturelle.

Ces convictions mystico-philosophiques propres à la grande majorité des adultes d’aujourd’hui, sont sous forme de réflexes inconscients innés, présentes chez tous les jeunes enfants. L’enfant est spontanément essentialiste, dualiste, animiste et créationniste. Bruce Hood en donne de nombreux exemples, dont certains pourront surprendre. Beaucoup d’entre nous qui n’ont des jeunes enfants que des connaissances approximatives, même lorsqu’ils sont parents ou font le métier d’éducateur, découvriront ou redécouvriront grâce à ce livre et à l'abondante documentation présentée en annexe, l’extraordinaire richesse des outillages de survie que l’esprit des enfants met à leur disposition. Ils comprendront mieux ce faisant les raisons pour lesquelles la sélection naturelle a implanté ces outils dans les cerveaux humains par l’intermédiaire de la sélection des gènes permettant leur expression. En conséquences, ils comprendront mieux pourquoi des croyances et comportements stéréotypés résultant de la mise en œuvre de ces outils durant l’enfance puis tout au long de la vie continuent à déterminer fortement les comportements collectifs et les structures sociales. Ceci devrait permettre de combattre ceux de ces préjugés qui mettent en danger la survie des sociétés et des individus modernes.

L’enfant est aussi ce que Bruce Hood nomme un « savant-né ». Comme tout savant qui doit être un bon observateur, il multiplie les rapprochements entre causes et effets possibles, il détecte des constantes ou des lois à l’œuvre autour de lui et si les hypothèses ainsi élaborées sont confirmées par l’expérience, il les intègre au corpus de connaissances sur le monde dont il s’est doté. Evidemment, les expériences dont il se sert pour confirmer ses hypothèses sont peu rigoureuses et très personnelles. Mais, en grandissant et en se confrontant à d’autres, il est généralement conduit à élargir ses références et remettre en causes ses croyances enfantines. Ce n’est évidemment pas le cas de tous les enfants. Certains conservent à l’âge adulte l’habitude de voir dans tous les évènements de la vie des signes et des relations révélant ce qu’ils pensent être un monde surnaturel. Les religions favorisent évidemment ce penchant, puisque le fidèle est conduit à suspecter en toutes choses l’effet de la main de Dieu. Mais les superstitions grandes et petites reposent elles aussi sur la permanence chez l’adulte de réflexes essentialistes, animistes et créationnistes non liés aux religions.

Le rôle de la dopamine

Les neurosciences font apparaître à cet égard les mécanismes générateurs d’un envahissement de la vie psychique par les croyances religieuses et les superstitions. Ce ne sont pas les cultures qui seraient en premier lieu les responsables de cet envahissement. C’est pourtant ce qu’affirment, notamment, les défenseurs de la mémétique en insistant sur la contamination des cerveaux par les croyances transmises d’un individu à l’autres. Le facteur véritablement décisif serait le niveau de dopamine présent dans les circuits cognitifs. Un excès de ce neurotransmetteur favorise les hallucinations et la schizophrénie, un manque crée de l’indifférence au monde. Les amphétamines et la cocaïne agissent sur le niveau de dopamine et peuvent donc provoquer des hallucinations ou des dépressions. Les sceptiques seraient donc dans cette hypothèse des individus dont le système dopaminique (dopamine system) serait bien équilibré, la dopamine y étant correctement dosée et répartie.
 

Nous attendions à cet égard de Bruce Hood qu’il se pose une question importante : pourquoi certaines personnes, lui-même en premier lieu, sont-elles systématiquement sceptiques et d’autres systématiquement prêtes à croire à n’importe quelle mythe ? Répondre à cette question ne serait pas anodin. On pourrait faire l'hypothèse qu’il s’agit de propriétés aléatoirement distribuées du système dopaminique au sein des populations.

Quoiqu’il en soit, le dosage de dopamine nécessaire à l’obtention d’un scepticisme efficace doit être subtil. Si je prends la fuite dès que je vois des traces de pas sur le sol en les attribuant à un animal animé d’intentions meurtrières, je serai aussi inadapté que dans le cas inverse : celui où constatant sur le sol des traces manifestement laissées par le passage récent d’un lion, je ne prenais aucune des précautions permettant d’éviter la rencontre avec ce prédateur. Le bon sens dira à cet égard qu’un peu trop d’imagination, autrement dit un peu trop de dopamine, est préférable à un manque. On ne se méfie jamais assez de l’inconnu. Dans les domaines où la science demeure encore muette, il est probable qu’un peu d’essentialisme et de théorie de l’esprit (induisant au dualisme) ne peut faire de mal. Ainsi ll'on verrait dans les phénomènes mal connus la marque d’entités capables de nourrir des intentions soit favorables soit destructrices. Ceci serait plus stimulant que naviguer les yeux fermés dans un univers de phénomènes supposés aléatoires, autrement dit sans intentions.


Bruce Hood au demeurant se garde de toutes condamnations sommaires. S’il n’encourage aucunement les croyances propagées par les sectes et les églises, il reconnaît cependant, comme indiqué plus haut, que certaines de ces croyances continuent à jouer un rôle utile, en poussant les individus et les groupes humains à se dépasser dans des voies paraissant aujourd’hui utiles à la survie collective. C’est le rôle qu’il attribue notamment à la conviction universellement répandue chez les Occidentaux, consistant à croire en l’existence d’un Je doté d’un libre-arbitre et capable de faire des choix altruistes. Pour l’auteur, en bon matérialiste qu'il est, il ne s’agit que d’une illusion générée par l’activation de zones cérébrales bien définies, elles mêmes s’activant sous l’influence de neurotransmetteurs particuliers. Il nous rappelle que scientifiquement parlant le concept de libre-arbitre n’a pas de sens. On ne peut imaginer comment un sujet pourrait prendre des décisions libres de tous déterminismes, sauf à se fier à des choix au hasard. Mais en ce cas, le libre-arbitre perdrait toutes les vertus dont le pare la pensée essentialiste. Cependant il faut reconnaître que l’illusion de disposer d’un Je autonome (doté de libre-arbitre) a permis le développement de toutes les constructions scientifiques et philosophiques caractérisant ces animaux particuliers que sont les humains.

L'effet activateur de la croyance au Je

Pourquoi cela? La raison en est simple. Si les individus, bien qu’étant principalement les agents inconscients de macroprocessus les dépassant, s’imaginent être des Je rationnels capables de comportements émergents eux-mêmes réputés rationnels (Bruce Hood en donne une liste : prévision à long terme, inhibition des pensées ou actions inopérantes, évaluation des résultats, planification des actions futures, mutualisation des connaissances), il en résultera bien quelque chose qui les distinguera de ceux n’ayant pas acquis de telles croyances, s’imaginant par exemple être des instruments passifs dans la main d’une puissance surnaturelle dont ils accompliront sans réfléchir les prétendues volontés.

Ainsi Bruce Hood assimile les comportements rationnels, ceux dont nous venons de donner une liste, à des sous-produits d’une croyance irrationnelle en l’existence d’un Je doté de libre-arbitre. Nous aurions aimé le voir développer un peu cette vision, car elle est très importante. Elle tend à situer les comportements dits rationnels au sommet de la pyramide des comportements irrationnels, dont ils ne seraient qu’une forme collective « bénéfique », apparue au sein de sociétés ayant développé les interactions entre contenus cognitifs.

Autrement dit, si l’on admettait comme Bruce Hood que le sens du surnaturel est universel et a, finalement, permis aux humains de se dégager de l’animalité, il faudrait dire plus clairement que la croyance en la rationalité, en la possibilité par exemple de créer un monde nouveau gérés par la raison (un monde par exemple où les écosystèmes cesseraient d’être massacrés par l’exploitation sans contrôle des ressources naturelles) relève elle aussi de l’irrationnel, ou plutôt d’une forme d’irrationnel ayant émergé du développement des sociétés techno-scientifiques, que nous appelons nous-mêmes par ailleurs des sociétés anthropotechniques.

Mais il faudrait revoir à la lumière de cette croyance intuitive l’image que se font les neurosciences du fonctionnement du cerveau humain. Celui-ci, qui est profondément conditionné par sa symbiose avec les outils, pourrait alors être perçu comme une machine à générer des hallucinations. Ce seraient ces hallucinations (dont celle relatives à l’existence du Je, de la raison, du progrès) qui pousseraient les systèmes anthropotechniques à se dépasser en permanence, modifiant l’évolution des écosystèmes terrestres d’une façon sans doute importantes, mais imprévisible et par conséquent incontrôlable. Autrement dit, pour compléter le propos de l’auteur « Why we believe in the unbelievable », nous pourrions ajouter que c’est parce que nous fonctionnons ainsi et ne pourrions pas fonctionner autrement. Les multiples modules du cerveau travailleraient en permanence à la limite du déséquilibre entra hallucinations et informations concrètes perçues par les sens. Si le cerveau n’avait que ces dernières pour alimenter son activité, et que des raisonnements rationnels susceptibles de les relier entre elles, il se rapprocherait vite d’un état végétatif.


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Lundi 24 août 2009
The Human Connectome Project et la Connectomique
par Jean-Paul Baquiast 24/08/2009

On reproche souvent aux technologies de l’imagerie cérébrale fonctionnelle de donner du cerveau humain et de ses activités cognitives des vues trop réductrices. Les observations étaient en effet jusqu’à présent focalisées sur de très petites aires cérébrales. Il était inévitable que les neuroscientifiques les interprétassent au moins partiellement en fonction des idées préconçues qu’ils pouvaient avoir relativement au fonctionnement du cerveau.

Des vues plus globales des aires responsables des états mentaux préconscients seraient cependant désormais disponibles. C’est ce qu’annoncent des scientifiques de la Rutgers University à Newmark et de l’université de Calofornie à Los Angeles dans un numéro à paraître (oct. 2009) de la revue Psychological Science,. On sait qu’il est admis qu’avant leur perception par le niveau conscient (awareness), les informations définissant un état mental donné sont traitées par le cerveau « inconscient ».

Des chercheurs des laboratoires précités, Stephen José Hanson, Russell A. Poldrack et Yaroslav Halchenko, pensent pouvoir prédire avec une précision raisonnable, en utilisant la Résonnance magnétique nucléaire (fMRI), les états mentaux d’une personne, avant même qu’ils ne s’expriment au niveau conscient. Pour cela, ils ont cherché à se donner un aperçu général de l’activité du cerveau, en élargissant la cartographie des observations. Pour eux, l’idée reçue selon laquelle des fonctions mentales spécifiques relèvent d’aires strictement localisées est inexacte.

Il serait selon eux réducteur de penser que des fonctions spécialisées, telles que l’apprentissage, la mémoire, la peur et l’amour, relèvent de bases neurales qui leurs seraient spécifiquement dédiées. Le cerveau est plus complexe qu’il n’apparaît dans ce modèle simple. En analysant son activité globale, ils montrent que plusieurs de ces fonctions font appel à des réseaux particuliers de neurones s’étendant à travers tout le cerveau. Ces réseaux différent les uns des autres selon les fonctions. Ainsi, globalement, à ce niveau, le cerveau ne doit pas être considéré comme statique. Il est capable de moduler les connections correspondantes en fonction des tâches entreprises.

De ce fait, en imageant par fMRI les patterns de connections neuronales qui s’établissent en permanence, il serait possible de prédire avec une bonne précision l’activité mentale particulière à laquelle se livre la personne observée. On pourrait donc dresser un catalogue intéressant un grand nombre de fonctions mentales en les caractérisant par les patterns spécifiques de réseaux neuronaux qui s’établissent à l’occasion de leur exécution par le cerveau. Ceci pourrait être un premier pas dans la voie de la caractérisation de fonctions mentales supérieures, telles que le raisonnement abstrait ou le mensonge. On pourrait aussi détecter les dysfonctionnements subtils se produisant à ce niveau et susceptibles de générer l’autisme ou la schizophrénie.

La réalisation du catalogue des patterns correspondant aux grandes fonctions mentales est déjà engagée. Il s’agit du Projet Connectome. Il vise à terme la réalisation d’une carte complète des connexions neuronales du système nerveux central. Cette carte permettra d’envisager les multiples connections correspondant à une fonction mentale simple, au lieu de se focaliser sur quelques millimètres carré de tissu cortical.

Une première étude a reposé sur la participation de 130 sujets, chacun d’eux chargés de tâches plus ou moins complexes, tout en étant observés par RMI. Pour ce faire, les chercheurs ont observé la somme considérable d’un demi-million de points à la surface du cerveau. Ils ne savaient pas à quelle activité se livraient les témoins. Ils ont pu cependant identifier avec une précision de 80% huit de ces tâches en s’appuyant sur le catalogue des patterns correspondant à des tâches précédemment référencées à partir d’observations précédentes. De plus, dans d’autres expériences, ils ont pu identifier les objets que des sujets pouvaient observer avant que ces derniers ne prennent conscience de le faire. Ceci a confirmé l’hypothèse depuis longtemps admise selon laquelle l’afférence dans l’espace de travail conscient se produit avec retard au regard des traitements primaires réalisés dans les zones sensorielles et motrices.


Le programme de recherche des National Institutes of Health américains, Blueprint for Neuroscience Research, s’insérant dans la National Neurotechnology Initiative, a lancé un projet de $30 millions destiné à cartographier les circuits neuronaux d’un adulte en bonne santé. On utilisera pour cela les techniques d’imageries cérébrales les plus modernes. Les images seront collectées à partir de centaines de sujets volontaires. Le projet vise à accélérer la « Neuro-révolution » que décrit l’ouvrage récent de Zack Lynch The Neuro Revolution: How Brain Science Is Changing Our World (St. Martin's Press, July 2009).

L’objetif est de faire apparaître les principales connections qui permettent au cerveau d’accomplir les fonctions mentales les plus importantes. Trois techniques d’imagerie seront utilisées : 1. HARDI pour High angular resolution diffusion imaging with magnetic resonance qui détecte la diffusion des molécules d’eau dans les tissus fibreux et peut ainsi visualiser les faisceaux d’axones, 2. R-fMRI pour Resting state fMRI, qui détecte les fluctuations dans l’activité du cerveau chez une personne au repos et peut faire apparaître des réseaux s’activant de façon coordonnée et 3. E/M fMRI pour Electrophysiology and magnetoencephalography (MEG) combined with fMRI. Cette dernière procédure complète l’information relative à l’activité cérébrale parallèlement aux signaux obtenus par la fMRI. Dans ce cas, la personne accomplit une tâche telle que plusieurs régions cérébrales supposées associées à cette tâche soient activées.

Comme ce sera la première fois que ces trois techniques seront utilisées simultanément, le projet devra développer de nouveaux outils informatiques et mathématiques pour analyser les données recueillies.

* NIH Blueprint for neuroscience research
http://neuroscienceblueprint.nih.gov/

Un tel programme, comme on pouvait le supposer, suscite beaucoup de scepticisme. L’objectif consistant à identifier en 5 ans des milliers sinon plus de faisceaux neuronaux actifs, voire dans certains cas de neurones individuels, parait irréaliste. On rappelle que le cerveau comprend des centaines de milliards de cellules et un nombre astronomiquement plus grand de synapses. De plus, certaines des techniques envisagées, qui ont été développées en expérimentant chez l’animal, paraissent encore inapplicables à l’homme.

Plus généralement, établir une carte à grande échelle des connections entre régions cérébrales soulève de nombreux problèmes. D’une part, aucun cerveau n’est comparable à un autre. Mais d’autre part, même en acceptant des approches statistiques, il n’existe pas d’accord sur la délimitation fonctionnelle des aires cérébrales du cortex humain. Il n’est pas certain par exemple que les données dite de tractographie obtenues par certaines techniques, telles que les tenseurs de diffusion observés, puissent être corrélées avec les réalités anatomiques. Autrement dit, comme l'aurait rappelé Borgès, la carte n'est pas le territoire 1).

Les sceptiques continueront donc à se méfier de l’interprétation des observations obtenues par ces nouvelles approches globales. Elles risquent de transporter à un niveau supérieur la subjectivité qui était reprochée aux interprétations des images obtenues avec des techniques moins globales.

Nous dirons pour notre part que, comme toujours en science, notamment lorsque les observations instrumentales recoupent des observations relevant de l’analyse psychologique, la prudence devra continuer à s’imposer. Indéniablement cependant, la voie ouverte par un projet tel que le Connectome aura des suites, notamment pour les informaticiens qui s’efforceront par ailleurs de simuler sur ordinateurs des éléments plus ou moins importants du tissu cérébral (le Blue Gene Project d’IBM, par exemple, dont on vient d’annoncer de nouveaux développements).


1) Plus précisément, comme nous l'indique Luc Charcellay que nous remercions::
""En cet empire, l'Art de la Cartographie fut poussé à une telle Perfection que la Carte d'une seule Province occupait toute une Ville et la Carte de l'Empire toute une Province. Avec le temps, ces Cartes Démesurées cessèrent de donner satisfaction et les Collèges de Cartographes levèrent une Carte de l'Empire, qui avait le Format de l'Empire et qui coïncidait avec lui, point par point."
Suarez Miranda, Viajes de Varones Prudentes
Histoire universelle de l'infamie JLB



Pour en savoir plus

* Le Connectome Project http://iic.harvard.edu/research/connectome
* Article de Physorg.com Researchers develop 'brain-reading' methods
http://www.physorg.com/news167921900.html

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Vendredi 24 juillet 2009
Par Jean Paul Baquiast

La question est abominable. Posons là cependant.
Dans le courrier des lecteurs de notre magazine scientifique favori, un intervenant pose la sempiternelle question ; «  Sachant que le dernier rapport annuel du Stockholm International Peace Reserach Institute évalue à quelques $1.464 milliards les dépenses militaires mondiales, les gouvernements du monde ne pourraient-ils pas s'accorder pour qu'au moins une petite partie de cette somme soit dépensée en faveur des besoins de survie du tiers-monde?»

Un autre lecteur lui répond immédiatement que ce sont les divers lobbies politico-militaro-industriels (MICC, ou military-industrial-congressional complex, en anglais) qui comme ils l'ont toujours fait, continuent aujourd'hui à gouverner le monde. Il en résulte selonce lecteur  qu'aucune force politique ne pourrait leur imposer de renoncer aux profits considérables découlant des contrats militaires.   

Ce court petit débat suggère plusieurs questions  qui mériteraient d'être approfondies. Bornons nous à les esquisser :

1.    Existe-t-il un « ordre du monde » qui se manifesterait d'abord dans le domaine économique et qui différencierait ceux qui produisent les ressources  de ceux qui se les approprient et qui les consomment ? Cet ordre du monde se manifesterait corrélativement dans le domaine social, différenciant ceux qui obéissent et ceux qui commandent. Il faudrait être bien naïf pour nier qu'un tel ordre existât et qu'en tant que tel il s'impose à tous. Nous utiliserons ici le terme d'ordre sans le charger de sens moral. Bornons nous à constater qu'il traduit un état actuel dans les rapports de force, état d'ailleurs susceptible de changer au cours de l'évolution. On pourra dire de même qu'il existe un ordre géologique selon lequel les roches sédimentaires récentes se trouvent généralement situées, sauf évolutions dues à la dérive continentale, au dessus des roches cristallines d'origine magmatique.

2.    Quelle force pourrait obliger ceux qui (en l'espèce les divers MICC) consomment les richesses produites par les autres (les travailleurs de la base) à ne plus consommer et à distribuer ce qu'ils consomment ? Notre second lecteur répond très simplement : PERSONNE. Nous sommes volontiers de son avis. Ce ne seront pas les institutions politiques ni les ONG ni les travailleurs de la base ni les citoyens aux grandes âmes qui pourraient le faire. Il faudrait que survienne un véritable bouleversement de l'ordre économique et social actuel, autrement dit, une révolution, analogue à une rupture dans la tension entre plaques tectoniques, pour que l'ordre soit modifié. Mais on peut craindre que, pour rester dans notre comparaison avec la géologie (elle vaut ce qu'elle vaut), de nouvelles strates se substituent à celles qui dominaient jusqu'alors les couches  géologiques, mais que finalement, on retrouve après le séisme, comme avant, des roches situées au dessus et des roches  situées au dessous, les premières écrasant les secondes de leur poids..

-    C'est d'ailleurs bien cette conviction qui rend beaucoup de gens sceptiques face aux perspectives de révolutions économiques et sociales. La révolution passée, et les morts enterrés, on retrouverait des dominants et des dominés. Autrement dit, le réformisme prôné par certains mouvements politiques modérés n'aboutirait à rien qu'à des changements superficiels (c'est ce qu'est en train de démontrer Barack Obama et ceux qui le soutiennent). Mais la révolution violente serait encore pire. C'est ce qu'ont amplement démontré les révolutions survenues, après l'URSS et la Chine de Mao, dans les diverses démocraties populaires.   

3.   Si l'on constate que les volontés, individuelles ou collectives, ne peuvent pratiquement rien faire pour faire évoluer l'ordre du monde dans un sens différent de celui qu'il adopte spontanément, n'est-on pas fondé à ce demander si cet ordre, dont nous déplorons les effets désastreux, en termes écologiques, économiques, sociaux  et finalement peut-être en termes de survie à long terme, n'aurait pas des fondements  biologiques remontant aux origines mêmes de la vie sur Terre et aux conditions du  développement de celle-ci ? Poser cette question fait dire aux gros malins, ceux à qui on ne la fait pas, que sous couvert de science, celui qui s'interroge ainsi se met au service des dominants pour bénéficier de leur protection. Prenons en cependant le risque.  

Un ordre stable


Vu sous l'angle, si l'on peut dire, de la thermodynamique des systèmes ouverts, la vie biologique terrestre repose sur l'activité de « travailleurs » qui utilisent leur force de travail pour transformer des éléments chimiques inassimilables directement en éléments organiques dont ils se nourrissent. Depuis l'apparition de la fonction chlorophyllienne chez les premières algues vertes, ces travailleurs  sont les végétaux, qui utilisent l'énergie solaire pour transformer  le gaz carbonique, disponible en grande quantité mais non directement utilisable, en composés carbonés et en oxygène. Sans les végétaux, que nous pourrions qualifier de travailleurs de la base, pour reprendre la terminologie proposée plus haut, la vie disparaîtrait. Il s'est trouvé cependant, du fait des hasards de l'évolution, que sur cette couche de végétaux se sont installées deux autres couches profitant du travail des premiers. Il s'agit des organismes herbivores, qui se nourrissent de végétaux, et des organismes carnivores ou omnivores, qui se nourrissent des deux autres catégories.

Un ordre stable, de type thermodynamique, s'est alors installé, associant les végétaux qui produisent les richesses et les animaux, herbivores et carnivores, qui les consomment. Dans le cadre de cet ordre, qui n'évolue que lentement, chaque catégorie ne survit que parce que son activité profite à celle des autres. Les herbivores consomment les végétaux en excès, et les carnivores les herbivores en excès, ce qui permet au stock de végétaux de se reconstituer. On peut aussi présenter cet ordre thermodynamique ou si l'on préfère, cet ordre économique, comme un ordre social.  Bien que dépendant des végétaux, les animaux, plus mobiles et dotés d'une plus grande quantité de matière grise, apparaissent comme ceux qui commandent, les végétaux apparaissant comme ceux qui obéissent. Mais il ne s'agit que d'une interprétation d'ordre anthropomorphique, puisque les deux catégories sont interdépendantes.

Supposons qu'au sein de cet ordre économique et social du monde, ordre vieux d'au moins 650 millions d'années, quelques bons esprits apparaissent,  expliquant par exemple que les carnivores devraient consommer moins et distribuer aux travailleurs de la base, en l'espèce les végétaux, une part plus grande des ressources globalement produites. Ainsi des végétaux survivant à grand peine dans des zones désertiques pourraient-ils s'engraisser et mieux lutter contre l'aridité. Il s'agirait d'une recommandation de bon sens. Outre que son aspect moral serait indiscutable (aider les végétaux à ne pas disparaître), elle ferait appel à l'instinct de conservation de tous, puisque sans végétaux il n'y aurait plus d'animaux. Malheureusement, cette recommandation de bon sens, à supposer que quelqu'un existât pour la formuler, n'aurait pas de chance d'être entendue. Aucune force au monde  ne pourrait forcer les herbivores à changer leur nature en diminuant leur consommation de végétaux ni les carnivores à diminuer leur consommation d'herbivores. L'ordre économique et social du monde se poursuivra donc  cahin-caha comme il est actuellement, le cas échéant jusqu'à disparition des formes supérieures de vie si les ressources globalement disponibles s'éteignaient  par excès de la consommation sur la production.

Si nous considérons les sociétés humaines et leurs relations avec leur environnement naturel comme des formes de vie non radicalement  différentes de celles dont nous venons de donner une description sommaire, on en conclura que les fondements biologiques ayant permis le développement des premières formes de vie se retrouvent à la base du développement des formes de vie plus complexes dont nous sommes des représentants. Autrement dit, l'ordre économique et social se caractérisant par l'existence de travailleurs de la base (pour reprendre notre terminologie) se dédiant à la production des ressources et de couches dirigeantes qui consomment ses ressources, en dehors de la part minima affectée à la reproduction de la force de travail, n'a aucune chance d'être modifié. Des révolutions locales pourront remplacer les premiers par les seconds et réciproquement, mais l'ordre social, grâce auquel se distinguent ceux qui produisent et ceux qui consomment, ceux qui commandent et ceux qui obéissent, ne changera pas.

Une touffe d'herbe accrochée à la falaise

On nous objectera que ce raisonnement ne tient pas, car nous assimilons les humains à des végétaux et, au mieux, à des animaux. Que fait-on de la puissance de leur « raison », soutenue par la grandeur de leur « sens moral » ? Nous répondrons que pour l'heure, l'observation des forces qui se déchirent pour assurer leur domination économique et politique sur le monde, tout en sachant très bien qu'elles conduisent ce même monde à la catastrophe, ne nous permet pas de parler de raison et de sens moral. Nous sommes en présence de déterminismes complexes, ne différant pas beaucoup de ceux ayant accompagné la naissance et le développement de la vie jusqu'à ce jour. Sur le long terme, la vie fut-elle celle représentée par nos sociétés dites développées, est aussi fragile que l'est une touffe d'herbe s'étant installée l'espace d'une saison sur le flanc aride d'une falaise. La prochaine pluie ou la prochaine sécheresse la fera disparaître sans recours.

Les choses pourraient changer si, au hasard de l'évolution stochastique de leurs gènes, quelques organismes, simples ou complexes, découvraient une fonction capable de fournir des ressources nouvelles en aussi grande quantité que celles procurées par la toute nouvelle fonction chlorophyllienne aux premières bactéries aérobies. Mais des mutations de l'ampleur de celles ayant fait apparaître la fonction chlorophyllienne, dont toute notre science d'ailleurs ne nous a pas encore permis de comprendre le mécanisme, ne se commandent pas. Elles surviennent...on non.  
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Dimanche 19 juillet 2009
L’expression des systèmes anthropotechnique dans les cerveaux et les génomes individuels
par Jean-Paul Baquiast 19/07/2009


Nous avons fait l’hypothèse, dans divers articles publiés sur ce site et dans un essai à paraître prochainement 1) qu’il existait une intrication profonde mais encore mal étudiée entre les objets matériels et ceux qui les utilisent. Ceci qu’il s’agisse d’animaux faisant occasionnellement ou durablement appel à des outils ou qu’il s’agisse d’humains. Pour désigner cette intrication, notamment lorsqu’elle se manifeste chez l’homme, nous avons proposé le concept de système anthropotechnique.
 

Cette terminologie n’est pas gratuite. Elle vise à dépasser la constatation devenue banale que les outils déterminent en grande partie les comportements des individus. Nul ne discute le fait que, si j’emploie un marteau pour planter un clou, mes gestes moteurs s’adapteront pendant quelques minutes, aussi exactement que possible, à l’outil et à la tâche entreprise. Il s’agira de pratiques largement automatiques acquises par l’usage. Mais nul n’ira prétendre que je sois moi-même devenu, au moins pendant ce temps, une sorte d’hybride biotechnique au sein duquel mon corps et le marteau se retrouveraient unis d’une façon quasiment indiscernable. Même lorsque les individus paraissent se laisser dominer par leurs machines, automobiles, récepteurs de télévision, téléphones portables, le sens commun postule qu’ils conservent suffisamment d’indépendance pour reprendre leur liberté si les circonstances l’exigeaient.
 

L’hypothèse du système anthropotechnique affirme exactement le contraire. Selon cette hypothèse, nous nous unissons à nos outils dans des entités d’un nouveau genre, durables sinon permanentes, qu’il convient désormais d’étudier en tant que telles. Certes, les outils et les technologies avec lesquels interagissent les individus sont multiples. Il en est de même des systèmes anthropotechniques en résultant. Il est possible cependant d’en proposer des modèles généraux. Deux approches s’imposent à cet égard. La première, sociétale, relève des sciences humaines et sociales qui explorent le concept très général mais très pertinent de superorganisme. On étudiera ainsi la nature et le comportement d’un système anthropotechnique collectif tel que le Pentagone, produit de l’interaction des technologies militaires avec un nombre considérable et très divers d’humains et d’intérêts. Nous n’aborderons pas cette approche dans cet article.

Une approche plus technique, que nous proposons ici, s’appuie sur deux voies récemment ouvertes, l’une par les neurosciences et l’autre par la biologie. Concernant la première, nous rappellerons que l’imagerie cérébrale fonctionnelle a récemment mis en évidence l’existence au sein des cortex sensoriels et moteurs de zones et fibres nerveuses dédiées à l’imitation et fonctionnant en miroir, d’où le nom général de neurones miroirs. Ces observations permettent de comprendre comment, au sein des systèmes anthropotechniques, les individus partagent étroitement avec leurs outils les ressources de leurs aires sensori-motrices et de leurs facultés cognitives 2).


La seconde voie permet selon nous d’expliquer pourquoi des individus plus ou moins différents peuvent adopter des comportements et souvent des morphologies semblables, en conséquence de l’utilisation de tels ou tels outils, aujourd’hui de telles ou telles technologies, si bien qu’ils finissent par co-évoluer avec ces dernières. Pour ce faire nous nous appuierons sur la toute nouvelle théorie de l’ontophylogenèse, due au biologiste Jean-Jacques Kupiec, selon laquelle les « environnements », quels qu’ils soient, constituent des milieux sélectifs orientant à long terme l’expression « stochastique » (aléatoire) des gènes pilotant l’évolution des phénotypes, c’est-à-dire des individus et de leurs modalités de reproduction 3). Nous faisons l’hypothèse que les systèmes anthropotechniques constituent de tels environnements sélectifs, capables d’influencer non seulement les propriétés physiques et mentales (phénotypiques) des individus mais sans doute aussi l’expression de leurs génomes voire à plus long terme la composition ou l’architecture de ceux-ci.


1. Systèmes anthropotechniques et neurones miroirs


Le développement des techniques d’exploration du cerveau par l’imagerie fonctionnelle a fourni les données expérimentales les meilleures pour tester l’hypothèse selon laquelle, au niveau des individus et non plus seulement des groupes, la façon dont les objets du monde extérieur avec lesquels nous interagissons imposent leurs marques dans le fonctionnement des aires cérébrales commandant nos comportements. On peut montrer que ces objets nous obligent à agir en fonction de leurs logiques propres ou, plus exactement, en fonction de celles du couple hybride que chaque objet forme avec l’animal ou l’humain qui, passagèrement ou durablement, en fait usage 4).


L’ouvrage précité du neurologue Giacomo Rizzolati et du philosophe des sciences Corrado Sinaglia, consacré aux neurones miroirs, apporte à cette réflexion des éclairages extrêmement importants. L’étude de ce qui a été nommé d’une façon un peu simplificatrice les neurones miroirs a commencé depuis une trentaine d’années. Depuis, des centaines d’observations et de publications ont été réalisées, faisant du sujet un thème incontournable de l’étude du cerveau et de son évolution épigénétique au sein des espèces supérieures. Ainsi fut notamment mise en évidence la coopération entre les aires du cortex moteur et les aires des cortex sensoriels dans la commande des gestes découlant de l’interaction avec les objets et les êtres du monde extérieur. Nous ne pouvions pas manquer pour notre part de remarquer les arguments que ces travaux, dont ce n’était évidemment pas l’objet, apportent à notre réflexion sur les systèmes anthropotechniques. Résumons ci-dessous ce qu’à notre sens il est possible d’en retenir.


1.1. Les fonctions « cognitives » des cortex moteurs et sensoriels


Un humain utilisant un objet technique tel qu’une automobile est généralement présenté comme libre de l’usage qu’il en fait. L’expérience quotidienne montre au contraire qu’il lui est plus ou moins durablement asservi. Il s’agit d’un asservissement complexe, prenant de multiples formes. L’automobile ne transforme pas systématiquement l’automobiliste en une brute destructrice ou en un paon vaniteux. Cependant elle interagit, non seulement avec un grand nombre de ses circuits sensoriels et moteurs, mais avec ce que l’on nomme généralement son cerveau cognitif, celui qui construit des représentations, des intentions et des affects, qu’elles soient inconscientes ou conscientes.. Or l’opinion commune a le plus grand mal à s’en convaincre. La croyance en l’indépendance du cerveau cognitif par rapport aux gestes moteurs liés à l’usage de tel ou tel outil reste bien implantée. Pour elle, un homme, sauf cas pathologiques d’addiction, ne « naît » pas automobiliste. Il ne le « devient » pas non plus, sauf de façon imagée. Il reste l’homme qu’il était avant d’acquérir une voiture ou de s’en servir.


Il s’agit pourtant en grande partie d’une illusion. L’ouvrage de Giacomo Rizzolati montre comment les zones motrices du cortex cérébral, celles, pour conserver notre exemple, où s’exécutent les tâches manuelles de la conduite automobile, ne se distinguent pas fonctionnellement des aires réputées plus « nobles » du cortex dit associatif, seules capables d’élaborer les ordres nécessaires à l’exécution de stratégies intentionnelles à long terme. Les neurosciences traditionnelles, ceci jusque aux années 1980, avaient en effet totalement sous-estimé le rôle du cortex moteur dans le traitement des perceptions et dans la définition d’actions orientées, non seulement par ces perceptions ou par les intentions du sujet à leur propos, mais par les caractéristiques spécifiques des outils et techniques utilisées pour mener ces actions.


Pour comprendre comment le sujet s’engageait dans des activités corporelles souvent complexes, il avait fallu supposer qu’entre les aires sensorielles travaillant sur un mode récepteur passif (aires visuelles, auditives et somatosensorielles) d’une part et les aires motrices du cortex frontal commandant passivement les comportements moteurs, intervenaient de vastes aires dites associatives situées entre les aires sensorielles et motrices. On faisait l’hypothèse que les informations provenant des diverses aires sensorielles étaient assemblées dans ces aires associatives et qu’à partir d’elles étaient élaborés des percepts visuels portant aussi bien sur les objets que sur l’espace. Ces percepts étaient ensuite envoyés dans les aires motrices où ils commandaient des mouvements adéquats. Le système moteur ne jouait ainsi, dans ce modèle, qu’un rôle périphérique, principalement d’exécution. Mais ce qui se passait exactement dans les aires associatives supposées restait inconnu.


Par ailleurs, on ne se posait pas la question de la façon dont les objets et outils du monde extérieur étaient perçus par les sujets, en fonction de leurs caractères propres et surtout en fonction de la façon dont ils pouvaient, grâce à certains de ces caractères particulièrement attractifs, générer des besoins et des intentions chez les sujets. En conséquence, on ne cherchait pas à savoir quel type de réponse motrice à long terme suscitait la perception de tel objet, en fonction de ces mêmes caractères. Plus exactement, on pensait que toutes les opérations complexes liées à l’utilisation des objets était décidées au niveau d’un cortex associatif prétendu supérieur, celui responsable des conduites dites rationnelles, et non au sein du cortex moteur. On les associait généralement à la conscience, c’est-à-dire à la façon dont les perceptions sont représentées (rapportées) dans les aires et réseaux associatifs constituant l’espace de travail conscient.


Cette façon ancienne de se représenter le fonctionnement cérébral face aux objets et outils persiste dans l’opinion courante. Même lorsque nous sommes informés du rôle du cerveau dans la construction des représentations à partir des donnés de type électromagnétique perçues par les capteurs sensoriels, nous ne nous interrogeons pas véritablement sur la façon dont notre cerveau charge ces données primaires de significations et les transforme en commandes d’actions intentionnelles, inconscientes ou conscientes. Si mes sens perçoivent les émissions lumineuses ou olfactives émanant d’une tasse de café chaud (la tasse de café joue un grand rôle dans les démonstrations proposées par Giacomo Rizzolati), la construction de l’image de cette tasse et l’élaboration des ordres moteurs qui permettront de la prendre en mains et la porter aux lèvres se font, selon cette façon ancienne de voir les choses, dans le cortex associatif, que ce soit au plan inconscient ou au plan conscient. Les aires motrices n’interviennent pas. Elles se bornent à transmettre les ordres permettant aux muscles de la main et des bras de faire les gestes nécessaires.


Aujourd’hui cependant les neuroscientifiques s’étant intéressés aux neurones miroirs ont admis que les choses ne se passaient pas de cette façon. On savait depuis longtemps que chaque individu, animal ou humain, devient vite capable, sous la pression de la nécessité, d’identifier dans son environnement des objets vivants ou inertes imposant des conduites bien déterminées, sélectionnées lors des expériences passées, celle de la lignée comme celle de l’individu. Mais point n’est besoin de faire appel à un cerveau supérieur hypothétique qui se chargerait de ces tâches vitales. Pour ce faire, toutes les aires sensorielles et motrices coopèrent, que ce soit pour se défendre contre l’attaque d’un lion ou pour saisir une tasse de café pleine. Si mon cortex visuel identifie une tasse emplie de liquide, tasse reconnaissable à ses formes géométriques définissant une façon bien particulière de s’en saisir, mon cortex moteur prépare sans attendre la suite de gestes complexes permettant de la prendre et la porter à la bouche. Ces gestes sont prêts avant même que j’ai physiquement touché la tasse, et même avant que j’ai pris conscience de la présence de la tasse. Il en est de même si je dois m’emparer d’une lance pour repousser un lion.


Ceci veut dire que derrière le simple geste consistant à saisir une tasse de café (oublions le lion...), des répertoires extrêmement riches de sensations (visuelles, tactiles, olfactives, proprioceptives), d’associations avec des besoins organiques profonds (tels que boire ou se nourrir), de postures corporelles préparatoires et finalement d’actions motrices très variées (saisir la tasse par l’anse ou par le corps) avaient été mémorisées par mon système moteur et n’attendaient qu’une occasion pour se manifester, celle de la rencontre de mon envie de café avec une tasse de ce produit.


L’ouvrage de Giacomo Rizzolati montre que le système moteur est composé d’une véritable mosaïque de régions fortement interconnectées bien qu’anatomiquement et fonctionnellement distinctes. Elles forment des circuits travaillant en parallèle et intégrant les informations sensorielles et les informations motrices correspondant aux effecteurs corporels. Il comporte aussi des circuits responsables de l’élaboration des intentions, de la planification à long terme et du choix du moment où entreprendre une action. Le système moteur enfin est en étroite relation avec les aires du cortex pariétal postérieur qualifiées traditionnellement d’associatives, lesquelles comportent des propriétés motrices.


Le système moteur n’est donc pas le simple exécutant d’ordres venus d’ailleurs. Il est non seulement en charge des comportements de tous les jours mais de l’amorce de processus considérés comme d’un ordre supérieur, généralement attribués à la cognition : perception et reconnaissance des actions conduites par les autres, imitations, communication posturale et vocal. Ces découvertes très importantes ont entraîné une véritable rupture épistémologique. Mais en quoi intéressent-elles notre réflexion sur les systèmes anthropotechniques ? C’est parce qu’elles permettent d’assurer un lien direct entre les objets et outils de notre environnement et la façon dont se construisent les comportements individuels et sociaux les plus élaborés.


1.2. Le lien entre les objets et les comportements


Pour comprendre ce lien, il est utile de faire appel à la notion d’affordance, sur laquelle la première partie de l’ouvrage de Giacomo Rizzolati met l’accent. Comme nous n’interagissons pas qu’avec des tasses de café, mais avec des milliers d’outils et de machines, ces différents objets génèrent au niveau du cerveau de ceux qui les utilisent de multiples répertoires sensori-moteurs et cognitifs qui s’activent spécifiquement à l’occasion de chaque interaction. Ce sont les caractères physiques spécifiques de ces outils et machines qui sont responsables de ces activations. Ils le font en compétition darwinienne, les caractères auxquels le sujet est le plus sensible l’emportant sur les autres. Le concept anglais d’affordance proposé par James Gibson en 1979 5)regroupe l’ensemble des spécificités physiques ou symboliques propres à des objets déterminés qui induisent telles ou telles réactions chez ceux qui les utilisent ou plus simplement qui les aperçoivent. Il est également possible de parler d’affordance pour désigner les traits par lesquels un animal ou un humain est identifié par un autre humain dans le cadre d’une interaction spécifique avec lui.


L’affordance est donc la capacité d’un objet à suggérer sa propre utilisation, notamment sous forme d’outil. Le mot est utilisé dans différent champs, notamment la psychologie cognitive, la psychologie de la perception, le design, l'interaction homme-machine et l'intelligence artificielle (Wikipedia). Ce n’est ni l’objet seul qui suggérerait sa propre utilisation, ni son utilisateur qui redécouvrirait à chaque fois les conditions de son emploi. Les relations entre l’objet et l’utilisateur, ayant abouti à une adaptation réciproque, résultent d’une longue expérience de cohabitation et de co-évolution. Certaines de ces relations remontent aux racines mêmes de la civilisation et sont donc mémorisées dans l’organisation héréditaire des aires cérébrales concernées (cf. ci-dessous, 2.) Je sais (sans doute héréditairement) que pour satisfaire ma soif, à moins de clapper l’eau comme un animal, je dois porter celle-ci à ma bouche avec un objet creux. Mais j’ai appris expérimentalement, cette fois-ci à titre personnel, que pour éviter de me brûler, j’ai intérêt à saisir une tasse de café chaud par l’anse et non par le corps. Il en est de même pour l’ensemble des répertoires de sensations, postures et gestes auxquels nous faisions allusion.


Ce n’est pas la vue seule de l’objet qui déclenche tout le répertoire d’actions permettant au cortex moteur de l’utiliser. Il faut que cette vue s’insère dans un processus chargé de significations individuelles ou sociales correspondant à des besoins corporels ou affectifs puissants. Une tasse de café ne mobilisera mon système sensori-moteur que si j’ai un tant soit peu soif ou que si je veux me joindre à l’acte social consistant à prendre un café avec des collègues. Sinon, quand bien même mon cortex visuel aurait enregistré la présence de la tasse pleine de café, mon cortex moteur restera indifférent au message reçu. C’est ce qui se passe lorsque j’observe sans y prêter véritablement attention la présence de tasses de café sur un comptoir de bar, destinés à d’autres consommateurs que moi. Autrement dit, l’affordance ne se manifestera, pour un objet donné, que si le sujet est déjà, du fait d’expériences antérieures, sensibilisé à la possibilité de l’utiliser, notamment en tant qu’outil, pour répondre à des besoins corporels ou affectifs bien identifiés.


Que se passera-t-il chez un sujet naïf, autrement dit un sujet n’ayant pas encore personnellement expérimenté l’intérêt d’utiliser tel objet pour répondre à des désirs ou besoins qu’il ressent, sans savoir encore que cet objet, devenu outil, pourrait l’aider à les satisfaire. C’est alors qu’intervient l’imitation. Un enfant ou un primitif ignorant qu’une tasse peut servir à boire regardera quelqu’un plus expérimenté que lui consommer un liquide avec une tasse. Rapidement, il sera conduit à faire de même. Mais comment trouvera-t-il sans trop de difficultés le répertoire de sensations et de gestes complexes qu’exige le simple fait de porter une tasse à ses lèvres. Un robot classique, peu adaptatif, n’en serait pas capable. Il faudrait le programmer en détail. C’est le mécanisme dit des neurones miroirs qui aidera notre sujet inexpérimenté.


1.3. Les neurones miroirs


Nul n’ignore désormais ce dont il s’agit, grâce à l’écho justifié reçu par les travaux ayant mis en évidence, sous ce terme, une fonction cérébrale semble-t-il essentielle, mal identifiée jusqu’à présent. Si je regarde un tiers saisir une tasse de café et la porter à la bouche, l’imagerie cérébrale fonctionnelle montre que les mêmes zones sensori-motrices auxquelles ce tiers fait appel dans ce geste se trouvent mobilisées chez moi à vide, grâce à des circuits neuronaux dits neurones miroirs qui s’activent par une sorte d’empathie ou de résonance. Autrement dit, je ne mobilise pas encore tout le « vocabulaire » ou répertoire des capacités sensorielles et motrices fines permettant de me saisir de la tasse de café, mais dans la mesure au moins où certaines de ses capacités–types se trouvent déjà mémorisées dans mon cerveau et mon corps à la suite d’acquis ancestraux ou d’expériences personnelles, fussent-elles différentes, je me trouve très vite prêt à les mettre en œuvre pour atteindre le but précis que je voudrais accomplir à mon tour : me saisir de la tasse et boire le café qu’elle contient. On considère que si l’évolution a sélectionné de tels circuits neuronaux, ce fut notamment du fait des avantages qu’ils apportaient dans la diffusion des expériences réussies au sein des groupes, pour le plus grand profit des jeunes et des individus « naïfs ». .


Ce furent une fois de plus, comme pour la plupart des découvertes récentes intéressant les neurosciences, les techniques diverses de l’imagerie cérébrale fonctionnelle qui ont montré l’inconsistance du postulat trop simpliste que nous décrivions au début de cet article : considérer que le cortex moteur n’était qu’un simple agent passif d’exécution, les décisions se prenant dans un hypothétique cerveau associatif. Des expériences ont permis d’identifier l’activité corrélée de zones plus ou moins étendues au sein des cortex sensoriels et moteurs, acctivité s'exerçant dans le cadre de processus très semblables les uns aux autres dits en miroir résultant de l’observation d’un geste et de l’accomplissement de ce geste. Elles ont permis de montrer que c’est au niveau de ces zones que se produisent les intégrations de type cognitif permettant l’élaboration de comportements complexes. Ces expériences furent d’abord menées chez des primates, puis rapidement étendues à des adultes consentants en bonne santé, comme à des patients atteints d’accidents cérébraux divers où l’exploration fonctionnelle s’imposait à des fins thérapeutiques.


En se perfectionnant, ces techniques d’imagerie ont mis en évidence l’activité de mini-zones spécifiques, voire de neurones individuels jouant un rôle déterminant dans l’imitation et la compréhension d’autrui, qui furent désignés par le terme de neurones miroirs. Nous avons plusieurs fois évoqué ces travaux sur ce site.


Le grand public, succès oblige, simplifie cependant beaucoup la question des neurones miroirs. On a tendance à la résumer au fait que, comme nous l’avons dit, lorsqu’un sujet, animal ou humain, observe un de ses congénères accomplir une action, des circuits cérébraux identiques à ceux que ce sujet aurait mobilisé pour accomplir cette action s’activent dans son cerveau, en dehors de toute action de sa part. L’observation est exacte et a été vérifiée dans de multiples circonstances. On peut en déduire des hypothèses très fécondes relatives aux causes ayant permis le développement de comportements sociaux complexes, faisant appel non seulement à l’analyse « intelligente » des actes moteurs, mais à leur motivations affectives : empathie, imitation, théorie de l’esprit, etc. A partir de là, il est possible de mieux comprendre le développement des activités collectives dite culturelles favorisant l’apprentissage, l’éducation, le langage, comme aussi les comportements de foules les plus aveugles…


Mais il semble aujourd’hui que les fonctions jusqu’ici attribuées aux neurones miroirs soient en fait beaucoup plus réparties. Elles intéressent l’ensemble des cortex moteur et associatif. En exagérant un peu, on pourrait dire que c’est le cerveau tout entier, voir l’ensemble du corps, que ce soit chez l’animal ou chez l’homme, qui pourrait sous la pression de la nécessité s’engager dans des comportements dont la commande est attribuées aux seuls neurones- miroirs. L'activité de ceux-ci ne serait, si l’on peut dire, que le sommet de l’iceberg.


Quoiqu’il en soit, nous pensons que les travaux publiés sur le thème des neurones miroirs permettent d’éclairer de façon significative la pertinence du concept de système anthropotechnique. Ce serait selon nous grâce aux neurones miroirs que des comportements individuels liés à l’utilisation d’un certain type d’outil se répandent au sein d’un groupe jusqu’à former des systèmes anthropotechniques collectifs. Si je considère par exemple que le superorganisme des usagers de l’automobile impose aux individus qui à titres divers en font partie des comportements génériques bien déterminée, je dois comprendre pourquoi ces individus adoptent chacun pour ce qui les concerne les comportements personnels définissant au plan statistique le profil de l’ « automobiliste ».


Un premier point concerne le concept d’affordance ou capacité d’un outil à suggérer sa propre utilisation. On pourrait penser qu’il s‘agit là d’une image. Ce n’est pas l’outil qui impose son utilisation mais les concepteurs de l’outil. Si l’automobile est dotée d’un volant et d’un accélérateur, on dira que ce sont des ingénieurs qui l’ont voulu ainsi, afin de faciliter son emploi. Mais nous avons montré par ailleurs que dans le développement contemporain quasi exponentiel des outils technologiques, il était tout à fait possible d’envisager que ces outils ou les filières technologiques dans lesquelles ils s’insèrent se développent selon des dynamiques autonomes, même si ce sont des humains qui, en apparence, prennent les décisions de détail. Ces outils se dotent ce faisant de tous les traits pouvant suggérer aux humains de s’en saisir et de les utiliser.


En fait, ce ne sont pas les outils qui prennent seuls de telles décisions. Ce sont les systèmes anthropotechniques au sein desquels ces outils se retrouvent en symbiose avec des humains. Ce faisant cependant les outils modernes acquièrent par sélection darwinienne un indépendance croissante dans leurs capacités à produire sans cesse de nouvelles versions ou processus capables de s’imposer aux mécanismes biologiques et mentaux des humains. On a déjà depuis longtemps constaté que par des « affordances » de plus en plus séduisantes, les objets techniques courants, tels que les automobiles, colonisent véritablement les humains, tant au niveau des individus que des groupes. Mais des technologies encore plus modernes, celles par exemple intéressant l’intelligence artificielle et la robotique autonome, disposent d’aptitudes au développement autonome bien supérieures à celles de l’automobile. Les robots autonomes associés à des humains dans les systèmes anthropotechniques correspondants auront un « pouvoir d’affordance » bien supérieur à celui des tasses à café, et même à celui des automobiles les plus séduisantes.


Il est probable à cet égard que plus la composante technologique des systèmes anthropotechniques sera capable de suggérer des comportements disposant d’un grand potentiel de contagiosité, plus ils seront imités grâce aux neurones miroirs. Les décisions en résultant se produiront initialement dans des aires cérébrales n’appartenant pas nécessairement à ce que l’on nomme l’espace de travail conscient. Mais ensuite elles seront validées et rationalisées au sein de cet espace de travail, c’est-à-dire par ce que l’on nomme la conscience. Ceci se passera à un niveau antérieur à celui-ci.


2. Systèmes anthropotechniques et co-évolution ontophylogénétique des individus et des outils.


Nous avons indiqué en introduction à cet article que la nouvelle théorie de l’ontophylogénèse, présentée récemment par le biologiste Jean-Jacques Kupiec nous parait fournir des explications très fortes au paradoxe selon lequel, technologie par technologie, des individus au départ très différents peuvent se retrouver identiquement dépendants (addicts) des comportements imposées par l’évolution des outils au sein des systèmes anthropotechniques auxquels ils appartiennent. L’analyse doit évidemment tenir compte du fait qu’un même individu peut être membre de systèmes anthropotechniques différents, pouvant s’exprimer dans des intervalles de temps très courts sinon simultanément. Ainsi un addict de l’automobile qui serait en même temps un addict des armes à feu pourrait au cas où son ego d’automobiliste se trouverait agressé par un tiers recourir abusivement à l’emploi d’une arme à l’encontre du prétendu agresseur.


L’anthropologie traditionnelle attribue les grands types de comportements individuels à l’influence des milieux culturels dans lesquels ont été élevés et agissent les individus. Ces milieux culturels comportent, ici et maintenant, un nombre considérables de facteurs déterminants. Beaucoup sont liés au développement des technologies modernes. L’automobile ou la télévision constituent aujourd’hui de tels facteurs dont on se plait à souligner l’importance. On ne peut le nier. Mais il est devenu évident depuis longtemps, grâce aux analyses de la sociobiologie mettant l’accent sur les causes biologiques des comportements, que beaucoup des façons par lesquelles les individus s’adaptent à l’usage de ces technologies dépendent de déterminismes génétiques, acquis et transmis tout au long de l’évolution animale. Ainsi la défense du territoire ou le besoin d’affirmer sa dominance sexuelle ou sociale, qui sont des réflexes très anciens, sont sous-jacents à beaucoup des façons dont sont utilisés de nos jours les outils technologiques.


On considère généralement cependant, dans le cadre du déterminisme génétique néo-darwinien, que les milieux sociaux et les comportements y prenant naissance ne peuvent influencer l’organisation des génomes que dans le cadre des processus longs et aléatoires liés au mécanisme de la mutation/sélection. Autrement dit, les caractères acquis par les phénotypes ne se répercutent que très lentement et difficilement sur les génotypes. Les généticiens ne nient sans doute pas que l’utilisation des premiers outils lithiques et pyrotechniques ait favorisé par mutation-sélection l’évolution génétique des hominiens dont est issu l’homo sapiens moderne. Mais ils refuseraient avec horreur d’imaginer qu’en quelques centaines d’années, voire en quelques décennies, l’évolution des techniques modernes puisse se répercuter sur le sacro-saint programme génétique définissant l’homo sapiens, entraînant des évolutions plus ou moins marquées de ce programme.

Or la théorie de l’ontophylogenèse, vérifiée par un nombre grandissant de preuves expérimentales, nous parait appuyer l’hypothèse selon laquelle se serait, pour parler de façon imagée, de véritables « humains nouveaux », y compris en termes génétiques, qui émergeraient de la cohabitation avec les outils modernes au sein des systèmes anthropotechniques, notamment au sein des plus récents d’entre eux.


2.1. L’expression aléatoire des gènes et les hétéro-sélections


Rappelons que l'on désigne par ontogenèse la genèse de l'individu, la phylogenèse désignant celle de l'espèce. Depuis toujours, on a considéré qu'il s'agissait de deux processus différents, pour lesquels il fallait développer deux théories différentes. Dans la période actuelle on a, d'un côté, pour la phylogenèse, une théorie de l'évolution qui est la théorie néo-darwinienne faisant appel à la sélection des variants apparus lors de certaines mutations et de l'autre côté, concernant l'ontogenèse, l'embryogenèse des animaux adultes qui est sous contrôle, autrement dit qui résulte, de l'expression du programme génétique inclus dans l'ADN.

Jean-Jacques Kupiec s’est élevé avec succès contre cette contradiction. Il a créé le concept d'ontophylogenèse pour signifier qu'il n'existe qu'une seule modalité de développement et que l'on ne doit avoir qu'une seule théorie pour la décrire. Il considère qu'un seul et même processus, celui de la sélection darwinienne des variants apparus au hasard, peut jouer aussi bien dans la formation de l'individu adulte au moment de l'embryogenèse (le darwinisme cellulaire) que dans la sélection des individus adultes capables de survivre aux contraintes de l'environnement et susceptibles d'être regroupés ensuite par un observateur extérieur en catégories homogènes que l'on baptisera espèces par commodité, s'ils présentent des caractères globalement semblables. Il refuse donc de considérer que la construction des individus résulte de l’application d’un programme génétique stricte, selon lequel les gènes sélectionneraient d’une façon déterministe les protéines responsables des différents niveaux d’organisation du corps. Il considère que les gènes s’expriment de multiples façons, sur un mode aléatoire. C’est ce qu’il nomme l’expression stochastique des gènes.

Comme cependant les gènes ne donnent pas naissance à d’innombrables solutions toutes différentes, mais qu’apparaît un certain ordre au niveau macroscopique, il faut qu’interviennent des modes de sélection provenant du milieu extérieur, ce qu’il nomme l’hétéro-sélection. Selon la théorie de l'ontophylogenèse le niveau moléculaire est intrinsèquement aléatoire. On pensait que cela constituait un inconvénient en biologie, en empêchant par exemple l'apparition d'individus viables. Or c'est un avantage car il s'agit d'une réserve de diversité, de plasticité adaptative. Mais cette diversité est contrôlée par les contraintes sélectives qui viennent de l'environnement et qui se propagent dans l'organisme via les structures cellulaires et pluricellulaires constituant une hiérarchie de paliers sélectifs. Cette théorie du darwinisme cellulaire constitue un renversement complet par rapport au principe du programme génétique.

Pour lui le milieu s'intériorise. A un moment donné, les individus disposent d'une certaine structure. Cette structure est le résultat de toute leur histoire passée, qui remonte à la première cellule vivante. Elle est transmise aux descendants dans les cellules germinales. Un œuf, l'ovocyte chez les mammifères, est une cellule déjà hautement structurée. Cette structure est le résultat de contraintes environnementales ayant agi dans l'histoire de la lignée généalogique dont les humains sont le dernier maillon. Cette structure cellulaire va contrôler l'expression des gènes et permettre de réduire et d'orienter la stochasticité inhérente au niveau moléculaire 6).
Mais l’organisation sociale dans laquelle naissent et s’expriment les individus joue aussi un rôle sélectif en réduisant la stochasticité inhérente à tous les niveaux d’organisation des corps et des relations sociétales. C’est ce qui permet selon nous de comprendre le paradoxe évoqué précédemment : pourquoi des humains biologiquement différents parce que résultant de processus aléatoires différents deviennent-ils, lorsqu’ils se trouvent en interaction avec des technologies puissantes, plus ou moins dépendants de l’influence de ces technologies ?


2.2. L’interaction avec les outils techniques modifie de façon continue les phénotypes et les génotypes des humains


Sans en revenir à un Lamarckisme simpliste selon lequel les caractères acquis par les individus dans le cadre de leur adaptation à un certain milieu se transmettraient héréditairement, la thèse de l’ontophylogenèse montre cependant qu’il existe une continuité entre l’évolution des individus imposée par l’adaptation à l’environnement extérieur et la façon dont les gènes tiennent compte et reproduisent les traits adaptatifs ainsi acquis. Nous en déduisons pour notre part que ce processus d’évolution continue permet de comprendre comment, sur un long terme de plusieurs centaines de milliers d’années, l’utilisation des outils a entraîné la transformation des premiers primates bipèdes en humains tels que nous les connaissons aujourd’hui.

Elle permet aussi de comprendre comment, sur le court terme, sont en train d’apparaître de véritables « hybrides » entre humains et technologies au sein des systèmes anthropotechniques modernes. On remarquera qu’à l’instar de Jean–Jacques Kupiec, nous ne nous engagerons pas dans des discussions sans fin portant sur la question de savoir si ce sont de nouvelles espèces d’hominiens ou d’humains qui ont résulté et résulteront de ces évolutions. Le concept d’espèce, à ce niveau, fut-ce celui d'espèce humaine, représente une construction artificielle, sacralisé par la mythologie. Seules comptent les modifications progressivement introduites dans les lignées reproductrices humaines par les processus darwinien de variation aléatoire et d’hétéro-sélection.


Comme, selon la thèse de l’ontophylogenèse, le processus de modification des génotypes et des phénotypes est continu, sa portée dépendra de nombreux facteurs dont certains seront de plus en plus liés à la dynamique transformationnelle des technologies. Si celle-ci est faible, elle n’entraînera pas à court terme de modifications perceptibles des cultures et surtout des conséquences qui s’imposeront aux phénotypes, c’est-à-dire aux individus. A plus forte raison l’expression des génomes reproductifs n’en sera pas modifiée. Ce sera le cas dans l’exemple évoqué plus haut de la tasse de café. Qu’en sera-t-il de technologies beaucoup plus contraignantes, comme celles associées à l’automobile et aux armes à feu ? Il faudra au cas par cas étudier les modes de sélection de type épigénétique s’imposant soit aux caractères non transmissibles héréditairement des adultes, soit même aux génomes commandant la reproduction de ceux-ci, que ce soit au niveau de la sélection darwinienne des modes d’expression des gènes, soit au niveau des gènes eux-mêmes.


Nous pensons que la thèse de l’ontophylogenèse, correctement utilisée, pourrait permettre de faire apparaître les sélections de détail, apparemment infimes, résultant des contraintes aléatoires liées à l’utilisation des technologies, notamment de celles ayant le plus fort caractère « structurant ». Mais on pourrait montrer que ces sélections de détail, s’accumulant sur des populations nombreuses, induisent des transformations importantes et visibles portant non seulement sur les phénotypes mais sur les génotypes. On pourrait en conséquence envisager sans abus de langage l’apparition continue de nouveaux "humains" au sein des grands systèmes anthropotechniques modernes. C’est déjà le cas concernant la cohabitation des humains actuels avec les technologies contemporaines. Il n’y a plus guère de points communs entre l’homme d’aujourd’hui, fut-il habitant des pays dits pauvres, et celui du début du 20e siècle, ayant-il vécu dans les pays riches de l’époque. Ce sera de plus en plus le cas avec les technologies dites de l’artificialisation, dont nous avons montré par ailleurs la puissance transformationnelle.


Ainsi, dans cette optique, le concept de post-humain ou de trans-humain pourrait-il prendre une consistance scientifique et enrichir celui plus englobant de système anthropotechnique. Mais il faudrait pour cela abandonner l’idée simpliste de la transformation d’une prétendue espèce humaine actuelle en une espèce post-humaine nouvelle. Il faudrait au contraire se placer dans l’hypothèse d’une transformation continue des lignées d’hominiens, en cours depuis l’apparition des premiers bipèdes manieurs d’outils jusqu’à celle des hybrides biotechniques résultant de l’évolution probable des technologies de l’artificialisation.


Notes

1) Le paradoxe du sapiens, Jean-Paul Bayol
2) Giacomo Rizzolati et Corrado Sinaglia. Les neurones miroirs. La version anglaise sur laquelle nous nous sommes appuyés date de 2008, Mirrors in the Brain, How our Minds Share Actions and Emotions. Oxford University Press. La version italienne originale est de 2006.
3) Jean Jacques Kupiec, L’origine des individus, Fayard 2008
4) Diverses observations récentes ont montré, sans faire allusion à la question des neurones miroirs, comment le cerveau incorpore dans ses représentations du corps les outils que celui-ci utilise. Une étude d’Allessandro Farné et d’une équipe de l’Université Claude Bernard à Lyon vient de le confirmer. http://www.scienceblog.com/cms/brain-represents-tools-temporary-body-parts-study-confirms-22536.html
5) JJ Gibson The Ecological Approach to Visual Perception, Houghton Mifflin 1979
6) Certains biologistes, tout en saluant le caractère novateur de la thèse de Jean-Jacques Kupiec, se refusent à abandonner totalement le concept d’un programme qui déterminerait de façon linéaire le développement des individus. Ainsi en est-il d’un article de Eric Werner paru dans Nature (vol 460/2 juillet 2009) présentant la version anglaise de l’Origine des individus. Cela tient selon nous, dans ce cas, à ce que Werner ne prend pas suffisamment en considération le poids sélectif des environnements complexes dans lesquels se développent les phénotypes, environnements construits sur le mode stochastique par l’activité antérieure de ces mêmes phénotypes.


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Dimanche 21 juin 2009
Les origines de la vie: une réponse possible dans la décennie?
Jean-Paul Baquiast 20/06/2009


Dans la recherche jamais encore aboutie des origines de la vie sur Terre, que l'on fait remonter à environ 4 milliards d'années avant notre ère, au moins deux approches sont utilisées. La première fait appel aux méthodes de la biologie synthétique et cherche à construire des molécules présentant pour l’essentiel les propriétés des molécules biologiques. Les chercheurs travaillent sans se préoccuper de reconstruire ce qu’était le milieu primitif, dont on ne sait pas grand-chose. La seconde approche au contraire cherche d’abord à imaginer ce que pouvaient être les conditions primitives, il y a quelques 4 milliards d’années. On se demande comment ce milieu aurait pu favoriser l’apparition des molécules vivantes telles que nous les connaissons ou de composés pouvant être considérés comme des précurseurs plus ou moins directs de ces molécules.


Dans cette seconde approche, les hypothèses nouvelles ne manquent pas. Il est à peu près établi que vers – 4 ou – 3,9 milliards d’années avant notre ère, la Terre, comme d’ailleurs la Lune, a subi des bouleversements importants, d’origine extra-terrestres, provoquant la formation d’énormes cratères et des changements dans la composition chimique et la température des océans et des continents. Or les quelques roches datant de ces époques qui nous soient parvenues semblent contenir les preuves de processus de type biologique. Les hypothèses n’ont pas manqué depuis une trentaine d’années pour expliquer l’apparition si rapide de la vie sur une Terre encore très jeune, depuis l’appel à une peu vraisemblable auto-organisation des molécules chimiques jusqu’à la panspermie, selon laquelle les molécules prébiotiques (voire biotiques) sont nombreuses dans l’espace.


Rien de tout ceci n’avait été jugé très convaincant. Il semble pourtant que des hypothèses récentes permettent de préciser les modalités d’une origine terrestre de la vie. Nous en avons déjà évoquées certaines dans notre revue 1). Les travaux à la base de ces hypothèses s’appuient en priorité sur la première des approches que nous avons évoquée, celle de la biologie synthétique. Mais ils cherchent à être compatibles avec ce que l’on peut savoir des conditions géologiques et climatiques initiales.


Convergence toute récente dans la solution de vieilles difficultés


Concernant la biologie de synthèse, quatre séries d'hypothèses très prometteuses sont actuellement présentées avec une convergence impressionnante. Elles concernent ce que nous nommerons pour simplifier : les protocellules, la synthèse spontanée des nucléotides, l’ARN réplicant et une explication du caractère dextrogyre des molécules biotiques. Précisions d'emblée cependant que ces hypothèses pourront, comme toujours en science, faire l'objet de critiques ou compléments reposant sur de nouvelles bases expérimentales.


Les protocellules


Le Dr Jack W. Szostak, du Massachusetts General Hospital a récemment montré lors d’un Symposium sur l’évolution au Laboratoire de Cold Spring Harbor à Long Island 2) que des acides gras primitifs du type de ceux susceptibles de se former sur la Terre aux dates critiques pour l’apparition de la vie, peuvent spontanément produire des sphérules dotées d’une double paroi, analogues aux membranes des cellules vivantes actuelles. De plus, ces protocellules peuvent s’incorporer de nouveaux acides gras présents dans l’eau et se diviser éventuellement.

Les cellules modernes se protègent de l’entrée de produits chimiques dissous dans leur environnement. Mais les protocellules du Dr Szostak peuvent absorber sans difficultés de petites molécules. Par contre, si celles-ci, à l’intérieur de la protocellule, se combinent en molécules plus importantes, ces dernières ne peuvent plus franchir la barrière membranaire en sens inverse. Cette propriété présente un intérêt essentiel. Si l’on construit une protocellule encapsulant un petit morceau d’ADN et si on la « nourrit » de nucléotides, les briques constitutives de l’ADN, c'est-à-dire d’autres nucléotides, vont entrer dans la cellule et s’y associer en formant une nouvelle molécule d’ADN.


Ceci a permis au Dr Szostak d’affirmer qu’il était optimiste quant à la possibilité d’obtenir prochainement un système de réplication chimique à base d’acides nucléiques à l’intérieur d’une protocellule (voir ci-dessous, les recherches du Dr Joyce). Il pourrait être possible ensuite d’intégrer un tel système d’ARN réplicant à l’intérieur de protocellules capables de se diviser.


La synthèse spontanée des nucléotides

Ceci étant, les composés chimiques entrant dans de possibles cellules réplicantes ainsi obtenues en laboratoire sont beaucoup plus complexes que ceux ayant existé dans les conditions de la Terre primitive. Les chimistes prébiotiques étaient encore loin d’espérer pouvoir comprendre comment, notamment, les nucléotides auraient pu se former spontanément.

Une nouvelle avancée dans cette direction capitale vient d’être apporté par le Dr John Sutherland, chimiste organique à l’université de Manchester. 3). Par ce qui a été qualifié de « véritable tour de force synthétique », il a réussi à synthétiser une molécule d’ARN à partir de ses composants, un sucre, un phosphate et une de 4 nucléobases possibles. Ces composants, jusqu’à présent, refusaient de s’associer en un nucléotide viable. L’équipe de John Sutherland y est arrivée en mettant au point un processus nouveau leur permettant de se combiner à partir de précurseurs plus simples et d’eau chaude.

Ce processus aurait été susceptible de se produire sur la Terre primitive dans les mares tièdes où Darwin avait situé l’origine de la vie. Les précurseurs nécessaires ont été détectés également dans l’espace. Pourquoi ne pas imaginer que des conditions favorables à leur assemblage puissent s’y rencontrer plus facilement que l’on ne pense aujourd’hui. Sur Terre, de telles combinaisons se produisant spontanément seraient sans doute détruites du fait de la toxicité de l'environnement actuel.

Dès lors qu’un système, fut-il primitif, d’ARN répliquant inclus dans une protocellule et capable de se former à partir de nucléotides se trouvant présents dans le milieu sera mis au point, tout le reste de l’évolution pourra en découler sans présenter de difficultés méthodologiques majeures. Tout ne sera, comme l’avait remarqué il y a quelques années le généticien Francis Crick, qu’une affaire de temps.

Un ARN réplicant

Quelques difficultés restent encore à résoudre. La plus importante concerne précisément les modalités permettant d’obtenir un ARN auto-réplicateur dans les conditions prébiotiques, c’est-à-dire capable de se reproduire en faisant appel aux propriétés des molécules existant à ces époques. Le Dr Gerald Joyce, du Scripps Research Institute à La Jolla, vient d’annoncer dans la revue Science avoir obtenu des résultats significatifs dans cette voie. Il a montré que l’ARN avant de jouer un rôle dans la production des molécules d’ADN, peut intervenir comme un enzyme permettant de provoquer des réactions chimiques.

Il a développé deux molécules d’ARN qui peuvent catalyser leur synthèse réciproque à partir des 4 espèces de nucléotides nécessaires. Il annonce ainsi avoir réalisé une molécule immortelle, en ce sens que l’information la concernant pourrait se reproduire indéfiniment. Sans qu’il soit vivant à proprement parler, ce système peut comme la vie se répliquer et s’adapter à de nouvelles conditions environnementales.

Des sucres dextrogyres


Une autre difficulté restait à résoudre: expliquer pourquoi dans les cellules vivantes, les acides aminés sont tous lévogyres alors que les sucres et les nucléotides sont dextrogyres 5). Dans les milieux naturels non biotiques, les deux formes coexistent à peu près régulièrement, sans se mélanger. Mais les nucléotides lévogyres sont mortels pour les cellules car elles les empêchent de former des chaînes d’acides nucléiques telles que celles de l’ARN et de l’ADN en les associant avec des nucléotides dextrogyres. On ne comprenait pas comment les premières cellules vivantes avaient réussi à extraire des composants terrestres l’une seule des deux sortes de molécules nécessaires. Or récemment la Pr Donna Blackmond de l’Imperial College London a pu montrer qu’un mélange de molécules lévogyres et dextrogyres pouvaient être converti en une seule sorte de ces molécules par des cycles de refroidissement et de réchauffage analogues à ceux ayant pu se produire sur la Terre primitive 6).

La conjonction de ces diverses avancées laisse présager que l’impossible pourrait survenir dans les prochaines années, 5 à 10 ans au plus tard: réaliser en laboratoire un modèle de cellule vivante artificielle, à partir de processus et composants susceptibles d’avoir existé dans les conditions régnant sur Terre il y a 4 milliards d’années.


Dans quels types de milieux la vie s'est-elle développée à ses débuts?


Mais l’exploit serait encore plus grand si l’on pouvait enclencher le processus correspondant dans des milieux naturels proches de ceux caractérisant la Terre à ces époques. Nous avons relaté dans de précédents articles les points de vue différents, sinon contradictoires qui avaient cours jusqu’à présent.

Pour les uns, tels le chimiste Günther Wächtershäuser, les éruptions sous-marines générant les gaz et les catalyseurs métalliques susceptibles d’engendrer des processus métaboliques étaient les plus favorables. Pour d’autres au contraire, les composants nécessaires à la vie auraient été trop dilués dans un milieu aquatique salin. Les mares d’eau douce tiède mentionnées par Darwin leur paraissent plus favorables à la production sur leurs berges de concentrations chimiques adéquates et des cycles de chauffage, refroidissement et évaporation nécessaires.

Les vestiges authentifiés comme biologiques ne sont guère explicites, puisque l’on retrouve des bactéries fossiles d’environ 2 milliards et que parallèlement des mélanges d’isotopes de carbone pouvant signer des processus biologiques ont été identifiés dans des roches âgées de 3,9 milliards d’années. Mais les premières formes de vie auraient-elles survécu aux bombardements météoritiques qui, comme rappelé en introduction, ont atteint la Terre et la Lune vers ces époques ?

En fait certaines hypothèses font remarquer que la vie a du commencer bien auparavant et avoir survécu aux grands bombardements météoritiques, grâce à l'abri offert par les océans profonds. Cela se serait produit au sein d’anciennes roches tels que les zircons qui sont apparues 4,4 milliards d’années avant notre ère. Ainsi la vie aurait pris naissance avant les bombardements et aurait donc pu, en principe, leur survivre.

Pour lever les doutes, on pourrait, en principe, réaliser des " environnements naturels primitifs reconstitués", par exemple au sein des « fumeurs » océaniques ou sur des argiles diverses, dans lesquels on essaierait de faire prendre les modèles prébiotiques présentés plus haut. Mais alors, très vraisemblablement, manquerait le temps évoqué par Francis Crick pour que l’évolution darwinienne naturelle puisse faire son œuvre. On ne voit pas comment court-circuiter les milliards et plus d’essais et erreurs nécessaires à l’apparition d’une bactérie moderne fut-elle très simple, si le biochimiste n’intervient pas par quelques coups de pouce pour précipiter les évènements.

Ceci étant, reconstruire les détails de 4 milliards d’années d’évolution serait-il utile, dès lors que l’on disposerait de modèles simulant avec vraisemblance certains des précurseurs de la vie terrestre et les processus ayant permis leur apparition. Au plan philosophique, de tels modèles permettrait d’éliminer définitivement, espérons-le, les divagations créationnistes. Plus utilement, ils permettraient de reconnaître sur d’autres planètes l’existence de phénomènes biologiques ayant été ou étant semblables aux nôtres, s’ils s’en trouvaient.

Rendez-vous donc dans quelques années.

Notes
1) Notamment une simulation informatique qui, bien qu’intéressante, n’est pas très démonstrative
http://www.admiroutes.asso.fr/larevue/2008/91/actualite.htm#ac1
2) CSHL. Evolution Meeting. The Molecular Landscape Mai-juin 2009
http://meetings.cshl.edu/meetings/symp09.shtml
3) Article de Wired
http://www.wired.com/wiredscience/2009/05/ribonucleotides/
voir aussi dans Sciencenews
http://www.sciencenews.org/view/generic/id/43723/title/How_RNA_got_started
4) Sur les travaux de Gerald Joyce, voir Self-Sustained Replication of an RNA Enzyme
http://www.sciencemag.org/cgi/content/abstract/1167856
5) En chimie, une molécule lévogyre (« qui tourne à gauche », du latin laevus, gauche) a la propriété de faire dévier le plan de polarisation de la lumière polarisée vers la gauche d'un observateur qui reçoit la lumière. Plus précisément, l'observateur en question voit le plan tourner dans le sens contraire à celui des aiguilles d'une montre. C’est l’inverse pour une molécule dextrogyre (wikipedia)
6) How the primordial soup took a left turn. Article dans Nature (accès payant) http://www.nature.com/nature/journal/v441/n7093/full/7093xia.html
Voir aussi http://www.npr.org/templates/story/story.php?storyId=5448305


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Mercredi 17 juin 2009

 Contre l’hypothèse du multivers.
Lee Smolin ou le temps retrouvé
Jean-Paul Baquiast 17/06/2009

Nous avons souvent évoqué l’hypothèse de plus en plus à l’ordre du jour chez les cosmologistes les plus réputés, selon laquelle l’univers que nous observons ne serait qu’une émergence parmi une infinité d’autres provenant d’une réalité physique sous jacente à tous les univers possible, sans référence au temps et à l’espace. On désignerait par le terme de multivers soit ce générateur d’univers, soit le nombre indéterminé des univers qu’il générerait. Certains préfèrent alors en ce cas parler des multivers et non du multivers.

Observons qu’il y aurait une ressemblance entre l’hypothèse du multivers et l’hypothèse, généralement admise aujourd’hui en physique quantique, ayant trait à l’existence d’un monde infra-quantique sous jacent au monde des particules élémentaires qu’étudie la physique, qu’ils s’agisse des micro-états de la physique quantique ou des particules macroscopiques de la physique ordinaire. Il semble admis que ce monde infra-quantique, qualifié par certains parfois de vide quantique (vide de particules mais pas d’énergie), se situerait en dehors du temps et de l’espace tels que notre physique les définit. Il serait parcouru de fluctuations énergétiques générant sur le mode aléatoire des paires « virtuelles » de particules et d’antiparticules dont la plupart s’annihileraient immédiatement. Certaines d’entre elles donneraient cependant naissance à des particules matérielles s’inscrivant dans notre espace-temps et répondant aux lois de notre physique. Elles deviendrait alors observables.

Dans cette vue du monde physique, il ne serait pas exclu que notre univers lui-même soit né d’une de ces fluctuations, ayant enclenché par décohérences successives et autres phénomènes agrégatifs la production de toutes les particules constituant l’univers observable, dont évidemment nous-mêmes en tant qu’observateurs/acteurs nous sommes des composants.

En élargissant le regard, il n’y aurait pas de raison d’exclure a priori l’idée que ces fluctuations du vide quantique, encore une fois non liées aux cadres spatio-temporelles qui sont ceux de notre univers, c’est-à-dire provenant d’un univers a-temporel, puissent produire une infinité d’univers analogues ou différents du nôtre, dotés de lois fondamentales, notamment en ce qui concerne l’espace-temps, elles-mêmes analogues ou différentes de celles auxquelles nous sommes assujettis. En ce cas, le vide quantique ne serait pas seulement la source d’une infinité de paires de particules vouées à l’annihilation, mais d’une infinité d’univers ayant résulté de modes différents de matérialisation de celles de ces paires ayant résisté de façon aléatoire à l’annihilation complète. On pourrait alors parler d’une cosmologie quantique qui correspondrait, en ce qui concernerait la création des univers, à la physique quantique en ce qui concerne la création des particules matérielles que nous observons.

Cette image d’un infra-univers intemporel ou statique qui serait le « père » de tous les autres, a toujours déplu au physicien Lee Smolin. Il vient de publier un article important résumant plusieurs années de travail, partagées avec le philosophe brésilien Roberto Mangabeira Unger et d’autres de ses collègues du Perimeter Institute, dans lequel une nouvelle fois il conteste la pertinence de la cette hypothèse. Il la replace dans une tendance qu’il a toujours implicitement ou explicitement combattue, celui de la cosmologie théorique moderne qui se soucie de moins en moins de formuler des hypothèses testables.

Dès les premiers mois de parution de notre revue, nous avions souligné le mélange d’audace et de bon sens de Lee Smolin, tant dans ses vues critiques sur la physique contemporaine que dans la production de ses propres hypothèses. Il est donc intéressant de prendre connaissance de son article et de la philosophie qui le sous-tend.

La dérive de la cosmologie théorique

Lee Smolin constate au début de l'article le changement survenu en trente ans en matière de cosmologie théorique. Initialement la physique théorique et la cosmologie ne produisaient d’hypothèses que dans la perspective de les vérifier expérimentalement le plus tôt possible, en utilisant les instruments disponibles. Puis on en est venu à décrire non seulement notre propre univers mais des univers différents, avec des dimensions, des particules, des forces et des lois fondamentales différentes, qu’il n’était bien entendu pas possible d’observer expérimentalement. Aujourd’hui, le pas a été franchi : des univers, du fait qu’ils sont logiquement possibles, sont considérés comme pouvant être réels, voire comme étant réels. C’est ce qu’exprime le concept de multivers. Le multivers n’est quasiment plus présenté comme une hypothèse, mais comme une réalité, notre univers visible n’étant alors que l’un parmi un nombre infini d’autres univers.

Il s’agit là, pourrions nous ajouter, d’une nouveau pas accompli par le « réalisme » en science, ou platonisme, qui postule que les objets dont traite la science, fussent-ils non observables, font partie d’une réalité en soi, indépendante de l’observateur, que le discours scientifique peut progressivement mettre au jour. Nous avons indiqué précédemment, en commentant la méthode de Conceptualisation Relativisée de Mioara Mugur-Schächter, qu’il s’agissait probablement d’une illusion.

Dans cette conception quantique de la cosmologie, que Lee Smolin nomme la cosmologie quantique et qui aboutit à l’hypothèse du multivers, les phénomènes que nous observons, qu’il s’agisse des phénomènes matériels ou de ceux liés au temps, c’est-à-dire à la durée, ne correspondent pas à des propriétés (ou « réalités ») fondamentales de l’ensemble des univers. De la même façon, dans le monde quantique de la physique contemporaine, on ne considère pas que les particules et le temps correspondent à des propriétés fondamentales du monde infra-physique. Ce sont des propriétés approximatives traduisant des régularités statistiques correspondant à ce que nous-mêmes, composés d’un grand nombre de particules élémentaires, pouvons observer. Il en serait de même au niveau de la cosmologie quantique. Si pour nous notre univers évolue dans le temps, à un niveau plus profond cet univers ferait partie d’un méta-univers (ou ensemble d’univers) statique, éternel, où le temps n’existerait pas.

Dans un tel univers les lois de la physique doivent être très différentes de celles s’appliquant dans notre univers, puisqu’elles doivent pouvoir s’appliquer à l’ensemble des multivers. Il ne s’agit plus alors de lois « effectives » prescrivant les phénomènes observés dans chaque univers, y compris dans le nôtre, mais d’une loi « fondamentale » unique reposant sur des principes premiers et s’appliquant à l’ensemble des univers. La théorie des cordes, pour Lee Smolin, vise à découvrir une telle loi fondamentale. Mais il faudrait alors que cette loi fondamentale puisse être, au moins indirectement, en relation avec ce que l’on observe. Pour cela il faudrait qu’elle puisse prédire des phénomènes observables rattachables à ce que prédisent les lois effectives utilisées par la physique s’appliquant à notre univers. Or ce n’est pas le cas, pour le moment du moins.

Observons pour notre part que l’on pourrait envisager un multivers statique quantique qui ne serait régi par aucune loi que ce soit, mais seulement par l’aléatoire régnant au niveau des très hautes énergies. Les univers en émergeant apporteraient avec eux leurs propres lois fondamentales, toutes découlant des processus aléatoires ayant présidé à leur naissance. Ils n’auraient donc a priori aucun point commun entre eux. L’hypothèse ne serait pas si bizarre qu’elle le parait, puisque c’est bien ce que la cosmologie classique semble penser de ce qui se passe au cœur des trous noirs. Si elle décrit les phénomènes se produisant à l’horizon de ceux-ci, elle ne s’aventure pas, que nous sachions, à prédire ce qui se passe au cœur de chacun d’eux, ni à supposer – à défaut de commencements de preuves expérimentales - que des régularités quelconques puissent y être envisagées. Mais on comprend bien que renoncer à postuler l’existence d’une loi fondamentale unique à tous les univers ne constituerait pas un encouragement à la recherche en cosmologie théorique appliquée aux multivers. Ceci d’autant plus que, ne connaissant pas d’autres univers que le nôtre, nous ne pourrions pas rechercher des points communs entre leurs lois respectives.

La cosmologie théorique moderne ne va pas jusqu’à repousser l’hypothèse de l’existence d’une loi fondamentale propre à tous les multivers. Mais, selon Lee Smolin, elle ne se comporte pas très différemment. Il avait expliqué dans son ouvrage précédant « The Trouble with Physics » que la théorie des cordes, comme les autres théories semblables, fournit seulement un vaste panorama (landscape) de lois effectives possibles. Il faut alors comprendre pourquoi notre univers ne présente qu’une seule gamme de lois effectives parmi toutes les autres possibles, et pourquoi cette gamme là plutôt que l’une des autres.

Répondre à cette question, nous dit-il, est à la source de l’hypothèse des multivers. On peut supposer que la sélection des lois effectives reposerait sur un mécanisme aléatoire. Selon certaines hypothèses, cette sélection se produirait au sein d’un univers statique à des niveaux d’énergie trop élevés pour que nous puissions les observer expérimentalement. Un univers comme le nôtre, évoluant à des niveaux d’énergie bien moindres, permettant l’apparition de la vie, serait donc extrêmement atypique. L’hypothèse anthropique en découle, selon laquelle nous ne pouvons observer que des univers favorables à la vie. Mais il en découle aussi que nous ne pouvons pas observer les caractéristiques de l’ensemble ni d’aucun objet extérieur à notre univers qui en serait issu, puisque nous ne pouvons produire que des postulats non testables relatifs à eux. Observons à nouveau que cette proposition n’est pas très différente de celle découlant de l’hypothèse que nous évoquions précédemment, selon laquelle l’infra-univers quantique semble ne répondre à aucune loi que ce soit, étant entièrement régi par l’aléatoire.

Pour échapper à cette impasse, Lee Smolin avait proposé, dans son ouvrage de 1992, le concept de sélection naturelle cosmologique, comportant, selon lui, des prédictions testables. Des générations successives d’univers verraient le jour à partir de rebonds (bounces) se produisant à l’intérieur des trous noirs existant dans un univers comme le nôtre. Une évolution naturelle un peu comparable à l’évolution biologique y sélectionnerait progressivement des univers de plus en plus favorables à la vie. La sélection naturelle privilégierait les univers réglés pour produire le plus grand nombre possible de trous noirs, eux-mêmes susceptibles de produire le plus grand nombre possible d’univers favorables à la vie. Notre univers serait dans ce cas placé dans une position particulièrement favorable.

Si l’on retenait cette approche et que l’hypothèse de la sélection naturelle cosmologique pouvait être confirmée grâce aux preuves expérimentales proposées par Lee Smolin, il faudrait réintroduire le concept de temps. Contrairement à l’hypothèse selon laquelle les univers seraient produits par un mécanisme aléatoire se produisant à très haute énergie à partir d’un multivers statique, l’hypothèse de l’évolution devrait nécessairement s’inscrire dans le temps. Le temps, pour elle, serait aussi « réel » que le type de multivers postulé.

Personnellement, il ne nous semble pas que cette hypothèse d’une évolution cosmologique des univers soit très crédible, même si Lee Smolin propose quelques preuves expérimentales susceptibles de lui être apportées assez rapidement. Elle oblige de toutes façons à postuler l’existence d’autres univers que le nôtre, se situant dans le passé ou dans le futur de celui-ci. Au lieu d’être confrontés à un multivers statique, nous serions confrontés à une chronologie de multivers Autant dire que nous nous trouverions nécessairement plongés dans la métaphysique, qui est précisément le reproche que formule Lee Smolin à l’égard de la théorie des cordes.

Réintroduire le temps et refonder la cosmologie

Cependant la théorie des cordes présente un intérêt, qu’il souligne lui-même : celui d’obliger à discuter l’application à la cosmologie du postulat de base de la physique quantique selon lequel le temps n’intervient pas dans la construction de notre propre univers au niveau microscopique ou quantique, d’où il découle que ce que nous observons au niveau macroscopique n’est que le produit de mécanismes probabilistes se produisant sans interventions du temps. Comment appliquer ceci à la description telle que proposée par la théorie des cordes d’ensembles d’univers où les théories probabilistes ne s’appliqueraient pas. Il faudrait pour cela avoir recours à quelques unes des hypothèses ad hoc envisagées par les chercheurs en gravitation quantique. Mais il nous prévient que pour lui, elles ne se justifient que pour expliquer ce que nous observons, c’est-à-dire l’émergence de l’espace-temps classique que nous connaissons. On peut observer à ce propos que Lee Smolin ne semble plus très intéressé par les développemments d'une version de la gravitation quantique qu'il avait contriué à lancer pour échapper aux principales critiques portées à la théorie des cordes: la gravitation quantique à boucles (Loop quantum gravity)

Par contre il accorde du crédit à deux approches, les causal dynamical triangulations et la quantum graphity que nous ne pouvons discuter ici (voir http://en.wikipedia.org/wiki/Event_symmetry ). Il s’agit de théories qui refusent, contrairement aux autres théories intéressant la gravitation quantique, de considérer que le temps soit émergeant. Elles donnent des indications concernant l’émergence de l’espace à l’intérieur d’un temps fondamental préexistant. C’est ce même temps fondamental qui s’impose pour donner un sens aux probabilités et de décrire l’évolution des lois effectives.

L’existence d’un temps global fondamental lui parait indispensable à toute théorie de la gravitation quantique tenant compte de la relativité générale. Plus généralement elle est indispensable à toute étude portant sur l’évolution des phénomènes à partir des conditions initiales, dans le cadre d’une loi physique réputée invariante. Nous renvoyons le lecteur à l’article sur ce point trop complexe pour être résumé ici.

Ayant éliminé les raisons de penser que le temps est une illusion, Lee Smolin énumère les 3 principes ci-dessous que, conjointement avec Unger, il propose de retenir pour justifier ce qu’il nomme une philosophe naturelle relative à la cosmologie. Il s’agira de refonder celle-ci sur la base d’un univers unique et d’un temps retrouvé :

1. Il n’existe qu’un univers, le nôtre, et il n’existe pas d’autres univers qui en seraient des copies, ni à l’intérieur, ni à l’extérieur de notre univers. En conséquence de ce principe, il ne peut exister d’objet mathématique isomorphe à l’univers entier (le simulant entièrement).

2. Le temps est réel et tout ce qui est réel est situé dans le temps. Rien ne peut exister de façon intemporelle.

3. Tout état de ce qui est réel, situé à un temps donné, s’insère dans un processus de changement conduisant à un nouvel état lié au précédent par une relation causale survenant dans un temps suivant. Ceci veut dire que le temps est une caractéristique indissociable des relations causales. Quelque chose qui aurait existé à un certain moment sans entraîner de conséquences se manifestant dans le moment suivant aurait disparu à ce même moment. Les objets qui persistent doivent être considérées comme des processus conduisant à de nouveaux objets. Un atome défini à un temps déterminé doit être considéré comme un processus conduisant à un atome modifié ou différent au temps suivant.

Il en résulte que, puisque rien n’existe ou n’est vrai en dehors du temps, on ne peut parler de lois physiques éternelles. Nous appelons lois des régularités que nous observons sur de longues périodes de temps, mais rien ne nous permet d’inférer que ces lois puissent être éternelles. Les lois doivent donc pouvoir évoluer dans le temps. Lee Smolin rappelle que le logicien américain Charles Sanders Peirce l’avait déjà écrit en 1891. Il n’est donc pas possible de dépasser notre expérience du monde liée au temps pour découvrir des lois qui seraient intemporelles. Les physiciens ne peuvent que se limiter à mettre en évidence des lois valables pour un univers évoluant dans le temps. Vouloir aller au-delà répond à un besoin religieux de transcendance qui n’est pas scientifique.

Dans ces conditions, nous n’avons pas besoin du multivers. Nous n’avons pas besoin de postuler l’existence d’un mécanisme intemporel produisant un grand nombre d’autres univers différents du nôtre. Nous n’avons pas non plus besoin d’imaginer la possibilité d’un grand nombre d’univers virtuels dont certains seulement se réaliseraient. Nous devons nous limiter à imaginer les lois s’appliquant au seul univers qui existe, le nôtre.

De la même façon, il ne nous est pas possible d’imaginer des lois virtuelles qui flotteraient à l’intérieur d’un multivers en attendant qu’apparaisse un univers précis auquel elles s’appliqueraient. Lee Smolin fait notamment allusion dans ce passage, que nous ne détaillons pas ici, à l’univers platonicien des mathématiques, que beaucoup de scientifiques, et pas seulement des mathématiciens, imaginent exister, sous forme de premiers principes, en dehors du monde physique et donc intemporellement. Comme l’univers ne peut apparaître qu’une seule fois, il faut trouver des lois qui s’appliquent exclusivement à partir de son origine. Il faut de ce fait qu’il s’agisse de lois qui évoluent dans le temps.

Les critiques jugeront que Lee Smolin affirme ses trois principes comme s'il s'agissait d'articles de foi. Nous sommes donc en pleine métaphysique. Mais il ne s'en cache pas. Il s'agit, comme il le dit, d'une métaphysique (ou philosophie) naturaliste, visant comme le rasoir d'Ockam, à économiser les hypothèses et les démonstrations. Il en tire cependant une conclusion très riche.

Lee Smolin conclut en effet son article en évoquant deux hypothèses. La première serait que le paradigme dominant aujourd’hui concernant l’existence d’un multivers statique (atemporel) serait correct. Dans ce cas, écrit-il, nous serions engagés dans un processus éliminant la réalité du temps et remplaçant celui-ci par une « existence » non définie à l’intérieur d’un monde gelé constitué d’un grand nombre de possibilités non réalisées. Dans une seconde hypothèse, celle où les principes qu’il a proposés avec Unger étaient corrects, il faudrait repenser le concept de loi de façon à l’appliquer à un univers unique n’étant apparu qu’une fois. Ceci conduirait à concevoir notre univers d’une façon très différente de celle actuellement en vigueur. La science actuelle en serait modifiée. Mais, dit-il, on ne pratique pas la science pour sauver les vieux postulats. On la pratique pour en proposer d’autres à l’intention de nos enfants.

Une hyper-science

Lee Smolin ne précise pas en quoi la science actuelle serait modifiée par le fait que les lois proposées devraient s’appliquer à un univers unique n’étant apparu qu’une fois. La réponse nous parait être la suivante : comme l’univers évolue dans le temps, ainsi qu’il est facile de le constater en observant ses états successifs liés pas des relations causales situées dans le temps, les lois que la science propose pour rendre compte de cette évolution doivent elles-mêmes évoluer. Il s’agira de lois proposant des dynamiques et non des contraintes intangibles. Appliquées aux lois et constantes fondamentales de l’univers, par exemple, on postulera qu’elles puisent changer et l’on proposera des expériences mettant en évidence ces changements afin d’élaborer de nouvelles lois et constantes (pas si constantes que cela) qui en rendront compte. C’est ainsi qu’il pourrait être intéressant (c’est nous qui parlons et non Smolin, précisons-le), en matière de force gravitationnelle, de faire l’hypothèse que celle-ci pourrait ne pas être uniforme dans l’ensemble de l’univers ou tout au long de son histoire, afin de rendre compte d’observations qui ne seraient pas explicables dans le cadre d’une gravité constante en tous temps et en tous lieux.

On peut penser qu’il serait aujourd’hui très utile d’introduire plus de pragmatisme dans l’énoncé des lois permettant de comprendre de nombreux phénomènes cosmologiques que l’observation peut de moins en moins expliquer dans le cadre des lois actuelles, par exemple l’énergie noire ou la matière noire – sans mentionner des problèmes plus traditionnels tels que ceux liée à l’apparition de la vie. Il ne s’agirait pas de vouloir changer les lois à tous propos, mais seulement d’avancer dans la compréhension de phénomènes durablement réfractaires aux explications par les lois actuelles et donc d’avancer dans l’élaboration de lois futures plus explicatives. Il pourrait s’agir là de l’émergence d’une hyper-science que beaucoup appellent aujourd’hui de leurs vœux. La science a d’ailleurs toujours progressé de cette façon. La cosmologie serait-elle donc si spécifique qu’elle exigerait des méthodes différentes ?

Il est certain que, si en s’appuyant sur le postulat du multivers, on se satisfaisait de constater ces phénomènes encore mystérieux sans chercher à les comprendre, sous prétexte qu’une infinité d’autres phénomènes différents existeraient dans une infinité d’univers différents, on ne progresserait pas beaucoup dans la compréhension de ce qui se passe dans notre propre univers.

Mais les défenseurs de l’hypothèse du multivers ne manqueront pas de dire que les progrès de la science sont venus aussi de formulations qui, dans l’état des techniques expérimentales propres aux époques considérées, n’étaient ni testables ni même exprimables en termes faisant place à l’expérimentation. On sait qu’en ce qui concerne la théorie des cordes, les spécialistes ne désespèrent pas de pouvoir prochainement tester certaines de leurs hypothèses. Quant à spéculer sur d’autres univers que le nôtre, comportant ou non des références au temps, il ne s’agirait absolument pas de jeux d’esprit gratuits ou de simples fuites dans la métaphysique. Un questionnement immédiat de notre physique en découle nécessairement.

Nous avons indiqué plus haut que ce serait déjà le cas, nous semble-t-il, des fondements de la physique quantique. Celle-ci postule l’existence d’un infra-monde intemporel et aléatoire, ce dont beaucoup de physiciens semblent aujourd’hui ne plus se satisfaire. En ce domaine, par exemple, rien ne permet d’affirmer que la physique s’appliquant à ce monde ne fera pas apparaître prochainement des déterminismes sous-jacents actuellement inobservables ainsi qu’un temps convenablement quantifié dont le déroulement pourrait alors être pris en compte par les modèles que nous nous en donnons. Ainsi disparaîtrait une différence importante séparant encore la cosmologie observationnelle et la cosmologie théorique, quand celle-ci s’appuie sur la physique quantique à l’occasion des recherches concernant la gravitation quantique.

Nous ajouterions enfin que la démarche de Lee Smolin, qu’il l’ait conçue explicitement ainsi ou non, conduit à retrouver les bases neurologiques de la connaissance scientifique. Or celle-ci n’exclut pas le recours à l’imagination, fut-elle la plus débridée. Il s’agit de processus relatifs à l’élaboration de toutes connaissances, quelles qu’elles soient, dans un système cognitif tel que le cerveau, propre à tous les animaux dits supérieurs. Le cerveau constate à la suite d’expériences réussies initialisées sur le mode « essais et erreurs » un certain nombre de régularités. Il les désigne par des concepts ou les hiérarchise à l’intérieur de règles répétitives. Concepts et règles permettent d’identifier les nouveaux éléments d’observations auxquels se heurtent l’animal et son cerveau. Ceci que l’on se place au niveau du cerveau individuel ou du cerveau collectif partagé par le groupe.

Mais les concepts et les règles ainsi élaborés ne sont pas et ne peuvent pas être éternels. Ils doivent évoluer dans le temps au fur et à mesure que s’accumulent de nouvelles expériences qu’ils n’expliquent pas. C’est toujours l’expérience qui a le dernier mot. Si l’animal donnait la priorité à l’autorité de lois n’ayant pas évolué, il ne vivrait pas longtemps pour apprécier le bien fondé de son dogmatisme. Mais dire que l’expérience doit avoir le dernier mot ne veut pas dire que l’expérience passée puisse suffire à formuler de nouvelles hypothèses. L’expérience passée conduirait vite l’animal à ne plus porter d’attention aux changements du monde dangereux qui l’entoure. Elle doit être relayée par l’imaginaire et la spéculation théorique.
 

Pour en savoir plus
Lee Smolin. Il ne peut exister qu'un seul univers
http://physicsworld.com/cws/article/indepth/39306

- Publié dans : philoscience
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