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Cet ensemble de textes a été conçu à la demande de lecteurs de la revue en ligne Automates-Intelligents souhaitant disposer de quelques repères pour mieux appréhender le domaine de ce que l’on nomme de plus en plus souvent les "sciences de la complexité"... lire la suite

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16 décembre 2005 5 16 /12 /décembre /2005 22:43

Thème. Prospective

Pour obtenir une vue générale des différentes pages composant ce dossier, consulter le Plan http://www.admiroutes.asso.fr/philoscience/plan.htm

* Sur le transhumanisme, voir notre interview de Nick Bostrom et les liens associés http://www.admiroutes.asso.fr/larevue/2005/68/bostrom.htm

Même si le mouvement transhumaniste (certains disent posthumaniste) reste encore confidentiel en France, il mérite d’être étudié car il marque une évolution philosophique qui correspond à l’évolution convergente et accélérée des technologies (voir notre page La Singularité)

Définition

Le transhumanisme postule que l'espèce humaine n'a pas atteint son état définitif et ne l'attendra sans doute jamais car elle subit, comme toutes les autres espèces, des évolutions multiples. Ceci donne à l'homme la possibilité de se transformer en s'enrichissant de tous les apports des nouvelles sciences et technologies.

On retrouve là le concept d'homme augmenté (enhanced) de plus en plus utilisé aujourd'hui. L'homme augmenté abandonnera beaucoup des formes et des comportements qui le caractérisent aujourd'hui, mais ce devra être, souhaitent les transhumanistes, au profit de nouvelles valeurs prolongeant celles qui font le meilleur de l'humanisme actuel. Le transhumanisme ne cède pas à l'optimisme naïf. Ces nouvelles sciences et technologies sont autant porteuses de risques que de promesses. Il faut donc les discuter et proposer des façons de les maîtriser, au sein de forums et débats associant les scientifiques, les philosophes, les décideurs politiques et économiques, sans oublier, évidemment, les citoyens acceptant de s'impliquer.

Etre transhumaniste, dans cette perspective, consiste donc à croire (il s'agit d'une véritable question de croyance, puisque ceci ne peut être vérifié expérimentalement), qu'un avenir véritablement différent, grâce aux nouvelles sciences, est possible et souhaitable pour l'humanité d'aujourd'hui. Le tranhumaniste s'efforce de faciliter la transition entre le monde actuel, très largement hérité du passé et encombré de contradictions, vers un monde plus ouvert à des évolutions fructueuses.

Les sciences qui permettent la transition vers le transhumanisme

Ce sont les biotechnologies (notamment le génie génétique, les cellules souches, le clonage), les nanotechnologies (avec leur aspect le plus révolutionnaire bien que non encore maîtrisé, les nanotechnologies moléculaires), les systèmes super ou ultra intelligents associant intelligence artificielle et neurosciences, la réalité virtuelle. Dans une optique plus futuriste, on cite aussi la cryonique (conservation d’un organisme en hyper-froid), les méthodes de téléchargement du vivant et des contenus cérébraux de l'homme sur des systèmes artificiels, le tout débouchant sur la Singularité (voir notre page La Singularité).

Relations des transhumanistes avec la nature, nature humaine et, au sens plus large, environnement naturel

Il ne faut pas prêter à la nature des qualités qu'elle n'a pas. Le constater n'a rien de nouveau. On l'a dit de la nature humaine ("Je ne vois pas, remarquait le généticien Crick, en quoi l'homme actuel serait si parfait qu'il ne faille pas chercher à l'améliorer"). Il en est de même pour tout le reste. La biosphère et plus généralement le milieu physico-chimique au sein desquels nous évoluons présentent de nombreux risques pour l'homme et pour l'avenir du monde actuel. Certes, y intervenir maladroitement peut provoquer des risques accrus, mais ne pas tenter d'améliorer les conditions dans lesquelles les hommes du futur pourront s'y maintenir serait une démission, quasiment un crime.

Les objections au transhumanisme

Elles sont multiples. Mais on peut y répondre. Le transhumanisme bénéficiera-t-il seulement aux riches ? Favorisera-t-il l'eugénisme ? Générera-t-il des risques insurmontables ? N'aggravera-t-il pas les problèmes actuels, notamment la surpopulation, en prolongeant la vie ? N'obligera-t-il pas à privilégier le futur au détriment du présent ?.... Plus généralement de quelles valeurs éthiques s'inspirera-t-il ? Que sera exactement, finalement, la société transhumaine, un cauchemar ou un paradis ?

D'une façon générale, les transhumanistes affichent une volonté de libéralisme. Chacun devra pouvoir rester libre de choisir son mode de vie et les modes d'évolution de son corps et de son esprit. Ceux qui ne veulent pas évoluer trop vite doivent pouvoir rester fidèles à leurs traditions. Mais a contrario ceux qui sont désireux de tenter de nouvelles aventures ne doivent pas se faire opposer des interdits hérités de conceptions morales ou politiques héritées du passé et n'ayant plus de raisons d'être. Il est évident sur ce point que face à une nouvelle science, la société a tendance à se diviser en deux parties inégales, les plus nombreux qui ont peur d'un avenir incertain, critiquent et veulent éventuellement interdire toute expérimentation - les moins nombreux qui font le pari de leurs effets bénéfiques et veulent s'organiser pour que ce pari réussisse.

Le transhumanisme s’apparente-t-il à une religion ?

Le transhumanisme, comme certaines religions, propose une vision à très long terme de ce qui pourrait faire le salut de l'humanité au sein d'un environnement amélioré. Mais contrairement aux religions, sectes et mystiques diverses, il ne se réfère pas à des sources surnaturelles ou des interventions divines que des églises et prêtres prétendraient imposer aux hommes. Il se borne à poursuivre en l'étendant la démarche de la pensée rationnelle et scientifique occidentale, marquée par le laïcisme sinon l'athéisme. Que certains transhumanistes se réfèrent à Dieu pour leur compte, pourquoi pas – de même que certains scientifiques sont spiritualistes – mais ces références, surtout si elles s'incarnaient dans le fanatisme et l'intolérance, seraient inacceptables. Pour autant le transhumanisme ne veut pas s'ériger en dogme, fut-il laïc. Il s'agit, selon les promoteurs du mouvement, d'une famille de conceptions du monde évolutives (family of evolving worldviews) ouverte à toutes nouvelles expériences et suggestions.

Mais le transhumanisme ne mélange-t-il pas de façon hasardeuse la science et la science fiction ? Un tel mélange peut déconsidérer le mouvement, que ce soit auprès des scientifiques eux-mêmes ou d'un public averti. Les naïfs risquent en effet de se précipiter sur les perspectives de transformation à long terme du monde évoquées par certains transhumanistes, en s'imaginant que ces perspectives se réaliseront demain. Cela ne fera que les encourager à se tourner vers les faux prophètes de la science, illusionnistes et spirites qui prolifèrent déjà dans la société actuelle.

Une apparente confusion des genres entre ce qui relève encore de l'imaginaire scientifique, sinon de la science-fiction, et ce qui découle de la science au quotidien éloigne sans doute du transhumanisme la plupart des scientifiques. La majorité d'entre eux, qui sont généralement matérialistes sinon scientistes, pourraient rejoindre cette école de pensée. Mais ils ne le feront pas s'ils ont l'impression de s'engager dans des voies hasardeuses susceptibles de les discréditer.

JPB 16/12/05

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16 décembre 2005 5 16 /12 /décembre /2005 22:38

Pour obtenir une vue générale des différentes pages composant ce dossier, consulter le Plan http://www.admiroutes.asso.fr/philoscience/plan.htm

* Sur le livre de Ray Kurzweil, La Singularité, voir nos articles
http://www.admiroutes.asso.fr/larevue/2005/68/edito.htm
http://www.admiroutes.asso.fr/larevue/2005/68/singularity.htm

Le concept de Singularité a été présenté depuis une dizaine d’années par plusieurs auteurs, le plus connu d’entre eux étant Ray Kurzweil. Selon lui, la convergence et le développement exponentiel des nouvelles technologies conduiront à l'émergence d'un monde complètement transformé. L'homme et les réseaux technologiques s'interpénétreront et se renforceront réciproquement d'une façon qui reculera sans limites prévisibles les frontières de la vie intelligente. Ray Kurzweil appelle ce bouleversement la Singularité, parce que rien de ce qui était admis jusqu'alors ne demeurera valide et parce qu'en contrepartie, tout ce qui était considéré comme impossible deviendra possible. Il développe amplement les conséquences du phénomène sur les perspectives d'avenir de l'humanité, y compris à court terme puisque la Singularité pourrait selon lui se produire dans les 10 à 50 prochaines années, c'est-à-dire très prochainement à l'échelle de l'histoire humaine.

Cette perspective est souvent considérée comme trop optimiste pour être crédible. Beaucoup lui opposent la possibilité de scénarios catastrophiques du type des Extinctions massives subies par la vie depuis au moins 500 millions d'années. Mais ceux-ci ne sont pas non plus crédibles sans réserve. Il faut apprendre à prendre en compte ces différentes hypothèses, étant entendu que l’avenir est, comme nous l’avons écrit plusieurs fois, ni prédictible ni gouvernable en totalité.

La thèse du développement convergent et accéléré des innovations technologiques

La marche vers la Singularité, décrite par Ray Kurzweil, repose sur deux règles apparemment évidentes mais qui n'avaient jamais été regroupées jusqu'à présent : les innovations technologiques se développent à un rythme exponentiel - les avancées obtenues dans un domaine d'innovation particulier fécondent tous les autres domaines et ceci dans des cycles ininterrompus d'enrichissement réciproque. Ainsi (première règle) l'informatique s'est développée de façon exponentielle depuis les origines (Loi de Moore) et sa croissance ne parait pas devoir s'arrêter. Ce développement exponentiel de l'informatique bénéficie à tous les autres domaines d'innovation (deuxième règle). Il bénéficie par exemple à la biologie ce qui a permis notamment le séquençage des génomes en des temps record. A son tour la biologie se développe de façon exponentielle, ce qui permet les progrès de la bioinformatique.

Un autre point important concerne la forme du développement exponentiel des innovations technologiques. Il suit une courbe en S : d'abord très lent, quasiment invisible aux observateurs, puis brusquement accéléré et de nouveau ralenti lorsque les effets de l'innovation initiale sont épuisés. Mais d'autres innovations, induites par la précédente, prennent alors le relais. C'est ce qui s'est passé constamment dans l'histoire. Ainsi le téléphone fixe a démarré lentement, s'est brusquement généralisé puis aujourd'hui de nouveau ne se développe plus que lentement. Mais une nouvelle technologie, celle du téléphone mobile, prend le relais et va prochainement exploser sur le mode exponentiel dans l'ensemble du monde.

Le troisième point important découlant de ce qui précède est que les cycles d'innovation sont de plus en plus courts, du fait de la fécondation croisée de technologies de plus en plus nombreuses et se développant de plus en plus vite. Ainsi, il a fallu près de 40 ans à l'informatique pour devenir une technologie majeure, mais la convergence informatique-intelligence artificielle-robotique a donné en moins de 10 ans naissance à d'innombrables applications innovantes. Le mouvement ne fait que commencer. Il en fut de même dans l'histoire de l'humanité. Il a fallu des centaines de millions d'années pour passer du paléolithique au néolithique, quelques dizaines de siècles pour passer de ce dernier à la société industrielle et quelques décennies pour atteindre le stade de la société de l'information.

Les prévisionnistes, aujourd'hui encore, n'ont pas généralement pris conscience du phénomène. Ils sous-estiment la rapidité et la profondeur des changements qui se sont produits et continuent à se produire. Si bien que les décideurs politiques et économiques, à leur tour, sans mentionner les opinions publiques, sous-estiment ces mêmes changements. Ceci condamne les uns et les autres à toujours être pris de cours par les évènements.

Ce manque de pertinence dans la vision entraîne des résultats désastreux. Les premiers et les plus immédiats se traduisent par l'incapacité de procéder aux investissements collectifs dans les secteurs où ils seraient les plus aptes à produire des résultats de croissance, en fécondant l'ensemble des secteurs innovants. On traite de la même façon un investissement dans un ouvrage d'art (par exemple en France le viaduc de Millau) dont les retombées de croissance sont arithmétiques et un investissement dans la bioinformatique ou les nanotechnologies, dont les retombées de croissance sont exponentielles. Il est évident que si les décideurs percevaient que les investissements dans les technologies émergentes pourraient produire en quelques années des résultats de 100 fois la mise, ils trouveraient moyen de dégager aujourd'hui les sommes nécessaires.

Une seconde conséquence, tout aussi malheureuse, de l'aveuglement à l'égard du développement accéléré se traduit par le fait que les sociétés s'obnubilent sur leurs difficultés actuelles sans générer la confiance qui leur permettrait d'aborder le futur avec le dynamisme nécessaire à leur survie. Le climat social serait tout autre si les décideurs étaient capables de montrer que, grâce aux progrès exponentiels des innovations technologiques, la plupart des problèmes actuels trouveront des solutions et que – tout aussi important – les craintes relatives aux risques futurs (même lorsque ceux-ci découleraient du développement de certaines technologies) pourront se révéler vaines grâce aux bons effets des innovations croisées.

Quelles innovations pour quels développements ?

Quels sont les grands domaines d'innovation technologique illustrant aujourd'hui avec le plus de netteté la marche à la singularité ? Evoquons ici pour mémoire les principaux, déjà cités précédemment :

- Le calcul informatisé ou informatique au sens général. Si tout est calculable parce que quantifiable, on comprend que les gains apportés par l'amélioration exponentielle des outils informatiques se dissémineront à vitesse accélérée dans l'ensemble des connaissances et autres technologies.
- Les réseaux permettant de connecter moyens de calculs et serveurs de connaissance.
- La bioinformatique qui bénéficie directement des progrès du calcul et des réseaux pour simuler le vivant.
- Les nanotechnologies qui donnent la possibilité de fabriquer de nouvelles formes de matière et de composants bioinformatiques par des manipulations se situant à l'échelle du nanomètre.
- Les sciences du cerveau grâce auxquelles, en utilisant les technologies précédentes, on peut commencer à comprendre l'organisation et le fonctionnement du système nerveux et par conséquent de l'esprit humain.

Il ne faut pas oublier dans cette énumération d'autres domaines d'innovation, réutilisant d'ailleurs très largement les résultats des technologies énumérées ci-dessus, qui intéressent directement les possibilités concrètes de survie des humains dans la galaxie :

- Les technologies permettant l'accès aux sources d'énergie naturelle renouvelables grâce auxquelles construire des systèmes néguentropiques.
- Les technologies de l'exploration et du vol spatial.

A partir de ce que l'on peut appeler ces technologies de base, quelles grandes catégories d'inventions voit-on actuellement émerger ? Nous parlons d'émergence car rien n'indique que ces inventions soient vraiment délibérées. Elles se produisent quasi spontanément dans un milieu soumis à la compétition darwinienne. Nous citerons ici,

- Les matériaux et machines intelligentes.
- Les réseaux de connaissances.
- Les robots autonomes.
- La vie artificielle sous toutes ses formes, computationnelles et organiques.
- La réalité virtuelle.
- Les corps biologiques et les esprits « augmentés » (enhanced). Dans cette perspective, les transhumanistes parleront de posthumains.
- L'exploration du cosmos par des systèmes hommes-machines.

JPB 16/12/05

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15 décembre 2005 4 15 /12 /décembre /2005 19:46

Thème. La science

Pour obtenir une vue générale des différentes pages composant ce dossier, consulter le Plan http://www.admiroutes.asso.fr/philoscience/plan.htm

Grands concepts de la philosophie des connaissances

A propos de PSEUDO-SCIENCES ET POSTMODERNISME - ADVERSAIRES OU COMPAGNONS DE ROUTE ? - Alan Sokal - Odile Jacob 2005, préface de Jean Bricmont

Ce livre, dont nous partageons globalement les positions épistémiques (relatives au statut de la connaissance) incite à préciser quelques uns des concepts que nous avons plusieurs fois évoqués dans les numéros de cette revue consacrés au sujet.

Les questions de terminologie sont toujours difficiles, car elles génèrent les malentendus. Voici, en faisant très simple, les quelques définitions que nous proposerions nous-mêmes au lecteur:

Déterminisme : s’emploie pour dire que le monde n’est pas aléatoire mais obéit à des lois. Cela ne signifie pas que ces lois soient celles du réel (voir ce mot). Ce sont celles que croit observer celui qui étudie la nature. les lois seront dites scientifiques, si elles sont élaborées au terme d’une recherche conforme à la méthode expérimentale (voir ce mot) respectant les protocoles aujourd’hui admis pour donner valeur universelle au corpus des connaissances scientifiques. Mais beaucoup de gens croiront voir des lois là où il n’y en aura pas, simplement parce qu’ils auront refusé de se soumettre à ces protocoles ou bien parce qu’ils les auront détournés (exemple : les astrologues).

Ceci admis, le déterminisme ne peut être évoqué que dans les domaines où des lois scientifiques complètes ont pu être formulées. Sinon, l’ignorance génère la croyance en l’aléatoire ou hasard. Mais rien ne permet de supposer que l’univers soit partout ou toujours déterministe, notamment à l’échelle quantique. Lorsque des phénomènes se présentent d’une façon indéterminée, il est cependant possible, à notre échelle, de les regrouper en grands ensembles probabilistes. On parle alors de déterminisme statistique.

Réductionnisme : s’emploie pour dire que la recherche scientifique ne peut en général progresser qu’en décomposant les phénomènes complexes en parties plus petites qui lui deviennent accessibles. C’est indiscutable. Mais la démarche réductionniste n’a de sens que si elle s’accompagne de la démarche inverse, le holisme, qui consiste à considérer le tout pour mieux comprendre le rôle des parties. Aujourd’hui, avec le succès de plus en plus grand rencontré par le concept d’émergence (voir la page Emergence), on tend à considérer que l’on ne peut pas reconstituer un tout, quel qu’il soit, en se bornant à analyser les parties, même lorsque celles-ci sont simples et reliées par des règles simples. Des touts très différents peuvent résulter de la combinaison de parties identiques. Ceci oblige, dans des cas bien particuliers et non dans l’ensemble des sciences, à abandonner tant le réductionnisme que le déterminisme.

Méthode expérimentale : c’est, depuis le siècle des Lumières qui a marqué l’abandon des croyances au profit de la raison, le critère de toute démarche scientifique. Elle suppose un observateur qui s’efforce de comprendre un phénomène du monde, une hypothèse (induction ou même abduction) élaborée par cet observateur afin d’expliquer le phénomène, une expérience faisant généralement appel à un instrument qui permette de vérifier ou de rejeter l’hypothèse. Si l’hypothèse est vérifiée, on pourra proposer une loi (loi scientifique) qui en généralisera la portée, loi dont on pourra déduire (déduction) diverses conséquences qui devront être vérifiées à leur tour. Le processus est impérativement collectif. Ceci veut dire que toutes les phases de cette démarche complexe doivent pouvoir être comprises et reproduites par n’importe quel autre scientifique, où que ce soit dans le monde. Dès qu’une expérience invalide les précédentes, au terme d’un nouveau processus expérimental conforme à cette exigence d’universalité, la loi doit être modifiée. On conçoit qu’avec le progrès technique qui multiplie les observateurs et les instruments, le corpus des connaissances scientifiques subisse des modifications (des enrichissements) à un rythme exponentiel.

Ceci dit, ce processus de construction des connaissances (ou constructionnisme, voir ce mot) qui fait la force des sociétés scientifiques, où que ce soit dans le monde, est parfois dénoncé comme « occidental ». Il existe des gens qui, tout en se disant scientifiques, prétendent découvrir le monde par différents processus non reproductibles, par exemple l’intuition ou la révélation. Pour les scientifiques, qu’ils soient occidentaux ou non, ces méthodes ne relèvent pas de la science mais des croyances. Le propre du croyant est qu’il s’accroche à ce qu’il croit, même confronté aux démentis de l’expérience.

Relativisme scientifique : le terme, à multiples sens, prête aujourd’hui à beaucoup d’incompréhension. Disons pour simplifier qu’il peut désigner une banalité : telle connaissance, avant d’avoir reçue une portée à visée universaliste, reste relative aux conditions dans lesquelles elle a été obtenue. On ne peut la généraliser sans précautions. Ainsi les « vérités » de la génétique ne peuvent être étendues aux sciences sociales sans des études approfondies. Le propre de la construction scientifique consiste à généraliser progressivement ce qui au début n’était que relatif.

Mais on qualifie aujourd’hui de relativisme l’attitude, non scientifique, consistant à dire que la science expérimentale n’est qu’une façon parmi d’autres de décrire le monde ? Ce serait simplement un « grand récit ». Il y en aurait d’autres aussi valables qui devraient être enseignées au même titre que la science, notamment les récits des textes « sacrées » ou des révélations prophétiques. La science occidentale pouvait penser qu’un tel discours ne pouvait plus être tenu par des gens se prétendant scientifiques, mais l’actualité , avec la remontée en force des fondamentalismes évangéliques et islamiques, montre qu’il n’en est rien.

Une forme atténuée du relativisme, d’inspiration « gauchiste » consiste à dire qu’il existe une science des pays riches, des bourgeois et des mâles dominants, qui ne peut être celle des pauvres et des dominé(e)s. A eux et à elles de se construire leur propre discours scientifique. Pour le scientifique de bonne foi, ceci n’est pas discutable mais relève du phénomène de construction des connaissances scientifiques reconnu par la science, que nous résumions ci-dessus à propos du relativisme banal : telle connaissance, avant d’avoir reçue une portée à visée universaliste, reste relative aux conditions dans lesquelles elle a été obtenue. On ne peut la généraliser sans précautions. Ainsi l’ambition d’une science véritablement universaliste sera d’obtenir des connaissances élaborées au terme de processus suffisamment contradictoires pour convenir au plus grand nombre d’humains possible, quelque soit leur rang social ou leur sexe.

Réel : le terme désigne ce à quoi s’appliquent les descriptions de la science (voir la page Le réel de la physique est-il celui des autres sciences ?). Avant l’apparition de la mécanique quantique, on considérait que les scientifiques, par les méthodes de la recherche expérimentale, dévoilaient un réel objectif existant indépendamment d’eux. Certes, certaines de ces descriptions pouvaient être marquées de subjectivité, inspirées plus ou moins totalement par le milieu social ou la personnalité de leur auteur. Mais il s’agissait de défaut qu’il fallait à tous prix éliminer, grâce à la critique collective des contenus de connaissances. Ceci étant, la plupart des scientifiques reconnaissaient volontiers que le réel objectif qu’ils décrivaient n’était qu’une image approchée et toujours perfectible d’une réalité en soi à jamais impossible à décrire en totalité. Ainsi l’est une photographie comparée au paysage représenté.

Aujourd’hui, avec la généralisation de l’approche épistémologique découlant de la mécanique quantique, on tend à considérer que le scientifique ne peut pas parler du réel objectif, mais seulement de ce qui résulte de l’interaction entre un sujet observateur/acteur, un instrument et un univers extérieur indescriptible. Ceci aussi bien dans les sciences ordinaires (macroscopiques) qu’en physique quantique. Mais peu importe, car le « réel » ainsi décrit, que l’on qualifiera aussi d’instrumental, suffit largement à la recherche scientifique courante et à la pratique sociale.

Constructivisme : une des acceptions de ce terme, que nous utilisons dans ce dossier,exprime ce que nous venons de proposer au sujet du réel. La science construit progressivement, par interaction entre des scientifiques pratiquant le méthode expérimentale et un réel en soi dont on ne peut rien dire, un réel instrumental (nous avons aussi proposé le terme de réel « humanisé ») qui devient le cadre dans lequel se développent les activités humaines. On lui confronte en permanence les résultats des nouvelles expériences, soit pour invalider ces résultats soit au contraire pour modifier le cadre.

Science : activité de la société humaine construisant un réel instrumental de plus en plus riche en respectant les méthodes de la méthode expérimentale (voir ce mot). Nous avons fait l’hypothèse que, sous des formes extrêmement simplistes, tout organisme vivant construisait son cadre environnemental selon ces mêmes méthodes expérimentales. L’idée serait intéressante, si elle était validée, pour montrer que le constructivisme de type scientifique est un processus profond d’un univers évolutif tel que le nôtre. Mais la « science » des termites ou des poissons ne sera appelée science que par image. On parlerait plutôt d’un processus pré-scientifique, qui se retrouve aussi dans les sociétés humaines primitives.

A côté de la science, les sociétés humaines s’adonnent aussi à des activités collectives mettant en jeu l’esprit et le corps : philosophies (voir notre page consacrée à ce terme), arts, sports. On pourra les considérer, dans la suite de la notation qui précède, comme participants de processus constructivistes préscientifiques.

Scientisme : le terme est généralement employé comme une insulte, dénonçant le scientifique borné qui veut tout expliquer par des connaissances sommaires, parfois abusivement mathématisées. Nous proposons d’appeler scientiste, au contraire, un homme, scientifique ou non, pour qui la démarche scientifique constitue la forme la plus haute et la plus constructive de l’activité de l’esprit humain en groupe. Dans ce cas, l’auteur de ces lignes se revendique comme scientiste.

Matérialisme : par définition, la science est matérialiste puisqu’elle exclue les croyances non démontrables par des expérimentations. Mais cela ne l’empêche pas de tenter d’analyser par les méthodes scientifiques les formes les plus élaborées de l’esprit, de la conscience et de la morale. Ceci posé, un scientifique se reconnaissant dans cette définition du matérialisme peut très bien faire appel à la métaphysique ou à la religion, mais en dehors de sa pratique scientifique.

JPB 15/12/05

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13 décembre 2005 2 13 /12 /décembre /2005 23:18

Thème. La science

Pour obtenir une vue générale des différentes pages composant ce dossier, consulter le Plan http://www.admiroutes.asso.fr/philoscience/plan.htm

La science considère l’évolution comme un postulat incontournable. Le fixisme avec sa variante le créationnisme ont été abandonnés depuis deux siècles, sauf par des religions traditionalistes. Cependant, les définitions de l’évolution que donnent les sciences sont différentes. La forme d’évolution la plus généralement admise résulte des observations fondatrices de Charles Darwin, que beaucoup considèrent encore comme le savant le plus remarquable de tous les temps. Il s’agit du darwinisme ou sélection darwinienne. Mais, comme le darwinisme contredit directement les explications théologiques, il fait aujourd’hui, avec la montée des intégrismes religieux l’objet d’attaques sans précédents.

On ne peut pas sans doute utiliser le darwinisme pour expliquer l’apparition de tout ce qui existe, du plus simple au plus complexe, du plus matériel au plus intellectuel. Mais d'une façon générale, l'hypothèse de la sélection darwinienne est la clef indispensable permettant de comprendre comment la nature, au lieu de se reproduire sans modifications (au lieu d'évoluer sur place, si l'on peut dire), laisse émerger des formes nouvelles - qui sont généralement plus complexes que celles les ayant précédées. Pour que les nouveautés se conservent, il faut qu'elles soient plus viables, plus compétitives que les formes dont elles sont issues.

Le mécanisme de la sélection darwinienne est simple, et a été décrit par les biologistes évolutionnistes. Il suppose trois éléments: un générateur de modifications, interne à un organisme donné ; un milieu qui exerce une pression sur cet organisme et qui tend à éliminer ces modifications ; la capacité pour l'organisme de retenir et amplifier les modifications ayant résisté à la pression du milieu. On parle du cycle mutation/ sélection/ amplification). A la fin du cycle, qui dans la réalité ne s'arrête jamais, l'organisme se trouve renforcé parce que mieux adapté.

Le générateur de modification est la clef du dispositif. Il est constitué d'un système réplicateur (qui se reproduit à l'identique) comportant des défauts (certaines réplications ne se font pas précisément à l'identique). La plupart de ces défauts entraînent la disparition de la réplication défectueuse, sous la pression du milieu. Mais certaines réplications défectueuses se trouvent en fait mieux adaptées au milieu. L’organisme qui les reprend et les intègre à sa structure permanente se développe aux dépends des autres. La biologie moléculaire a mis en évidence les principales de ces mutations, celles qui surviennent au niveau du génome et se transmettent aux descendants.

Beaucoup de mutations conservées par l’évolution ne contribuent pas particulièrement à l’adaptation des espèces concernées. Elles ne survivent que parce qu’elles ne sont pas fatales pour ces dernières. Cependant dans certains cas, des mutations neutres peuvent devenir utiles en cas de changement dans l’environnement. Le biologiste Stephen Jay Gould les a nommées des “ exaptations ”. Ce concept est très utilisé aujourd’hui. Certains paléoanthropologues estiment que l’immense développement qu’ont subi les hominiens a pu prendre naissance à partir d’une petite mutation préexistante n’entraînant pas jusqu’alors d’effets positifs, et s’étant révélée précieuse lorsque ces hominiens ont du quitter la forêt primitive.

L’évolution en cosmologie

On peut parler d’évolution dans tout modèle cosmologique comportant une dimension temporelle. Dans de tels modèles, l’évolution des systèmes semble relever de la thermodynamique. Mais l’incertitude règne encore aussi bien quant aux origines (univers multiples, big bang) que quant aux suites possibles de l’évolution d’un univers tel que le nôtre (expansion infinie…). Tout dépendra des valeurs que l’observation future permettra d’attribuer à ce que l’on appelle aujourd’hui la masse noire et l’énergie noire. Il s’agit là d’un des plus difficiles problèmes rencontrés par la physique contemporaine. Le mystère pour le moment reste entier, malgré les nombreuses observations tentées pour en élucider certains aspects.

L’évolution en physique.

On admet généralement que la thermodynamique, appliquée aux produits de la nucléosynthèse stellaire, peut expliquer l’apparition de tous les corps chimiques et leur organisation en matériaux du monde physique. A partir de cela, la théorie constructale et d’autres théories du même type faisant appel à la thermodynamique montrent comment des systèmes matériels non vivants de plus en plus complexes peuvent parfois apparaître dans la nature, sans pour autant évoluer de façon infini comme les formes vivantes. Soit l'exemple d'un cristal tel que le flocon de neige: pourquoi cette forme apparait-elle, comment s'explique sa régularité, pourquoi elle n’évolue plus une fois atteint un certain équilibre.

L’évolution dans le monde biologique.

En biologie, l’explication de l’évolution par la thermodynamique, telle que proposée par les théories constructales, ne suffit pas à expliquer le succès de telles formes au détriment d’autres qui semblaient thermodynamiquement viables. Moins encore l’apparition de formes nouvelles. Il faut faire appel au darwinisme, résumé ci-dessus. Le mécanisme de la sélection darwinienne est rejeté par les fondamentalistes religieux, qui veulent s’en tenir aux descriptions des écritures pour comprendre le monde et l’homme. Aujourd’hui, les tenants américains du Dessein Intelligent prétendent que l’homme est trop complexe pour résulter d’un processus de sélection à partir de mutations apparues au hasard. Ils évoquent donc l’intervention d’un architecte divin. Les islamistes raisonnent de la même façon.

Les biologistes évolutionnaires répondent aux objections des créationnistes en montrant que l’évolution darwinienne peut se dérouler selon des processus plus complexes que ne prétendent ses adversaires. Ils évoquent les rôles de la symbiose, de l’auto-évolution, de la construction de niches, de la « variation facilitée ». Nous ne préciserons pas ici le contenu de ces diverses théories. Disons seulement qu’elles montrent comment une espèce qui évolue au hasard peut finir par créer du fait de cette évolution un environnement matériel qui lui permet, soit de persévérer longtemps dans des voies ne changeant que peu, soit au contraire de se diversifier rapidement pour explorer de nouveaux milieux.

La grande question que pose l’évolution biologique est celle de savoir si la vie et les multiples formes qu’elle adopte sont apparues en de nombreux points et se sont rapprochées, ou si au contraire elles sont apparues en un point et un temps unique et ont divergé. La troublante conservation des structures, notamment génétiques, et des processus de construction des individus (phénotypes), qui semblent dater des origines, milite pour l’idée que la vie est le produit d’un mécanisme extrêmement simple, apparu par hasard et qui aurait été le seul de son espèce. Mais la science de demain cherchera certainement à en obtenir d’autres .

Extensions de l’algorithme darwinien

L’algorithme darwinien a été identifié ou est mis en œuvre dans de nombreux autres domaines scientifiques autres que la biologie: sciences humaines, mémétique, informatique (algorithmes génétiques)…

L’évolution est-elle prédictible ?

La réponse est que, sauf dans des cas très limités, elle n’est ni modélisable ni prédictible. Ceci jette évidemment un doute sur l’intérêt des analyses scientifiques de type historique. A quoi servent-elles si elles ne peuvent qu’expliquer le passé ? On répondra qu’elles permettent, dans l’infini variété des possibles imaginables, de proposer des probabilités de réalisation lesquelles influent sans doute dans les choix que prennent les organismes dotés de langage. Mais une émergence, y compris catastrophique, n’est jamais à exclure.

Jean-Paul Baquiast 13/12/05

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JP Baquiast et Christophe Jacquemin - dans philoscience
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11 décembre 2005 7 11 /12 /décembre /2005 19:47

Pour obtenir une vue générale des différentes pages composant ce dossier, consulter le Plan http://www.admiroutes.asso.fr/philoscience/plan.htm

Le terme de système est extrêmement général et pour cela il très employé. Il a désigné initialement des ensembles composés d’organes collaborant à l’exécution de tâches précises (système nerveux) ou d’éléments en relation stable les uns avec les autres (système solaire). Ces systèmes peuvent être considérées comme des entités existantes en elles-mêmes, indépendamment du regard de l’observateur. C’est le cas du système solaire. Au demeurant, on sait aujourd’hui que le système solaire n’est pas stable à long terme. De plus ses limites sont indécises.

Mais très vite et par commodité, on a employé le mot de système pour désigner des ensembles présentant une certaine unité organique ou fonctionnelle mais dont n’était pas capable d’identifier ou d’analyser en détail les composants : système météorologique, système capitaliste…La systémique ou science des systèmes a prétendu définir des caractères et des lois s’appliquant à tous les systèmes. Inutile de dire que sa version la plus mathématisée, la théorie générale des systèmes, proposée dans les années 1960, a tourné court.  

 

En fait les systèmes sont des créations de l’esprit humain visant à ordonner le monde en classes aussi stables que possible. Ce travail de classification peut être conduit à l’infini, dans le sens notamment des hiérarchies ascendantes et descendantes. Chaque système peut être décrit comme constitué de sous-système et comme participant à des super-systèmes.  Tout locuteur, sans même le vouloir, crée autant de systèmes qu’il tente de descriptions du monde par le langage organisé.

Est-il intéressant dans ce cas d’évoquer ici le concept de système ? Oui, dans la mesure où nous ne nous laisserons pas prendre au piège de l’apparente objectivité que suggère le terme. Si nous parlons de système, c’est parce que notre cerveau n’est pas armé pour percevoir l’infini diversité des éléments simples du monde (nul ne sait d’ailleurs ce que sont ces éléments simples ) et des relations que ces éléments entretiennent entre eux. Autrement dit, le terme de système, comme d’autres concepts voisins, par exemple celui d’organisme ou de super-organisme (voir la page Les super-organismes existent-ils vraiment ?) ne désigne pas comme le sens commun pourrait l’imaginer des réalités stables, bien descriptibles et prédictibles, mais des ensembles flous, évolutifs, nécessitant de nombreux stratagèmes pour pouvoir être manipulés utilement. Nous en donnerons quelques exemples. 

 

Les Systèmes dynamiques chaotiques 

 

Le terme de système est sans utilité pour désigner des relations stables entre agents non évolutifs (comme pourraient l’être les motifs sur une tapisserie). Il n’a d’intérêt que dans le cas de relations dynamiques  entre agents eux-mêmes évolutifs. On pourrait d’ailleurs en ce cas parler de systèmes de processus, dont certains pourront être analysés en tant que tels, localement, mais sans oublier leurs interactions.

La description de la société humaine satisfait à la définition d’un système dynamique puisqu’il s’agit bien d’un système composé d’une grande quantité d’agents évolutionnaires (les humains, les groupes, leurs idées, etc.) disposant d’une certaine autonomie et réagissant les uns sur les autres, généralement sur le mode du conflit, plus ou moins tempéré parfois de négociations.

Comment définir l’évolution d’un tel système ? On dit qu’elle est chaotique. Ce terme ne signifie pas qu’il s’agisse d’un chaos au sens commun du terme mais seulement qu’il n’est pas possible d’en donner un modèle (philosophique, politique, informatique) prétendant intégrer l’ensemble des activités des agents analysées une par une, ni surtout prévoir l’effet de l’interaction de ces agents. Par conséquent l’évolution du système considéré  ne peut pas non plus être modélisée d’une façon qui laisse prévoir l’apparition d’évolutions éventuellement catastrophiques. En d’autres termes, il ne peut pas  être représenté d’une façon à être prévisible et décidable (en répondant entièrement aux principes à partir desquels le modèle a été construit). Pour nous qui l’observons, il ne fonctionne pas comme une machine dont les différents rouages seraient liés par des processus définis à l’avance et non modifiables. 

Un système chaotique peut cependant être décrit et prédit en termes de probabilités ou de statistiques : probabilité de l’existence d’un phénomène ou d’un agent donné, probabilité de survenance d’un événement donné. Les résultats des calculs de probabilités, toujours approchés, sont plus ou moins utilisables en fonction de la finesse ou granularité du regard porté sur le système. Mais il faut se souvenir qu’un phénomène défini par la probabilité qu’il a de se produire, n’est pas pour autant un phénomène du réel en soi. Il reste un concept construit, comme le système lui-même. 

L’élément perturbant, propre aux systèmes dynamiques, est ce que l’on appelle la sensibilité aux variations des données initiales. Les dynamiciens montrent qu’un système dynamique se développe de façon turbulente ou non-linéaire, en ce sens qu’une petite différence (éventuellement infime) dans les données initiales de deux systèmes pour le reste identiques peut entraîner des conséquences plus ou moins importantes, difficilement détectables au début de leur évolution, difficilement évitables lors de leur plein développement. Il s’agit du célèbre effet dit “ battement d’aile de papillon ”, constamment évoqué en météorologie, notamment à propos des phénomènes tourbillonnaires ou cycloniques. Un battement d’aile de papillon à Rio peut déclencher, de proche en proche et en mobilisant des forces de plus en plus puissantes, un cyclone en Asie. Or cette incertitude sur les données initiales est inévitable, dès que l’on prétend analyser et modéliser un système du monde réel, dont la plupart des paramètres échappent forcément à l’observation humaine. Ceci veut dire que, même si au départ certaines règles de développement et données ont été déterminées avec une bonne précision comme étant ou devant être corrélées, l’évolution ultérieure du système le conduit à diverger profondément à partir d’infimes différences dans la détermination des données.
L’évolution d’un système chaotique peut donner naissance à l’émergence plus ou moins subite et plus ou moins profonde de nouveaux états du système, représentant une réorganisation de celui-ci. En théorie, rien n’interdit que ces nouveaux états conduisent à la mort dynamique du système, par instabilité ou excès de désordre, ou au contraire par stabilité excessive (sur le modèle des cristaux d’un minéral, trop systématiquement ordonnés). Seules les émergences améliorant l’adaptation peuvent survivre.

Les décideurs économiques et politiques sont constamment confrontés à des catastrophes qu’ils n’avaient pas prévues parce qu’ils avaient oublié que les systèmes auxquels ils ont affaire sont de type chaotique, c’est-à-dire non seulement imprévisibles mais susceptibles de changements profonds et dévastateurs. Si elles sont trop rigides, les recettes habituelles, réglementations, mesures d’intervention, sont généralement inutilisables ou peu utilisables, car le phénomène auquel elles sont censées s’appliquer évolue d’une façon pouvant être totalement inattendue, et fort loin des données initiales.
Cette constatation est connue en principe des décideurs, mais toujours oubliée dans l’action de terrain. 
 

 

Les systèmes dynamiques complexes  

 

Il existe de nombreuses définitions de la complexité. Ceci illustre une nouvelle fois que la complexité n’est pas un état en soi de la nature, mais une convention du regard porté sur elle. Parmi ces définitions, on choisira  la plus appropriée aux objectifs que l’on recherche.

La définition la plus simple de la complexité consiste à appeler complexe ce qui ne répond à aucun ordre apparent (en anglais randomness). On pourra dire aussi “ au hasard ”. Les simulations faites par Stephen Wolfram (voir notre dossier http://www.automatesintelligents.com/labo/2002/juin/doswolfram.html) montrent qu’un système construit à partir de règles extrêmement simples peut toujours évoluer, dans certaines versions de telles règles, et de façon non prévisible à l’avance, vers une complexité de plus en plus grande, qui n’est pas du désordre mais dont la logique reste incompréhensible (voir notre page L’émergence). Cette évolution ne signifie pas nécessairement que le système soit devenu instable, au sens où notamment il perdrait toute cohérence et retournerait comme un cadavre en décomposition à l’état de ses éléments initiaux. On dira seulement qu’il n’est pas prévisible et que les règles intrinsèques auxquelles il obéit ne sont pas connues. Le système sera donc difficilement manipulable (sauf à trouver le moyen de réduire à nouveau sa complexité). 

 

Mais on peut donner de la complexité une définition plus classique, de type organisationnel. N’évoquons pas ici les définitions mathématiques de la complexité, qui n’ont pas d’intérêt pratique pour nous. Par contre, on peut retenir la définition de Gerald Edelman (lire http://www.automatesintelligents.com/biblionet/2004/aout/edelman.html) pour décrire la complexité d’un système composé d’agents en interaction: “ le maximum d’agents organiquement ou fonctionnellement différents, entretenant le maximum de relations fonctionnelles différentes ”. Par exemple, un individu et une entreprise sont des agents différents qui entretiennent des relations fonctionnellement différentes (l’individu comme salarié ou comme consommateur, face à l’entreprise productrice de services ou de pollutions). S’ils sont en relation, leurs interactions créent de la complexité, pouvant prendre des aspects totalement nouveaux et imprévisibles.

Il est toujours possible de décomposer un système complexe global en sous-systèmes, eux-mêmes en principe moins complexes. Mais il ne faut pas oublier que les composants obtenus continuent à entretenir des relations entre eux, même si celles-ci paraissent suffisamment faibles ou distantes pour être négligées. Un effet aile de papillon peut toujours se produire, de façon inattendue, comme nous l’avons vu.

On peut, avec les mêmes précautions, descendre l’échelle de la globalité en individualisant artificiellement tel agent, ou les relations que tel agent entretient avec tels autres agents. On se place alors au plan “ local ”, artificiellement “ séparé ” du reste du système, compte tenu de la valeur considérée comme négligeable des relations qu’il entretient avec le reste. On aura en ce cas généralement avantage à décrire des processus entre agents, plutôt que ces agents considérés dans l’absolu. 
 

Les systèmes dissipatifs ou en équilibre loin de l’équilibre  

 

Un système complexe composé d’agents en interaction compétitive est nécessairement un système désordonné au sens de la thermodynamique. Il n’est pas stable comme l’est par exemple un cristal dont tous les atomes sont rangés pour l’éternité dans un ordre donné, à température constante. Ce n’est pas pour autant un système instable ou erratique, au point que l’on ne puisse y observer la moindre régularité. S’il évolue, il évolue – sauf catastrophes toujours possibles – dans des espaces d’état mesurables. On peut le comparer utilement à un organisme vivant, tel que l’a décrit le physicien belge Ilya Prigogine, c’est-à-dire en équilibre loin de l’équilibre, au moins pendant certaines durées de temps. L’équilibre loin de l’équilibre nécessite la consommation de ressources prélevées dans le milieu ambiant. Il s’inscrit donc dans les comportements “ dissipatifs ” consommateurs de ressources. Mais le système dissipatif consomme pour produire, c’est-à-dire pour durer dans le temps, maintenir son milieu interne (homéostasie) et finalement se reproduire. Il est donc néguentropique, créateur d’ordre, au contraire de la tendance générale des systèmes à dériver vers le désordre ou entropie caractérisant l’évolution sans boucles de rétro-action. 

 

Un système en équilibre loin de l’équilibre présente une morphologie ou forme déterminée. Celle-ci résulte de l’agrégation, au sein de bassins attracteurs, de nombreux comportements d’agents, inanalysables en termes individuels mais perceptibles en termes statistiques, par exemple les comportements de consommation ou d’épargne. Il ne peut être décrit avec un minimum de rationalité scientifique qu’en s’en tenant aux règles du déterminisme statistique. De même, les prévisions relatives à son évolution, d’ensemble ou partielle, reposent également sur le déterminisme statistique. Celui-ci suffit le plus souvent à une bonne connaissance, comme à la définition par certains agents de bonnes stratégies de survie. Mais la possibilité d’un effet aile de papillon, on l’a dit, ne doit jamais être oubliée. S’imaginer qu’un système paraissant en équilibre (loin de l’équilibre) va durer longtemps risque de conduire à des catastrophes. On le découvrira sans doute prochainement lorsque l’on verra les équilibres globaux du système climatologique et biologique terrestre se dégrader, peut-être en quelques décennies.

Il est évident que, plus le déterminisme statistique est affiné par la mise en place d’observations fines du système et de ses sous-parties, plus la prévision a de probabilités d’être meilleure.  

 

Les Systèmes multi-agents

L’intelligence artificielle donne un sens précis à cette expression. Mais n’entrons pas ici dans ces détails. Il suffit de garder en mémoire le concept général. On pourra appeler Système multi-agents un système formé d’agents autonomes, pouvant être dotés de caractéristiques différentes, mais interagissant en permanence les uns avec les autres. L’intérêt du concept est de montrer que dans ce cas, le système global peut se trouver doté d’un comportement adaptatif, c’est-à-dire évoluer dans un milieu changeant en adoptant les meilleures stratégies de survie, en inventant. Il devient plus ou moins autonome. La société humaine évoquée plus haut est un exemple particulièrement complexe de système multi-agents.

Nous verrons que l’une des formules pour réaliser des robots autonomes, se comportant d’une façon plus ou moins proche de celle de l’homme dit intelligent, consiste à les doter d’une unité centrale comportant des milliers d’agents informatiques capables d’interagir (agir les uns sur les autres) en fonction des informations reçues du monde extérieur. On cherche à obtenir l’équivalent du cerveau.  Celui-ci est composé de milliards de neurones qui sont eux-mêmes de petits systèmes de traitement de l’information et dont les interactions, en fonction des informations perçues par les organes sensoriels, permettent d’élaborer des pensées et des sentiments se manifestant au niveau global du système.
Le concept de système multi-agents fait actuellement l’objet de nombreux travaux, applicables à divers domaines scientifiques. Il s’agit notamment de la simulation par l’intelligence artificielle et l’informatique de systèmes naturels complexes, en météorologie, démographie ou sciences de l’environnement. Il semble aujourd’hui que de telles simulations soient désormais possibles sans faire appel à des modèles mathématiques lourds, mais en s’appuyant sur des règles simples inspirées de l’informatique des agents.


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10 décembre 2005 6 10 /12 /décembre /2005 20:10

Thème. Les super-organismes

 
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 Le concept d’organisme a été initialement introduit pour caractériser les êtres vivants pris individuellement. Ceci sans doute pour une raison simple. L’homme se ressentant intuitivement comme un organisme doté d’individualité a eu tendance à rechercher des structures analogues dans le monde qui l’entourait. On a défini les traits permettant de distinguer un organisme vivant d’un ensemble de dispositifs fonctionnels ne pouvant pas être viables séparément les uns des autres. Ceci a permis d’identifier des organes à l’intérieur des organismes, contribuant au fonctionnement de l’organisme mais sans autonomie par rapport à lui. 1)

 

 Le développement de l’anatomie et de la physiologie a montré que l’organisme était constitué d’un grand nombre, non seulement d’organes mais de cellules élémentaires, elles-mêmes regroupant des composants cellulaires. Mais ces cellules n’ont en général pas assez d’autonomie pour se comporter en organismes individuelles, sauf lorsque leur fonctionnement se dérègle (tumeurs). Il a donc été nécessaire de rechercher la logique générale qui permet à un organisme de maintenir son intégrité à travers le temps, tout en renouvelant en permanence ses divers composants. C’est le problème de savoir comment définir la vie, c’est-à-dire ce qui distingue un organisme vivant d’un de ses organes ou d’une simple machine : existence d’un en-dedans séparé de l’en-dehors par une membrane, processus permettant à l’organisme de maintenir son milieu interne (homéostasie) et de se reproduire, etc.

 

 Par ailleurs l’étude plus fine de l’organisme a conduit à distinguer des organismes plus petits avec lesquels il vit en coopération durable : par exemple les bactéries de la flore intestinale. Celles-ci ne sont pas des organes puisque, dans certaines conditions, elles peuvent vivre de façon autonome. Cependant elles sont associées plus ou moins étroitement à l’organisme principal, tant qu’il demeure en vie. Le concept très riche de symbiose en a résulté.

 

 De la même façon, on avait depuis longtemps identifié les groupes ou sociétés que forment entre eux les organismes ou individus d’une même espèce. Lorsque les organismes individuels disposent de peu d’autonomie, on peut assez facilement considérer que le niveau d’organisation à prendre en compte est celui de ce groupe. Par exemple la termitière qui maintient son homéostasie et assure ses processus métaboliques comme le ferait un organisme plus traditionnel, est souvent considérée comme un organisme, les termites étant des composants de la termitière, analogues à des organes ou cellules.

 

 Les groupes humains

 

 Peut-on étendre ce raisonnement à des groupes plus lâches : meutes de loups par exemple ou groupes humains ? C’est difficile car en ce cas ces groupes ont des structures et des processus différents et parfois fluctuants. Ils existent néanmoins. D’où la tentation de parler de super-organismes. Un super-organisme est dans ce cas défini comme un groupe d’organismes réunis par un certain nombre de comportements communs qui les amènent à agir ensemble comme le ferait un organisme individuel – ceci du moins dans certaines limites. Chez l’homme, il est évident que l’individu particulier fait partie d’un nombre potentiellement illimité de groupes, plus ou moins durables. Peut-t-on attribuer à ces groupes des caractères morphologiques et comportementaux permettant de les considérer comme des organismes ? Oui dans la mesure où des comportements hérités génétiquement relient les individus les uns avec les autres (par exemple en matière de compétition pour le territoire où les groupes, animaux comme humains, s’affrontent. Non dans la mesure où ces groupes pourraient se former et se défaire sous l’influence de facteurs culturels changeants, par exemple des modes qui circulent dans la société selon des logiques propres. Un groupe de fans de Johnny Hallyday constitue-t-il un super-organisme ? Tout dépend, dira-t-on, de l’étroitesse des liens qui les lient et de la façon dont les individus aliènent leur autonomie au sein de ce groupe. Quand un groupe est devenu suffisamment fort pour que chacun, à l’extérieur comme à l’extérieur, le respecte ou le craigne, c’est que ce groupe s’est constitué en super-organisme. Ainsi des sectes, cimentées par des croyances religieuses telles que les individus y abdiquent leur autonomie de jugement.

 

 Howard Bloom s’est fait le théoricien des super-organismes (Lire http://www.automatesintelligents.com/biblionet/2002/mar/bloom.html). Il tente de démontrer que ceux-ci entrent en compétition darwinienne de la même façon que les organismes vivants individuels, même s’ils n’ont pas de génome ni plus généralement de propriétés anatomiques permettant de les assimiler à des organismes vivants. Il identifie au sein de ces super-organismes des forces assurant la cohésion interne, le renouvellement, l’optimisation de l’affectation des ressources, etc. Ces forces peuvent être exercées par des individus, tels que les chefs ou leurs serviteurs, consciemment ou inconsciemment. Mais elles peuvent aussi résulter d’une dynamique propre aux échanges de messages entre individus, que ce soit au sein des bancs de poissons, des vols d’oiseaux ou des sociétés humaines. Pour Bloom, le phénomène des super-organismes est absolument universel et son étude permet d’expliquer la plupart des évènements historiques.

 

 Mais l’étude scientifique des groupes, notamment humains, n’avait pas attendu Howard Bloom. Ainsi l’école structuraliste française avait prétendu, sans doute de façon réductrice, pouvoir classer les sociétés primitives en fonction de constantes caractérisant par exemple les relations de parenté entre ascendants, descendants et collatéraux. Il s’agissait de contraintes culturelles, mais le structuralisme les présentait comme aussi déterminantes que des contraintes génétiques. Les sociétés ainsi décrites étaient présentées comme de véritables super-organismes, se reproduisant rigidement selon des logiques spécifiques à chacun d’eux. Inutile de dire que ces hypothèses sont depuis longtemps dépassées par des approches prenant en considération des facteurs plus globaux, par exemple la situation au sein d’un écosystème.

 

 Bien avant le structuralisme, les Etats ou les nations ont été depuis plusieurs siècles, présentés par les auteurs politiques de l’époque comme des individus dotés de vie propre et de traits surhumains, voire monstrueux (Le Léviathan). D’où tenaient-ils ces propriétés, dans l’esprit de ces auteurs ? La question n’était pas posée. Il a fallu attendre les développements conjoints de la biologie évolutionnaire et de la mémétique pour que l’on commence à envisager la question. La biologie ou sociobiologie a mis en évidence le rôle des déterminismes hérités de l’animal et favorisant la constitution des groupes et leurs compétitions. La mémétique a montré le rôle des échanges de messages langagiers pour contribuer à la formation et aux affrontements des super-organismes sociaux. Les deux séries de facteurs jouent certainement en simultanéité, d’une façon quasiment impossible à préciser dans le détail.

 

 Le langage est-il descriptif ou constructiviste?

 

 Cependant, ces recherches posent avec de plus en plus d’acuité la question de savoir si les super-organismes biologiques et/ou culturels existent bien dans la nature. Autrement dit, sont-ils réels ou ne sont-ils pas des créations de tel observateur scientifique armé des concepts de telle ou telle science ? Plus généralement ne sont-ils pas les créations de tel observateur subjectif animé de tel intérêt économique et social cherchant à voir des super-organismes là où n’existaient auparavant que des individus reliés par des liens assez lâches ? Nous rencontrons là une objection bien connue faite à la création de catégories, que ce soit dans les processus scientifiques ou par le simple langage. Ces catégories n’existent que pour ceux ayant intérêt à ce qu’elles existent, soit pour y trouver des alliés, soit pour en faire des adversaires contre lesquels se mobiliser. Cela fut longtemps le cas du concept de prolétariat, drapeau de ralliement pour la gauche et bête noire du patronat. Le prolétariat existait-il vraiment, avant que le mot ne soit inventé ? A-t-il existé après ? On peut aujourd’hui suspecter que le processus de création de catégories par le langage peut devenir auto-prédictif, c’est-à-dire contribuer à créer ou cimenter ce avec quoi on veut s’allier ou ce contre quoi on veut lutter. D'une façon générale, le langage est constructiviste. Ainsi, comme le font les propagandistes de l’anti-terrorisme, parler d’Al Kaida comme d’un super-organisme bien défini, aux ramifications innombrables mais aux traits bien arrêtés, contribue sans doute à rassembler des individus sous cette étiquette et faire naître un super-organisme doté d’une puissance multipliée par rapport à ce qu’était auparavant la mouvance extrémiste.

 

 Dans l’esprit des sciences de la complexité, on ne répondra ni oui ni non à la question de savoir si les super-organismes existent vraiment. De multiples regards croisés différents sont légitimes quand il s’agit d’interpréter le monde. Il ne faut jamais s’arrêter à une conclusion définitive. Certes, faire appel au concept de super-organisme est extrêmement fructueux, que ce soit en biologie, en mémétique, en sociologie… Mais il ne faudra pas se borner à faire des hypothèses relatives à l’ « existence » et aux traits présumés de tel ou tel super-organisme supposé. Il faudra autant que possible appuyer ces affirmations sur des vérifications expérimentales. Si on prétendait qualifier de super-organisme un groupe dont manifestement les membres ne sont d’accord sur rien, on perdrait son temps et on tromperait le public.

 

 1) La même discussion s’impose à propos du concept de système, sur lequel se fonde la science dite systémique.

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9 décembre 2005 5 09 /12 /décembre /2005 20:11

 

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Le concept d’émergence est de plus en plus utilisé. Il repose sur la constatation que dans un ensemble formé de parties différentes, le tout est davantage que la somme des parties. Si nous regardons une montre, la montre est davantage que la somme de ses rouages. Si nous regardons un organisme vivant, celui-ci est plus que la somme de ses organes. Par ailleurs,  ce qu’indique la montre, la mesure du temps et ce que l’on fera de cette mesure, ou le comportement qu’adopte l’organisme, ne peuvent être déduit de ce que sont les organes, même additionnés.  

 

Ceci paraîtra une banalité, mais la portée philosophique du concept est bien plus grande qu’on ne l’imagine a priori. Elle confirme ce que la science des systèmes indiquait par ailleurs : un système, même composé d’éléments simples, risque d’évoluer dans le temps de façon imprévisible. L’informaticien et  mathématicien américain Stephan Wolfram l’a montré dans le domaine  des Automates cellulaires (voir notre dossier http://www.automatesintelligents.com/labo/2002/juin/doswolfram.html). Aujourd’hui, rien ni personne ne peut expliquer pourquoi telle règle simple appliquée à un automate cellulaire génère (ou non) telles formes compliquées. Il y a là quelque chose de très troublant.  

Mais c’est en biologie et en physique que le phénomène de l’émergence est de plus en plus évoqué. En biologie, cela n’a rien d’inattendu. En physique, il oblige à admettre qu’il n’est pas possible d’expliquer l’apparition des structures complexes en recherchant des lois simples régissant les composants premiers de la matière. C’est tout récemment le prix Nobel américain Robert Laughlin qui l’a montré le mieux [ A different Universe, Robert B. Laughlin
Basic Books 2005 ]. Robert Laughlin est un physicien quantique. Il connaît donc bien le non-réalisme de la mécanique quantique. Il considère que celui-ci, grâce à la prise en considération du phénomène de l’émergence, devrait être importé dans la physique des objets de notre monde, dits macroscopiques. Il en donne des exemples à propos des états de la matière super-fluides ou de la supraconductivité. Bien que ces états soient couramment utilisés, nul physicien ne peut expliquer à ce jour d’où ils proviennent. 
 

 Pour Laughlin, l'émergence remet en cause le primat du réductionnisme. Celui-ci inspire au contraire les grandes théories de la physique cosmologique, notamment   la M. Théorie ou théorie du Tout, puisqu'elle vise à donner en quelques équations les recettes permettant de reconstruire notre univers dans tous ses aspects. La M.Théorie repose sur le postulat qu'en analysant les entités complexes de ce monde, par exemple les atomes, on peut en extraire les éléments fondateurs qui permettront ultérieurement de reconstruire ces entités complexes ou de les modifier. Il s'agit donc d'une démarche réductionniste analytique, conforme à ce que proposait Descartes : réduire le tout à ses parties, pour mieux le comprendre. Mais pour un nombre croissant de physiciens, il s'agit d'une entreprise vaine, reposant sur une erreur de conception fondamentale. Le physicien anglais David Deutsch [voir notre article http://www.automatesintelligents.com/biblionet/2004/jan/deutsch.html ) avait déjà constaté que la physique théorique, à elle seule, n'était pas capable d'expliquer la génération de complexité correspondant à l'apparition de la vie ou des grands systèmes cognitifs collectifs propres aux sociétés humaines modernes. Il fallait trouver un autre paradigme explicatif. Depuis les travaux fondateurs de Stuart Kauffman (At Home in the Universe, the Search for Laws of complexity and Organisation, 1996), on sait aujourd'hui que ce paradigme existe, c'est celui de l'émergence. En forçant le trait, on dira que la théorie de l'émergence prend acte de l'échec de la pensée scientifique traditionnelle, analytique et mathématique.  

L'émergence ne remplace pas une explication par une autre puisque précisément elle se borne à constater l’inexplicable. Elle ne permet pas en général de comprendre pourquoi tel phénomène complexe apparaît. A fortiori elle ne permet pas de prévoir comment évoluera ce phénomène. Elle permet seulement d'affirmer que cette apparition n'est pas due à un miracle mais qu'elle relève d'un processus physique. Elle est un peu comparable en cela à la théorie de la sélection darwinienne en biologie. La diversification des espèces s'explique en général par la sélection darwinienne, mais le détail de celle-ci comme la façon dont l'évolution se poursuivra à l'avenir ne peuvent être explicités par ce principe général. Ils ne peuvent qu'être constatés a posteriori. 

Au plan d'une vision générale sur l'Univers, le concept de l'émergence ne permet pas de comprendre immédiatement pourquoi le monde est ce qu'il est et moins encore ce qu'il deviendra. Il permet juste de comprendre qu'aucune théorie réductionniste, comme la théorie du Tout évoquée ci-dessous, ne permettra jamais d'analyser et reproduire la complexité du monde. Mais en vérité il fait beaucoup plus. Il  oblige à ouvrir les yeux sur des problèmes non résolus, voire insolubles en l'état, ce qui aura le grand avantage d'éviter que leurs soient données de fausses solutions. Parmi ces problèmes non résolus se trouvent les mécanismes eux-mêmes qui permettent l'émergence. Rien ne dit qu'ils seront un jour explicités par la science. Sont-ils généraux ou propres à tel ou tel domaine de la matière et de la vie ? On ne peut le dire encore. Mais il n'est pas interdit qu'à force de travail et en évitant les fausses bonnes solutions, on puisse en faire progressivement apparaître quelques-uns.  

La « théorie » (qui n’est pas une théorie au sens traditionnel du terme) de l'émergence relève en effet du domaine scientifique. Elle ne se borne pas à constater l'hétérogénéité ou la non-prédictabilité de certains phénomènes, ce qui n'aurait aucun intérêt pratique. Lorsque le scientifique constate l'apparition d'un phénomène émergent, il a tout à fait le droit de l'étudier, en faire la typologie, l'intégrer au corpus des connaissances du moment. Il ne dira pas que le phénomène émergent révèle la réalité en soi du monde, il dira seulement qu'il s'intègre à l'ensemble des relations établies ici et maintenant entre un réel inconnaissable en essence, des instruments permettant de générer des phénomènes nouveaux et des esprits humains générateurs de systèmes de représentation symbolique. Dans cette perspective, le scientifique se doit d'être d'abord un expérimentateur instrumentaliste, aux yeux grands ouverts, comme le demande Robert Laughlin. C'est en effet en observant les phénomènes inattendus générés par le fonctionnement des appareils traditionnels ou nouveaux qu'il peut identifier des émergences pouvant expliquer ces phénomènes. Il ne prétend pas en faisant cela qu'il accède à une quelconque réalité en soi, à un quelconque univers fondamental. Il se borne à dire qu'il construit une réalité relative à lui et à ses observations, s'inscrivant momentanément et parfois localement dans le devenir de la société scientifique humaine, qui constitue elle-même une émergence plus globale.  

Mais on peut penser que, même en ce cas, on ne pourra pas utiliser les mécanismes de l'émergence, à supposer qu'ils aient été compris, à générer tel univers plutôt que tel autre, sauf peut-être sur un plan très local. Les résultats obtenus auraient en effet de grandes chances d'être différents de ceux attendus, ce qui ne permet pas de grandes ambitions. Il faut se résoudre à vivre avec l'incertitude. Mais c'est peut-être ainsi que notre univers est devenu ce qu'il est.

La théorie de l'émergence ressemble ainsi un peu, au plan épistémologique, à la physique quantique. Celle-ci se refuse à postuler l'existence d'un réel en soi. Elle se borne à rassembler les interprétations relativisées des phénomènes que les observateurs voient émerger au travers de leurs instruments. A nouveaux instruments, à nouveaux observateurs, nouveaux phénomènes. Néanmoins, l'émergence de ces nouveaux phénomènes permet de construire un monde qui bien que reposant sur des fondements inexpliqués, existe cependant en termes de réalité relativisée, dans le monde macroscopique qui est le nôtre. La physique quantique est typiquement constructiviste. Elle construit un monde relatif à l'homme. On retrouvera là Protagoras: "L’homme est la mesure de toute chose". Mais l'homme n'est pas la seule mesure des choses. Comme il n'est pas le seul organisme complexe existant sur Terre, et dans la mesure où le processus de qualification des émergences provenant de l'univers quantique sous-jacent est accompli en permanence par d'innombrables organisations physiques ou matérielles en prise avec cet univers quantique, chacune de ces organisation construit sa propre réalité relative. On aura la réalité relativisée du termite ou celle de la bactérie, qui coexistera et éventuellement interagira avec la réalité relativisée construite par l'Homme. Autrement dit, on aboutira au monde complexe tel que la science humaine peut l'observer, résultant de l'activité émergente d'une infinité d'acteurs matériels et biologiques, sur fond d'indétermination quantique.  

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8 décembre 2005 4 08 /12 /décembre /2005 19:16

   Thème. La science

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L'essai de définition du concept de science oblige immédiatement à préciser celui de réel, puisque c'est la conception que la science se fait de celui-ci qui permet de juger de la "vérité" ou valeur scientifique d'une connaissance donnée, laquelle prétend décrire ce même réel

Les différentes conceptions du réel en science

Le concept de réel désigne désormais des objets différents. Il en est de même du concept de réalisme, conçu comme faisant référence à l'existence du réel. 

 - Traditionnellement, on opposait deux extrêmes. D'un côté se trouvait le réalisme dit fort dans le jargon, que l'on peut rattacher au « positivisme » pour qui il y existe un réel extérieur à l'homme, à son action comme à son langage, qu'il s'agisse d'un réel « en soi » réel des ontologies ou des essences, ou qu'il s'agisse du réel empirique auquel on se heurte dans la vie quotidienne. A l'opposé se trouvait le solipsisme, non réalisme ou relativisme absolu, pour qui le réel est une illusion des sens.

- Aujourd'hui, la science semble avoir généralement renoncé à évoquer un réalisme fort ou réalisme des essences, qui relèverait plutôt de la philosophie, sinon de la mystique. Elle se borne à distinguer d'un côté le réalisme dit faible de la science dite macroscopique, pour laquelle les instruments renvoient à un réel dit d' « objectivité partagée », et de l'autre côté le non-réalisme ou réalisme relativisé de la physique quantique ou microscopique. Dans le premier cas, le réel tel que défini par le corpus des connaissances scientifiques s·impose à l'observateur, sauf pour celui-ci à prouver, grâce à des hypothèses vérifiées par la communauté scientifique, que tel ou tel de ses aspects doive être modifié. Dans le second cas, la science ne peut pas décrire le réel mais seulement des relations entre [entité observée / instrument / conscience de l'observateur].  

Le rapprochement contemporain du macroscopique et du microscopique 

 - Les interactions croissantes entre la science macroscopique et la physique quantique, résultant notamment du développement des nanotechnologies, obligent à prendre en considération la possibilité de construire un monde macroscopique bien défini à partir d'un indéterminé quantique. On peut supposer que c'est ainsi dans la nature que s'est construit le monde dans lequel nous nous trouvons. On pourra alors reprendre le terme de constructiviste pour exprimer cette façon de voir les choses. Mais ceci réintroduit un certain relativisme. Le réel construit par le termite ou par une entité extra-terrestre ne sera pas le même que celui construit par telle ou telle société humaine, même s'il provient d'une réalité sous-jacente non descriptible commune. 

 - Au sein de l'humanité, on peut se référer à la construction du monde résultant du travail des différentes sciences, non pas comme désignant un réel en soi mais comme désignant un réel construit par l'homme à partir de l'indéterminisme initial. On pourra parler d'un réel « humanisé » ou « instrumental », le seul susceptible de nous intéresser pour ce qui concerne l'avenir de l'humanité dans le cosmos. 

 - On dira dans ces conditions que le réel humanisé est déterministe, dans la mesure où il obéit à des lois élaborées pour tenir compte des résultats de l'expérimentation. Mais ce déterminisme est sur fond d'indétermination, que celle-ci soit sous-jacente à la nature quantique de l'univers profond ou qu'elle découle des limites actuelles de l'esprit humain. 

 - A quoi bon relativiser ainsi le sens conféré au concept de réel ? Parce que cela entraîne une conséquence méthodologique importante. On ne peut plus prendre au pied de la lettre les scientifiques ou toutes personnes parlant au nom d'un réel existant indépendamment d'eux mais dont ils seraient les découvreurs. Comme en physique quantique, mais avec des exigences moindres en matière de formalisme, ils devraient toujours rappeler qu'ils expriment, non seulement des hypothèse à vérifier par l'expériences, mais aussi que ces hypothèses sont le produit d'interactions entre un réel indéterminé, un instrument et un observateur-locuteur. De la somme de telles hypothèses ne peuvent résulter que des approximations, par exemple de type statistique. Mais ceci suffit en général au développement des sciences et des technologies actuelles. 

 - C'est aussi et surtout la possibilité de garder un ·il ouvert sur les émergences de connaissances qui peuvent à tout moment s'introduire dans le corpus des connaissances scientifiques, y compris celles pour lesquelles le scientifique doit confesser son ignorance du moment (par exemple en physique, qu'est-ce que l'état de super-fluidité ?). On objectera que se comporter ainsi légitimera le retour en force des croyances irrationnelles. Mais il conviendra, comme dans toute démarche scientifique, de distinguer ce qui peut ou non être vérifié ou falsifié par l'expérimentation, actuelle ou future.

- Il existe quand même un problème : comment distinguer l'hypothèse théorique non actuellement démontrable (par exemple en physique la "théorie" 1) des cordes) et l'hypothèse magique ? Seule la discussion au sein de la communauté scientifique permettra de répondre. Ainsi, concernant la valeur scientifique des concepts de mémoire de l'eau ou des pratiques de l'homéopathie, il existe encore des points de vue différents chez les scientifiques. Il n'y a rien là d'inquiétant. Ce n'est pas le cas concernant l'astrologie, que l'ensemble de la communauté scientifique s'accorde pour considérer comme relevant de l'imaginaire.

(1) Que l'on préférera appeler hypothèse ou paradigme, car il ne s'agit précisément pas encore d'une théorie vérifiable par des dispositifs instrumentaux.

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8 décembre 2005 4 08 /12 /décembre /2005 19:06

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Autrement dit, certaines connaissances sont-elles plus vraies que d'autres ? Existe-t-il une vérité absolue qui puisse être une référence pour toutes les vérités approchées ?

Cette question en pose une autre, celle du réel. Existe-t-il un réel indépendant de tous les observateurs auquel on puisse comparer les connaissances humaines, qu'elles proviennent de la science, des pratiques empiriques ou des mythologies (voir: Le réel de la physique est-il le même que celui des autres sciences).

La science considère qu'il n'existe pas de vérité absolue car elle ne sait pas décrire un réel qui soit indépendant de ses observations et qui puisse leur servir de référence. La science ne parle que de ce qu'elle peut prouver par l'expérience scientifique. La science est un processus expérimental collectif. Chacun est libre de faire une hypothèse sur ce qu'il croit être la réalité, mais cette hypothèse ne devient vérité scientifique (ou loi scientifique) que si elle peut être prouvée par une expérience scientifique. On appelle expérience scientifique une expérience que chaque homme pourrait reproduire à volonté, dès lors qu'il se placerait dans les conditions de l'expérience, en utilisant notamment des instruments identiques. On dira alors que l'expérience est inter-subjective, c'est-à-dire indépendante des observateurs. On pourrait dire aussi qu'elle a valeur universelle, si on n'oublie pas que les connaissances du monde qui en résultent ne sont pas vraies dans l'absolu. Elles ne sont vraies qu'au regard de l'ensemble des expérimentations inter-subjectives du moment. De plus elles ne valent que tant que de nouvelles expériences, faisant suite à de nouvelles hypothèses, ne les ont pas rendues fausses (falsifiées). La science est un processus cumulatif collectif d'acquisitions des connaissances, qui ne devrait jamais avoir de fin tant qu'existeront des hommes capables de se poser de nouvelles questions, de formuler de nouvelles hypothèses en réponse à ces questions et de disposer de nouveaux instrument pour valider ou falsifier ces nouvelles hypothèses.

Contrairement à la science, les mythologies, notamment les grandes religions, affirment l'existence de réalités extérieures aux hommes, décrites notamment par leurs prophètes ou leurs écritures. Elles ne peuvent pas prouver l'existence de ces réalités dans les conditions de l'expérimentation inter-subjective décrite ci-dessus. Cependant elles font obligation d'y croire et de les préférer aux connaissances scientifiques, si cette croyance ou foi vient en contradiction avec les expériences scientifiques. La foi religieuse tire sa puissance de multiples causes, dont l'une mérite examen par la science elle-même : l'intuition qu'ont certains individus (sinon presque tous les individus) d'accéder à des vérités en soi, échappant à toute démonstration scientifique ou expérimentale. (voir: La science peut-elle expliquer le besoin de croyances religieuses?)

Les esprits religieux sont convaincus de disposer de certitudes sur ce qu'est le réel en soi. Les scientifiques préféreront parler de simples convictions subjectives. En effet, si chaque croyant, chaque religion, croit détenir des connaissances sur le réel bien supérieures à celles permises par les connaissances scientifiques, il existe autant de convictions qu'il y a de croyants ou de religions, et celles décrivent autant de vérités « absolues » qu'il y a de croyants ou de religions. De plus, aucune ne peut être prouvée dans le cadre d'expérimentations inter-subjectives. Elles ne sont donc pas vraies au sens des connaissances scientifiques, ceci même si celles-ci s'avouent elles-mêmes relatives et non absolues.

Les connaissances empiriques

Entre les connaissances scientifiques, soumises à l'exigence de la preuve expérimentale inter-subjective et les convictions religieuses qui refusent la validation expérimentale intersubjective, se trouve l'immense domaine des connaissances empiriques sur le monde, acquises par des sociétés qui n'accèdent pas encore aux connaissances scientifiques et aux moyens instrumentaux permettant de les valider. C'est à partir de telles connaissances d'ailleurs qu'a probablement émergé, par sélection darwinienne, les connaissances scientifiques modernes. On pourra alors parler de connaissances pré-scientifiques. Au regard de la vérification expérimentale scientifique telle que définie plus haut, elles sont, tantôt vraies, tantôt fausses. Elles doivent donc être considérées avec prudence, sans être totalement rejetées. Dans la meilleure des hypothèses, elles peuvent donner naissance à de véritables connaissances scientifiques. C'est le cas de l'herboristerie médicale traditionnelle, que redécouvrent actuellement les entreprises de biotechnologies pharmaceutiques. On se gardera donc bien de condamner a priori les connaissances empiriques, dès lors qu'elles peuvent prétendre à une certaine reconnaissance collective. Les étudier scientifiquement peut donner naissance à de nouvelles connaissances scientifiques. On cite souvent à cet égard la médecine homéopathique. Celle-ci semble soulager certains malades, sans agir sur d'autres. Mais ses processus demeurent inexplicables. La question mérite donc d'être approfondie, avec l'espoir de faire apparaître des phénomènes nouveaux encore incompris. Il en est même de l'hypnose, utilisée en substitut de l'anesthésie par certains chirurgiens. On pourra poser la même question à l'égard de la psychanalyse (voir La psychanalyse est-elle une science ?)

La nécessaire ouverture d'esprit que doit manifester la science à l'égard des connaissances traditionnelles ou de celles ne pouvant entrer complètement dans les protocoles de la vérification scientifique expérimentale actuelle permet aux diverses mythologies d'investir le domaine de la science en prétendant que si la science actuelle ne les reconnaît pas, de futurs scientifiques mieux informés les reconnaîtront pour ce qu'elles affirment déjà être, c'est-à-dire de véritables sciences persécutées par la science officielle. C'est le cas de l'astrologie, qui continue à jouir d'un immense crédit bien qu'aucune de ses prédictions n'ait jamais été vérifiée par l'expérience, non plus d'ailleurs que les prétendus phénomènes naturels sur lesquels elle prétend s'appuyer. On citera aussi la croyance en l'existence des OVNI, qu'il ne faut d'ailleurs pas confondre avec ce qui est désormais une véritable science, l'exobiologie ou la recherche de la possibilité de vies extra-terrestres (voir La recherche scientifique de vies et d'intelligences cosmiques). Pour toutes ces prétendues sciences qui échappent encore à la vérification expérimentale, la réponse de la science est simple : il ne s'agit pas de sciences mais de croyances. Beaucoup donnent naissance d'ailleurs à de véritables groupes religieux, de type sectaire. Chacun est libre de croire ou non à de telles affirmations, mais le scientifique doit combattre pied à pied pour qu'elles ne servent pas à ce que l'on pourrait appeler des détournements de procédures, c'est-à-dire l'envahissement du domaine scientifique par des forces sociales visant à acquérir du pouvoir en empruntant celui légitimement reconnu aux connaissances scientifiques.

Les nouvelles résurgences de l'envahissement du scientifique par le religieux

Si la science, sinon la démocratisation des connaissances scientifiques, n'a pas grand-chose à craindre des offensives permanentes de pseudo-sciences telles que l'astrologie, il n'en est plus de même aujourd'hui des offensives du religieux pour lui dicter ce qu'elle doit enseigner et même ce qu'elle doit rechercher. Pendant des siècles, en Occident, la science débutante a du se battre contre les prétentions de la religion catholique dominante a lui imposer les descriptions de l'univers résultant de ses écritures. L'Eglise voulait ainsi, non pas défendre sa vision du monde, mais défendre le pouvoir temporel que cette vision, imposée aux populations, lui donnait au sein des sociétés de l'époque. On a tout lieu de croire que si la science moderne s'était développée dans les sociétés musulmanes ou asiatiques, elle aurait rencontré les mêmes résistances de la part des religions dominantes. Mais on pouvait penser que dorénavant les croyants, même lorsqu'ils étaient eux-mêmes scientifiques, avaient accepté de distinguer clairement ce qui relevait de la foi et ce qui relevait des connaissances scientifiques. La récente double offensive menée par les fondamentalismes chrétiens (au nom notamment du Dessein Intelligent) et islamiques pour imposer à la science des croyances dérivées de leurs écritures montre qu'il n'en est rien. Plus que jamais, il faut défendre l'autonomie de la démarche scientifique, sans pour autant durcir en dogmatisme le corpus actuel des connaissances scientifiques.

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JP Baquiast et Christophe Jacquemin - dans science
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8 décembre 2005 4 08 /12 /décembre /2005 18:46
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Admettons l'hypothèse actuelle selon laquelle l'univers ou cosmos a évolué et continue à évoluer à partir d'un évènement encore mal connu appelé le Big Bang. Selon cette hypothèse, l'évolution de l'univers donne naissance à des objets très variés, dont certains sont encore mal connus : galaxies, astres, planètes, nuages de gaz mais aussi particules, matières et énergies dites noires·Sur une de ces planètes, la Terre, l'évolution cosmologique a permis l'apparition, grâce à un certain nombre de circonstances favorables, d'organismes qualifiés de vivants, parce qu'ils répondent à certains critères permettant de les différencier de leur environnement physique et chimique. Il n'y a pas de raison que la Terre soit la seule planète ayant favorisé l'apparition de tels êtres, mais peu importe à ce stade de notre réflexion.

Ces organismes vivants sont dotés de membranes qui les isolent de l'extérieur et au sein desquelles ils maintiennent par divers mécanismes un milieu intérieur stable. Ils disposent également d'organes les mettant en relation avec l'extérieur. Il s'agit soit d'organes sensoriels qui perçoivent certaines des caractéristiques du monde extérieur, soit d'organes moteurs qui peuvent agir sur ce dernier en le transformant. Beaucoup de ces organismes sont également dotés d'un système de mémoire et de pilotage central dit système nerveux leur permettant de mémoriser des informations symboliques plus ou moins riches, relatives à leur propre fonctionnement ou aux évènements résultant de leur interaction avec le milieu. Enfin, comme l'évolution des organismes vivants ne se produit pas au seul plan des individus isolés mais à celui des groupes, l'interaction à l'intérieur de ces groupes a provoqué l'apparition de moyens ou réseaux de communication collectifs. Ces réseaux permettent aux individus d'échanger et mémoriser certaines des informations qu'ils ont acquises. Les groupes, en conséquence, peuvent alors se comporter en super-organismes, ce qui augmente leurs capacités d'adaptation.

Comment les organismes vivants ont-ils acquis ces propriétés ? On considère généralement qu'ils ont évolué selon un mécanisme dit darwinien encourageant, par l'intermédiaire des mutations et de la sélection, l'apparition permanente de nouvelles solutions, dont certaines se révèlent capables d'envahir des zones de plus étendues de l'environnement physique. Ceci se produit à des niveaux différents de complexité. Les colonies de bactéries, les insectes sociaux, les primates, parmi lesquels les hommes, se sont répandus à la surface de la Terre en exploitant les ressources de leurs organes sensoriels et moteurs comme celles de leur système nerveux.

On pourrait penser que la découverte et la conquête du milieu par ces espèces apparemment très différentes se sont faites de façon elles-mêmes très différentes. Quoi de commun entre la construction des termitières par les termites et la construction des civilisations technologiques par les hommes ? Mais quand on regarde de près, on constate que les processus à l'·uvre sont fondamentalement identiques. Dans tous les cas, on trouve des individus se livrant à une exploration du milieu par essais et erreurs, une mémorisation individuelle (génétique) ou collective (culturelle) des solutions ayant réussi et dans beaucoup de cas, sinon dans tous les cas, une communication permettant d'étendre à l'ensemble de l'espèce sur l'ensemble de la Terre les solutions favorables acquises par des innovateurs couronnés de succès.

Un mécanisme commun

Nous pouvons admettre que ce processus d'exploration par essais et erreurs avec production puis mise à l'épreuve d'hypothèses suivies de la conservation des hypothèses confirmées par la vérification instrumentale est exactement celui suivi par les scientifiques dans ce que l'on nomme depuis Claude Bernard la recherche expérimentale : élaboration d'une hypothèse (déduite, induite ou « abduite »), soumission de l'hypothèse à l'expérience, généralisation des résultats de l'expérience sous forme de loi scientifique laquelle conservera force de loi jusqu'à sa « falsification » par de nouvelles hypothèses couronnées de succès· La seule différence entre la pratique expérimentale des termites et celles des humains est que les premiers n'ont pas acquis par l'évolution de moyens très puissants leur permettant de mémoriser et communiquer leur expérience. Ils doivent se limiter, au plan génétique, à l'acquisition de gènes plus ou moins adaptés et au plan culturel à la fabrication de niches plus ou moins étroites. Or ces niches, dont les termitières sont l'aspect le plus visible et le plus « parlant », n'ont qu'une puissance informationnelle limitée, tant au plan géographique et conceptuel. De ce fait, les termites n'ont pas vu apparaître au sein de leurs sociétés d'instruments pour agir sur le monde aussi sophistiqués que ceux s'étant développés dans le milieu culturel humain.

En ce qui concerne l'humanité, que ce soit dans le temps ou dans l'espace, on constate aussi de grandes différences. Des groupes humains primitifs ont élaboré des connaissances limitées et peu transmissibles. On dira qu'ils ont procédé de façon pré-scientifique. D'autres continuent à le faire, en refusant pour diverses raisons de d'agréger au corpus collectif des connaissances. On pourra parler à leur propos, en étant très bienveillants, de connaissances parascientifiques. D'autres enfin, cédant à leur imagination, se refusent à toute vérification expérimentale. Dans ce cas, ils se mettent en dehors du processus scientifique, comme le feraient des termites qui, subitement déréglés, ne seraient plus capables de suivre la trace des phéromones laissées par leurs compagnons. La puissance de la science humaine est évidemment le fait que, grâce à des langages universellement admis, elle peut construire des systèmes informationnels et technologiques bénéficiant d'une forme d'objectivité réduite dite inter-subjectivité.

Mais ce n'est pas parce que les processus de la recherche scientifique expérimentale pratiqués par l'ensemble des espèces vivantes ont profondément divergé que ceux en ·uvre dans les sociétés humaines techno-scientifiques diffèreraient par essence de ceux des sociétés humaines primitives ou de ceux des autres espèces vivantes. L'homme ne devrait pas pouvoir prétendre qu'il se situe grâce à la science au dessus et surtout en dehors du reste de l'évolution cosmologique. En fait, la science humaine et ses produits multiples ne seraient, selon le point de vue développé ici, qu'une forme parmi d'autres des multiples solutions grâce auxquelles l'univers s'est transformé et continue à le faire depuis son origine.

Localement, le cosmos pourrait devenir scientifique

On dira que grâce au langage et la prise de conscience de soi qu'il permet au profit de certains organismes vivants, notamment les humains, l'évolution cosmique terrestre a pris sur la Terre une tournure très particulière. Tout se passe comme si c'était le cosmos tout entier, par l'intermédiaire des constructions instrumentales et des verbalisations symboliques dont l'humanité est prolixe, qui prenait lui aussi conscience de lui-même, tout au moins localement, c'est-à-dire dans quelques régions favorisées de notre planète. Ainsi il deviendrait scientifique et pourrait se gérer selon des méthodes plus élaborées que celle de l'évolution au hasard. Quelques-uns des mécanismes primaires de l'évolution de la matière/énergie au sein de l'univers pourraient peut-être s'en trouver plus ou moins transformés, sur des étendues plus ou moins grandes. Les plus ambitieux des scientifiques pourraient dire alors que l'univers devenu conscient, grâce aux humains, évoluerait d'une façon différente de celle qui aurait été la sienne si l'évolution n'avait pas accidentellement permis l'apparition de l'espèce humaine.

Mais là encore, pourquoi les humains se donneraient-ils le monopole d'être devenus des agents d'une histoire cosmologique éventuellement capable de se retourner sur elle-même afin de modifier éventuellement son propre cours. D'une façon générale, la diversité parait la règle. L'évolution du cosmos s'étant faite de façon buissonnante, dans toutes les directions, il n'est pas étonnant que certaines de ses solutions physiques se soient trouvées bloquées sinon dans des impasses, du moins dans des voies étroites. D'autres au contraire ont bénéficié de conditions favorables qui leur ont permis d'exploser. On constate ainsi au sein de l'univers la coexistence d'objets avortés prématurément refroidis, d'objets évoluant très vite sans guère pouvoir créer de complexité atomique ou moléculaire et d'objets comme la Terre (à supposer comme probable que celle-ci ne soit pas seule de son espèce) encourageant l'apparition de complexités en croissance exponentielle.

Corrélativement, rien ne permet d'affirmer qu'au sein de ces planètes ou ailleurs sur d'autres objets célestes, des entités susceptibles d'évoluer sur le mode du vivant et de créer des formes variées de ce que nous appelons l'intelligence et la conscience ne puissent apparaître ou ne soient pas déjà apparues. Rien ne permet d'affirmer que ces entités ne construisent pas elles aussi, selon des modalités de recherche scientifique expérimentale plus ou moins élaborées, des formes émergentes locales de cosmos dotées de ce que nous appelons la conscience et qui pourraient éventuellement entrer en compétition avec les nôtres.

Les partisans de la vie extraterrestre l'ont affirmé depuis longtemps. Mais il n'est pas besoin d'aller très loin pour en avoir une idée. Il suffit d'imaginer ce qui se passera dans quelques décennies lorsque des robots autonomes entreprendront, probablement en symbiose avec les humains transformés de l'époque, la construction de modèles du monde profondément différents du monde tel que nous l'imaginons actuellement.

Mais alors, à quoi bon cet article? A quoi bon se donner de la science humaine une vue aussi générale? Personne de sensé ne devrait en discuter la pertinence. Nous nous bornerions donc à enfoncer des portes ouvertes ? Nous n'en sommes pas certains. Même parmi les scientifiques matérialistes, ceux qui ne s'imaginent pas inspirés par une quelconque divinité, beaucoup s'imaginent dotés de pouvoirs exceptionnels, ne fut-ce qu'en termes d'aptitude à décrire et à moraliser le monde, grâce auxquels ils échapperaient au lot commun de la matière et de la vie. Nous pensons qu'il ne serait pas mauvais de leur rappeler que ce n'est sans doute pas le cas.

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