Pour obtenir une vue générale des différentes pages composant ce dossier, consulter le Plan http://www.admiroutes.asso.fr/philoscience/plan.htm
* Sur le livre de Ray Kurzweil, La Singularité, voir nos articles
http://www.admiroutes.asso.fr/larevue/2005/68/edito.htm
http://www.admiroutes.asso.fr/larevue/2005/68/singularity.htm
Le concept de Singularité a été présenté depuis une dizaine d’années par plusieurs auteurs, le plus connu d’entre eux étant Ray Kurzweil. Selon lui, la convergence et le développement exponentiel des nouvelles technologies conduiront à l'émergence d'un monde complètement transformé. L'homme et les réseaux technologiques s'interpénétreront et se renforceront réciproquement d'une façon qui reculera sans limites prévisibles les frontières de la vie intelligente. Ray Kurzweil appelle ce bouleversement la Singularité, parce que rien de ce qui était admis jusqu'alors ne demeurera valide et parce qu'en contrepartie, tout ce qui était considéré comme impossible deviendra possible. Il développe amplement les conséquences du phénomène sur les perspectives d'avenir de l'humanité, y compris à court terme puisque la Singularité pourrait selon lui se produire dans les 10 à 50 prochaines années, c'est-à-dire très prochainement à l'échelle de l'histoire humaine.
Cette perspective est souvent considérée comme trop optimiste pour être crédible. Beaucoup lui opposent la possibilité de scénarios catastrophiques du type des Extinctions massives subies par la vie depuis au moins 500 millions d'années. Mais ceux-ci ne sont pas non plus crédibles sans réserve. Il faut apprendre à prendre en compte ces différentes hypothèses, étant entendu que l’avenir est, comme nous l’avons écrit plusieurs fois, ni prédictible ni gouvernable en totalité.
La thèse du développement convergent et accéléré des innovations technologiques
La marche vers la Singularité, décrite par Ray Kurzweil, repose sur deux règles apparemment évidentes mais qui n'avaient jamais été regroupées jusqu'à présent : les innovations technologiques se développent à un rythme exponentiel - les avancées obtenues dans un domaine d'innovation particulier fécondent tous les autres domaines et ceci dans des cycles ininterrompus d'enrichissement réciproque. Ainsi (première règle) l'informatique s'est développée de façon exponentielle depuis les origines (Loi de Moore) et sa croissance ne parait pas devoir s'arrêter. Ce développement exponentiel de l'informatique bénéficie à tous les autres domaines d'innovation (deuxième règle). Il bénéficie par exemple à la biologie ce qui a permis notamment le séquençage des génomes en des temps record. A son tour la biologie se développe de façon exponentielle, ce qui permet les progrès de la bioinformatique.
Un autre point important concerne la forme du développement exponentiel des innovations technologiques. Il suit une courbe en S : d'abord très lent, quasiment invisible aux observateurs, puis brusquement accéléré et de nouveau ralenti lorsque les effets de l'innovation initiale sont épuisés. Mais d'autres innovations, induites par la précédente, prennent alors le relais. C'est ce qui s'est passé constamment dans l'histoire. Ainsi le téléphone fixe a démarré lentement, s'est brusquement généralisé puis aujourd'hui de nouveau ne se développe plus que lentement. Mais une nouvelle technologie, celle du téléphone mobile, prend le relais et va prochainement exploser sur le mode exponentiel dans l'ensemble du monde.
Le troisième point important découlant de ce qui précède est que les cycles d'innovation sont de plus en plus courts, du fait de la fécondation croisée de technologies de plus en plus nombreuses et se développant de plus en plus vite. Ainsi, il a fallu près de 40 ans à l'informatique pour devenir une technologie majeure, mais la convergence informatique-intelligence artificielle-robotique a donné en moins de 10 ans naissance à d'innombrables applications innovantes. Le mouvement ne fait que commencer. Il en fut de même dans l'histoire de l'humanité. Il a fallu des centaines de millions d'années pour passer du paléolithique au néolithique, quelques dizaines de siècles pour passer de ce dernier à la société industrielle et quelques décennies pour atteindre le stade de la société de l'information.
Les prévisionnistes, aujourd'hui encore, n'ont pas généralement pris conscience du phénomène. Ils sous-estiment la rapidité et la profondeur des changements qui se sont produits et continuent à se produire. Si bien que les décideurs politiques et économiques, à leur tour, sans mentionner les opinions publiques, sous-estiment ces mêmes changements. Ceci condamne les uns et les autres à toujours être pris de cours par les évènements.
Ce manque de pertinence dans la vision entraîne des résultats désastreux. Les premiers et les plus immédiats se traduisent par l'incapacité de procéder aux investissements collectifs dans les secteurs où ils seraient les plus aptes à produire des résultats de croissance, en fécondant l'ensemble des secteurs innovants. On traite de la même façon un investissement dans un ouvrage d'art (par exemple en France le viaduc de Millau) dont les retombées de croissance sont arithmétiques et un investissement dans la bioinformatique ou les nanotechnologies, dont les retombées de croissance sont exponentielles. Il est évident que si les décideurs percevaient que les investissements dans les technologies émergentes pourraient produire en quelques années des résultats de 100 fois la mise, ils trouveraient moyen de dégager aujourd'hui les sommes nécessaires.
Une seconde conséquence, tout aussi malheureuse, de l'aveuglement à l'égard du développement accéléré se traduit par le fait que les sociétés s'obnubilent sur leurs difficultés actuelles sans générer la confiance qui leur permettrait d'aborder le futur avec le dynamisme nécessaire à leur survie. Le climat social serait tout autre si les décideurs étaient capables de montrer que, grâce aux progrès exponentiels des innovations technologiques, la plupart des problèmes actuels trouveront des solutions et que – tout aussi important – les craintes relatives aux risques futurs (même lorsque ceux-ci découleraient du développement de certaines technologies) pourront se révéler vaines grâce aux bons effets des innovations croisées.
Quelles innovations pour quels développements ?
Quels sont les grands domaines d'innovation technologique illustrant aujourd'hui avec le plus de netteté la marche à la singularité ? Evoquons ici pour mémoire les principaux, déjà cités précédemment :
- Le calcul informatisé ou informatique au sens général. Si tout est calculable parce que quantifiable, on comprend que les gains apportés par l'amélioration exponentielle des outils informatiques se dissémineront à vitesse accélérée dans l'ensemble des connaissances et autres technologies.
- Les réseaux permettant de connecter moyens de calculs et serveurs de connaissance.
- La bioinformatique qui bénéficie directement des progrès du calcul et des réseaux pour simuler le vivant.
- Les nanotechnologies qui donnent la possibilité de fabriquer de nouvelles formes de matière et de composants bioinformatiques par des manipulations se situant à l'échelle du nanomètre.
- Les sciences du cerveau grâce auxquelles, en utilisant les technologies précédentes, on peut commencer à comprendre l'organisation et le fonctionnement du système nerveux et par conséquent de l'esprit humain.
Il ne faut pas oublier dans cette énumération d'autres domaines d'innovation, réutilisant d'ailleurs très largement les résultats des technologies énumérées ci-dessus, qui intéressent directement les possibilités concrètes de survie des humains dans la galaxie :
- Les technologies permettant l'accès aux sources d'énergie naturelle renouvelables grâce auxquelles construire des systèmes néguentropiques.
- Les technologies de l'exploration et du vol spatial.
A partir de ce que l'on peut appeler ces technologies de base, quelles grandes catégories d'inventions voit-on actuellement émerger ? Nous parlons d'émergence car rien n'indique que ces inventions soient vraiment délibérées. Elles se produisent quasi spontanément dans un milieu soumis à la compétition darwinienne. Nous citerons ici,
- Les matériaux et machines intelligentes.
- Les réseaux de connaissances.
- Les robots autonomes.
- La vie artificielle sous toutes ses formes, computationnelles et organiques.
- La réalité virtuelle.
- Les corps biologiques et les esprits « augmentés » (enhanced). Dans cette perspective, les transhumanistes parleront de posthumains.
- L'exploration du cosmos par des systèmes hommes-machines.
JPB 16/12/05