Nous proposons ici aux abonnés de ce blog la reprise d'un interview de Jean-Pierre Goux portant en partie sur la pénétration des économies, des institutions et des sociétés civiles par les maffias. Le phénomène intéresse en premier lieu l'Europe. Pour des raisons qui s'expliqueraient sans doute, on n'en parle guère
Jean-Pierre Goux,
auteur du roman "Siècle bleu"
Propos recueillis par Christophe Jacquemin, le 19 avril 2012
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Jean-Pierre Goux démarre sa carrière au sein du monde scientifique, en tant qu'ingénieur spécialisé en
mathématiques, informatique et économie. Il se rend ensuite pendant quatre ans aux Etats-Unis pour y mener des recherches dans le domaine des calculateurs parallèles et des
algorithmes d'optimisation.
Pour en savoir
plus |
Christophe Jacquemin (CJ) pour Automates Intelligents :
Votre nouveau roman "Ombres et lumières", formidable thriller
scientifique, voire sociologique, et deuxième tome de la saga "Siècle Bleu",
sort le 10 mai 2012…
Jean-Pierre Goux (JPG) : Vous savez, j’aime bien les dates symboliques. Le tome 1 est sorti le 22 avril 2010 pour les quarante ans du jour de la Terre. Ce
tome 2 vient vingt ans après le sommet de Rio(1) de 1992 qui fut le point de départ de ma prise de conscience écologique. Le sommet Rio+20 débutera le 20 juin, le livre arrivera
dans les librairies un tout petit peu avant. Pour moi, 2012 représente une année charnière pour la protection de la terre, un peu oubliée en ces temps de crise..
CJ : En quelques mots, présentez-nous "Ombres et
Lumières"...
JPG : Au début du livre, le héros, Abel Valdés Villazón qui est à la tête de l’organisation éco-activiste, révèle un secret d’État effroyable. Il espère faire chuter
le gouvernement américain mais il ignorait que ce secret dissimulait un complot bien plus vaste, impliquant Washington, Pékin, un milliardaire américain et surtout les plus grandes
organisations criminelles.
Il déclenche donc une réaction sans précédent de la Maison Blanche et se retrouve traqué avec sa femme Lucy. Heureusement pour eux, leur chemin croise celui d’un mystérieux hacker qui va
les aider, mais surtout changer le cours de leur vie. Ils se battent pour survivre et leur combat va devenir celui de toute l’humanité. Une révolution se met en marche, la Révolution
bleue....
CJ : Siècle bleu va comporter 3
tomes ?
JPG : Il y a un troisième tome en début de gestation, mais cette saga pourrait en fait s’étendre à volonté. Cependant je vais peut-être faire une pause, car l’écriture
de ce deuxième tome a été éreintante et je vais aussi voir comment donner une tournure plus concrète à certaines idées exposées dans le livre. Avec cette saga, mon idée était de disposer
d’une histoire et de personnages permettant de porter un regard critique mais surtout d’éclairer le lecteur sur l’évolution de nos sociétés, de lui donner des clés de lecture sur des
phénomènes complexes ou dont on parle peu. La forme du thriller est particulièrement adaptée à mon projet car elle permet de distiller des informations au sein d’une histoire agréable à
lire. Les deux premiers tomes constituent le diptyque d'une même histoire, le tome 1 s'inscrivant sur une durée de 14 jours et le tome 2 sur les 14 jours suivants. Mais signalons qu'il est
possible de lire ce tome 2 sans avoir forcément lu le précédent. Et si à la fin de ce diptyque, l’histoire se clôt, j’ai laissé pas mal de choses potentiellement ouvertes, de nombreux
thèmes encore non abordés et qui pourront faire l’objet d’autres romans. J'y pense déjà.
CJ : Le tome 1 de Siècle bleu était axé sur le thème de
l’écologie. La révolution écologique reste le fil rouge du récit mais "Ombre et lumières" aborde aussi celui de la finance criminelle, des paradis fiscaux et des mafias…
JPG : Tous ces thèmes sont en fait liés ou vont malheureusement l'être. L’écologie m’a amené à réfléchir sur la finitude des ressources naturelles. Certaines d’entre
elles, dans les années ou décennies à venir, vont s’épuiser et avant cette période, nous allons entrer dans des phases de pénurie. Pour gérer ces phases, il faudra nécessairement une
intervention des Etats pour éviter que ce qui reste disparaisse (la fameuse "tragédie des biens communs" connue des économistes). Or on voit déjà très bien aujourd’hui avec la protection
des espèces en voie de disparition (rhinocéros, tigres et autres oiseaux exotiques), ou avec le contrôle de la pêche, que les Etats ont énormément de mal à faire adopter des traités et
lorsqu’ils y parviennent, ils ont rarement les moyens de faire respecter les règles. Il n’y a aujourd’hui pas de police environnementale, heureusement certaines ONG veillent. Derrière, on
découvre des gens qui ne jouent absolument pas le jeu, qui bafouent ces règles. Le crime organisé international a bien compris cette nouvelle donne et a déjà commencé l'invasion de cette
sphère. Il fallait que j’en parle.
CJ : Pour vous, le crime organisé sera la principale force
antidémocratique du XXIe siècle ?
JPG : Lorsque
nous étions dans un état d’opulence, rien n'a été vraiment fait pour construire et gérer la transition, prendre en compte cet appauvrissement des ressources pour la suite de notre destinée.
Cela me rappelle étrangement la tragédie de l'île de Nauru dont je parle dans Ombres et Lumières. Nous allons être maintenant rapidement confrontés à un état de pénurie, dans un
paysage où des forces échappent à l’Etat. Des forces qui dans certaines zones du monde sont même bien plus puissantes que lui.
Si on ne s’attelle pas dès maintenant à briser ce phénomène, la transition deviendra impossible. Nous nous dirigerons alors inéluctablement vers le monde de Mad Max. J’ai deux
enfants, ce n’est pas le futur dont je veux. Ce roman est donc un signal d’alerte mais aussi un acte de résistance. Dans mon roman, la réflexion concerne surtout le phénomène du crime
organisé international. Les paradis bancaires et les banques criminelles (dont le nom est souvent inconnu du commun des mortels) sont juste un outil - indispensable - à leur disposition
dont j’explique les rouages. Le crime organisé international a connu une première phase d’expansion depuis les années 80 avec l’essor de la mondialisation. D’une certaine façon, la facilité
des échanges a permis d’aider les peuples à vivre ensemble (souvent en paix) mais elle a aussi créé de gigantesques frustrations et des situations catastrophiques pour une grande frange de
l’humanité. Les mafias ont bien senti le potentiel et ont exploité ces frustrations et ces dérives de la mondialisation. Elles ont investi toutes sortes de nouveaux marchés, qu’il s’agisse
du trafic de drogue, du trafic d’armes, de la contrefaçon, du déplacement et de l’exploitation des migrants...
CJ : Ce sont
des marchés énormes…
JPG : Oui. Vu qu’il s’agit de marchés illicites, on ignore les chiffres exacts. Mais selon le dernier rapport du comité de l’ONU spécialisé sur ces questions (UNODC : United
Nations Office on Drugs and Crime) sorti en octobre 2011, le chiffre d’affaires des activités criminelles illicites représenterait aujourd’hui 2 000 milliards de dollars. L’estimation qui
circulait précédemment était seulement de la moitié… Avec de tels revenus, les mafias produisent plus de richesses que de nombreux pays du G8 et mériteraient d’y figurer. C’est une force et
une menace devenue colossale, bien souvent invisible et qui ne connaît pas la crise…
CJ : .. et qui s'en nourrit...
JPG : Oui. Plus la crise économique est grave et les populations malheureuses, plus les mafias se développent. C’était le moteur du premier cycle de développement des
mafias. Le second viendra comme je le disais de l’exploitation de la finitude des ressources. Comme dans le tome 1, Ombres et lumières traite de transition écologique mais plus
généralement de l’évolution de l’organisation des sociétés humaines. Il était donc indispensable pour moi d’introduire au sein de l’histoire une forte composante mafieuse. Parce que si les
Etats n’en prennent pas conscience et ne réagissent pas à temps, la démocratie sera remplacée par une "voyoutocratie". C’est déjà le cas dans certains pays comme l’Italie et le Mexique où
les Etats n’arrivent plus à contrôler des zones de non-droit, qui deviennent petit à petit plus étendues que les zones de droit. Cette voyoutocratie n’a rien à voir avec celle que l’on
dénonce en France : je parle ici de pays laissés à des tueurs sanguinaires et aux pires exploiteurs. Si on laisse faire ça, dans dix ou vingt ans, on reviendra dans de nombreux pays
aujourd’hui "démocratiques" aux âges les plus sombres du Moyen-âge.
CJ : Dans votre roman, les personnages sont donc confrontés à cet
état de fait…
JPG : Oui. Le père de mon héros était un juge mexicain tué par le cartel de Tijuana. Son fils, Abel Valdès Villazón n’avait que cinq ans. Pour se venger et financer
son organisation écologique clandestine, trente ans plus tard il a braqué un casino sur Internet dont le cartel se servait pour blanchir son argent. Le cartel l’apprend et ça dérape… Les
cartels mexicains, en plus du gouvernement américain, se mettent à leur tour à ses trousses.
Par l'usage du roman, à travers une histoire, je peux montrer ce phénomène en action, ses mécanismes, et exposer certains faits peu connus sur la finance criminelle. Je ne parle pas ici des
exactions commises par certaines grandes banques pendant la crise des subprimes ou de la crise de la dette (cela pourrait faire l’objet d’un autre livre) mais du rôle de certaines banques
(souvent petites et inconnues du grand public) pour le lessivage de l’argent sale. C’est un rouage fondamental permettant à la criminalité d’exister, d’opérer et de s’étendre. Si une
quantité colossale d’argent sale est produite, il faut savoir qu'elle ne peut être réintégrée comme cela, d’un coup de baguette magique dans l’économie licite..
En simplifiant, disons que la seule façon de l'amener dans l’économie licite est de disposer d’un certain nombre de banques qui acceptent ces capitaux et les réinvestissent par la suite.
Les explications fournies dans le roman sont beaucoup plus détaillées. Depuis vingt ans que la criminalité transnationale se développe, on assiste à un développement phénoménal des paradis
fiscaux dont l’opacité est la clé. Au départ, ils étaient uniquement utilisés pour de l’évasion fiscale et les Etats pour le financement d’opérations "spéciales". Aujourd’hui, ils sont
devenus le fief des groupes criminels... Les gouvernements ont conscience de ce phénomène mais pour l’instant l’évolution de la réglementation (que je suis avec attention) est un sommet
d’hypocrisie et d’immobilisme bureaucratique. La Suisse pliera peut-être, mais les capitaux iront ailleurs. Ils l’ont d’ailleurs déjà en partie fait.
CJ : Les paradis bancaires sont-il
nombreux ?
JPG : Il en existe des dizaines voire des centaines ! Certains que tout le monde connaît (le Liechtenstein, Panama ou Gibraltar), mais surtout une multitude
d’autres complètement inconnus. Les mafieux et leurs conseillers se gardent bien d’éventer leur existence. J'en cite quelques uns dans Ombres et Lumières : Campione d’Italia,
la République monastique du mont Athos, Sercq, Niue, Montserrat, Livigno, Büsingen. Mon préféré c’est le dominion de Mechilzedek, regardez sur Internet, c’est effarant ! Tous sont
situés dans de petites îles ou des enclaves très particulières et ne servent quasiment qu’aux mafieux... Ici une grande partie de l’argent provient de l’argent sale et ressort blanchi. Et
selon une estimation assez ancienne du FMI, il y aurait aujourd'hui 10 000 milliards de dollars d’argent sale qui dorment dans des coffres. Ceci, sans compter tous les investissements déjà
réalisés par les groupes criminels dans des entreprises licites.
Au départ, les mafieux rachetaient des pizzerias, des sandwicheries, des garages, des petits commerces. Mais maintenant, on se rend compte que via des fonds d’investissements, via des hedge funds, sont détenues aujourd'hui d’énormes multinationales, comme par exemple des entreprises pharmaceutiques en Amérique du Sud. Ces entreprises n’ont initialement pas besoin des mêmes rendements que les marchés... C'est tout d'abord un investissement de sécurité. Les criminels ont néanmoins compris qu’en cassant les prix, ces entreprises peuvent prendre des parts de marché à leurs concurrents aux mains d’acteurs licites. En s’étendant, le crime organisé, sous-produit de la mondialisation, peut tuer le capitalisme pour aller vers quelque chose de pire. Certains secteurs sont devenus complètement vérolés par le crime et les mafias ; l’Etat n’a plus de possibilité d’agir sur les agents économiques pour changer le cours des choses. On le voit très bien par exemple en Italie…
CJ : Dans quels
secteurs ?
JPG : Dans tout ce qui concerne par exemple le recyclage des déchets. Lisez Gomorra de Roberto Salviano. Ce secteur est tenu en Italie par les mafias et dans
ces conditions il ne pourra pas y avoir ici de transition écologique dans ce pays. Les déchets toxiques, au lieu d’être traités, sont enterrés dans les champs ou mélangés au béton utilisé
pour les fondations des immeubles ! Tout, là-bas, est dévoyé : des personnes qui contrôlent à celles qui donnent les autorisations en passant par celles qui inspectent… Tout le
monde a été corrompu puisque la corruption va de pair avec la criminalisation. C’est un cancer. Le livre aborde profondément ce thème, thème dont en général quasiment personne ne parle mais
qui, je le répète ici, constituera l’un des principaux écueils à la bonne gestion de la finitude des ressources. C’est un thème très dur, mais il vaut mieux parler des choses difficiles que
les occulter. Et par le biais du roman, c’est moins rébarbatif.
CJ : D’où vous viennent toutes ces connaissances de ce monde ? Le livre est une
fiction… vous avez bien pris la peine de préciser que "toute ressemblance avec des faits ou des personnes ne seraient que pure coïncidences"…
JPG : En fait, tout ce qui est dit sur la criminalité et la finance criminelle dans ce roman sont des faits réels… J'ai juste modifié le nom d’un cartel mexicain
particulièrement violent.
Je m’intéresse à ce domaine depuis plus d’une vingtaine d’années. J’ai grandi à Nice et c’est une ville où la criminalité, malheureusement, a toujours été assez développée. J’y ai grandi à
l’époque de la guerre de casinos, avec des règlements de compte entre différentes mafias. On pouvait voir chaque jour des nouvelles là-dessus dans Nice-Matin. Je me suis toujours
intéressé à cette frange "ombrageuse", cette ombre de notre société. Et sur la côte d’Azur, on voit ces gens dans les boîtes de nuit où j’ai beaucoup traîné mes guêtres. Les criminels sont
présents dans les marchés publics, dans l’organisation de la politique. Y habiter a fait que je m'y suis intéressé. Nice a aussi des côtés beaucoup plus lumineux et d’ailleurs ce n’est pas
un hasard si Ombres et Lumières , dont l’intrigue se déroule presque entièrement aux États-Unis, s’achève à Nice et Marseille, où vous découvrirez certaines choses peu connues et
merveilleuses.
Quand j’ai quitté Nice en 1993 et grâce à Internet qui naissait, je n'ai jamais cessé de dévorer les rapports de l’observatoire géopolitique des drogues, ou ceux de l’ONU sur le sujet. Et
puis j’ai lu à peu près tous les livres existants sur la criminalité ou la finance criminelle. Dans mon travail, où je m’occupe en partie de questions de lutte anti-blanchiment, j’ai aussi
été témoin pendant trois ans d’une enquête unique sur un secteur adjacent. Je ne peux pas en parler car l’enquête se poursuit. C’est la première fois que je vois ces organisations à
l'oeuvre, d’aussi près. C’était effarant.
Je suis d'ailleurs assez sidéré de la méconnaissance de ce sujet, même au plus haut niveau de l’État. Certains criminologues ou experts comme Alain Bauer, Xafier Raufer, Jean-François
Gayraud ou Mickaël Roudaut appellent à une analyse beaucoup plus poussée de ce phénomène et à une refonte des méthodes de lutte. Ils ont absolument raison. L’organisation de la justice est
complètement inadaptée pour combattre ces mouvements. Les mafias le savent parfaitement et elles en jouent.
JC : Les mafias
sont-elles présentes dans le secteur de l’énergie ?
JPG : Pour financer la transition écologique, il faut disposer d'énormément de capitaux. Remplacer des centrales nucléaires ou fossiles par des sources de production
renouvelables, c’est par exemple très cher et l’argent manque. Et dans certains pays, les capitaux ont été d’origine criminelle. Les Italiens ont arrêté l’année dernière un mafieux qui
avait investi pour quelque 1.5 milliard d’euros dans des éoliennes. Il se pourrait - mais aucun rapport n’existe là-dessus - que ce soit le cas dans d’autres pays européens. Dans les
actionnaires de certains parcs solaires ou éoliens, il y a parfois de petits fonds d’investissement qui paraissent douteux. Personne n’en parle.
JC : Pourquoi
ce secteur ?
JPG : Europol a publié en 2010 un rapport sur le
sujet et considère que le secteur de l’énergie est - ou devrait être - l’une des principales cibles d’investissement pour les organisations criminelles. Les prix de l’énergie devraient
continuer à augmenter et ces investissements sont stratégiques. Pour le renouvelable, dont une bonne partie est financée par des subventions, la tentation est aussi grande pour les mafieux
de corrompre des fonctionnaires pour obtenir des subsides pour des projets qui n’existent pas ou produisent moins qu’ils ne le déclarent. On parle de fermes photovoltaïques qui produisent
la nuit - c’est possible avec certaines technologies mais quand même...
JC : Et l’énergie, finalement c’est le pouvoir...
JPG : Absolument, un bon groupe mafieux doit être diversifié et il est très intéressant de posséder des actifs dans ce domaine, mais aussi dans les travaux publics, la
grande distribution, l’hôtellerie… L’énergie fait partie des secteurs clés. Les criminels se présentent maintenant au grand jour comme des businessmen mais l’origine de leur fortune est
souvent inconnue. Comme les lois sont inadaptées et qu’ils peuvent se payer les meilleurs avocats du monde, il est impossible d’enquêter ou de les condamner. En général ils sont bien
implantés dans la vie politique locale où ils soutiennent des clubs de sport ou des organisations de bienfaisance.
Les mafieux deviennent donc petit à petit des personnages publics pour acquérir une forme de respectabilité. Et souvent ça marche.
JC : Dans votre roman, on voit que les mafias utilisent énormément
les nouvelles technologies… Peut-être qu’un des moyens de lutter contre elles sera aussi d’utiliser ces outils, d'y avoir toujours une longueur d’avance ?
JPG : Effectivement. Dans le roman, l’antidote trouvée par les héros contre la mafia, c’est le hacking, c'est-à-dire pénétrer leurs ordinateurs pour disposer de tous
les renseignements, voire monter des opérations destructrices… Le combat par les technologies de l'information. On s'en rend compte par exemple aujourd’hui avec le développement du
phénomène Wikileaks ou Anonymous, une fédération de hackers, qui prennent toutes sortes de cibles.
CJ : Par
exemple ?
JPG ; Des documents, déposés sur le web par Wikileaks l’année dernière, ont révélé les liens entre certains mafieux russes et des dirigeants européens. Une révélation
qui a fait très mal. Dès lors, le hacker qui sort des renseignements cachés dans l’ombre pour les mettre à la lumière peut avoir un grand intérêt. Le problème, c’est qu’il prend des
risques… Au Mexique, des hackers d’Anonymous qui voulaient révéler le réseau de corruption d’un des cartels les plus violents ont été kidnappés. Ils ont vite fait machine arrière.
JC : Le roman
met donc en scène des choses sombres. Mais il y a aussi la figure de l'autre héros, l’astronaute Paul Gardner, bloqué sur la Lune, attendant les secours et délivrant chaque jour à la
planète des messages de paix…
JPG : Oui, après cette longue discussion sur les mafias, parlons un peu de choses heureuses !
Si on regarde l’humanité, il y a toujours eu en elle une part sombre et une part lumineuse. Il est des époques où l’une prend le pas sur l’autre. J’avais besoin aussi de ne pas faire qu’un
roman noir - puisque c’est un thriller. Je voulais aussi un roman lumineux, une utopie réaliste. Et ici, la lumière vient de ce personnage, Paul Gardner , astronaute qui a été envoyé au
départ sur la Lune pour exploiter l’hélium 3 [ndlr : voir notre encadré], élément chimique
qui pourrait servir de "fuel" aux futures centrales nucléaires à fusion, pouvant ainsi constituer la solution énergétique du XXIe siècle. Paul Gardner est bloqué sur la Lune et rêve en
voyant la Terre. Et ses rêves vont avoir tendance à se réaliser...
CJ : Cette histoire d’hélium 3 est réelle…
JPG : Oui. Il y a dix ans, les Etats-Unis parlaient d’envoyer des astronautes sur la Lune pour 2013. L’action du livre se déroule justement en 2013. Finalement, pour
des raisons que je détaille dans le tome 1, le gouvernement Bush a constamment décalé le programme - baptisé "Constellation"- puis Barack Obama l’a annulé. Dans mon livre, les Américains
ont tenu les délais. Il s'agit donc d'une fiction... mais pas vraiment en fait. L’hélium-3 était l’un des grands enjeux de ce retour sur la Lune et pour les Américains il était important de
s’en emparer avant les Chinois. Mais maintenant Pékin fait cavalier seul, et ils ont bien l’intention d’exploiter l’hélium-3. Plusieurs déclarations officielles ou officieuses vont dans ce
sens. Mais, à mon humble avis, les Etats-Unis n’ont pas dit leur dernier mot. La NASA est engluée dans des problèmes de financement et manque d’efficacité. Il y a pourtant aux Etats-Unis
une nouvelle génération d’entrepreneurs du spatial qui sont sur le point de révolutionner le secteur. Je pense notamment à SpaceX, l’entreprise d’Elon Musk, un jeune quadragénaire pour
lequel j’ai une admiration sans limite. Un personnage du tome 2 s’inspire d’ailleurs de lui. A l’heure où nous écrivons ces lignes, SpaceX est sur le point de faire décoller le premier
cargo privé qui viendra ravitailler la station spatiale internationale (date cible fixée au 7 mai). C’est extraordinaire. Jamais personne n’aurait prédit cela.
Elon Musk était le fondateur de Paypal qu’il a revendu pour une fortune à Yahoo. Il a réinvesti cela dans deux
entreprises : Tesla Motors (qui fait de prodigieuses voitures électriques) et SpaceX. Il applique les méthodes de la Silicon Valley pour diminuer de façon drastique les coûts de
développement et les cycles de conception/validation du spatial. Il a restauré une ferveur que les ingénieurs n’avaient pas connue depuis le programme Apollo. Il est hallucinant. Il dit
qu’il va aller sur la Lune et sur Mars. Il y arrivera, j’en suis certain. Et certainement avant les Chinois.
Dommage que je sois absolument allergique à la mécanique (j’étais pourtant admis à SupAéro !) et à la thermodynamique, car j’aurais adoré m’impliquer dans une telle aventure. Mais qui
sait ce que réserve l’avenir !
Paul Gardner et cet autre personnage que vous découvrirez sont en tout cas pour moi le moyen de "participer" au rêve spatial qui a pour moi une portée qui va bien au-delà de l’aventure
technique. Vous découvrirez ça dans le tome 2.
CJ : Votre
héros rêve du Siècle Bleu, un siècle dont la couleur ne serait pas le noir, mais le bleu, une couleur d’espérance...
JPG : Oui, le bleu, couleur de la planète Terre. Ce concept de Siècle bleu, défini par Paul Gardner, est de dire qu'avec une planète limitée en ressources, nous devons
fournir des efforts d’innovation et de réforme sur une durée longue, un siècle, pour réaliser une transition et amener l’humanité à un autre stade d’évolution. Un stade où elle pourrait
vivre enfin en harmonie sur le Vaisseau Terre. Le tome 2 présente en détails le programme du Siècle bleu. Paul Gardner, comme je vous le disais, est bloqué sur la Lune à cause de la folie
de Pékin et Washington. En attendant d’être secouru, il énumère les défis de ce siècle, il fixe l’ambition et décrit la joie que l’on aurait si on réussissait cette transition.
Ce personnage rêve, et chaque jour, durant quatorze jours, il poste un message aux Terriens et propose des solutions, complètement utopiques pour certaines. Au départ, ces messages sont lus
parce que les gens ont envie qu’il soit sauvé. Comme il dit des choses fondamentales, profondes et très belles, il a un pouvoir d’influence énorme. Petit à petit, de plus en plus de monde
se passionne pour ses messages, jusqu'à ce que 7 milliards d’humains se joignent à lui. La force lumineuse qui va s’opposer à tous les aspects lugubres va venir de cet homme qui rêve, seul,
sur la Lune, qui éclaire et redonne à l’humanité l’espoir et le courage de faire changer les choses. Au moment où les héros de cette histoire sont empêtrés au plus haut point contre les
mafias, l’Etat américain et les menaces nucléaires, intervient ce phénomène positif qui unit par percolation tous les rêves et espoirs des individus. Paul Gardner fédère tous ces élans
positifs dans une espèce d’énorme révolution pacifique, qui prend une force gigantesque et - mais je ne voudrais pas raconter le livre - pourra éventuellement contrebalancer ces forces très
noires qui existent également dans notre monde.
Cela peut paraître fou, mais en ces temps de doute et de protestation généralisée, le monde peut basculer si un
nouveau leader apparaît avec un modèle vraiment nouveau. En espérant que ce ne soit pas un charlatan ! Ombres et Lumières est le fruit d’une longue réflexion sur l’émergence
des révolutions.
CJ : Et tout
cela, pour vous, naît de ce spectacle de regarder notre Terre depuis l'espace...
JPG : J’ai longtemps cherché quel pouvait être le point de vue qui pourrait permettre à tous les humains d’être d’accord sur leur avenir. Le flash m’est venu en 1996, lorsque
j’ai découvert les textes très poétiques des astronautes dans l’ouvrage Clairs de Terre, un ouvrage illustré de magnifiques photos de notre planète prises par les astronautes. J’en
ai rencontré ensuite beaucoup et la plupart étaient frappés par un désir profond de protection de la Terre et des hommes. Pour moi, ce point de vue est devenu une évidence. La vision qui
rassemblera les hommes, c'est notre Terre, notre maison, vue depuis l’espace. Et en voyant cette maison, on se rend compte qu’elle est belle, qu’il n’y a rien autour. Et qu'on ne peut
espérer se dire "quand on aura tout foutu en l’air sur Terre, on ira ailleurs ". Ailleurs, on ne pourra pas vivre, en tout cas pas tout de suite.
CJ : On ira peut-être sur Mars..
JPG : Mars est beaucoup moins accueillante que la Terre. Même si je lis très peu de science-fiction, je suis un grand admirateur de la saga "Mars la Rouge",
"Mars la Verte", "Mars la Bleue" de Kim Stanley Robinson sur la terraformation de Mars, et pourtant j'avoue que cela ne m'a pas convaincu que ce serait possible d'y vivre.
Les conditions de vie y sont épouvantables et précaires. Mieux vaut donc miser sur notre Terre que sur Mars. Il faut bien sûr continuer à explorer le système solaire et au-delà, mais ce ne
sera pas une solution pour ce siècle d'aller s'enfuir sur Mars ou sur la Lune. Voir la Terre depuis l'espace nous fait à la fois prendre conscience de sa beauté mais aussi de notre
isolement. Une image forte pour nous décider à nous comporter de façon plus responsable envers la nature mais aussi envers les humains et les autres espèces. Respecter le sacré de cette
planète.
CJ : Est-ce pour cela que dans le roman vous parlez par exemple de
la philosophie des Navajos ?
JPG : Oui. Les Navajos ont une conception très profonde de l’harmonie et de la beauté. Les clés sont là. Et le roman contient aussi des réflexions sur l’écologie, la
spiritualité. Le monde va avoir besoin de ces forces lumineuses, toutes n’étant pas forcément rationnelles, certaines étant même magiques, mais on aura besoin de tout cela pour changer le
monde.
CJ : Vous allez continuer la saga. Quels autres thèmes
voudriez-vous aborder dans vos romans ?
JPG : Ce tome 2 est l’histoire d’une révolution, la Révolution bleue. Dans les idées qui m’intéressent, il y a la consolidation des révolutions. Dans l’histoire des
sociétés humaines, si de nombreuses révolutions ont pris place, très peu ont finalement débouché sur des transformations vraiment positives. Souvent elles ont conduit à l’établissement de
régimes pires que ceux qu’elles avaient destitués.
Je m’intéresse aussi aux conditions d’effondrement des civilisations. J'aimerais donc prolonger la saga avec un livre qui parlerait notamment d’archéologie antique, expliquant comment les grandes civilisations ont disparu. Ceci pour montrer que la nôtre n’est pas forcément robuste, mais maintenant je crois que nous sommes nombreux à en être conscients !
Enfin, un troisième thème concerne l’eau et le pétrole, les deux grands enjeux de ces prochaines années. Et peut-être aussi que je parlerai de Nikola Tesla, l’un des inventeurs les plus prolixes de l’Histoire et finalement assez méconnu du grand public.
CJ : Nous comptons beaucoup de chercheurs parmi nos abonnés.
Pourquoi avez-vous abandonné la recherche scientifique ?
JPG : J’ai quitté la recherche pour deux raisons.
La première c’est qu’en voyant tout ce qu’il se passait autour de moi, je ne pouvais plus travailler dans un laboratoire sur des problématiques trop abstraites. J’avais un besoin d’être
dans le concret, dans l’action, proche des cercles de décision. La science apporte un éclairage capital et je continue d’ailleurs d’analyser tout ce que je lis ou tout ce que j’entends avec
cette même rigueur. Mais quand on veut faire changer les comportements, cela ne suffit pas de montrer les faits, il faut mettre des forces en route. Et cela, c’est difficile à faire depuis
un laboratoire. Demandez-le aux milliers de climatologues qui collaborent avec le GIEC !
La seconde raison est que j’ai toujours eu peur de l’hyper-spécialisation. On a tendance à enferrer les chercheurs
sur des thèmes très précis et cela ne correspond pas à ma personnalité. C’est pour cette raison que j’ai toujours refusé d’écrire une thèse. Je ne voulais pas être considéré comme le
spécialiste de telle ou telle question. J’adore depuis toujours la pluridisciplinarité et la découverte de nouvelles choses. Ceci doit d’ailleurs se sentir dans ce que j’écris.
En travaillant dans l’énergie et l’environnement, et avec ces projets de romans, j’ai vraiment trouvé un équilibre et un champ d’investigation qui me va très bien. Cependant, je n’exclus
pas de retourner dans la recherche fondamentale, si de grands programmes pluridisciplinaires et ambitieux se montaient !
Note
(1) Ce Sommet de la Terre s'est tenu à Rio de Janeiro du 3 au 14 juin 1992, sous l'égide de l'Organisation des Nations unies. Cette Conférence des Nations Unies sur l'environnement et le
développement (CNUED) est généralement considérée comme une réussite. Avec la participation d'une centaine de chefs d'État et de gouvernement très diversifiés, ce sommet demeure aujourd'hui
le plus grand rassemblement de dirigeants mondiaux. Plus de 1 500 ONG étaient également représentées. Ce sommet s’est conclu par la signature de la Déclaration de Rio, fixant les lignes
d'action pour une meilleure gestion de la planète, faisant progresser le concept des droits et des responsabilités des pays dans le domaine de l'environnement. Cependant, elle n'est pas
juridiquement contraignante. Au contraire, elle reconnaît la souveraineté des États à "exploiter leurs propres ressources selon leur politique d'environnement et de développement". Ce
sommet a conduit par ailleurs à l'adoption du programme Action 21, qui comprend environ 2 500 recommandations (dont la plupart n'ont jamais été mises en œuvre), la Déclaration sur la
gestion, la conservation et le développement durable des forêts, de même de même que les trois conventions de Rio :
• la Convention sur la diversité biologique (CDB)
• la Convention-cadre des Nations unies sur les changements climatiques (CCNUCC)
• la Convention des Nations unies sur la lutte contre la désertification (CLD).
S’est tenu ensuite le sommet de Johannesburg en 2002.
Un prochain sommet se tiendra à Rio du 20 au 22 juin 2012 avec pour thèmes "l’économie verte" et "le cadre institutionnel du développement durable".