Thème. La science
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Grands concepts de la philosophie des connaissances
A propos de PSEUDO-SCIENCES ET POSTMODERNISME - ADVERSAIRES OU COMPAGNONS DE ROUTE ? - Alan Sokal - Odile Jacob 2005, préface de Jean Bricmont
Ce livre, dont nous partageons globalement les positions épistémiques (relatives au statut de la connaissance) incite à préciser quelques uns des concepts que nous avons plusieurs fois évoqués dans les numéros de cette revue consacrés au sujet.
Les questions de terminologie sont toujours difficiles, car elles génèrent les malentendus. Voici, en faisant très simple, les quelques définitions que nous proposerions nous-mêmes au lecteur:
Déterminisme : s’emploie pour dire que le monde n’est pas aléatoire mais obéit à des lois. Cela ne signifie pas que ces lois soient celles du réel (voir ce mot). Ce sont celles que croit observer celui qui étudie la nature. les lois seront dites scientifiques, si elles sont élaborées au terme d’une recherche conforme à la méthode expérimentale (voir ce mot) respectant les protocoles aujourd’hui admis pour donner valeur universelle au corpus des connaissances scientifiques. Mais beaucoup de gens croiront voir des lois là où il n’y en aura pas, simplement parce qu’ils auront refusé de se soumettre à ces protocoles ou bien parce qu’ils les auront détournés (exemple : les astrologues).
Ceci admis, le déterminisme ne peut être évoqué que dans les domaines où des lois scientifiques complètes ont pu être formulées. Sinon, l’ignorance génère la croyance en l’aléatoire ou hasard. Mais rien ne permet de supposer que l’univers soit partout ou toujours déterministe, notamment à l’échelle quantique. Lorsque des phénomènes se présentent d’une façon indéterminée, il est cependant possible, à notre échelle, de les regrouper en grands ensembles probabilistes. On parle alors de déterminisme statistique.
Réductionnisme : s’emploie pour dire que la recherche scientifique ne peut en général progresser qu’en décomposant les phénomènes complexes en parties plus petites qui lui deviennent accessibles. C’est indiscutable. Mais la démarche réductionniste n’a de sens que si elle s’accompagne de la démarche inverse, le holisme, qui consiste à considérer le tout pour mieux comprendre le rôle des parties. Aujourd’hui, avec le succès de plus en plus grand rencontré par le concept d’émergence (voir la page Emergence), on tend à considérer que l’on ne peut pas reconstituer un tout, quel qu’il soit, en se bornant à analyser les parties, même lorsque celles-ci sont simples et reliées par des règles simples. Des touts très différents peuvent résulter de la combinaison de parties identiques. Ceci oblige, dans des cas bien particuliers et non dans l’ensemble des sciences, à abandonner tant le réductionnisme que le déterminisme.
Méthode expérimentale : c’est, depuis le siècle des Lumières qui a marqué l’abandon des croyances au profit de la raison, le critère de toute démarche scientifique. Elle suppose un observateur qui s’efforce de comprendre un phénomène du monde, une hypothèse (induction ou même abduction) élaborée par cet observateur afin d’expliquer le phénomène, une expérience faisant généralement appel à un instrument qui permette de vérifier ou de rejeter l’hypothèse. Si l’hypothèse est vérifiée, on pourra proposer une loi (loi scientifique) qui en généralisera la portée, loi dont on pourra déduire (déduction) diverses conséquences qui devront être vérifiées à leur tour. Le processus est impérativement collectif. Ceci veut dire que toutes les phases de cette démarche complexe doivent pouvoir être comprises et reproduites par n’importe quel autre scientifique, où que ce soit dans le monde. Dès qu’une expérience invalide les précédentes, au terme d’un nouveau processus expérimental conforme à cette exigence d’universalité, la loi doit être modifiée. On conçoit qu’avec le progrès technique qui multiplie les observateurs et les instruments, le corpus des connaissances scientifiques subisse des modifications (des enrichissements) à un rythme exponentiel.
Ceci dit, ce processus de construction des connaissances (ou constructionnisme, voir ce mot) qui fait la force des sociétés scientifiques, où que ce soit dans le monde, est parfois dénoncé comme « occidental ». Il existe des gens qui, tout en se disant scientifiques, prétendent découvrir le monde par différents processus non reproductibles, par exemple l’intuition ou la révélation. Pour les scientifiques, qu’ils soient occidentaux ou non, ces méthodes ne relèvent pas de la science mais des croyances. Le propre du croyant est qu’il s’accroche à ce qu’il croit, même confronté aux démentis de l’expérience.
Relativisme scientifique : le terme, à multiples sens, prête aujourd’hui à beaucoup d’incompréhension. Disons pour simplifier qu’il peut désigner une banalité : telle connaissance, avant d’avoir reçue une portée à visée universaliste, reste relative aux conditions dans lesquelles elle a été obtenue. On ne peut la généraliser sans précautions. Ainsi les « vérités » de la génétique ne peuvent être étendues aux sciences sociales sans des études approfondies. Le propre de la construction scientifique consiste à généraliser progressivement ce qui au début n’était que relatif.
Mais on qualifie aujourd’hui de relativisme l’attitude, non scientifique, consistant à dire que la science expérimentale n’est qu’une façon parmi d’autres de décrire le monde ? Ce serait simplement un « grand récit ». Il y en aurait d’autres aussi valables qui devraient être enseignées au même titre que la science, notamment les récits des textes « sacrées » ou des révélations prophétiques. La science occidentale pouvait penser qu’un tel discours ne pouvait plus être tenu par des gens se prétendant scientifiques, mais l’actualité , avec la remontée en force des fondamentalismes évangéliques et islamiques, montre qu’il n’en est rien.
Une forme atténuée du relativisme, d’inspiration « gauchiste » consiste à dire qu’il existe une science des pays riches, des bourgeois et des mâles dominants, qui ne peut être celle des pauvres et des dominé(e)s. A eux et à elles de se construire leur propre discours scientifique. Pour le scientifique de bonne foi, ceci n’est pas discutable mais relève du phénomène de construction des connaissances scientifiques reconnu par la science, que nous résumions ci-dessus à propos du relativisme banal : telle connaissance, avant d’avoir reçue une portée à visée universaliste, reste relative aux conditions dans lesquelles elle a été obtenue. On ne peut la généraliser sans précautions. Ainsi l’ambition d’une science véritablement universaliste sera d’obtenir des connaissances élaborées au terme de processus suffisamment contradictoires pour convenir au plus grand nombre d’humains possible, quelque soit leur rang social ou leur sexe.
Réel : le terme désigne ce à quoi s’appliquent les descriptions de la science (voir la page Le réel de la physique est-il celui des autres sciences ?). Avant l’apparition de la mécanique quantique, on considérait que les scientifiques, par les méthodes de la recherche expérimentale, dévoilaient un réel objectif existant indépendamment d’eux. Certes, certaines de ces descriptions pouvaient être marquées de subjectivité, inspirées plus ou moins totalement par le milieu social ou la personnalité de leur auteur. Mais il s’agissait de défaut qu’il fallait à tous prix éliminer, grâce à la critique collective des contenus de connaissances. Ceci étant, la plupart des scientifiques reconnaissaient volontiers que le réel objectif qu’ils décrivaient n’était qu’une image approchée et toujours perfectible d’une réalité en soi à jamais impossible à décrire en totalité. Ainsi l’est une photographie comparée au paysage représenté.
Aujourd’hui, avec la généralisation de l’approche épistémologique découlant de la mécanique quantique, on tend à considérer que le scientifique ne peut pas parler du réel objectif, mais seulement de ce qui résulte de l’interaction entre un sujet observateur/acteur, un instrument et un univers extérieur indescriptible. Ceci aussi bien dans les sciences ordinaires (macroscopiques) qu’en physique quantique. Mais peu importe, car le « réel » ainsi décrit, que l’on qualifiera aussi d’instrumental, suffit largement à la recherche scientifique courante et à la pratique sociale.
Constructivisme : une des acceptions de ce terme, que nous utilisons dans ce dossier,exprime ce que nous venons de proposer au sujet du réel. La science construit progressivement, par interaction entre des scientifiques pratiquant le méthode expérimentale et un réel en soi dont on ne peut rien dire, un réel instrumental (nous avons aussi proposé le terme de réel « humanisé ») qui devient le cadre dans lequel se développent les activités humaines. On lui confronte en permanence les résultats des nouvelles expériences, soit pour invalider ces résultats soit au contraire pour modifier le cadre.
Science : activité de la société humaine construisant un réel instrumental de plus en plus riche en respectant les méthodes de la méthode expérimentale (voir ce mot). Nous avons fait l’hypothèse que, sous des formes extrêmement simplistes, tout organisme vivant construisait son cadre environnemental selon ces mêmes méthodes expérimentales. L’idée serait intéressante, si elle était validée, pour montrer que le constructivisme de type scientifique est un processus profond d’un univers évolutif tel que le nôtre. Mais la « science » des termites ou des poissons ne sera appelée science que par image. On parlerait plutôt d’un processus pré-scientifique, qui se retrouve aussi dans les sociétés humaines primitives.
A côté de la science, les sociétés humaines s’adonnent aussi à des activités collectives mettant en jeu l’esprit et le corps : philosophies (voir notre page consacrée à ce terme), arts, sports. On pourra les considérer, dans la suite de la notation qui précède, comme participants de processus constructivistes préscientifiques.
Scientisme : le terme est généralement employé comme une insulte, dénonçant le scientifique borné qui veut tout expliquer par des connaissances sommaires, parfois abusivement mathématisées. Nous proposons d’appeler scientiste, au contraire, un homme, scientifique ou non, pour qui la démarche scientifique constitue la forme la plus haute et la plus constructive de l’activité de l’esprit humain en groupe. Dans ce cas, l’auteur de ces lignes se revendique comme scientiste.
Matérialisme : par définition, la science est matérialiste puisqu’elle exclue les croyances non démontrables par des expérimentations. Mais cela ne l’empêche pas de tenter d’analyser par les méthodes scientifiques les formes les plus élaborées de l’esprit, de la conscience et de la morale. Ceci posé, un scientifique se reconnaissant dans cette définition du matérialisme peut très bien faire appel à la métaphysique ou à la religion, mais en dehors de sa pratique scientifique.
JPB 15/12/05