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Cet ensemble de textes a été conçu à la demande de lecteurs de la revue en ligne Automates-Intelligents souhaitant disposer de quelques repères pour mieux appréhender le domaine de ce que l’on nomme de plus en plus souvent les "sciences de la complexité"... lire la suite

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16 novembre 2011 3 16 /11 /novembre /2011 22:15

 

Jean-Paul Baquiast 15/16 novembre 2011

 

Notre confrère Philippe Grasset (DeDefensa.org) ne limite pas son activité de chroniqueur politique, autrement dit d'historien du présent éclairé par l'histoire du passé, à des observations et conclusions susceptibles, en principe, d'être immédiatement vérifiées. Il se projette dans le futur, en élaborant des hypothèses plus ou moins larges mais non immédiatement testables, intéressant l'avenir des évènement et des sociétés qui font l'objet de ses chroniques. Mais ce faisant, il n'a pas l'impression de construire ces hypothèses d'une façon aléatoire ou superficielle. Il est convaincu qu'elles expriment des réalités profondes intéressant les sociétés considérées, échappant à des observateurs ou à des commentateurs enfermés dans le présent. Il parle alors d'intuition, et même d'intuition haute.
 
Pour lui, cette intuition donne la possibilité de sortir des analyses immédiates, souvent superficielles, pour entrer dans le domaine de la métaphysique. Il est tout à fait légitime qu'un historien se livre à des analyses métaphysiques, autrement dit dépassant le champ des observations liées à l'histoire factuelle. De même, il est tout à fait légitime qu'un physicien, au delà de sa pratique de laboratoire, formule des vues métaphysiques dépassant le champ d'intervention de ses instruments. Celles-ci lui permettent soit de conférer un sens philosophique à sa pratique de la physique, soit, plus immédiatement, d'esquisser de nouveaux champs de recherche pour cette même pratique.

P. G. fait de même. On notera qu'il utilise volontiers le terme de Métahistorique qui pourrait être à l'Historique ce que la Métaphysique est à la Physique. L'intérêt inestimable de ses chroniques est qu'elles mettent en évidence et relient les faits et écrits les mieux à même de nous aider, au delà de l'actualité, à tenter de donner des intelligibilités à notre époque.

Cependant, pour les scientifiques se voulant matérialistes (les Britanniques disent « naturalistes »), la métaphysique ne consiste pas à faire intervenir des entités ou des facteurs explicatifs qui sortiraient du champ de la recherche expérimentale. La tentation est grande, chez certains de ceux qui s'essayent à la métaphysique, de remettre en cause le monisme que postule la science matérialiste. Souvent, impressionnés par les contenus pénétrants de leurs propres intuitions, ils n'en attribuent pas le mérite à la puissance de leur propre esprit. Ils envisagent que ces contenus puissent leur être suggérés par l'intervention d'un Esprit non observable expérimentalement, qui interviendrait ainsi dans le cours de leur pensée. Malheureusement, cette supposition se révèle contraire à la démarche prudente qui doit être celle du scientifique à l'égard de ses propres hypothèses: si c'est une entité quasi divine qui parle par ma bouche, l'auto-critique n'est plus de mise. Elle devient en quelque sorte sacrilège.
 
Tout au contraire, pour les matérialistes, éclairés par les découvertes récentes des neurosciences, l'intuition, ou plus exactement la formulation d'hypothèses que le sujet doit ensuite vérifier, constitue la base même de la démarche cognitive. Le système nerveux en général, le cerveau en particulier, sont des machines à formuler des hypothèses intuitives. Ce processus est réparti dans toutes les aires cérébrales et s'accomplit en permanence et à grande vitesse. On montre que, dès le niveau des aires sensorielles, les neurones qui ne reçoivent du monde extérieur que des impulsions électromagnétiques, les assemblent en patterns au sein desquels peuvent apparaître des régularités. Ne sont conservées que les patterns hypothétiques correspondant, soit à des expériences antérieures validées par l'histoire du sujet, soit à des mises à l'épreuve nouvelles s'étant révélées utiles à la survie de celui-ci.

De proche en proche, ceci jusqu'au niveau du cortex associatif, on peut ainsi constater l'apparition (ou émergence) d'hypothèses de plus en plus larges résultant des conflits darwiniens internes au cerveau correspondant à la multiplication des hypothèses et de leurs vérifications expérimentales. Très vite aussi apparaissent des hypothèses qui cessent d'être immédiatement vérifiables, soit qu'elles excèdent les capacités des appareils sensori-moteurs, soit qu'elles engagent le passé ou le futur. Ces hypothèses, bien qu'invérifiables immédiatement, sont vitales pour l'adaptation du sujet à un environnement extérieur changeant en permanence. Mais elles sont traitées selon des procédures particulières. Elles sont mémorisées dans des registres spécifiques, pour être évoquées si le besoin s'en faisait sentir en cas de changement dans le milieu ou dans les modes de vie du sujet.

Notons que pour prendre les décisions relatives à la conservation ou à la mise à l'écart de ces hypothèses, le cerveau ignore ce que nous appelons les processus rationnels, inspirés de la logique formelle. Nous avons mentionné, dans des articles précédents, les travaux montrant que le cerveau utilise des logiques décisionnelles proches de celles utilisées par le calcul quantique. Ceci bien évidemment se fait inconsciemment.
 
Le même processus se déroule au plan collectif. Chaque individu formule des hypothèses sur le monde et les verbalise par le langage. Ces dernières entrent en compétition darwinienne au sein du groupe. Celles correspondant à des expériences collectives avérées sont mémorisées et le cas échéant enseignées. Les intuitions plus générales suivent le même parcours. Ainsi un groupe génère en permanence des intuitions collectives: par exemple celles relatives à des ressources ou des dangers cachés, se trouvant au delà de l'horizon. Les groupes les mieux adaptés exploreront les territoires jusqu'alors invisibles, afin de tirer partie de ce qui pourrait s'y trouver.
 
Mais là encore les humains croient plus volontiers à l'intercession de divinités extérieures qu'au travail créatif de leurs propres cerveaux. De nos jours encore, les hypothèses invérifiables, mais résultant de processus intuitifs particulièrement créateurs, seront généralement reçues comme émanant de puissances ou d'esprits extérieurs au groupe.. Ce seront ces puissances qui seront honorées, au lieu que ce soit les individus ayant eu un cerveau suffisamment inventif pour s'affranchir des lieux communs.
 
Pour progresser dans l'analyse, il faut se persuader d'un point essentiel: les cerveaux ne sont pas capables de se représenter exactement la façon dont ils formulent leurs hypothèses sur le monde. Celles-ci sont produites au terme d'entrées sensorielles et informationnelles extrêmement nombreuses, suivi de processus interprétatifs encore plus nombreux. Le cerveau enregistre la plupart des flux correspondants, mais sa conscience de veille n'en est pas avertie. Tout au plus, après d'ailleurs des délais plus ou moins longs, une représentation globale tardive et synthétique peut émerger au niveau du cortex associatif siège des processus dits conscients, C'est elle qui est verbalisée et qui sert de support à des traitements cognitifs collectifs. Ces traitements peuvent aboutir, soit à des comportements individuels ou de groupe plus ou moins opportuns, soit à des intuitions ou des croyances restant dans l'ordre du symbolique avant d'être à leur tour mise à l'épreuve de l'expérience.
 
Occupy Wall Street
 
Ce long préalable peut nous conduire à mieux comprendre ce que peut signifier pour nous le terme ésotérique de Système, ou l'expression non moins ésotérique de Sortir du Système, très utilisés aujourd'hui. Notre mémoire consciente n'est pas capable de définir avec précision les faits et informations de détail que notre cerveau et plus globalement notre corps évoquent et vivent à l'énoncé de ces deux expressions. Mais notre cerveau et notre corps, que ce soit à titre individuel ou au sein de groupes partageant les mêmes activités et préoccupations que nous, ont engrangé, mémorisé et retraité des milliers et millions d'observations expérimentales ou de descriptions formulées par les uns et les autres, relatives à ces termes et relatées notamment par les médias ou les réseaux interactifs.
 
Les 100 milliards de neurones du cerveau humain peuvent mémoriser un nombre quasi illimité de données individuelles ou agrégées. Autrement dit, rien ne se perd de tout ce que nous enregistrons, non plus que de la façon dont nous en tirons des références cognitives. Mais nous ne pouvons pas retrouver ces contenus par une recherche volontaire en mémoire. Cependant, si l'on pouvait « radiographier » le contenus de nos cerveaux, l'on verrait se dessiner des patterns détaillés et précis correspondant à la signification de ces deux expressions, Système et Sortir du Système. Dans les cerveaux d'un groupe animé d'une volonté commune de nommer le Système, ou d'une volonté commune de sortir dudit Système, l'on verrait de la même façon se dessiner des patterns collectifs détaillés et plus ou moins homogènes permettant de concrétiser ces concepts.
 
On ne peut pas encore, et c'est une bonne chose, scanner les cerveaux. Cependant, dans le feu de l'action, les actes parlent à la place des mots. Aujourd'hui, l'on voit des militants ou plutôt des activistes (ceux qui agissent sans toujours pouvoir expliquer les détails de ce qu'ils font ou voudraient faire), s'engager dans des actions collectives paraissant irrationnelles: occuper Wall Street ou toute autre place publique, par exemple. Ils sont mus par la volonté forte mais non encore rationalisable en termesde moyens, d'échapper aux voies sans issues, salaires à 1 dollar ou chômage, imposées à des populations entières par les maitres du Système, autrement dit les Pouvoirs financiers.
 
A posteriori, lorsque l'on pourra analyser en profondeur les tenants et aboutissants de telles actions, on verra qu'elles étaient et demeurent extraordinairement intelligentes, parfaitement bien adaptées à leurs objectifs comme à l'époque et aux acteurs. Ceci parce qu'elles sont le résultat d'intuitions « hautes » (pour reprendre le terme de P. G.), ayant émergé en partie à l'insu des intéressés dans les cerveaux de ces activistes et de ceux qui les soutiennent.

Pour l'avenir immédiat, on a tout lieu de penser que des processus intuitifs inconscients de cette nature préparent d'ores et déjà les cerveaux des militants à exploiter les premiers résultats qu'ils auront atteints, comme à faire face aux résistances et difficultés que provoqueront nécessairement leurs actions. Nous ne voulons pas dire qu'il faudrait faire preuve d'une confiance aveugle dans des comportements qui paraîtraient inexplicables rationnellement. Il faudrait par contre donner toutes leurs chances à des sagesses politiques se traduisant par des actes symboliques inspirés par une rationalité encore intuitive.  

Post Scriptum au 16.11. 21h.

Les interventions musclées et concertées des polices municipales à New York et autres villes pour faire évacuer les places publiques occupées par les manifestants, ont l'effet prévisible de relancer le mouvement Occupy qui s'endormait un peu. On peut s'attendre à des suites qui seront sans doute fort intéressantes. Tout se passe comme si se déroulait un processus quasi-prérévolutionnaire prévu depuis longtemps par le cerveau global inconscient qui, selon notre hypothèse, anime le mouvement Occupy.

Observons qu'à une toute autre échelle de violence se déroulent en Syrie des manifestations que 100 morts par jour n'arrivent pas à décourager. Si El Hassad tombe, se sera probablement l'ensemble de la zone qui sera remodelée. Ceux qui acceptent de se faire tuer par les chars ont peut-être cette perspective en tête

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4 novembre 2011 5 04 /11 /novembre /2011 15:23

 

 

 Ce texte résume l'esprit de l'intervention que je compte faire lors d'un prochain débat consacré aux relations entre la science et les citoyens. Le prétexte en est un livre de Matthieu Calame, « Lettre ouverte aux scientiste. Alternatives démocratiques à une idéologie cléricale » 1) qui dénonce l'idéologie scientiste régnant en sciences.

 

 

 

Introduction

 


1. Le livre de Matthieu Calame dénonçant ce qu'il nomme l'idéologie scientiste régnant en sciences 1) se justifie tout à fait au regard de l'expérience professionnelle de l'auteur. Il est bien placé pour constater les pressions qu'exercent sur les producteurs, les consommateurs et les Etats les firmes de l'agrotechnologie pour imposer leurs solutions. Sous couvert de certitude scientifique, le recours aux OGM, semences, entrants fabriqués par ces firmes devrait s'imposer sans discussions. Ceci même si les utilisateurs doivent pour ce faire devenir clients obligés d'entreprises mondialisées monopolistiques (TNC, voir ci-dessous) cherchant à interdire le recours à des solutions plus traditionnelles.

 

Le livre s'inscrit dans une lutte déjà longue contre le pouvoir de l'agro-business. Il mérite donc à ce titre d'être commenté. Sans rien retirer à l'intérêt du propos, j'aimerais cependant souligner que les scientifiques appelés en avocats par ces firmes relèvent le plus souvent de la catégorie des « experts » généralement financés par lesdites. D'une part à ce titre, s'ils usent de l'argument d'autorité, c'est plus en faveur des applications technologiques que des recherches scientifiques fondamentales. D'autre part, même s'ils invoquent les « certitudes » de la connaissance scientifique, ils s'adressent, au moins en Europe, à des « citoyens » particulièrement réactifs qui ne s'en laissent pas compter.

 

 

 

La même constatation pourrait être faite concernant d'autres technologies elles-aussi socialement contestée: le nucléaire, la surveillance via les réseaux, les systèmes d'armes intégrés, etc. J'y reviendrai ci-dessous.

 

 

 

2. En ce qui concerne les dangers du cléricalisme en sciences, le livre et les commentaires qui en sont faits minimisent un tout autre cléricalisme, bien plus stérilisant. Il s'agit de celui imposé par les religions. Celles-ci ne se bornent pas à proposer leurs interprétations des résultats de la science, elles cherchent à imposer les domaines et les conclusions des recherches. De plus en plus, elles voudraient interdire directement certaines de celles-ci, Les deux principaux systèmes politico-religieux utilisant ces procédés pour conquérir les esprits et le pouvoir sont le protestantisme évangélique anglo-saxon et l'islam, sous ses différentes formes.

 


Concernant le premier, de plus en plus de citoyens se mobilisent pour défendre la liberté dont doivent bénéficier les scientifiques. Les menaces viennent désormais des représentants politiques au plus haut niveau 2). Concernant le second, règne au contraire une complaisance qui ne s'explique, dans nos pays, que par des calculs électoralistes d'un autre genre. Au regard de ces dangers véritables, dont souffrent des milliards d'humains condamnés à l'obscurantisme (tel que le définit la culture des Lumières), le cléricalisme dénoncé par Matthieu Calame paraît anodin.

 

 

 

Ceci posé, je pense que la question du rôle des citoyens, des chercheurs et des « experts » au sens entendu ci-dessus, mériterait d'être examinée au regard d'analyses transversales plus générales. Elles intéressent à ce titre la question de la complexité sous-tendant les présents débats. Plusieurs approches parallèles et entrelacées pourraient être utilisées: l'approche socio-économico-politique, l'approche anthropotechnique, l'approche mémétique. Ces 3 approches, comme d'autres non mentionnées ici, ne sont pas mutuellement exclusives. Elles doivent au contraire être superposées. Je me limiterai ici à quelques indications.

 

 

 

Approche socio-économico-politique

 

 

 

En tant que chroniqueur politique, j'ai suivi les développements de la grande crise financière éclatée en 2008 avec la question des subprimes. Celle-ci n'a surpris que ceux n'ayant pas su voir depuis déjà quelques années qu'avec la prise de pouvoir par ce qui a été nommé un capitalisme devenu fou, le monde avait véritablement changé d'ère. Dans tous les pays, y compris aux Etats-Unis, des économistes réduits à l'anonymat par la pensée dominante avaient pourtant dénoncé ce qui se préparait.

 

 

 

Sous une forme résumée que l'on qualifiera sans doute de schématique voire partisane sinon conspirationniste, je dirais que les sociétés contemporaines sont désormais dirigées par une triple minorité d'oligarchies (on parle désormais de plus en plus des 1% opposés aux 99%). Il s'agit des sociétés transnationnales (TNC en anglais pour transnational corporations), des systèmes gouvernementaux désormais sous contrôle des précédentes (on parle parfois de corporatocraties), et des grands médias, également sous contrôle.

 

 

 

L'ensemble fonctionne comme un vaste superorganisme, un Système de système, dont les agents sont en interaction. Il évolue d'une façon globalement autonome, indescriptible dans sa totalité, imprévisible et par conséquent ingouvernable. Certaines recherches s'efforcent cependant de commencer à la modéliser 3) .

 

 

 

Les micro-pouvoirs dont peuvent disposer tant les scientifiques que les citoyens dans le développement des sciences et technologies contemporaines sont à évaluer en fonction des champs de méga-forces constituant cet environnement. On ne doit pas sous-estimer leurs capacités d'autonomie, mais on ne doit pas les sur-estimer.

 

 

 

Approche anthropotechnique

 

 

 

J'ai personnellement désigné ainsi, dans un livre peu lu 3) mais aussi dans des articles sur internet bien plus commentés, des « complexes » ou systèmes associant très étroitement, y compris en termes génétiques, des humains, individus et groupes, et les diverses technologies aujourd'hui proliférantes qu'ils ont développées depuis l'âge de pierre. Ces systèmes émergent sur le mode darwinien d'une compétition pour les pouvoirs et les ressources. Les humains qui en constituent la composante anthropique, bien que dotés de cerveaux et capables de cognition, ne peuvent s'en donner une connaissance complète. Ils y sont immergés. Pour pleinement comprendre et prédire les déterminismes complexes qui les entraînent, ils devraient en être extérieurs et disposer de logiques , englobantes, ce qui leur est impossible.

 


On ne peut évidemment pas étudier les systèmes anthropotechniques comme on le fait des systèmes physiques ou biologiques. Ils sont multi-échelles, de l'individu à la civilisation mondiale toute entière, en passant évidemment par les TNC évoquées ci-dessus. Ils sont multi-domaines et multi-sites. Cependant des méthodes et des outils d'observation communs sont possibles. Il s'agit d'études où devraient exceller les spécialistes des systèmes complexes en réseau.

 

 

 

Là encore, on ne comprendra bien le rôle des chercheurs et des citoyens, dans la question qui nous intéresse ici, que si l'on admet qu'ils constituent, individuellement ou en groupe, des systèmes anthropotechniques soumis à des déterminismes spécifiques. Ce sont, comme tous systèmes de ce type, des systèmes cognitifs, plus ou moins modélisables. Mais leurs performances, notamment en termes d'autonomie, sont limitées par les contraintes d'organisation des systèmes anthropotechniques dans le champ desquels ils opèrent.

J'ajouterai que si l'on critique, à juste titre, la passivité de certains chercheurs et de beaucoup de citoyens face à l'emprise de l'agro-business, que dire des complicités d'une part, de la passivité d'autre part, accompagnant la montée apparemment inexorable d'une société mondiale dite du « contrôle total » 5) .

 

 

 

Un des drames de ce que l'on nomme désormais l'anthropocène est qu'elle subi les développements incontrôlés des systèmes anthropotechniques en compétition aveugle les uns avec les autres. Il vaudrait mieux la nommer de ce fait anthopotechnocène. Scientifiques et citoyens participent, au moins au plan statistique, de l'évolution sans doute globalement auto-destructrice de l'anthropotechnocène.

 

 

 

Approche mémétique

 

 

 

Je ne m'étendrai pas ici sur l'approche mémétique qui s'impose, en complément des deux précédentes. Chacun connait désormais la science dite mémétique (certains se bornent à parler de

 

méthodologie). Initialisée par Richard Brodie et Richard Dawkins, représentée en France par la Société francophone de mémétique 6), cette approche considère les comportements, idées, images, mots et mots d'ordre se développant sur un mode viral à travers les média et les cerveaux comme obéissant à des déterminismes ou logiques propres qu'il s'agit d'étudier. Dans le domaine qui nous occupe ici, la mémétique constitue un développement naturel des deux approches évoquées ci-dessus.

 

 

 

Les manifestations d'idéologie scientiste dénoncées par Matthieu Calame pourront avantageusement être étudiées sous l'angle de la mémétique, au regard notamment des émetteurs et récepteurs de messages qui en sont le siège.

 

 

 

Conclusion

 

 

 

Les différentes approches proposées ci-dessus posent des questions d'ordre épistémologique, notamment au regard des poids respectifs du déterminisme ou du volontarisme pouvant s'exercer dans le domaine des décisions politiques envisagées dans ce colloque. Chacun en sera juge.

 

 

 

Notes

 

1) Matthieu Calame. Lettre ouverte aux scientistes. Alternatives démocratiques à une idéologie cléricale, éditions Charles Léopold Mayer, avril 2011. On lira une fiche de lecture établie par le Pr Jean-Louis Le Moigne http://www.intelligence-complexite.org/fr/cahier-des-lectures/recherche-...
2) Voir par exemple le rapport spécial du NewScientist, Unscientific America, numéro daté du 29/10/2011
3) Voir notre présentation du modèle proposé par l'institut de technologie de Zurich http://www.admiroutes.asso.fr/larevue/2011/122/zurich.htm. On citera aussi les travaux d'Alain Cardon sur la modélisation informatique du cerveau. Les résultats pourraient en être transposés au complexe socio-politique évoqué ici.
4) J.P. Baquiast Le paradoxe du sapiens, JP Bayol 2010
5) On peut lire en ligne et en open source le dernier livre d'Alain Cardon, qui sait ce dont il parle, contrairement à beaucoup de ceux qui commentent à juste titre la montée du Big Brother .
Alain Cardon. Vers un système de contrôle total http://www.admiroutes.asso.fr/larevue/2011/121/controletotal.pdf
6) SFM http://www.memetique.org/

 

 

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11 août 2010 3 11 /08 /août /2010 16:38



La simplicité volontaire contre le mythe de l'abondance

Paul Aries


La Découverte 2010

Présentation par Jean-Paul Baquiast, 28/07/2010

 

 

Paul Ariès est né en 1959. C'est un enseignant et un écrivain très fécond, ainsi qu'un militant actif. Il se consacre aujourd'hui à l''écologie de la décroissance. Il a publié de nombreux livres et articles. Il est l'un des rédacteurs du journal La Décroissance et dirige un autre journal, Le Sarcophage.

Pour en savoir plus
Sur Paul Aries. Wikipedia http://fr.wikipedia.org/wiki/Paul_Ari%C3%A8s
Sur la décroissance
http://fr.wikipedia.org/wiki/D%C3%A9croissance_%28%C3%A9conomie%29
Cet article, avec ses notes et ses liens, présente un bon résumé des arguments des défenseurs de la décroissance, ainsi que des critiques qui leur sont opposées. Il n'est pas utile de le résumer ici. Par contre, nous ne pouvons qu'inciter les lecteurs de notre propre article à s'y référer.
Journal La Décroissance http://www.ladecroissance.net/
Journal Le Sarcophage http://www.lesarkophage.com/

Sur la décroissance, nous avons publié plusieurs articles dont un entretien avec Jean Luc Besson Girard
http://www.automatesintelligents.com/interviews/2008/bessongirard.html
Voir aussi notre présentation de Mécréance et Discrédit de Bernard Stiegler http://www.automatesintelligents.com/biblionet/2005/jan/stiegler.html



 

Introduction. La question de la décroissance, sujet majeur de réflexion scientifique

Certains de nos lecteurs nous demandent pourquoi nous évoquons dans cette revue les perspectives politiques et économiques de ce que l'on nomme généralement la décroissance, alors qu'il s'agit selon eux de thèmes sans consistance scientifique sérieuse. Certains y voient même une offensive menée contre les sciences et technologies, pour des raisons relevant plus de la foi que de l'explication rationnelle. Nous pensons pour notre part qu'il n'en est rien. On trouve évidemment beaucoup d'arguments contestables ou légers dans les discours et la littérature consacrés, en France et dans le monde, à la décroissance. Mais il s'agit précisément pour nous d'une raison supplémentaire imposant d'aborder ce thème en profondeur, en évoquant les recherches et travaux des économistes et politologues de plus en plus nombreux qui s'y intéressent.

Ceci d'autant plus que ces mêmes économistes et politologues sont généralement pratiquement interdits d'accès aux médias grand public, comme nous l'avons précédemment constaté en présentant les ouvrages de l'économiste Yann Moulier Boutang. Celui-ci, sans proposer explicitement la décroissance comme un objectif politique d'ensemble, en fait cependant implicitement une condition de l'accès à des formes d'économies permettant d'affronter notamment la raréfaction des ressources face à l'accroissement des besoins (voir http://www.admiroutes.asso.fr/larevue/2010/108/moulierboutang.htm ) .

Loin d'être classée au musée des utopies, la question de la décroissance, pour nous, devrait être si l'on peut dire, en paraphrasant feu Saddam Hussein, la mère des questions philosophiques, scientifiques et finalement politiques. Nous allons voir, en présentant aujourd'hui le dernier livre de Paul Ariès, qu'elle soulève des enjeux majeurs. Pour quelles raisons précises s'imposeraient des politiques de décroissance? Que faudrait-il alors entendre exactement par décroissance, décroissance des consommations, décroissance des investissements, décroissance des recherches techno-scientifiques? Quels domaines devraient viser en premier lieu ces politiques de décroissance: ceux des biens matériels, ceux des biens et services immatériels et dans ce dernier cas, que faudrait-il entendre par immatériel ? Qui sont ceux qui devraient en supporter prioritairement la charge: les riches, les pauvres, ceci qu'il s'agisse des Etats du monde ou des catégories sociales ?

Mais au delà de ces questions directes se posent des questions indirectes tout aussi importantes. Des politiques de décroissance autres que purement cosmétiques sont-elles compatibles avec le capitalisme libéral et plus particulièrement avec le capitalisme financier mondialisé ? Si ce n'est pas le cas, quel système politique et administratif pourrait être capable aujourd'hui de décider ce que devrait être la décroissance, sans prendre la forme d'un étatisme de type soviétique dont on connaît les dérives ? Autrement dit, comment fonctionneraient des systèmes politiques et administratifs fondés sur la recherche de la décroissance: quelle part demeurerait aux initiatives libres, comment seraient déterminés les revenus et les contributions sociales? L'Europe pourrait-elle offrir des références à cet égard?

Enfin, question des question, comment espérer voir des politiques de décroissance, aussi scientifiquement fondées fussent-elles, s'imposer à des sociétés presque entièrement sous le contrôle de ce que nous avons par ailleurs nommé des corporatocraties. Faudra-t-il attendre que des catastrophes non entièrement prévisibles aujourd'hui, découlant de la course à la « croissance » et au profit qui est dans la logique du capitalisme financier, en décident éventuellement? Pourrait-on au contraire et comment, espérer que les opinions publiques mondiales dans leurs profondeurs se convainquent de la nécessité de changer de mode de développement économique avant d'y être contraintes par ces catastrophes? Et dans ce cas, par quels types de discours, d'actions exemplaires ou de manifestations plus ou moins spectaculaires impressionner suffisamment ces opinions publiques, à l'échelle du monde, pour qu'elles abandonnent des comportements de consommation-gaspillage profondément ancrés dans les moeurs?

Pour nous, plus en profondeur encore, se pose dans la suite de notre dernier essai « Le paradoxe du Sapiens », la question de savoir si le volontarisme politique affiché par certains humains observant, avec les moyens scientifiques limités dont ils disposent, l'évolution du monde global, peut avoir un quelconque poids par rapport aux déterminismes profonds paraissant résulter de la concurrence darwinienne très largement aveugle de ce que nous avons nommé les grands systèmes anthropotechniques. Autrement dit, discutez, bonnes gens, tant que vous le pourrez, des perspectives de la décroissance (ou de tout autre objectif de régulation politique prétendant modifier le jeu des forces en conflit). Mais pour le moment ce sont des automatismes complexes (non linéaires) qui décident pour vous de ce que sera votre avenir.

Ceci sans cependant se dissimuler le fait qu'évoquer, pour des raisons supposées scientifiques, le jeu de déterminismes imprévisibles et ingouvernables s'imposant à ceux qui voudraient décider de leur destin, pose immédiatement la question des forces reconnues ou non s'exerçant sur celui qui tient un tel discours.

Ces questions difficiles sont parfois abordées par le livre que nous présentons ici, mais il conviendrait d'aller beaucoup plus loin dans leur étude, ce que l'auteur n'a pas fait. Nous renvoyons sur ce point à la conclusion de la présente recension.



A propos de l'auteur

Le livre de Paul Ariès, dont nous recommandons vivement la lecture, « La simplicité volontaire contre le mythe de l'abondance », est le produit d'au moins deux décennies de militantisme politique, de la part d'un enseignant et d'un écrivain qui n'a jamais voulu se détacher des combats politiques du temps. Ceux qui comme nous s'intéressent aux offensives menées contre la libre-pensée et la laïcité n'ont pas oublié le long et difficile combat qu'il a mené contre les sectes, la plus puissante d'entre eux étant l'Eglise de scientologie. Ce combat n'a pas été clairement gagné, vu les soutiens dont dispose cette secte, y compris aujourd'hui aux plus hauts niveaux des Etats, y compris en France. Mais il ne faut pas baisser les armes, malgré les risques professionnels et personnels que l'on affronte.

Nous pourrions ajouter qu'aujourd'hui, la lutte contre les dérives autrement plus redoutables découlant de l'expansion de l'islamisme fondamentaliste devraient mobiliser les mêmes forces. Nous ne pensons pas, contrairement à ce que semble croire Paul Ariès, que la lutte contre le fondamentalisme islamique soit dorénavant considérée en Europe comme plus prioritaire que la lutte contre les sectes, devenue, selon le titre d'un de ses ouvrages, une guerre perdue. Tout se passe comme si l'Europe considérait que la lutte contre le fondamentalisme islamique n'était pas prioritaire ou tout au moins, était déjà elle-aussi perdue, à supposer qu'elle ait jamais été entreprise. En fait pourtant, les deux s'imposent.

Depuis une quinzaine d'années, Paul Ariès est devenu un des représentants, sinon les plus entendus au plan médiatique, du moins les plus influents, du combat contre la mondialisation capitaliste et l'hyperconsommationen en résultant: lutte contre la nourriture industrielle et la « McDonaldisation », lutte contre le harcèlement au travail, lutte contre l'« agression publicitaire », lutte contre la « Disneylandisation », lutte contre la TV-réalité, lutte contre le terrorisme de ceux qui s'opposent violemment à l'expérimentation animale, etc. On pourrait penser qu'il s'agit là seulement d'un activisme permettant à son auteur d'être sur tous les fronts, sur le modèle de celui qu'il a défendu en son temps, José Bové. Mais en réalité ces diverses fronts permettent de préciser et de faire discuter par l'opinion les grands thèmes qui inspireront progressivement les mouvements de lutte pour la décroissance et ses propres réflexions.

Dans cette perspectives, Paul Ariès ne s'est pas limité au militantisme. Il a beaucoup lu et beaucoup étudié, concernant l 'histoire et la contemporanéité des mouvements socialistes puis aujourd'hui des mouvements écologistes. « La simplicité volontaire » offre à cet égard une véritable bibliographie commentée. On y trouve référencés une cinquantaine d'auteurs français et étrangers dont la plupart sont encore peu connus ou même sont restés confidentiels. Parler d'anti-mondialisation ou de décroissance sans avoir étudié l'histoire des idées concernant ces thèmes serait manquer du sérieux scientifique qui s'impose sur des questions abondamment déformées par des économistes et hommes politiques représentant l'ordre dominant. Malheureusement, les auteurs mentionnés dans le livre ne sont généralement pas pour le moment accessibles sous forme numérique, ce qui rend un peu illusoire l'espoir de s'inspirer de leurs travaux. Personne n'a plus le temps de fréquenter les bibliothèques.

A propos du livre

Le livre fait heureusement pour nous une partie du travail, puisque Paul Ariès ne se contente pas de mentionner les grands prédécesseurs. Il s'appuie chaque fois que nécessaire sur eux dans la rédaction des 4 premières parties de son livre. Celles-ci sont consacrées à une relecture critique des illusions, optimistes ou au contraire, selon lui, pessimistes, des tenants du  « capitalisme vert » et des technosciences de même couleur. Il critique dans les mêmes termes le productivisme optimiste des gauches traditionnelles comme tout autant l'anti-productivisme pessimiste des gauches libertaires et hétérodoxes. Il y a nécessairement, au niveau du détail, beaucoup d'approximations et parfois de contre-sens dans ces différentes critiques.

Néanmoins, dans l'ensemble, nous ne pouvons pour notre part qu'y adhérer. Sur notre site en particulier ont été souvent évoqués les véritables mensonges des industriels et des hommes politiques ralliés à leur cause qui défendent des innovations technologiques présentées comme devant remédier aux nuisances écologiques des techniques actuelles alors qu'elles créent plus de nouveaux problèmes qu'elles ne prétendent en résoudre. C'est le cas des agrocarburants ou des solutions à base d'OGM présentées ou plutôt imposées par des industriels monopolistes tels que Monsanto. C'est aussi le cas aujourd'hui de la géo-ingénierie (voir http://www.admiroutes.asso.fr/larevue/2010/109/actualite.htm#actu2

Paul Ariès dégage ainsi la route à ce qui fait l'élément fort de son livre, un antiproductivisme optimiste qu'il préfère assimiler à de la simplicité volontaire plutôt qu'à de la décroissance, compte-tenu sans doute des ambiguïtés qu'implique semblable terme. La deuxième partie du livre présente un certain nombre de propositions permettant de convaincre les lecteurs qu'un autre monde, un monde décroissant, « est possible », selon la formule. Ce sont ces propositions qu'il faudra regarder avec attention, sans renoncer pour autant à les critiques quand elles apparaîtront sommaires ou lacunaires – défauts inévitables vu l'ampleur de la tâche.

C'est en effet un véritable changement de société, non seulement en France mais en Europe et dans le monde entier, que proposent les militants de la décroissance, qui se qualifient d' « objecteurs de croissance » et dont Paul Ariès se veut un des représentants les plus actifs. Il a en effet contribué à fonder le Parti des objecteurs de croissance qui vise à convaincre de la pertinence de ces thèmes toute la gauche non capitaliste, en premier lieu les Verts et les Ecologistes 1). Il existe des organisations voisines, se retrouvant sur des plate-formes communes. Citons un Mouvement des Objecteurs de croissance ainsi qu'un Réseau des Objecteurs de croissance pour l'Après Développement.2). Il semble que s'organise actuellement une « campagne unitaire des Objecteurs de croissance pour 2012 » dont Paul Ariès sera sûrement un des représentants les plus actifs – suscitant d'ailleurs comme prévisible des jalousies dans les partis écologistes.

Le livre résume les grands traits du programme présenté par les objecteurs de croissance. On y trouve d'abord des propositions portant sur le mode de vie et les idéaux de vie que devraient se donner ceux qui ne supportent plus les limites de la société marchande de consommation, non plus que les contraintes d'un productivisme bien résumé par la formule de Sarkozy, travailler plus pour gagner plus. Il s'agit en fait de s'engager personnellement dans toute une gamme de combats politiques permettant de changer la société en profondeur, mieux qu'une hypothétique « révolution » dont l'échec serait assuré.

Il y a en premier lieu les combats individuels, permettant à l'individu de mieux se responsabiliser humainement, socialement et écologiquement. Paul Ariès met en garde cependant à cet égard contre les tentations moralisatrices toujours présentes dans certains esprits, se traduisant par des formes de répression de groupe insupportables. Attirer l'attention du voisin sur le gaspillage que représente le fait de laver sa voiture en période de sécheresse est admissible. Organiser comme cela se pratique désormais dans certains communautés musulmanes, des visites quasi domiciliaires chez les voisins pour s'assurer qu'ils respectent le jeune du ramadan n'est pas loin de faire apparaître le spectre du Ministère de la promotion de la vertu et de la répression du péché dont s'honore la république islamique d'Iran.

Après les combats individuels viennent les combats collectifs portant sur les comportements économiques. On retrouve là l'esprit traditionnel de la gauche et du syndicalisme mutualiste, coopératif et auto-gestionnaire. Paul Ariès salue ainsi le développement des AMAP (Associations pour le maintien d'une agriculture paysanne) et des SEL (Services d'échange local). Il met cependant en garde, là aussi, sur les capacités du capitalisme à récupérer toutes ces initiatives, comme le montrent de nombreux exemples que nous ne citerons pas. Pour éviter ces pièges, il recommande d'ajouter aux démarches précédentes des combats collectifs de type politique. A nouveau, il ne s'agira pas de proposer une révolution conduisant à une société mondiale de la décroissance dont nul n'est encore capable de préciser les contours ni les voies d'accès. Il s'agira seulement de susciter une gamme de petits combats à fort potentiel symbolique ou d'entraînement, lesquels tels les petits ruisseaux pourraient faire naitre une grande rivière.

L'objectif en sera cependant très ambitieux, car il s'agira selon l'expression consacrée, de « refabriquer de l'humain », selon le principe « moins de biens, plus de liens ». Aussi ambitieux qu'il soit, cet objectif pourra cependant êtreatteint localement assez vite, récompensant ainsi ceux qui s'y engagent. Ceci d'autant plus que demeurent encore présentes dans nos sociétés certaines des traditions de convivialité et d'autonomie propres aux anciennes communautés paysannes et ouvrières. Les groupes ayant la chance – tous ne peuvent pas le faire – de mettre concrètement en pratique des comportements de frugalité partagée, ceux qui peuvent rechercher de nouvelles formes d'expression et de création, offrent en effet à leurs membres une qualité de vie supérieure à celle dont bénéficient les victimes de l'enfermement télévisuel et de la course à la consommation.

Une telle recherche doit se faire aussi à travers les institutions, telles l'école, la commune, l'hôpital. Il ne s'agit évidemment pas de prétendre s'en passer, car elles sont indispensables à des relations inter-individuelles policées, mais il faut cependant essayer de les « réhabiter », y réintroduire les dimensions humaines qu'elles perdent de plus en plus sous la pression du capitalisme de marché avec qui elles sont mises en concurrence.


Vers un programme politique

Le livre se termine par la présentation de ce que l'auteur nomme « huit raisons de choisir la simplicité ». Il y recommande des changements complexes de comportement auxquels nous ne pouvons pas pour notre part toujours adhérer sans discussions. Dans beaucoup de cas, selon nous, Paul Ariès simplifie excessivement les problèmes et les solutions. Si ainsi l'objectif fort louable de lutter contre l'artificialité conduit à refuser systématiquement les produits et les recherches de ce qu'il stigmatise du nom de technosciences, il n'y a plus qu'à tenter de s'enfermer dans un hypothétique Moyen-Age (qui sera d'ailleurs très probablement synthétique, les marchands ne renonçant pas à exploiter ce créneau porteur). En fait, les objectifs ainsi proposés ne seront acceptables qu'après beaucoup de clarifications et discussions. Ils visent toutes à diminuer les formes de consommations insoutenables imposées par le capitalisme marchand, ce en quoi ils sont justifiées. Mais il y aura manière et manière de le faire.

Se refuser comme producteur c'est-à-dire refuser de consacrer tout son temps à une activité marchande, se refuser comme consommateur, esclave de la publicité, se refuser comme spectateur esclave de la télévision, changer son rapport au temps, changer son rapport à l'espace sont des buts fort louables mais ils ne se concrétiseront que si les humains sont incités à inventer des comportements de substitutionà la fois plus valorisants pour eux et plus protecteurs des écosystèmes. Ceci ne se fera pas sans efforts et sans erreurs. Paul Ariès n'en disconvient d'ailleurs pas. Il est certain que dans le cadre étroit d'un ouvrage de 300 pages, toutes les précisions nécessaires ne peuvent être apportées.

Nous restons cependant sur notre faim lorsque, notamment dans la conclusion, Paul Ariès propose des formes d'organisation de la vie économique et sociale a priori très attrayante mais qui ne seront pas viables sans des modifications profondes – et quasiment planétaires – des régulations étatiques. Préférer systématiquement la gratuite à l'usage payant 3), proposer l'adoption d'un Revenu Universel d'Existence, se situant entre un minimum et un maximum vital, recommander comme le font d'autres économistes de la décroissance (dont Yann Moulier Boutang précité) un impôt universel portant par exemple sur les transactions numériques, poseraient d'immenses problèmes, si l'on voulait au delà d'expériences symboliques, généraliser de telles procédures, comme il sera nécessaire de le faire, à l'ensemble du monde, développé ou moins développé.

C'est pourtant cela que signifiera le mot d'ordre qui séduit de plus en plus de personnes, sortir du capitalisme marchand. Comme cette sortie sera à notre avis inévitable, si l'un des scénarios que nous avons évoqué dans notre dossier consacré à la géopolitique 4) se réalisait dans les prochaines décennies, c'est-à-dire un enchaînement de catastrophes, nous pensons qu'il conviendrait sans attendre d'y réfléchir sérieusement. Des questions beaucoup plus difficile à résoudre qu'il n'y paraît devront être abordées.

Par exemple, comment, avant de prétendre sortir du capitalisme en général, s'attaquer à la première priorité qui est indiscutablement la sortie du capitalisme financier? Nous avons indiqué ainsi ailleurs que depuis trente ans, un véritable complot provenant du capitalisme anglo-saxon a privé les Etats (sauf évidemment les Etats-Unis qui sont au coeur du système) de la possibilité de maîtriser leurs propres monnaies. Autrement dit, la monnaie traditionnelle, dite régalienne ou des Instituts d'émission, a été complètement soumise à la monnaie dite de banque, et à tous les dérivés spéculatifs construits à partir de cette dernière 5). Quitte à choisir la forme de capitalisme qui nous mangerait, nous préférerions, malgré ses déviances possibles, le capitalisme d'Etat à tous les autres.

De même, dans un tout autre domaine, la question de la démographie ne pourra être évitée. Nous pensons que, contrairement à ce que pensent les démographes bien pensants, rien ne permet d'affirmer que la supposée transition démographique permettra partout de stabiliser les naissances. Avec la destruction des structures sociales et la remontée des fondamentalismes en résultant, dues aux crises à venir, rien ne permet d'affirmer que la natalité ne va pas reprendre partout, au sein de populations soumises à des réflexes hérités de survie propres à toutes les espèces en danger 6).

Plus généralement, les questions posées par les politiques de décroissance, brièvement résumées dans notre introduction, ne pourront pas rester sans réponse. L'idéal serait d'y associer le maximum de citoyens. Encore faudrait-il que partout se généralisent des ateliers et des expériences dont on ne voit guère en ce moment l'amorce. Il faudra aussi que tout ceci se fasse en utilisant le plus largement possible les ressources du web, comme nous en donnons nous-mêmes l'exemple ici à trop petite échelle. Stigmatiser le web comme consommateur indu d'énergie n'y aidera pas.

Ce serait en fait un très grand projet géopolitique illustrant et confortant les objectifs des plus raisonnables des objecteurs de croissance qu'il conviendrait d'entreprendre, en y ralliant le maximum de forces de gauche. Mais les attaques personnelles, comme celles auxquels s'est livré récemment Paul Ariès contre Daniel Cohn-Bendit, aussi fondées puissent-elles être, n'y aideront pas. On peut déjà pronostiquer que, pour les élections présidentielles françaises de 2012, rien de très clair dans ces directions ne sera présenté aux électeurs.

Notes
1) Le Parti des Objecteurs de croissance http://www.objecteursdecroissance.fr/
2) Mouvement des Objecteurs de croissance http://www.les-oc.info/ et Réseau des Objecteurs de croissance pour l'Après Développement http://www.apres-developpement.org/
3) Pourquoi à cette occasion faire si peu de cas du mouvement des logiciels libres et de la publication gratuite en Open Source dont nous sommes ici un combien éminent exemple ?
4) Voir http://www.admiroutes.asso.fr/larevue/2010/108/geopolitique.htm
5) Cf. de Marc Jutier, possible candidat aux élections présidentielles de 2012 « C’est la CRISE finale ! » paru dans NEXUS n° 69 de juillet-août 2010, malheureusement à notre connaissance non disponible en ligne.
6) Voir
http://www.admiroutes.asso.fr/larevue/2010/109/ontophylogenese.htm

 

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10 décembre 2005 6 10 /12 /décembre /2005 20:10

Thème. Les super-organismes

 
Pour obtenir une vue générale des différentes pages composant ce dossier, consulter le Plan http://www.admiroutes.asso.fr/philoscience/plan.htm

 Le concept d’organisme a été initialement introduit pour caractériser les êtres vivants pris individuellement. Ceci sans doute pour une raison simple. L’homme se ressentant intuitivement comme un organisme doté d’individualité a eu tendance à rechercher des structures analogues dans le monde qui l’entourait. On a défini les traits permettant de distinguer un organisme vivant d’un ensemble de dispositifs fonctionnels ne pouvant pas être viables séparément les uns des autres. Ceci a permis d’identifier des organes à l’intérieur des organismes, contribuant au fonctionnement de l’organisme mais sans autonomie par rapport à lui. 1)

 

 Le développement de l’anatomie et de la physiologie a montré que l’organisme était constitué d’un grand nombre, non seulement d’organes mais de cellules élémentaires, elles-mêmes regroupant des composants cellulaires. Mais ces cellules n’ont en général pas assez d’autonomie pour se comporter en organismes individuelles, sauf lorsque leur fonctionnement se dérègle (tumeurs). Il a donc été nécessaire de rechercher la logique générale qui permet à un organisme de maintenir son intégrité à travers le temps, tout en renouvelant en permanence ses divers composants. C’est le problème de savoir comment définir la vie, c’est-à-dire ce qui distingue un organisme vivant d’un de ses organes ou d’une simple machine : existence d’un en-dedans séparé de l’en-dehors par une membrane, processus permettant à l’organisme de maintenir son milieu interne (homéostasie) et de se reproduire, etc.

 

 Par ailleurs l’étude plus fine de l’organisme a conduit à distinguer des organismes plus petits avec lesquels il vit en coopération durable : par exemple les bactéries de la flore intestinale. Celles-ci ne sont pas des organes puisque, dans certaines conditions, elles peuvent vivre de façon autonome. Cependant elles sont associées plus ou moins étroitement à l’organisme principal, tant qu’il demeure en vie. Le concept très riche de symbiose en a résulté.

 

 De la même façon, on avait depuis longtemps identifié les groupes ou sociétés que forment entre eux les organismes ou individus d’une même espèce. Lorsque les organismes individuels disposent de peu d’autonomie, on peut assez facilement considérer que le niveau d’organisation à prendre en compte est celui de ce groupe. Par exemple la termitière qui maintient son homéostasie et assure ses processus métaboliques comme le ferait un organisme plus traditionnel, est souvent considérée comme un organisme, les termites étant des composants de la termitière, analogues à des organes ou cellules.

 

 Les groupes humains

 

 Peut-on étendre ce raisonnement à des groupes plus lâches : meutes de loups par exemple ou groupes humains ? C’est difficile car en ce cas ces groupes ont des structures et des processus différents et parfois fluctuants. Ils existent néanmoins. D’où la tentation de parler de super-organismes. Un super-organisme est dans ce cas défini comme un groupe d’organismes réunis par un certain nombre de comportements communs qui les amènent à agir ensemble comme le ferait un organisme individuel – ceci du moins dans certaines limites. Chez l’homme, il est évident que l’individu particulier fait partie d’un nombre potentiellement illimité de groupes, plus ou moins durables. Peut-t-on attribuer à ces groupes des caractères morphologiques et comportementaux permettant de les considérer comme des organismes ? Oui dans la mesure où des comportements hérités génétiquement relient les individus les uns avec les autres (par exemple en matière de compétition pour le territoire où les groupes, animaux comme humains, s’affrontent. Non dans la mesure où ces groupes pourraient se former et se défaire sous l’influence de facteurs culturels changeants, par exemple des modes qui circulent dans la société selon des logiques propres. Un groupe de fans de Johnny Hallyday constitue-t-il un super-organisme ? Tout dépend, dira-t-on, de l’étroitesse des liens qui les lient et de la façon dont les individus aliènent leur autonomie au sein de ce groupe. Quand un groupe est devenu suffisamment fort pour que chacun, à l’extérieur comme à l’extérieur, le respecte ou le craigne, c’est que ce groupe s’est constitué en super-organisme. Ainsi des sectes, cimentées par des croyances religieuses telles que les individus y abdiquent leur autonomie de jugement.

 

 Howard Bloom s’est fait le théoricien des super-organismes (Lire http://www.automatesintelligents.com/biblionet/2002/mar/bloom.html). Il tente de démontrer que ceux-ci entrent en compétition darwinienne de la même façon que les organismes vivants individuels, même s’ils n’ont pas de génome ni plus généralement de propriétés anatomiques permettant de les assimiler à des organismes vivants. Il identifie au sein de ces super-organismes des forces assurant la cohésion interne, le renouvellement, l’optimisation de l’affectation des ressources, etc. Ces forces peuvent être exercées par des individus, tels que les chefs ou leurs serviteurs, consciemment ou inconsciemment. Mais elles peuvent aussi résulter d’une dynamique propre aux échanges de messages entre individus, que ce soit au sein des bancs de poissons, des vols d’oiseaux ou des sociétés humaines. Pour Bloom, le phénomène des super-organismes est absolument universel et son étude permet d’expliquer la plupart des évènements historiques.

 

 Mais l’étude scientifique des groupes, notamment humains, n’avait pas attendu Howard Bloom. Ainsi l’école structuraliste française avait prétendu, sans doute de façon réductrice, pouvoir classer les sociétés primitives en fonction de constantes caractérisant par exemple les relations de parenté entre ascendants, descendants et collatéraux. Il s’agissait de contraintes culturelles, mais le structuralisme les présentait comme aussi déterminantes que des contraintes génétiques. Les sociétés ainsi décrites étaient présentées comme de véritables super-organismes, se reproduisant rigidement selon des logiques spécifiques à chacun d’eux. Inutile de dire que ces hypothèses sont depuis longtemps dépassées par des approches prenant en considération des facteurs plus globaux, par exemple la situation au sein d’un écosystème.

 

 Bien avant le structuralisme, les Etats ou les nations ont été depuis plusieurs siècles, présentés par les auteurs politiques de l’époque comme des individus dotés de vie propre et de traits surhumains, voire monstrueux (Le Léviathan). D’où tenaient-ils ces propriétés, dans l’esprit de ces auteurs ? La question n’était pas posée. Il a fallu attendre les développements conjoints de la biologie évolutionnaire et de la mémétique pour que l’on commence à envisager la question. La biologie ou sociobiologie a mis en évidence le rôle des déterminismes hérités de l’animal et favorisant la constitution des groupes et leurs compétitions. La mémétique a montré le rôle des échanges de messages langagiers pour contribuer à la formation et aux affrontements des super-organismes sociaux. Les deux séries de facteurs jouent certainement en simultanéité, d’une façon quasiment impossible à préciser dans le détail.

 

 Le langage est-il descriptif ou constructiviste?

 

 Cependant, ces recherches posent avec de plus en plus d’acuité la question de savoir si les super-organismes biologiques et/ou culturels existent bien dans la nature. Autrement dit, sont-ils réels ou ne sont-ils pas des créations de tel observateur scientifique armé des concepts de telle ou telle science ? Plus généralement ne sont-ils pas les créations de tel observateur subjectif animé de tel intérêt économique et social cherchant à voir des super-organismes là où n’existaient auparavant que des individus reliés par des liens assez lâches ? Nous rencontrons là une objection bien connue faite à la création de catégories, que ce soit dans les processus scientifiques ou par le simple langage. Ces catégories n’existent que pour ceux ayant intérêt à ce qu’elles existent, soit pour y trouver des alliés, soit pour en faire des adversaires contre lesquels se mobiliser. Cela fut longtemps le cas du concept de prolétariat, drapeau de ralliement pour la gauche et bête noire du patronat. Le prolétariat existait-il vraiment, avant que le mot ne soit inventé ? A-t-il existé après ? On peut aujourd’hui suspecter que le processus de création de catégories par le langage peut devenir auto-prédictif, c’est-à-dire contribuer à créer ou cimenter ce avec quoi on veut s’allier ou ce contre quoi on veut lutter. D'une façon générale, le langage est constructiviste. Ainsi, comme le font les propagandistes de l’anti-terrorisme, parler d’Al Kaida comme d’un super-organisme bien défini, aux ramifications innombrables mais aux traits bien arrêtés, contribue sans doute à rassembler des individus sous cette étiquette et faire naître un super-organisme doté d’une puissance multipliée par rapport à ce qu’était auparavant la mouvance extrémiste.

 

 Dans l’esprit des sciences de la complexité, on ne répondra ni oui ni non à la question de savoir si les super-organismes existent vraiment. De multiples regards croisés différents sont légitimes quand il s’agit d’interpréter le monde. Il ne faut jamais s’arrêter à une conclusion définitive. Certes, faire appel au concept de super-organisme est extrêmement fructueux, que ce soit en biologie, en mémétique, en sociologie… Mais il ne faudra pas se borner à faire des hypothèses relatives à l’ « existence » et aux traits présumés de tel ou tel super-organisme supposé. Il faudra autant que possible appuyer ces affirmations sur des vérifications expérimentales. Si on prétendait qualifier de super-organisme un groupe dont manifestement les membres ne sont d’accord sur rien, on perdrait son temps et on tromperait le public.

 

 1) La même discussion s’impose à propos du concept de système, sur lequel se fonde la science dite systémique.

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