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Pourquoi ce blog ?

Cet ensemble de textes a été conçu à la demande de lecteurs de la revue en ligne Automates-Intelligents souhaitant disposer de quelques repères pour mieux appréhender le domaine de ce que l’on nomme de plus en plus souvent les "sciences de la complexité"... lire la suite

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19 février 2013 2 19 /02 /février /2013 16:15
Nous sommes bien placés ici pour savoir que l'Amérique ne laissera à nulle autre puissance la maîtrise des études sur le cerveau. Il suffisait pour s'en persuader d'observer depuis au moins une décennie l'importance des effectifs de neuroscientifiques travaillant, en toute confidentialité évidemment, au service de l'Agence de recherche du Pentagone, la Darpa et derrière celle-ci, des industries militaires.

A ces scientifiques il faut ajouter tous ceux, aux Etats-Unis et en Europe, qui étudient ces questions au titre de la recherche universitaire – recherche qui ne peut et ne veut rien cacher, de par son caractère ouvert, aux organisations exploitant ses résultats à des fins industrielles, commerciales ou stratégiques.

Aussi bien attendions-nous une réplique officielle de l'Amérique à l'annonce faite récemment par l'Union européenne du projet Human Brain 1). Cette réplique n'a pas tardé. Le 17 février, le New York Times détaille l'annonce par Barack Obama d'un grand programme visant à construire un modèle complet du cerveau humain. Il s'agit de faire plus et mieux que les chercheurs européens. Plus en ce sens que le projet américain disposera d'un budget au moins 3 fois plus élevé que le budget européen (si celui-ci est un jour versé compte tenu des restrictions). Mieux en ce sens qu'il rassemble un panel de grands scientifiques à côté desquels, sauf exceptions, le projet européen paraît bien modeste.

On notera avec intérêt, à la fin de l'article, que ce dernier est traité avec la plus grande condescendance. Il est présenté comme un projet suisse et fait allusion aux ambitions annoncé jusqu'à ces derniers temps par Henry Markram, le responsable officiel du projet européen: simuler sur ordinateur une petite partie du cortex d'un rat. Pour le NYT et la communauté scientifique américaine, cette ambition n'est évidemment pas à la hauteur de celles affichées par Obama.

Selon nos informations, les Européens, conscients de cette faiblesse, voudraient élargir la portée du projet européen, jusqu'à en faire une véritable académie des sciences du cerveau. On peut espérer que le défi lancé à l'Europe et au reste du monde par Barack Obama va renforcer ces intentions. Mais on peut craindre que les chercheurs européens, soumis aux pressions nationales et enfermés dans leurs spécialités, ne réussissent que difficilement à construire une machine de guerre (guerre scientifique et guerre économique) à la hauteur de celle officialisée par les Etats-Unis 3) On verra cependant ce qu'il en sera.

En attendant, les spécialistes de la géopolitique se demanderont comment les Chinois répondront pour leur part au défi. On dispose de peu d'informations sur leurs compétences actuelles concernant ces questions. Mais constatant comme ils sont passés maitres dans la cyberwar qui dorénavant fait rage entre eux et l'Amérique 4), on peut légitimement pas penser qu'ils sont déjà bien positionnés dans la brainwar.

Notes
1) voir Human Brain Project, un grand projet européen sur le cerveau humain http://www.admiroutes.asso.fr/larevue/2013/134/hbp.htm
2) voir Obama seeking to boost...
http://www.nytimes.com/2013/02/18/science/project-seeks-to-build-map-of-human-brain.html?_r=0
Toutes les phrases de cet article méritent d'être soigneusement pesées.
3) D'autant plus qu'IBM, curieusement confirmé comme cheville ouvrière du projet européen, ne sera pas assez suicidaire pour rester impartial dans la compétition qui s'annonce.
4) Voir Chinese Army Unit Is Seen as Tied to Hacking Against U.S. http://www.nytimes.com/2013/02/19/technology/chinas-army-is-seen-as-tied-to-hacking-against-us.html
On ne s'éloigne pas réellement du cerveau.

 

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8 novembre 2012 4 08 /11 /novembre /2012 08:33


Jean-Paul Baquiast 05/11/2012

Pourquoi cette question qui paraîtra tout à fait hors de propos? Parce qu'un article récent d'un lieutenant-colonel de l'US Air Force, Peter Garretson l'a posée récemment sur le site du futurologue américain Ray Kurzweil. Il n'est pas le seul à le faire aux Etats-Unis. Il s'agit d'un thème récurrent, comme le montrent les quelques références reprises ci-dessous, et les vifs débats, généralement approbatifs, suscités parmi les lecteurs de ces articles.

Peter Garretson est un officier quelque peu original. Il affirme ne pas représenter de points de vue officiels quand il traite de cette question. Certains le soupçonneront d'être un agent officieux du lobby militaro-industriel américain, désireux de relancer l'intérêt du public pour de grands programmes de défense. La chose est possible mais le succès rencontré par le thème incite à un regard plus approfondi.

Peter Garretson défend l'idée que, si l'avenir des civilisations intelligentes terrestres est effectivement menacé, ne fut-ce qu'à long terme ou très long terme, la démarche réellement intelligente pour échapper à ces risques consisterait dès maintenant à mettre en place tous les moyens technologiques et organisationnels disponibles permettant d'y échapper. Aujourd'hui, ces moyens paraissent effectivement dérisoires, mais si les civilisations intelligentes y travaillaient avec continuité, rien n'interdit de penser que progressivement des solutions à leur portée ne pourraient se préciser.

Garretson recense les principaux risques et les directions de recherche permettant, dans un proche ou lointain avenir, d'améliorer les chances de survie, tant de l'humanité que plus généralement de la vie terrestre. Il ne serait guère scientifique de refuser d'entrer dans ce débat, en arguant de son irréalisme. L'histoire de la science montre que ce qui est irréaliste aujourd'hui devient plus ou moins rapidement matière à des actions capables de modifier profondément et de façon imprévisible l'histoire de la Terre..

Nous pensons pour notre part qu'il convient ici d'engager la discussion. Avant cependant de renvoyer nos lecteurs aux articles cités en référence, quelques considérations générales nous paraissent devoir s'imposer.

Un avenir sans issues évidentes

Ceux des humains qui s'intéressent aux prévisions de l'astrophysique ne peuvent pas échapper à une certaine dépression. Selon cette science, notre soleil, dans trois ou quatre milliards d'années, sinon plus tôt, aura entrepris sa transformation en géante rouge, n'ayant plus assez d'hydrogène pour maintenir stable son état actuel. Alors, son diamètre et sa température augmenteront considérablement, rendant dans un premier temps impossible la vie sur Terre, avant de littéralement carboniser notre planète. L'évènement est inévitable, comme le démontrent les nombreuses observations de phénomènes de cette nature se produisant dans l'univers. Après le stade de géante rouge, un grand nombre d'étoiles s'effondrent gravitationnellement et deviennent des naines blanches. Ce sera sans doute le sort de notre soleil et de ce qui restera du système solaire dans son ensemble.

Comment dans ces conditions espérer que, convaincus de cela, les humains (au moins ceux qui ne se réfugient pas dans une croyance rassurante en une autre vie) ne ressentiraient pas un profond sentiment de malaise? On répond généralement à ce sentiment de malaise que quelques milliards d'années représentent une très longue durée dans l'histoire de la vie. Celle-ci ne serait apparue sur Terre que voici seulement 3,5 milliards d'années environ. Elle n'aurait pris la forme des organismes multicellulaires dont nous sommes issus que vers – 650 millions d'années. L'homo sapiens date d'environ 100.000 ans et notre civilisation technologique de 100 ans. Aujourd'hui, beaucoup de prévisionnistes se demandent si, au rythme avec lequel l'humanité épuise les ressources terrestres, cette civilisation ne s'écroulera pas avant la fin du 21e siècle. On conçoit donc que se préoccuper de l'état du monde, et de celui de la vie dite intelligente, à l'échéance du milliard d'années, relève de la pure spéculation philosophique. Les esprits inquiets qui en ressentiraient de l'angoisse nécessiteraient un traitement psychologique.

Au plan scientifique, on fait aussi à juste titre observer que les modèles cosmologiques relatifs à l'évolution de l'univers traduisent l'état des connaissances au moment de leur élaboration. Ces connaissances peuvent changer, non seulement dans le grand futur mais assez vite. Nous avons ici même rappelé, dans des articles précédents, qu'aujourd'hui les conceptions relatives à l'espace-temps einsténien se heurtent à des représentations très différentes, inspirés de la mécanique quantique. Les unes comme les autres, bien qu'incompatibles entre elles, sont compatibles avec les instruments développés par la science et la technologie moderne. On peut donc légitimement espérer que ces deux approches trouveront une synthèse dans les prochaines années ou décennies. Alors des concepts comme le voyage dans le temps ou l'exploration des trous noirs paraîtront plus accessibles à une pratique expérimentale. Si les théories changeaient, modifiant de ce fait nos représentations du cosmos et la façon dont nous pourrions y intervenir, ne serait-il pas plus sage d'attendre de tels changements, plutôt qu'élaborer des maintenant à grand frais des stratégies de survie qui devraient sans doute alors être entièrement repensée? Nous ne le pensons pas.

Les bénéfices immédiats de stratégies de survie à longue échéance

Tout laisse penser que réfléchir à ce que pourraient être des stratégies de survie à très longue échéance, voire en vue des quelques centainesde siècles futurs, et préparer des maintenant de telles stratégies, aurait pour nos sociétés des effets immédiatement bénéfique. Plusieurs raisons pourraient justifier une telle politique. En voici quelques unes:

* Il est très probable que la Terre et notre civilisation avec elle, affronteront dans un délai indéterminé, éventuellement très rapidement, des risques ou dangers de grande ampleur, d'origine terrestre ou cosmologique, autrement dit qui ne relèveraient pas de notre responsabilité. Se préparer à y faire face, ou à survivre si la catastrophe ne pouvait être évitée, relève de la simple prudence. Si les animaux ne peuvent pas grand chose pour pallier de telles catastrophes, une civilisation intelligente comme la nôtre serait inexcusable de ne pas s'y préparer. On cite généralement la rencontre avec un astéroïde, mais d'autres phénomènes peuvent atteindre la Terre, par exemple une éruption de la couronne solaire dirigée dans notre direction. La liste en est longue. Il faut l'avoir en esprit et il serait raisonnable de ne pas attendre la concrétisation de ces menaces pour tenter de réagir.

* Plus généralement, les précautions que l'on pourrait prendre pour faire face à des risques futurs hypothétiques pourraient dès maintenant suggérer des mesures de défense permettant d'affronter des risques actuels qui eux, n'ont rien d'hypothétique. L'on voit ainsi que l'impréparation de nos sociétés face à des phénomènes liés au réchauffement climatique (montée des eaux océaniques conjuguée avec des tempêtes, par exemple) devrait imposer dès maintenant des mesures de sauvegarde plus ou moins coûteuses, de grande ampleur, qu'il faudra décider de mettre en place sans attendre. Ces mesures seraient un bon entrainement dans la perspective d'évènements naturels d'une bien plus grande ampleur.

* Un troisième argument, différent, justifie la préparation de stratégies et de moyens de survie intéressant le grand avenir. Ces moyens feront pour l'essentiel appel à des technologies et sciences qui sont déjà en usage, mais qui ne bénéficient aujourd'hui que d'investissements limités, notamment en période d'augmentation des demandes de consommation et de diminution des ressources disponibles. On citera en particulier tout ce qui concerne le domaine des activités spatiales et du développement de systèmes d'intelligence artificielle et de robotique dite autonome. Il en est de même concernant le vaste domaine de la vie artificielle.

Or les programmes correspondants, menés ou prévus aujourd'hui, n'entraînent que des dépenses marginales, par comparaison avec toutes les ressources que gaspillent les sociétés actuelles, riches ou pauvres, par incompétence, incapacité de coopérer et recours à des opérations militaires aux conséquences généralement néfastes. La conséquence en est que l'humanité ne sait pas tirer partie des innombrables perspectives de croissance qui résulteraient d'un recours beaucoup plus importants aux investissements dans les sciences émergentes et dans les connaissances associées. Le physicien David Deutsch a bien montré, dans son dernier ouvrage, l'importance des opportunités qui sont ainsi perdues (David Deutsch. The beginning of infinity) Lire notre chronique à ce sujet. On pourrait donc espérer que la peur d'une disparition, fut-elle lointaine, pousserait les sociétés actuelles à investir beaucoup plus massivement dans des programmes de survie, qui apporteraient aussi dans l'immédiat de nombreuses retombées positives, économiques et sociales.

* Ajoutons un 4e argument. Il concerne le fait que la survie face aux catastrophes proches ou lointaines ne surviendra pas spontanément, mais nécessitera, comme on vient de le rappeler, de grands efforts d'investissements. Le mouvement dit de la Singularité (voir le Singularity Institute http://singularity.org/), principalement répandu aux Etats-Unis, peut conduire à croire que le développement spontané, convergent et accéléré, des sciences et des techniques, apportera ses bénéfices à tous dans des délais relativement bref, peut-être durant le présent demi-siècle. Alors des problèmes paraissant apparemment sans solutions en trouveront spontanément. On peut évoquer à titre d'exemple la question de la lutte qui s'imposera à tous contre le relèvement du niveau des mers. Des solutions classiques, comme la construction de digues et barrages, coûteront très cher et ne seront donc pas généralisables. Mais certains experts, dès maintenant, réfléchissant à la protection d'une ville comme New York face à de nouveaux ouragans, proposent des mesures de renforcement des défenses littorales faisant appel à de nouvelles technologies paraissant (à tort) encore futuristes. Si ce point de vue était adopté, il s'agirait des bénéfices anticipés d'un mouvement comme la Singularité.

Cependant nous sommes de ceux qui pensent qu'aucune solution ne survient sans efforts. Pour que les sociétés économisent et investissent afin d' accélérer le développement des sciences et des techniques, hâtant ainsi la survenue de la Singularité, il faut de puissantes incitations. La perspective de contribuer à la survie sera l'une d'elles, fut-elle lointaine. Beaucoup d'humains sont suffisamment idéalistes et visionnaires pour adhérer à de tels projets, même si les bénéfices qu'ils en tireraient à court terme restaient faibles. D'où l'intérêt d'une démarche comme celle proposée par Peter Garetson et d'ailleurs chaudement soutenues par le Singularity Institute.

Sauvetages sélectifs ou étendus à tous?

Un autre aspect important des bénéfices résultant de l'élaboration de stratégies de survie à moyen et long terme est que celles-ci posent clairement la question de l'unité des humains face aux risques, actuels ou futurs. Il est évident qu'aujourd'hui, cette unité n'existe pas. On retrouve là l'inégalité profonde qui sépare au sein de l'humanité la petite minorité des riches et puissants et l'écrasante majorité de ceux qui ne le sont pas. Cette inégalité se manifeste d'un Etat à l'autre (pays développés versus pays émergents ou sous développés) mais aussi ou à l'intérieur de tous les Etats eux-mêmes. D'une part les politiques de protection et les investissements de secours sont sauf exception principalement réservés de facto aux riches et puissants. Mais d'autre part ceux-ci ne cachent plus désormais leur volonté d'utiliser à la défense de leurs privilèges les moyens de sécurité et de défense que permettent les technologies et sciences émergentes.

Cette constatation découle dans l'immédiat d'une simple observation. Même si les budgets et les actions de sécurité et de défense sont de plus en plus couverts par le secret, il apparaît cependant que l'essentiel des programmes spatiaux ou relatifs à l'utilisation des sciences et technologies nouvelles sont décidés à l'intérieur des agences de recherche ou des laboratoires militaires. Ceci principalement aux Etats-Unis, mais aussi en Chine, sans mentionner les vieux acteurs du domaine comme la Russie. La Chine, dans le cadre de décisions ne s'embarrassant pas de recueillir le consensus des populations, conduit dans ces domaines, à pas forcés, de véritables politiques de conquête, à l'assaut de la forteresse américaine – qui ne demeure pas en reste, au demeurant.

Ceci était apparu depuis longtemps au sein des milieux de futurologistes princapalement américians qui visaient à préparer la survie. Citons en particulier la Lifeboat Foundation http://lifeboat.com/ Celle-ci ne s'est jamais cachée de préparer des solutions de survie (éventuellement à bord de vaisseaux spatiaux ou d'astéroïdes) intéressant une minorité de quelques dizaines de milliers de personne au mieux. En aucun cas n'est envisagée la possibilité de secourir la population entière de la Terre.

Or cette position égoïste, généralement condamnée par les critiques, ne tient pas compte du fait que la survie de l'humanité se jouera à l'échelle de la planète entière, en engageant chacun. Il n'y aura pas un canot de sauvetage privilégié, qui pourrait prendre la mer en se désintéressant du reste de l'équipage. D'ores et déjà, les responsables en sont conscients. Ainsi la lutte contre le réchauffement climatique doit se faire avec la coopération de tous les peuples. Sinon elle échouera. Pareillement des installations lunaires ou martiennes ne réussiront que si leurs promoteurs réussissent à s'entendre à l'échelle internationale. A plus forte raison en sera-t-il ainsi dans le lointain avenir évoqué par les futurologues de la Singularité.

Les solutions de survie nécessiteront de tels moyens qu'elles ne pourront être mises en oeuvre sans la coopération de tous, en vue du bénéfice de tous. Tous ne seront peut-être pas sauvés, mais tous devront s'unir dans la recherche du but global. L'objectif est peut-être utopique. Peut-être verra-t-on se perpétuer dans l'espace cosmique les guerres entre Terriens, avec le risque d'une auto-destruction. Mais l'alliance de tous devra impérativement être recherchée au départ, et encouragée de toutes les façons possibles.

Les domaines de survie envisagés par l'article du colonel Garretson s'organisent autour de deux grandes options, qu'il faudra envisager successivement: établir des colonies spatiales en maîtrisant l'énergie du soleil à l'échelle du système tout entier - aller au delà du système solaire, notamment pour faire face à la transformation ultérieure du soleil en géante rouge. Dans les deux cas, les moyens à déployer seraient tels, dans l'état des connaissances actuelles, que l'objectif pourrait être considéré comme utopique, même à l'échelle du million d'années. Mais le message des promoteurs de ces idées est très sain. Organisons nous dès maintenant en vue de planifier sa réalisation. Unissons nos compétences et nos moyens pour y parvenir. Peut-être n'y réussirons- nous pas. Mais peut-être aussi surviendront des circonstances inattendues favorables que nous pourrions exploiter, à condition précisément de s'être organisés pour le faire.

Aucun scientifique, aucun homme politique un peu ambitieux ne pourrait refuser ce message.

Mais que sauver exactement?

Au delà de la question de la survie de l'humanité sous sa forme actuelle, la planification de la survie envisagée ici pose une question essentielle: celle des valeurs, entendues au sens large, que cette démarche aboutirait à préserver et le cas échéant à propager dans l'univers. S'agirait-il de la vie en général, sous sa forme unicellulaire? Mais on suppose aujourd'hui que celle-ci serait déjà présente très abondamment dans de nombreuses planètes. Inutile de se donner beaucoup de mal pour la sauver. S'agirait-il de la capacité de la vie à donner naissance, dans le cadre d'une évolution de type darwinien, à un nombre illimité d'espèces imprévisibles au départ? Là nous sommes en présence d'un processus beaucoup plus intéressant – étant entendu qu'en ce cas, il ne faudrait pas se limiter au sauvetage de la vie biologique telle que nous la connaissons, mais à celui de toutes formes de structures réplicatives, physiques, chimiques ou informationnelles, existantes ou potentielles ?

S'agirait-il enfin de sauvegarder l'esprit ou si l'on préfère, l'intelligence, sous la forme que nous connaissons au sein de l'humanité, ou sous des formes à définir ultérieurement, existant d'ailleurs déjà peut-être dans l'univers? Là devrait être, dira-t-on généralement, le véritable objectif à atteindre.

Pour la plupart de ceux qui réfléchissent à ces questions, l'humanité sous sa forme actuelle, prédatrice et destructrice, ne mériterait guère d'être étendue à d'autres planètes. Mais qui aujourd'hui sur Terre serait habilité à définir puis répandre des formes d'organisation biologique et sociale plus intelligentes, c'est-à-dire plus « amicales » à l'égard du cosmos? On pourrait craindre que de nouveaux pouvoir, aussi injustes et dangereux que celles dominant la Terre aujourd'hui, ne s'expriment à cette occasion. Les auteurs de science-fiction ne s'y trompent pas. Les civilisations extraterrestres qu'ils imaginent, à tort ou à raison, ne sont guère plus recommandables que les nôtres.

Par ailleurs, il convient de ne pas s'illusionner sur les capacités d'un volontarisme humain à contribuer à la création de nouvelles organisations améliorées, par rapport à celles que nous connaissons. La science moderne croit de moins en moins au volontarisme. Elle s'efforce seulement de prendre au mieux conscience de processus matériels, biologiques ou cognitifs apparaissant spontanément, sur le mode chaotique, au sein de l'évolution globale caractérisant l'histoire de la Terre.
Cette dernière réflexion peut conduire à se demander si le cosmos tout entier ne serait pas engagé, au moins depuis la fin de la période dite de la reionisation, estimée à 700 millions d'années après le Big Bang, dans un processus de génération de structures atomiques et moléculaires obéissant à des contraintes de type darwinien, sur le mode dit Hasard et Nécessité. Dans ce cadre, l'évolution du cosmos pourrait faire émerger, au sein des nuages de gaz, d'étoiles, de galaxies voire de trous noirs, des structures ou organismes capables d' « intelligence ».

On pourrait définir celle-ci comme la capacité pour certains organismes de construire des modèles ou cartographies de leur environnement, de se représenter eux-même au sein de ces modèles et de générer des actions visant à leur survie et à leur développement. On nomme généralement ceci la conscience. Les humains sont dorénavant très proches de pouvoir mettre en place des organismes conscients artificiels de ce type, pouvant éventuellement les remplacer dans certaines circonstances, notamment l'exploration spatiale. Ces actions mettront en oeuvre les ressources actuellement disponibles au sein du cosmos (énergie et matière) afin de créer à terme des formes de vie et de consciences plus efficaces, plus durables et finalement plus exportables que celles existant sur Terre.

Mais dans cette optique, les humains ne seraient pas pour grand chose dans ce que l'on pourrait appeler une « conscientisation » de tout ou partie de l'univers. Il s'agirait d'un processus quasiment obligé au sein sinon de l'univers tout entier, du moins de l'univers tel que nous les connaissons. Les spécialistes de la cosmologie du multivers pourront alors supposer que ce processus de conscientisation serait, pour l'univers dans lequel nous nous trouvons, une formule lui permettant de s'imposer à d'autres dans un cosmos élargi au multivers.


Références

* Article de Peter Garretson http://www.kurzweilai.net/what-our-civilization-needs-is-a-billion-year-plan?utm_source=KurzweilAI+Weekly+Newsletter&utm_campaign=8dd204854e-UA-946742-1&utm_medium=email
* Autre article. Robert Blum Let the AIs, not us, formulate a billion-year plan!

http://www.kurzweilai.net/let-the-ais-not-us-formulate-a-billion-year-plan

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1 mai 2012 2 01 /05 /mai /2012 10:53

Nous proposons ici aux abonnés de ce blog la reprise d'un interview de Jean-Pierre Goux portant en partie sur la pénétration des économies, des institutions et des sociétés civiles par les maffias. Le phénomène intéresse en premier lieu l'Europe. Pour des raisons qui s'expliqueraient sans doute, on n'en parle guère

 

Jean-Pierre Goux,
auteur du roman "Siècle bleu"

Propos recueillis par Christophe Jacquemin, le 19 avril 2012

 

Jean-Pierre GouxPassionné de science et de littérature, Jean-Pierre Goux, 38 ans, vient de publier "Ombres et lumières", le deuxième tome de la saga "Siècle bleu", thriller scientifique qui interroge notre époque.

Présentation du Tome 1
Interview de l'auteur réalisée en 2010, lors de la sortie du du Tome 1

Jean-Pierre Goux démarre sa carrière au sein du monde scientifique, en tant qu'ingénieur spécialisé en mathématiques, informatique et économie. Il se rend ensuite pendant quatre ans aux Etats-Unis pour y mener des recherches dans le domaine des calculateurs parallèles et des algorithmes d'optimisation.
Il obtient en 2002 le prix SIAM optimization pour ses travaux en mathématiques et, il y a quelques semaines, l’un de ses articles sur le calcul distribué, écrit en 2001, a été reconnu comme l’un des 20 articles les plus influents de la période 1992-2012. Revenu en France en 2000 juste avant l’élection de George W. Bush, il participe à la fondation d'une société de conseil spécialisée dans la modélisation mathématique et l'aide à la décision à Paris..

Considérant que l'énergie est le défi majeur du XXIe siècle, Jean-Pierre Goux travaille aujourd'hui essentiellement dans ce secteur, particulièrement dans le domaine de l'économie de l'énergie.Sa saga Siècle bleu, écrite en marge de son travail, est son laboratoire d’idées.

Pour en savoir plus
Livre et blog de l'auteur

Page Facebook de Siècle bleu

 

Siècle bleu - Ombr(es et LumièresChristophe Jacquemin (CJ) pour Automates Intelligents :
Votre nouveau roman "Ombres et lumières", formidable thriller scientifique, voire sociologique, et deuxième tome de la saga "Siècle Bleu", sort le 10 mai 2012…

Jean-Pierre Goux (JPG) : Vous savez, j’aime bien les dates symboliques. Le tome 1 est sorti le 22 avril 2010 pour les quarante ans du jour de la Terre. Ce tome 2 vient vingt ans après le sommet de Rio(1) de 1992 qui fut le point de départ de ma prise de conscience écologique. Le sommet Rio+20 débutera le 20 juin, le livre arrivera dans les librairies un tout petit peu avant. Pour moi, 2012 représente une année charnière pour la protection de la terre, un peu oubliée en ces temps de crise..

CJ : En quelques mots, présentez-nous "Ombres et Lumières"...
JPG : Au début du livre, le héros, Abel Valdés Villazón qui est à la tête de l’organisation éco-activiste, révèle un secret d’État effroyable. Il espère faire chuter le gouvernement américain mais il ignorait que ce secret dissimulait un complot bien plus vaste, impliquant Washington, Pékin, un milliardaire américain et surtout les plus grandes organisations criminelles.
Il déclenche donc une réaction sans précédent de la Maison Blanche et se retrouve traqué avec sa femme Lucy. Heureusement pour eux, leur chemin croise celui d’un mystérieux hacker qui va les aider, mais surtout changer le cours de leur vie. Ils se battent pour survivre et leur combat va devenir celui de toute l’humanité. Une révolution se met en marche, la Révolution bleue....

CJ : Siècle bleu va comporter 3 tomes ?
JPG : Il y a un troisième tome en début de gestation, mais cette saga pourrait en fait s’étendre à volonté. Cependant je vais peut-être faire une pause, car l’écriture de ce deuxième tome a été éreintante et je vais aussi voir comment donner une tournure plus concrète à certaines idées exposées dans le livre. Avec cette saga, mon idée était de disposer d’une histoire et de personnages permettant de porter un regard critique mais surtout d’éclairer le lecteur sur l’évolution de nos sociétés, de lui donner des clés de lecture sur des phénomènes complexes ou dont on parle peu. La forme du thriller est particulièrement adaptée à mon projet car elle permet de distiller des informations au sein d’une histoire agréable à lire. Les deux premiers tomes constituent le diptyque d'une même histoire, le tome 1 s'inscrivant sur une durée de 14 jours et le tome 2 sur les 14 jours suivants. Mais signalons qu'il est possible de lire ce tome 2 sans avoir forcément lu le précédent. Et si à la fin de ce diptyque, l’histoire se clôt, j’ai laissé pas mal de choses potentiellement ouvertes, de nombreux thèmes encore non abordés et qui pourront faire l’objet d’autres romans. J'y pense déjà.

CJ : Le tome 1 de Siècle bleu était axé sur le thème de l’écologie. La révolution écologique reste le fil rouge du récit mais "Ombre et lumières" aborde aussi celui de la finance criminelle, des paradis fiscaux et des mafias…
JPG : Tous ces thèmes sont en fait liés ou vont malheureusement l'être. L’écologie m’a amené à réfléchir sur la finitude des ressources naturelles. Certaines d’entre elles, dans les années ou décennies à venir, vont s’épuiser et avant cette période, nous allons entrer dans des phases de pénurie. Pour gérer ces phases, il faudra nécessairement une intervention des Etats pour éviter que ce qui reste disparaisse (la fameuse "tragédie des biens communs" connue des économistes). Or on voit déjà très bien aujourd’hui avec la protection des espèces en voie de disparition (rhinocéros, tigres et autres oiseaux exotiques), ou avec le contrôle de la pêche, que les Etats ont énormément de mal à faire adopter des traités et lorsqu’ils y parviennent, ils ont rarement les moyens de faire respecter les règles. Il n’y a aujourd’hui pas de police environnementale, heureusement certaines ONG veillent. Derrière, on découvre des gens qui ne jouent absolument pas le jeu, qui bafouent ces règles. Le crime organisé international a bien compris cette nouvelle donne et a déjà commencé l'invasion de cette sphère. Il fallait que j’en parle.

CJ : Pour vous, le crime organisé sera la principale force antidémocratique du XXIe siècle ?
JPG : Lorsque nous étions dans un état d’opulence, rien n'a été vraiment fait pour construire et gérer la transition, prendre en compte cet appauvrissement des ressources pour la suite de notre destinée. Cela me rappelle étrangement la tragédie de l'île de Nauru dont je parle dans Ombres et Lumières. Nous allons être maintenant rapidement confrontés à un état de pénurie, dans un paysage où des forces échappent à l’Etat. Des forces qui dans certaines zones du monde sont même bien plus puissantes que lui.

Si on ne s’attelle pas dès maintenant à briser ce phénomène, la transition deviendra impossible. Nous nous dirigerons alors inéluctablement vers le monde de Mad Max. J’ai deux enfants, ce n’est pas le futur dont je veux. Ce roman est donc un signal d’alerte mais aussi un acte de résistance. Dans mon roman, la réflexion concerne surtout le phénomène du crime organisé international. Les paradis bancaires et les banques criminelles (dont le nom est souvent inconnu du commun des mortels) sont juste un outil - indispensable - à leur disposition dont j’explique les rouages. Le crime organisé international a connu une première phase d’expansion depuis les années 80 avec l’essor de la mondialisation. D’une certaine façon, la facilité des échanges a permis d’aider les peuples à vivre ensemble (souvent en paix) mais elle a aussi créé de gigantesques frustrations et des situations catastrophiques pour une grande frange de l’humanité. Les mafias ont bien senti le potentiel et ont exploité ces frustrations et ces dérives de la mondialisation. Elles ont investi toutes sortes de nouveaux marchés, qu’il s’agisse du trafic de drogue, du trafic d’armes, de la contrefaçon, du déplacement et de l’exploitation des migrants...

CJ : Ce sont des marchés énormes…
JPG : Oui. Vu qu’il s’agit de marchés illicites, on ignore les chiffres exacts. Mais selon le dernier rapport du comité de l’ONU spécialisé sur ces questions (UNODC : United Nations Office on Drugs and Crime) sorti en octobre 2011, le chiffre d’affaires des activités criminelles illicites représenterait aujourd’hui 2 000 milliards de dollars. L’estimation qui circulait précédemment était seulement de la moitié… Avec de tels revenus, les mafias produisent plus de richesses que de nombreux pays du G8 et mériteraient d’y figurer. C’est une force et une menace devenue colossale, bien souvent invisible et qui ne connaît pas la crise…

CJ : .. et qui s'en nourrit...
JPG : Oui. Plus la crise économique est grave et les populations malheureuses, plus les mafias se développent. C’était le moteur du premier cycle de développement des mafias. Le second viendra comme je le disais de l’exploitation de la finitude des ressources. Comme dans le tome 1, Ombres et lumières traite de transition écologique mais plus généralement de l’évolution de l’organisation des sociétés humaines. Il était donc indispensable pour moi d’introduire au sein de l’histoire une forte composante mafieuse. Parce que si les Etats n’en prennent pas conscience et ne réagissent pas à temps, la démocratie sera remplacée par une "voyoutocratie". C’est déjà le cas dans certains pays comme l’Italie et le Mexique où les Etats n’arrivent plus à contrôler des zones de non-droit, qui deviennent petit à petit plus étendues que les zones de droit. Cette voyoutocratie n’a rien à voir avec celle que l’on dénonce en France : je parle ici de pays laissés à des tueurs sanguinaires et aux pires exploiteurs. Si on laisse faire ça, dans dix ou vingt ans, on reviendra dans de nombreux pays aujourd’hui "démocratiques" aux âges les plus sombres du Moyen-âge.

CJ : Dans votre roman, les personnages sont donc confrontés à cet état de fait…
JPG : Oui. Le père de mon héros était un juge mexicain tué par le cartel de Tijuana. Son fils, Abel Valdès Villazón n’avait que cinq ans. Pour se venger et financer son organisation écologique clandestine, trente ans plus tard il a braqué un casino sur Internet dont le cartel se servait pour blanchir son argent. Le cartel l’apprend et ça dérape… Les cartels mexicains, en plus du gouvernement américain, se mettent à leur tour à ses trousses.

Par l'usage du roman, à travers une histoire, je peux montrer ce phénomène en action, ses mécanismes, et exposer certains faits peu connus sur la finance criminelle. Je ne parle pas ici des exactions commises par certaines grandes banques pendant la crise des subprimes ou de la crise de la dette (cela pourrait faire l’objet d’un autre livre) mais du rôle de certaines banques (souvent petites et inconnues du grand public) pour le lessivage de l’argent sale. C’est un rouage fondamental permettant à la criminalité d’exister, d’opérer et de s’étendre. Si une quantité colossale d’argent sale est produite, il faut savoir qu'elle ne peut être réintégrée comme cela, d’un coup de baguette magique dans l’économie licite..
En simplifiant, disons que la seule façon de l'amener dans l’économie licite est de disposer d’un certain nombre de banques qui acceptent ces capitaux et les réinvestissent par la suite. Les explications fournies dans le roman sont beaucoup plus détaillées. Depuis vingt ans que la criminalité transnationale se développe, on assiste à un développement phénoménal des paradis fiscaux dont l’opacité est la clé. Au départ, ils étaient uniquement utilisés pour de l’évasion fiscale et les Etats pour le financement d’opérations "spéciales". Aujourd’hui, ils sont devenus le fief des groupes criminels... Les gouvernements ont conscience de ce phénomène mais pour l’instant l’évolution de la réglementation (que je suis avec attention) est un sommet d’hypocrisie et d’immobilisme bureaucratique. La Suisse pliera peut-être, mais les capitaux iront ailleurs. Ils l’ont d’ailleurs déjà en partie fait.

CJ : Les paradis bancaires sont-il nombreux ?
JPG : Il en existe des dizaines voire des centaines ! Certains que tout le monde connaît (le Liechtenstein, Panama ou Gibraltar), mais surtout une multitude d’autres complètement inconnus. Les mafieux et leurs conseillers se gardent bien d’éventer leur existence. J'en cite quelques uns dans Ombres et Lumières : Campione d’Italia, la République monastique du mont Athos, Sercq, Niue, Montserrat, Livigno, Büsingen. Mon préféré c’est le dominion de Mechilzedek, regardez sur Internet, c’est effarant ! Tous sont situés dans de petites îles ou des enclaves très particulières et ne servent quasiment qu’aux mafieux... Ici une grande partie de l’argent provient de l’argent sale et ressort blanchi. Et selon une estimation assez ancienne du FMI, il y aurait aujourd'hui 10 000 milliards de dollars d’argent sale qui dorment dans des coffres. Ceci, sans compter tous les investissements déjà réalisés par les groupes criminels dans des entreprises licites.

Au départ, les mafieux rachetaient des pizzerias, des sandwicheries, des garages, des petits commerces. Mais maintenant, on se rend compte que via des fonds d’investissements, via des hedge funds, sont détenues aujourd'hui d’énormes multinationales, comme par exemple des entreprises pharmaceutiques en Amérique du Sud. Ces entreprises n’ont initialement pas besoin des mêmes rendements que les marchés... C'est tout d'abord un investissement de sécurité. Les criminels ont néanmoins compris qu’en cassant les prix, ces entreprises peuvent prendre des parts de marché à leurs concurrents aux mains d’acteurs licites. En s’étendant, le crime organisé, sous-produit de la mondialisation, peut tuer le capitalisme pour aller vers quelque chose de pire. Certains secteurs sont devenus complètement vérolés par le crime et les mafias ; l’Etat n’a plus de possibilité d’agir sur les agents économiques pour changer le cours des choses. On le voit très bien par exemple en Italie…

CJ : Dans quels secteurs ?
JPG : Dans tout ce qui concerne par exemple le recyclage des déchets. Lisez Gomorra de Roberto Salviano. Ce secteur est tenu en Italie par les mafias et dans ces conditions il ne pourra pas y avoir ici de transition écologique dans ce pays. Les déchets toxiques, au lieu d’être traités, sont enterrés dans les champs ou mélangés au béton utilisé pour les fondations des immeubles ! Tout, là-bas, est dévoyé : des personnes qui contrôlent à celles qui donnent les autorisations en passant par celles qui inspectent… Tout le monde a été corrompu puisque la corruption va de pair avec la criminalisation. C’est un cancer. Le livre aborde profondément ce thème, thème dont en général quasiment personne ne parle mais qui, je le répète ici, constituera l’un des principaux écueils à la bonne gestion de la finitude des ressources. C’est un thème très dur, mais il vaut mieux parler des choses difficiles que les occulter. Et par le biais du roman, c’est moins rébarbatif.

CJ : D’où vous viennent toutes ces connaissances de ce monde ? Le livre est une fiction… vous avez bien pris la peine de préciser que "toute ressemblance avec des faits ou des personnes ne seraient que pure coïncidences"…
JPG : En fait, tout ce qui est dit sur la criminalité et la finance criminelle dans ce roman sont des faits réels… J'ai juste modifié le nom d’un cartel mexicain particulièrement violent.
Je m’intéresse à ce domaine depuis plus d’une vingtaine d’années. J’ai grandi à Nice et c’est une ville où la criminalité, malheureusement, a toujours été assez développée. J’y ai grandi à l’époque de la guerre de casinos, avec des règlements de compte entre différentes mafias. On pouvait voir chaque jour des nouvelles là-dessus dans Nice-Matin. Je me suis toujours intéressé à cette frange "ombrageuse", cette ombre de notre société. Et sur la côte d’Azur, on voit ces gens dans les boîtes de nuit où j’ai beaucoup traîné mes guêtres. Les criminels sont présents dans les marchés publics, dans l’organisation de la politique. Y habiter a fait que je m'y suis intéressé. Nice a aussi des côtés beaucoup plus lumineux et d’ailleurs ce n’est pas un hasard si Ombres et Lumières , dont l’intrigue se déroule presque entièrement aux États-Unis, s’achève à Nice et Marseille, où vous découvrirez certaines choses peu connues et merveilleuses.

Quand j’ai quitté Nice en 1993 et grâce à Internet qui naissait, je n'ai jamais cessé de dévorer les rapports de l’observatoire géopolitique des drogues, ou ceux de l’ONU sur le sujet. Et puis j’ai lu à peu près tous les livres existants sur la criminalité ou la finance criminelle. Dans mon travail, où je m’occupe en partie de questions de lutte anti-blanchiment, j’ai aussi été témoin pendant trois ans d’une enquête unique sur un secteur adjacent. Je ne peux pas en parler car l’enquête se poursuit. C’est la première fois que je vois ces organisations à l'oeuvre, d’aussi près. C’était effarant.
Je suis d'ailleurs assez sidéré de la méconnaissance de ce sujet, même au plus haut niveau de l’État. Certains criminologues ou experts comme Alain Bauer, Xafier Raufer, Jean-François Gayraud ou Mickaël Roudaut appellent à une analyse beaucoup plus poussée de ce phénomène et à une refonte des méthodes de lutte. Ils ont absolument raison. L’organisation de la justice est complètement inadaptée pour combattre ces mouvements. Les mafias le savent parfaitement et elles en jouent.

JC : Les mafias sont-elles présentes dans le secteur de l’énergie ?
JPG : Pour financer la transition écologique, il faut disposer d'énormément de capitaux. Remplacer des centrales nucléaires ou fossiles par des sources de production renouvelables, c’est par exemple très cher et l’argent manque. Et dans certains pays, les capitaux ont été d’origine criminelle. Les Italiens ont arrêté l’année dernière un mafieux qui avait investi pour quelque 1.5 milliard d’euros dans des éoliennes. Il se pourrait - mais aucun rapport n’existe là-dessus - que ce soit le cas dans d’autres pays européens. Dans les actionnaires de certains parcs solaires ou éoliens, il y a parfois de petits fonds d’investissement qui paraissent douteux. Personne n’en parle.

JC : Pourquoi ce secteur ?
JPG : Europol a publié en 2010 un rapport sur le sujet et considère que le secteur de l’énergie est - ou devrait être - l’une des principales cibles d’investissement pour les organisations criminelles. Les prix de l’énergie devraient continuer à augmenter et ces investissements sont stratégiques. Pour le renouvelable, dont une bonne partie est financée par des subventions, la tentation est aussi grande pour les mafieux de corrompre des fonctionnaires pour obtenir des subsides pour des projets qui n’existent pas ou produisent moins qu’ils ne le déclarent. On parle de fermes photovoltaïques qui produisent la nuit - c’est possible avec certaines technologies mais quand même...

JC : Et l’énergie, finalement c’est le pouvoir...
JPG : Absolument, un bon groupe mafieux doit être diversifié et il est très intéressant de posséder des actifs dans ce domaine, mais aussi dans les travaux publics, la grande distribution, l’hôtellerie… L’énergie fait partie des secteurs clés. Les criminels se présentent maintenant au grand jour comme des businessmen mais l’origine de leur fortune est souvent inconnue. Comme les lois sont inadaptées et qu’ils peuvent se payer les meilleurs avocats du monde, il est impossible d’enquêter ou de les condamner. En général ils sont bien implantés dans la vie politique locale où ils soutiennent des clubs de sport ou des organisations de bienfaisance.
Les mafieux deviennent donc petit à petit des personnages publics pour acquérir une forme de respectabilité. Et souvent ça marche.

JC : Dans votre roman, on voit que les mafias utilisent énormément les nouvelles technologies… Peut-être qu’un des moyens de lutter contre elles sera aussi d’utiliser ces outils, d'y avoir toujours une longueur d’avance ?
JPG : Effectivement. Dans le roman, l’antidote trouvée par les héros contre la mafia, c’est le hacking, c'est-à-dire pénétrer leurs ordinateurs pour disposer de tous les renseignements, voire monter des opérations destructrices… Le combat par les technologies de l'information. On s'en rend compte par exemple aujourd’hui avec le développement du phénomène Wikileaks ou Anonymous, une fédération de hackers, qui prennent toutes sortes de cibles.

CJ : Par exemple ?
JPG ; Des documents, déposés sur le web par Wikileaks l’année dernière, ont révélé les liens entre certains mafieux russes et des dirigeants européens. Une révélation qui a fait très mal. Dès lors, le hacker qui sort des renseignements cachés dans l’ombre pour les mettre à la lumière peut avoir un grand intérêt. Le problème, c’est qu’il prend des risques… Au Mexique, des hackers d’Anonymous qui voulaient révéler le réseau de corruption d’un des cartels les plus violents ont été kidnappés. Ils ont vite fait machine arrière.

JC : Le roman met donc en scène des choses sombres. Mais il y a aussi la figure de l'autre héros, l’astronaute Paul Gardner, bloqué sur la Lune, attendant les secours et délivrant chaque jour à la planète des messages de paix…
JPG : Oui, après cette longue discussion sur les mafias, parlons un peu de choses heureuses !
Si on regarde l’humanité, il y a toujours eu en elle une part sombre et une part lumineuse. Il est des époques où l’une prend le pas sur l’autre. J’avais besoin aussi de ne pas faire qu’un roman noir - puisque c’est un thriller. Je voulais aussi un roman lumineux, une utopie réaliste. Et ici, la lumière vient de ce personnage, Paul Gardner , astronaute qui a été envoyé au départ sur la Lune pour exploiter l’hélium 3 [ndlr : voir notre encadré], élément chimique qui pourrait servir de "fuel" aux futures centrales nucléaires à fusion, pouvant ainsi constituer la solution énergétique du XXIe siècle. Paul Gardner est bloqué sur la Lune et rêve en voyant la Terre. Et ses rêves vont avoir tendance à se réaliser...

CJ : Cette histoire d’hélium 3 est réelle…
JPG : Oui. Il y a dix ans, les Etats-Unis parlaient d’envoyer des astronautes sur la Lune pour 2013. L’action du livre se déroule justement en 2013. Finalement, pour des raisons que je détaille dans le tome 1, le gouvernement Bush a constamment décalé le programme - baptisé "Constellation"- puis Barack Obama l’a annulé. Dans mon livre, les Américains ont tenu les délais. Il s'agit donc d'une fiction... mais pas vraiment en fait. L’hélium-3 était l’un des grands enjeux de ce retour sur la Lune et pour les Américains il était important de s’en emparer avant les Chinois. Mais maintenant Pékin fait cavalier seul, et ils ont bien l’intention d’exploiter l’hélium-3. Plusieurs déclarations officielles ou officieuses vont dans ce sens. Mais, à mon humble avis, les Etats-Unis n’ont pas dit leur dernier mot. La NASA est engluée dans des problèmes de financement et manque d’efficacité. Il y a pourtant aux Etats-Unis une nouvelle génération d’entrepreneurs du spatial qui sont sur le point de révolutionner le secteur. Je pense notamment à SpaceX, l’entreprise d’Elon Musk, un jeune quadragénaire pour lequel j’ai une admiration sans limite. Un personnage du tome 2 s’inspire d’ailleurs de lui. A l’heure où nous écrivons ces lignes, SpaceX est sur le point de faire décoller le premier cargo privé qui viendra ravitailler la station spatiale internationale (date cible fixée au 7 mai). C’est extraordinaire. Jamais personne n’aurait prédit cela.

Elon Musk était le fondateur de Paypal qu’il a revendu pour une fortune à Yahoo. Il a réinvesti cela dans deux entreprises : Tesla Motors (qui fait de prodigieuses voitures électriques) et SpaceX. Il applique les méthodes de la Silicon Valley pour diminuer de façon drastique les coûts de développement et les cycles de conception/validation du spatial. Il a restauré une ferveur que les ingénieurs n’avaient pas connue depuis le programme Apollo. Il est hallucinant. Il dit qu’il va aller sur la Lune et sur Mars. Il y arrivera, j’en suis certain. Et certainement avant les Chinois.
Dommage que je sois absolument allergique à la mécanique (j’étais pourtant admis à SupAéro !) et à la thermodynamique, car j’aurais adoré m’impliquer dans une telle aventure. Mais qui sait ce que réserve l’avenir !
Paul Gardner et cet autre personnage que vous découvrirez sont en tout cas pour moi le moyen de "participer" au rêve spatial qui a pour moi une portée qui va bien au-delà de l’aventure technique. Vous découvrirez ça dans le tome 2.

CJ : Votre héros rêve du Siècle Bleu, un siècle dont la couleur ne serait pas le noir, mais le bleu, une couleur d’espérance...
JPG : Oui, le bleu, couleur de la planète Terre. Ce concept de Siècle bleu, défini par Paul Gardner, est de dire qu'avec une planète limitée en ressources, nous devons fournir des efforts d’innovation et de réforme sur une durée longue, un siècle, pour réaliser une transition et amener l’humanité à un autre stade d’évolution. Un stade où elle pourrait vivre enfin en harmonie sur le Vaisseau Terre. Le tome 2 présente en détails le programme du Siècle bleu. Paul Gardner, comme je vous le disais, est bloqué sur la Lune à cause de la folie de Pékin et Washington. En attendant d’être secouru, il énumère les défis de ce siècle, il fixe l’ambition et décrit la joie que l’on aurait si on réussissait cette transition.
Ce personnage rêve, et chaque jour, durant quatorze jours, il poste un message aux Terriens et propose des solutions, complètement utopiques pour certaines. Au départ, ces messages sont lus parce que les gens ont envie qu’il soit sauvé. Comme il dit des choses fondamentales, profondes et très belles, il a un pouvoir d’influence énorme. Petit à petit, de plus en plus de monde se passionne pour ses messages, jusqu'à ce que 7 milliards d’humains se joignent à lui. La force lumineuse qui va s’opposer à tous les aspects lugubres va venir de cet homme qui rêve, seul, sur la Lune, qui éclaire et redonne à l’humanité l’espoir et le courage de faire changer les choses. Au moment où les héros de cette histoire sont empêtrés au plus haut point contre les mafias, l’Etat américain et les menaces nucléaires, intervient ce phénomène positif qui unit par percolation tous les rêves et espoirs des individus. Paul Gardner fédère tous ces élans positifs dans une espèce d’énorme révolution pacifique, qui prend une force gigantesque et - mais je ne voudrais pas raconter le livre - pourra éventuellement contrebalancer ces forces très noires qui existent également dans notre monde.

Cela peut paraître fou, mais en ces temps de doute et de protestation généralisée, le monde peut basculer si un nouveau leader apparaît avec un modèle vraiment nouveau. En espérant que ce ne soit pas un charlatan ! Ombres et Lumières est le fruit d’une longue réflexion sur l’émergence des révolutions.

CJ : Et tout cela, pour vous, naît de ce spectacle de regarder notre Terre depuis l'espace...
JPG :
J’ai longtemps cherché quel pouvait être le point de vue qui pourrait permettre à tous les humains d’être d’accord sur leur avenir. Le flash m’est venu en 1996, lorsque j’ai découvert les textes très poétiques des astronautes dans l’ouvrage Clairs de Terre, un ouvrage illustré de magnifiques photos de notre planète prises par les astronautes. J’en ai rencontré ensuite beaucoup et la plupart étaient frappés par un désir profond de protection de la Terre et des hommes. Pour moi, ce point de vue est devenu une évidence. La vision qui rassemblera les hommes, c'est notre Terre, notre maison, vue depuis l’espace. Et en voyant cette maison, on se rend compte qu’elle est belle, qu’il n’y a rien autour. Et qu'on ne peut espérer se dire "quand on aura tout foutu en l’air sur Terre, on ira ailleurs ". Ailleurs, on ne pourra pas vivre, en tout cas pas tout de suite.

CJ : On ira peut-être sur Mars..
JPG  : Mars est beaucoup moins accueillante que la Terre. Même si je lis très peu de science-fiction, je suis un grand admirateur de la saga "Mars la Rouge", "Mars la Verte", "Mars la Bleue" de Kim Stanley Robinson sur la terraformation de Mars, et pourtant j'avoue que cela ne m'a pas convaincu que ce serait possible d'y vivre. Les conditions de vie y sont épouvantables et précaires. Mieux vaut donc miser sur notre Terre que sur Mars. Il faut bien sûr continuer à explorer le système solaire et au-delà, mais ce ne sera pas une solution pour ce siècle d'aller s'enfuir sur Mars ou sur la Lune. Voir la Terre depuis l'espace nous fait à la fois prendre conscience de sa beauté mais aussi de notre isolement. Une image forte pour nous décider à nous comporter de façon plus responsable envers la nature mais aussi envers les humains et les autres espèces. Respecter le sacré de cette planète.

CJ : Est-ce pour cela que dans le roman vous parlez par exemple de la philosophie des Navajos ?
JPG : Oui. Les Navajos ont une conception très profonde de l’harmonie et de la beauté. Les clés sont là. Et le roman contient aussi des réflexions sur l’écologie, la spiritualité. Le monde va avoir besoin de ces forces lumineuses, toutes n’étant pas forcément rationnelles, certaines étant même magiques, mais on aura besoin de tout cela pour changer le monde.

CJ : Vous allez continuer la saga. Quels autres thèmes voudriez-vous aborder dans vos romans ?
JPG : Ce tome 2 est l’histoire d’une révolution, la Révolution bleue. Dans les idées qui m’intéressent, il y a la consolidation des révolutions. Dans l’histoire des sociétés humaines, si de nombreuses révolutions ont pris place, très peu ont finalement débouché sur des transformations vraiment positives. Souvent elles ont conduit à l’établissement de régimes pires que ceux qu’elles avaient destitués.

Je m’intéresse aussi aux conditions d’effondrement des civilisations. J'aimerais donc prolonger la saga avec un livre qui parlerait notamment d’archéologie antique, expliquant comment les grandes civilisations ont disparu. Ceci pour montrer que la nôtre n’est pas forcément robuste, mais maintenant je crois que nous sommes nombreux à en être conscients !

Enfin, un troisième thème concerne l’eau et le pétrole, les deux grands enjeux de ces prochaines années. Et peut-être aussi que je parlerai de Nikola Tesla, l’un des inventeurs les plus prolixes de l’Histoire et finalement assez méconnu du grand public.

CJ : Nous comptons beaucoup de chercheurs parmi nos abonnés. Pourquoi avez-vous abandonné la recherche scientifique ?
JPG : J’ai quitté la recherche pour deux raisons.
La première c’est qu’en voyant tout ce qu’il se passait autour de moi, je ne pouvais plus travailler dans un laboratoire sur des problématiques trop abstraites. J’avais un besoin d’être dans le concret, dans l’action, proche des cercles de décision. La science apporte un éclairage capital et je continue d’ailleurs d’analyser tout ce que je lis ou tout ce que j’entends avec cette même rigueur. Mais quand on veut faire changer les comportements, cela ne suffit pas de montrer les faits, il faut mettre des forces en route. Et cela, c’est difficile à faire depuis un laboratoire. Demandez-le aux milliers de climatologues qui collaborent avec le GIEC !

La seconde raison est que j’ai toujours eu peur de l’hyper-spécialisation. On a tendance à enferrer les chercheurs sur des thèmes très précis et cela ne correspond pas à ma personnalité. C’est pour cette raison que j’ai toujours refusé d’écrire une thèse. Je ne voulais pas être considéré comme le spécialiste de telle ou telle question. J’adore depuis toujours la pluridisciplinarité et la découverte de nouvelles choses. Ceci doit d’ailleurs se sentir dans ce que j’écris.
En travaillant dans l’énergie et l’environnement, et avec ces projets de romans, j’ai vraiment trouvé un équilibre et un champ d’investigation qui me va très bien. Cependant, je n’exclus pas de retourner dans la recherche fondamentale, si de grands programmes pluridisciplinaires et ambitieux se montaient !



Note
(1) Ce Sommet de la Terre s'est tenu à Rio de Janeiro du 3 au 14 juin 1992, sous l'égide de l'Organisation des Nations unies. Cette Conférence des Nations Unies sur l'environnement et le développement (CNUED) est généralement considérée comme une réussite. Avec la participation d'une centaine de chefs d'État et de gouvernement très diversifiés, ce sommet demeure aujourd'hui le plus grand rassemblement de dirigeants mondiaux. Plus de 1 500 ONG étaient également représentées. Ce sommet s’est conclu par la signature de la Déclaration de Rio, fixant les lignes d'action pour une meilleure gestion de la planète, faisant progresser le concept des droits et des responsabilités des pays dans le domaine de l'environnement. Cependant, elle n'est pas juridiquement contraignante. Au contraire, elle reconnaît la souveraineté des États à "exploiter leurs propres ressources selon leur politique d'environnement et de développement". Ce sommet a conduit par ailleurs à l'adoption du programme Action 21, qui comprend environ 2 500 recommandations (dont la plupart n'ont jamais été mises en œuvre), la Déclaration sur la gestion, la conservation et le développement durable des forêts, de même de même que les trois conventions de Rio :
• la Convention sur la diversité biologique (CDB)
• la Convention-cadre des Nations unies sur les changements climatiques (CCNUCC)
• la Convention des Nations unies sur la lutte contre la désertification (CLD).

S’est tenu ensuite le sommet de Johannesburg en 2002.
Un prochain sommet se tiendra à Rio du 20 au 22 juin 2012 avec pour thèmes "l’économie verte" et "le cadre institutionnel du développement durable".


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27 octobre 2011 4 27 /10 /octobre /2011 16:05

 

Jean-Paul Baquiast

 

Les représentants des institutions européennes et des 17 gouvernements des pays membres de la zone euro se sont mis d'accord in extremis le 26 octobre sur un dispositif complexe permettant à la Grèce de faire face à ses dettes publiques sans être obligée de quitter l'euro. Ce dispositif pourrait éventuellement être étendu à l'Italie, également menacée. Mais de l'avis général, il sera insuffisant pour résoudre les problèmes d'endettement à venir de ces pays, comme ceux des autres Etats membres de la zone euro. A plus forte raison, il ne pourrait être étendu aux déficits des 10 Etats membres de l'Union européenne mais membres de l'Union, si ceux ci-en ressentaient le besoin. Il faudrait donc d'urgence voir plus loin, en vue de solutions durables à long terme

Deux questions de fond restent posées à cet égard:

1. Dans quelles limites et pour quels objectifs les Etats européens peuvent-ils s'endetter? Autrement dit, comment distinguer les bonnes dettes des mauvaises?

2. L'euro étant une monnaie commune, comment gérer au niveau commun les décisions nationales relatives à ces dettes lorsque leur importance excède les capacités de remboursement des Etats pris individuellement ? La question est généralement formulée de façon plus explicite: qu'attendent les 17 Etats-membres de la zone euro pour mettre en place un gouvernement économique et financier commun capable d'harmoniser les politiques budgétaires nationales en matière de dépenses et recettes?

Beaucoup des intérêts économiques dominant en Europe, qu'ils soient non-européens ou même européens (que l'on nomme les Transnational Corporations, TNC), ne veulent pas d'un tel gouvernement économique et financier de la zone euro. Ils veulent continuer à diriger et spéculer sans entraves. Les peuples, ou à défaut les majorités social-libérales au pouvoir ou aspirant à gouverner à la suite des prochaines élections, devraient au contraire en faire leur priorité. Nous aimerions pour notre part entendre le candidat du PS français François Hollande confirmer clairement que ce sera pour lui la première des priorités à négocier s'il était élu.

Rappelons cependant que selon nous et pour beaucoup d'observateurs, une telle structure ne serait viable à long terme que dans le cadre d'une modification profonde des Traités conduisant à une Europe fédérale. Celle-ci devrait notamment être dotée d'un Parlement élu au suffrage universel commun, capable de négocier avec les exécutifs les grandes lignes des politiques communes et dont l'euro deviendrait un des outils. Nous ne traiterons pas de cette question dans le présent article.


Bonnes et mauvaises dettes publiques

Appelons pour simplifier dettes publiques ou dettes souveraines celles que souscrit le gouvernement d'un pays pour couvrir les déficits de ses budgets, budgets de fonctionnement ou budgets d'investissement. Il le fait en émettant des emprunts, soit auprès de diverses institutions financières, soit sous forme de bons du Trésor offerts sur les marchés financiers. Il faut apprécier l'opportunité de ces emprunts d'une part en fonction des dépenses qu'ils visent à couvrir et d'autre part au regard des prêteurs à qui l'on s'adresse.

Les dépenses à couvrir

On distingue à juste titre, concernant les Etats, les bonnes dettes et les mauvaises dettes. Les bonnes dettes sont celles destinées à financer des investissements qui seront rentables à terme: par exemple la construction d'infrastructures industrielles, de centres universitaires ou d'aides ciblées à des investissements de recherche dépassant la capacité de financement par les budgets annuels. Si ces aides sont bien gérées, elles rapporteront des produits générant eux-mêmes des activités pouvant à terme contribuer à l'augmentation des ressources fiscales. Les dettes seront donc remboursées. Il suffira de faire appel à un mécanisme d'emprunt à long terme permettant de faire la soudure entre les dépenses d'aujourd'hui et les recettes de demain. Dans des Etats (de plus en plus rares malheureusement) où la puissance publique conserve un rôle de pilotage global, ces dépenses sont indispensables. Elles doivent en priorité être financées par les budgets d'investissement. A défaut, l'appel à l'emprunt est tout à fait légitime. Il en est de même des dépenses d'équipement des collectivités locales.

Une difficulté de mise en oeuvre doit être résolue. Il s'agit de s'assurer que les crédits obtenus par l'emprunt iront bien aux activités destinées à en bénéficier. Il ne faut pas s'illusionner. Ces crédits , que ce soit au niveau de chacun des Etats ou au niveau communautaire, courront le risque d'être détournés soit par des gouvernements pour des raisons de clientélisme électoral, soit par des spéculateurs ou des hommes politiques corrompus. D'où la nécessité de prévoir, notamment au niveau européen, des dispositifs d'allocation soumis à un contrôle de gestion sérieux et à une évaluation démocratique a priori et a postériori efficace. Le concept de Fonds stratégique européen d'investissement pourrait être retenu, lui-même placé sous la tutelle du gouvernement de la zone euro mentionné ci-dessus. Le risque de détournement au niveau des collectivités locales est tout aussi grand. Malgré ces risques, l'expérience semble montrer que les investissement public atteignent leurs objectifs beaucoup plus souvent que des investissements privés ou mixtes (dans le cadre de partenariat dits publics-privés).

On pourra ranger également dans les bonnes dettes celles résultant de politiques publiques destinées à couvrir des dépenses exceptionnelles découlant de phénomènes naturels et de catastrophes technologiques ou sanitaires (dépenses militaires en cas de guerre). Mais dans ce cas, il faudra très rapidement en répartir la charge entre contribuables, nationaux ou européens, afin d'éviter de financer les dépenses correspondantes par des emprunts à court terme qui ne pourraient pas être remboursés.

Les mauvaises dettes sont celles destinées à couvrir les déficits des budgets de fonctionnement. Y recourir permet à des gouvernements laxistes de satisfaire les clientèles électorales, sans demander de contrepartie. Certes, comme en ce qui concerne les entreprises, les autorités budgétaires publiques doivent pouvoir emprunter à court terme pour faire face aux charges de trésorerie, résultant de la non simultanéité des recettes et des dépenses. Mais cette facilité, se traduisant par des écritures en déficit ne devrait pas dépasser 3% environ du montant des budgets, pouvant être modulé en fonction des cycles de croissance-décroissance. C'est ce qu'avait décidé, un peu arbitrairement il est vrai, le traité de Maastricht. On parle aujourd'hui de "règle d'or" qui devrait s'imposer à tous les budgets dorénavant, si l'on en croit les décisions prises au soir du 27 octobre. Emprunter au delà condamne irrévocablement à terme au défaut de remboursement, correspondant à la faillite en droit privé. Il convient donc d'une façon générale de couvrir les dépenses de fonctionnement par des impôts ou contributions obligatoires de même nature. C'est le prix que doivent consentir les citoyens pour disposer d'un Etat digne de ce nom. Il devrait en être de même des dépenses de fonctionnement engagées par les institutions européennes, à faire couvrir par des impôts européens.

L'inflation, pendant les 30 ans ayant suivi la 2e guerre mondiale, a été systématiquement utilisée pour permettre le non-remboursement des dettes des Etats à leur valeur initiale. Cette démarche correspond à un impôt sur les épargnants et les revenus fixes. Elle n'est pas admissible car, outre le fait qu'elle repose sur une tromperie, elle se traduit pas un assèchement des épargnes, les agents économiques préférant dépenser plutôt qu'économiser. En période de rareté croissante d'un certain nombre de ressources, ceci correspond à des gaspillages qui ne sont pas admissibles.

Il en résulte que les dépenses budgétaires directes ou indirectes (budgets sociaux) doivent être en permanence ajustées en fonction des recettes fiscales disponibles (contributions obligatoires). Celles, héritées du passé, dépassant ce niveau, doivent être réduites. Les impôts, de leur coté, ne peuvent pas être indéfiniment augmentés. Par ailleurs, pour être supportés, leur charge doit être convenablement répartie entre agents économiques et activités, de façon à ce que ne soient pas les seuls contribuables incapables de fraude qui en supportent la charge. Ce n'est pas le cas dans beaucoup d'Etats européens, notamment la France, où des réformes fiscales assorties de contrôles adéquats s'imposent de toute urgence, visant à la fois la justice et l'efficacité. Ce contrôle des dépenses et cette réforme fiscale s'imposent aux majorités au pouvoir et tout autant aux programmes des oppositions visant à leur succéder. Pour celles-ci, le nier relèverait d'un illusionnisme inquiétant. C'est ce que le socialiste Manuel Valls, en France, a eu raison de souligner.

Ces différentes règles limitent considérablement les possibilités d'action budgétaire des gouvernements en charge des pays les moins favorisés. A l'extrême, ceux-ci ne pourront même plus rémunérer des fonctionnaires pourtant indispensable à la bonne marche de l'Etat. Ce risque menace actuellement les pays européens du Sud, sommés de faire des économies. Des réactions sociales de plus en plus violentes en résulteront nécessairement. Pour éviter qu'en Europe, seuls les Etats les plus riches, ceux du nord, puissent disposer de budgets de fonctionnement suffisants, il faudrait assurer des transferts entre Etats riches et Etats pauvres. C'est ce qui se fait au sein des Etats nationaux entre collectivités locales inégalement prospères, sous forme de divers fonds de péréquation. C'est ce qu'à accepté l'Allemagne de l'Ouest au profit de l'Allemagne de l'Est à la suite de la réunification.

Dans cet esprit, les Européens devront accepter des politiques communes volontaristes par lesquelles les pays riches accepteraient des transferts de richesse au profit des pays pauvres. Pour le moment, malheureusement, sauf à la marge (dans le cas des fonds structurels européens), de telles politiques n'existent pas en Europe. Il en résulte que dans l'immédiat se font pleinement sentir les inégalités de puissance économique entre Etats-membres. On peut difficilement demander à la Grèce d'imposer à ses ressortissants des modes de vie austères alors que la libre circulation des personnes et des biens conduit à transformer en standards communs les modes de vie des pays plus riches.

D'où le besoin inéluctable, à terme, d'une structure fédérale qui assurerait la péréquation des ressources et des charges entre les différentes composantes de l'Europe. Seul un Etat fédéral européen serait capable de faire admettre cette péréquation par l'ensemble des citoyens, capable aussi d'imposer des mesures visant à combattre les fraudes qui sont souvent à la source de beaucoup d'inégalités apparentes. (Voir concernant les inégalités de puissance entre Etats européens et la fraude la note 1 ci-dessous).

L'origine des prêteurs

Certains Etats font appel à leurs propres épargnants pour couvrir leurs emprunts. C'est le cas, souvent cité, du Japon. C'est aussi, dans une large mesure, celui de la Chine. Mais il faut pour cela qu'ils disposent d'une épargne privée importante et mobilisable. Il faut aussi qu'ils acceptent le risque d'un effondrement général de l'économie si pour une raison ou une autre, ces épargnants ne peuvent plus être remboursés. L'Europe présente, nous l'avons vu, trop d'inégalités entre puissances économiques et donc entre épargnes pour faire financer à grande échelle par ses propres citoyens les emprunts émis par ses Etats. A petite échelle cependant, nous pensons que le fonds stratégique européen d'investissement mentionné ci-dessus pourrait tirer une partie de ses ressources de « dettes perpétuelles », c'est-à-dire non remboursable mais négociables, s'adressant à des épargnants européens, y compris petits épargnants, qui subsistent dans des pays restés relativement riches comme la France.

La solution jusqu'ici retenue par tous les Etats européens, qu'ils participent ou non à la zone euro, a été de faire appel aux marchés, sous diverses formes, la plus simple étant la vente de bons du trésor non affectés, la plus complexe étant l'émission d'emprunts d'Etat ou garantis par l'Etat. Dans tous les cas, ces procédures conduisent inévitablement les puissances publiques à donner un droit de regard sur leurs politiques régaliennes aux préteurs, c'est-à-dire à des intérêts privés pouvant ne pas avoir les mêmes objectifs. Longtemps les Etats occidentaux se sont tournés vers des prêteurs de leur mouvance politique, par exemple fonds de pensions et caisses d'épargne s'adressant à des nationaux ou des tiers de confiance. Mais avec la ruine de beaucoup de ces fonds patrimoniaux, ils se sont adressés à des fonds spéculatifs beaucoup plus exigeants en termes de rendement et de délais de remboursement. Par ailleurs, et faute de ressources suffisantes provenant des épargnants du monde occidental, ces Etats ont puisé dans les réserves accumulées par les pays asiatique, au premier rang desquels la Chine, qui vendent beaucoup aux pays occidentaux et dépensent très peu sur leur marché intérieur.

Les gouvernements européens sont longtemps restés très méfiants à l'égard des prêts consentis par la Chine. N'était-ce pas introduire dans leur zone économique non pas des actionnaires anonymes mais des acteurs publics animés d'une forte volonté de conquête. Pour leur part, les hommes politiques américains ont considéré qu'un tel risque n'existait pas. A quoi bon imposer les contribuables nationaux si la Chine fournit les ressources nécessaires à la couverture des dépenses publiques américaines? Mais ce raisonnement est de moins en moins admis par les économistes nord-atlantiques d'inspiration keynésienne, comme Paul Krugman. La Chine prête des dollars à l'Amérique à condition que celle-ci achète les produits industriels fabriqués en Chine. Certes ceux-ci sont vendus à bas prix, mais les importer au lieu de les produire, fut-ce à un coût plus élevé, s'est traduit à long terme par une forte désindustrialisation de l'économie américaine et la multiplication du chômage. Les mouvements d'Indignés qui se généralisent en résultent. Les conseils d'administration des entreprises américaines dites TNC (transnational corporations) en ont bénéficié, mais les bénéfices enregistrés n'ont pas été réinvestis dans l'économie réelle américaine. Les seuls secteurs en ayant profité ont été ceux des recherche/développement à usage militaire. Le considérable budget de recherche du Pentagone permet ainsi d'entretenir un potentiel de défense dont même la Chine est obligée de tenir compte.

L'Europe, n'étant pas une puissance fédérale, ne peut espérer pour le moment faire jeu égal avec la Chine. Elle devrait donc se méfier particulièrement des diverses propositions de Pékin visant à prendre en charge une partie des dettes publiques européennes. Ces aides ne seront pas sans contreparties. Leurs conséquences stratégiques pourraient être extrêmement néfastes, en termes de perte d'indépendance de l'ensemble européen vis-à-vis de la puissance chinoise. C'est ainsi que, à la date du 25 octobre, le gouvernement chinois a proposé , en échange du rachat de certaines dettes européennes, d'être admis comme partenaire de plein droit au sein de l'espace économique européen. Ceci interdirait de facto les mesures de rétorsion protectionnistes dans les domaines ou les entreprises chinoises ne respectent pas les règlements et contraintes européennes. Est-ce une telle capitulation que sont allés ce jour négocier à Pékin des représentants des institutions européennes?

Le recours aux prêts du Fonds monétaire international (FMI) n'est guère plus recommandable, en ce qui concerne les dettes publiques des pays européens. Le FMI est très largement l'agent des intérêts dominant à Wall Street et Washington. Ses interventions ont toujours visé à étendre le champ du capitalisme néolibéral anglo-saxon, aux dépends des pouvoirs de décision et de régulation des Etats et des secteurs publics.

La question du gouvernement économique et financier de la zone euro

Depuis longtemps cette exigence avait été formulée par des critiques des traités européens tels Jean-Pierre Chevènement leur reprochant leur excès de libéralisme. Nous l'avions nous-mêmes reprise dans notre essai de 2008 (avant la crise dite des subprimes) intitulé « L'Europe ou le vide de puissance. Essai sur le gouvernement de l'Europe à l'ère des super-Etats ». En pratique, quelques timides mesures ont été récemment étudiées, notamment entre l'Allemagne et la France, visant par exemple à l'harmonisation des taxes sur les entreprises. D'autres ont été évoquées lors de la réunion entre chefs d'Etats de la zone euro du 26 octobre. Mais le compte est encore loin.

Au delà de cet aspect, il faut se demander en quoi la participation à la zone euro, dotée d'un gouvernement économique et financier encore à définir, protègerait-elle les 17 Etats membres. On notera que si cette protection était effective, elle créerait des inégalités avec les 10 autres membres de l'Union européenne n'ayant pas voulu ou pas pu adopter la monnaie commune.

Inégalités de puissance découlant de la participation ou de la non participation à l'euro.

L'euro, c'est-à-dire la monnaie unique, protège-t-il les Etats qui l'ont adoptée? La réponse serait affirmative si les négociateurs du traite de Maastricht étaient allés jusqu'au bout de leur logique: mettre en place un gouvernement économique et financier commun dont l'euro aurait été l'un des instruments. Dans ce cadre, des harmonisations budgétaires, réglementaires, fiscales et douanières permettraient de mutualiser et de défendre, face aux autres zones monétaires (dollar, yuan), les ressources économiques des pays-Membres. Nous verrons ci-dessous que cette évolution s'imposera inévitablement mais pour le moment ce n'est pas le cas. L'euro, géré par la Banque centrale européenne (BCE) permet principalement trois choses: - donner un visage monétaire à la zone euro, ce qui est important dans un monde où seuls s'imposent durablement les grands ensembles - favoriser les échanges commerciaux internes à la zone en simplifiant les opérations de change - lutter contre l'inflation laquelle est la grande crainte de l'Allemagne, en réglementant les tentations de création de monnaie pour résoudre les déficits budgétaires et commerciaux.

Un certain nombre d'experts et hommes politiques européens dits souverainistes font valoir qu'un retour aux monnaies nationales permettrait de dévaluer celles-ci librement, en tant que de besoin, pour faciliter les exportations. Mais cet argument ne serait recevable que de la part d'un très grand pays européen, essentiellement l'Allemagne – qui pour le moment n'en formule pas l'exigence, la zone euro lui offrant une sorte de marché captif. En cas de sortie de l'euro, les pays économiquement plus faibles paieraient la prime à l'exportation résultant d'une monnaie faible par un renchérissement vite insupportable de leurs importations essentielles. Ils s'engageraient dans une course inflationnistes dont souffriraient tous les revenus fixes ou déclarés.

Nous avons un moment défendu ici une thèse radicalement contraire, celle selon laquelle un nouveau Traité européen devrait imposer aux 27 Etats membres de l'Union le choix entre appartenir à celle-ci, en adoptant l'euro et en acceptant les règles de bonne gestion en découlant, ou bien sortir de l'Union. Mais lorsque l'on voit aujourd'hui le désordre régnant au sein des petits Etats, membres ou non de l'euro, il est clair qu'en dehors de la mise en place d'une véritable fédération des Etats-Unis d'Europe, une telle perspective ne serait pas souhaitable, ni pour l'Union européenne en général, ni pour l'euro en particulier.

Certains observateurs préconisent aujourd'hui un éclatement de l'Union entre un coeur fédéral comportant les Etats du nord, la France et quelques Etats économiquement plus faibles mais acceptant le règle fédérale, et des Etats dont la Grande Bretagne serait le modèle acceptant d'affronter par leurs propres moyens la concurrence internationale. Nous sommes prêts pour notre part à parier que confrontés à ce choix, tous les Etats européens (hors peut-être la Grande Bretagne dont le tropisme atlantique demeure considérable) choisiraient la discipline imposée par l'appartenance à une Union fédérale correctement dirigée, dont l'euro et la BCE seraient les instruments monétaires et bancaires.

L'appartenance à la zone euro, dans son état actuel ne permet pas de compenser les inégalités de puissance économique entre Etats membres.

Dans tout Etat, qu'il soit national ou fédéral, il existe des inégalités entre régions. Elles sont acceptées comme le prix à payer pour l'unité nationale. Mais en général, nous l'avons rappelé, elles sont part compensées par des échanges spontanés (par exemple les migrations intérieures) et surtout par des politiques publiques systématiques visant à rééquilibrer les déséquilibres excessifs. La fiscalité, la protection sociale, l'aménagement du territoire tendent à organiser les transferts entre collectivités et régions, en vue de diminuer les inégalités structurelles. Elles y ont jusqu'ici réussi, sauf dans le cas des banlieues des grandes villes. Celles-ci sont malheureusement considérées, pour des raisons que nous ne discuterons pas ici, comme zones de cantonnement pour des populations de moins en moins bien assimilées.

L'Union européenne n'a pas les pouvoirs politiques – ni sans doute jusqu'à ce jour la volonté – d'organiser de tels transferts. Ils heurteraient directement, il faut bien l'admettre, des traditions nationales comportant une large part de refus de l'autre, fut-il européen. Il en est de même du groupe des pays membres de l'euro. Le gouvernement économique et réglementaire ambitieux de la zone euro, qui serait nécessaire pour assurer la viabilité d'une monnaie unique, a été refusé depuis les origines, tant par les pays riches que par les pays pauvres, compte tenu des contraintes qui en aurait découlé.

La BCE, pour sa part, n'est dotée d'aucun pouvoir suffisant sur les banques centrales et banques privées nationales. Elle a par ailleurs dès l'origine été privée du droit de faire des prêts aux Etats et aux entreprises, sous prétexte de lutter contre les tentations inflationnistes. Mais deux raisons de fond expliquent qu'elle ne dispose pas des pouvoirs de son homologue la banque fédérale de réserve américaine. La première est qu'il n'existe pas de gouvernement européen commun au service duquel elle pourrait être mise. La seconde est tout aussi significative de la faiblesse de l'Union européenne.

Il s'agit du fait que les pouvoirs financiers, européens ou internationaux, qui dominent l'Europe ont toujours refusé la mise en place de procédures et d'institutions publiques permettant d'échapper au passage obligé par « les marchés » pour financer les emprunts des entreprises et des gouvernements européens. De ce fait les marchés, dont l'influence est considérablement augmentée par le pouvoir prédictif des agences de notation, peuvent se réserver le monopole des bénéfices tirés de leurs activités de prêts aux Etats. Ils peuvent, ce qui est bien plus lourd de conséquence, leur imposer sous prétexte de redressement des mesures d'économies ou de « réforme » des administrations publiques. La conséquence inéluctable en sera la disparition des services publics et leur remplacement par des compagnies privées d'ailleurs plus coûteuses et moins efficaces, comme le montre amplement l'exemple américain.

Nous n'allons pas dans le cadre de cet article définir en quoi un gouvernement économique et financier de la zone euro pourrait permettre de rendre celle-ci globalement plus efficace, notamment en compensant les inégalités de puissance entre Etats-membres. Notons seulement qu'il faudra revenir sur l'indépendance absolue de la Banque centrale, exigée par l'Allemagne pour des raisons historique. Il faudra que la BCE puisse racheter en émettant des euros une part importante des dettes souveraines des Etats s'avérant incapables en tout ou en partie de les rembourser. Il faudra aussi qu'elle puisse fournir, directement ou indirectement, des prêts à long terme destinés à financer les investissements stratégiques européens. Dans ces deux cas, de telles procédures seront bien préférables à celles consistant à faire appel aux marchés. Si la BCE agissait ainsi, sous le contrôle du gouvernement de la zone euro, l'indépendance de l'Europe vis-à-vis de ses concurrents extérieurs en serait fortement augmentée.

Un dernier point doit être signalé, concernant le futur gouvernement de la zone euro. Il ne suffira pas d'instituer un quelconque ministre de l'économie ou du budget commun. Il faudra soumettre ce dernier à un processus de négociation, sinon de co-décision, associant le Parlement européen. A plus long terme, le Parlement européen devra être élu au suffrage universel européen, pour disposer de plus d'autorité démocratique. Mais comme ceci sera le premier pas vers des Etats-Unis d'Europe, il s'agira d'une réforme qui ne pourrait pas être négociée en urgence, sous la pression des marchés, c'est à dire finalement des TNC ou Transnational Corporations, évoquées ci-dessus. Pour bien faire, elle devrait répondre à ne demande majoritaire des citoyens européens. Si la crise s'aggravait, comme probable, les électorats s'y résoudraient sans doute.

Conclusion

Les réalités et contraintes sommairement évoquées dans cet article sont encore mal perçues par les gouvernements européens. Seules les TNC qui font très largement la loi en Europe en ont compris l'importance. Mais elles ne veulent rien changer aux répartitions de pouvoir actuelles, puisqu'elles en tirent profit. Concernant la France, nous pensons que le gouvernement issu des futures élections de 2012 serait très avisé d'en tenir compte. D'où la nécessité de le faire dès maintenant dans l'élaboration des programmes pour les 5 prochaines années, qu'il s'agisse de ceux de la droite encore au pouvoir ou de la gauche qui aspire à prendre le relais.

Lire Dette indigne ! : Dix questions, dix réponses, Gérard Filoche, Jean-Jacques Chaviré 2011

 

Note. Inégalités de puissance économique entre Etats européens et poids de la fraude

L'union européenne à 27 ou la configuration plus réduite associant les 17 Etats membres de l'euro rassemble des pays dont la puissance économique est très différente. On distingue ainsi à juste titre les pays à économie solide, nécessairement dominants: l'Allemagne, entraînant avec elle de petits Etats dits nordiques (Autriche, Hollande, Scandinavie) et les pays à économie fragile, pays méditerranéens ou du Sud, Italie, Espagne, Portugal, Grèce, d'une part, pays d'Europe centrale et orientale nouveaux entrants dans l'Union, d'autre part, La France et la Grande Bretagne (qui n'est pas dans l'euro) se situent entre ces deux ensembles.

Plusieurs raisons justifient ces inégalités de puissance. Elles tiennent à des inégalités liées à la géographie et à l'histoire: dimension territoriale, population, ressources naturelles, apports des investissements industriels ou des grandes infrastructures. Elles sont difficilement modifiables à court terme. Mais d'autres tiennent au poids plus ou moins grand de l'économie souterraine et de la pénétration des administrations publiques par des intérêts privés visant à frauder les réglementations fiscales et sociales. Aucun Etat n'y échappe, notamment de moins en moins la France. La Grèce ou dans une large mesure l'Italie supportent ce handicap depuis des décennies. Il en est de même des Etats non encore membres de la zone euro, pays de l'Est et même Grande Bretagne, qui use et abuse des paradis fiscaux offerts dans le cadre de la zone dollar. Au sein de l'euro, les pays du Nord, sans être exemplaires (nul ne l'est) sont fondés à refuser de prendre à leur charge les dérives spéculatives voire frauduleuses ou criminelles des pays du Sud. Ils suspectent de plus en plus la France de céder à une gestion politicienne hasardeuse, dont ils voudrait éviter l'effet contaminant.

Ceci veut dire que les négociations entre pays européens concernant la répartition du poids de la dette doivent certes tenir compte des différences de puissance structurelles ou historiques entre économies, pour essayer dans la mesure du possible de les compenser par des transferts. Mais en aucun cas elles ne devraient entériner des comportements frauduleux générateurs de faiblesses artificielles. Si un pays, profitant du non contrôle de ses transactions et de la non transparence des procédures bancaires, se déclare en déficit structurel alors qu'une partie des richesses produites sont dissimulées dans dans des banques échappant à tout contrôle, il ne peut prétendre bénéficier de l'aide provenant de pays dont la gestion est dans l'ensemble plus régulière. Pour revenir à la table des négociations, il doit prouver qu'il a d'une façon vérifiable par des audits externes mis de l'ordre dans les abus que commettent ses ressortissants.

La nécessité de moraliser les comportements économiques au sein des Etats de l'Union européenne, en alignant les moins vertueux sur ceux qui le sont davantage, s'imposera de plus en plus au fur et à mesure que s'aggravera la crise. Ce qui était toléré avec indulgence ne le sera plus. Il s'agit d'un point que de futurs gouvernements de gauche en Europe devront mettre à leurs programmes. Ce sont toujours les citoyens les plus pauvres qui supportent le coût des détournements de procédures et des fraudes. Il n'est peut-être pas très rentable au plan électoral de se présenter comme un père Fouettard, mais c'est la seule façon de faire rentrer des ressources jusqu'ici dissimulées dont la gauche aura besoin pour financer ses programmes. Bien évidemment, une telle « moralisation » se heurtera au concert de toutes les entreprises de par le monde qui profitent de la non transparence et du laxisme. Mais ce ne sera pas une raison pour refuser de la mettre en oeuvre dans les faits, c'est-à-dire bien au delà des discours électoraux.

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31 juillet 2011 7 31 /07 /juillet /2011 20:30


par Jean-Paul Baquiast 31/07/2011


Pouvons-nous nous résoudre à considérer que la Grèce est enfermée dans une impasse dont elle ne pourra pas sortir ? Des solutions jusqu'ici refusées pourraient-elles être mises en oeuvre ? La question n'intéresse pas seulement la Grèce, mais beaucoup d'autres pays européens - sans mentionner les pays les plus pauvres du tiers monde.


Pour y répondre, il serait peut-être utile de réfléchir en profondeur à l'évolution des systèmes complexes. Dans un court article ("350 milliards au soleil. Que faire de la Grèce ?"Le Monde, 26/07/2011, p. 16) la consultante économique Sophie de Menthon s'attache à dissiper les illusions qui pouvaient avoir été suscitées par le "sauvetage"décidé le 21 juillet à Bruxelles à l'initiative des chefs d'Etat européens. Dans le même sens, une nouvelle dégradation de la note de la Grèce, annoncée peu après par l'agence Moody's, a montré le peu d'importance attribuée par les marchés à la décision du Conseil européen.


Les arguments de Sophie de Menthon sont a priori indiscutables. Selon elle, les solutions de secours apportées par les Européens à la Grèce ne s'attaquent pas au fond du problème. Aider ce pays à rembourser ses dettes sera improductif, l'argent prêté ne servant pas à investir. Il en sera de même des engagements de rigueur demandés, visant notamment à diminuer certaines dépenses réputées improductives (traitements de fonctionnaires ou dépenses militaires). Le gouvernement ne le fera sans doute pas devant les résistances et à supposer qu'il s'y résolve, cela ne créerait aucune activité nouvelle, au contraire. Par ailleurs l'appel au tourisme est un leurre, les possibilités de ce secteur étant déjà saturées. Enfin l'incivisme et la fraude qui touchent toutes les classes sociales, y compris selon Sophie de Menthon l'église orthodoxe, persisteront. Qui par exemple pourrait imposer le rapatriement des avoirs détournés dans les paradis fiscaux dont le montant serait équivalant à la dette grecque ?

L'inconvénient d'un point de vue pessimiste comme celui de Sophie de Menthon est de n'offrir aucune perspective. Or l'histoire semble montrer qu'il n'existe pas d'impasse définitive, qu'il s'agisse d'un individu, d'une entreprise ou d'une nation. Des solutions finissent toujours par apparaître. Sans cela nous en serions encore à la société des cyanobactéries primordiales. Encore faut-il élargir suffisamment le regard pour ne pas s'enfermer dans un cas particulier. Que pouvons nous suggérer à cet égard :

Le cas grec n'est pas particulier en Europe. Sans mentionner celui de Chypre et de Malte, dont l'agence Moody's vient également d'abaisser la note, il faut rappeler que des régions européennes entières se trouvent dans la situation de la Grèce, c'est-à-dire incapables d'assurer à leur population de véritables emplois productifs. Cela tient aux mêmes causes : insuffisance de l'éducation, omniprésence du chômage, absence d'investissements dans les secteurs innovants, fuite des capitaux et des élites. Il serait à la rigueur concevable que ces régions poursuivent leur mode de vie traditionnel, fondé sur une économie informelle plus ou moins stagnante. Mais il faudrait pour cela que les populations concernées acceptent cette stagnation. Les modèles de consommation imposés aujourd'hui par le marketing des entreprises les en empêchent.


L'impuissance à résoudre les difficultés de ces régions délaissées par les activités productives est la même, qu'il s'agisse de la Grèce ou des autres Etats européens. Les choix politiques de type anglo-saxon imposés à l'Europe par les industries financières interdisent en effet les interventions publiques de réindustrialisation et de développement volontariste, la répression des activités frauduleuses et maffieuses, la protection contre des concurrents tels que la Chine qui refusent de telles interdictions en ce qui les concerne.


Il faudrait donc en bonne logique que les citoyens européens dans leur ensemble acceptent des changements politiques de grande ampleur. L'Europe, si elle se compare par exemple à la Corne de l'Afrique aujourd'hui menacée de famine, dispose d'un grand nombre de ressources potentielles. Mais des changements profonds s'imposeraient pour les valoriser. Nous avons plusieurs fois ici mentionné la marche progressive vers une structure fédérale qui permettrait plus facilement les transferts de revenus et d'activités des régions riches vers les régions pauvres. Nous avons aussi évoqué la nécessité de grands programmes visant à donner à l'Europe les ressources qui lui manquent, par exemple dans le domaine du développement vert, de la protection contre les futures crises environnementales ou de la recherche fondamentale sans obligation de retours immédiats. Dans tous ces domaines, les citoyens grecs seraient aussi capables de productivité que leurs homologues allemands ou néerlandais, à condition que les conditions politiques nécessaires aux transferts de compétences indispensables soient organisées sur le long terme.

Mais, en termes politiques, précisément, la vision nécessaire à un véritable changement de système manque encore. Elle manque d'ailleurs non seulement en Europe mais dans le reste du monde. L'enfermement dans la régression qui caractérise actuellement l'Amérique, les insatisfactions grandissantes manifestées sur l'internet par les citoyens chinois devant le manque de perspectives offertes par le système actuel de développement, pourraient en apporter la preuve.


Que faire alors ?


Nous n'avons pas pour notre part de solutions très originales à proposer... encore que...

A grands maux de grands remèdes. Or il n'y aurait pas plus grand mal que contempler sans réagir les sociétés contemporaines s'enfermer dans l'auto-destruction.

En essayant de comprendre les conditions de la création telle qu'elle s'est manifestée dans le cosmos (ou tout au moins plus modestement sur Terre), on peut constater que les groupes menacés avaient toujours sous leurs yeux les éléments matériels ou les savoir-faire potentiels nécessaires à leur survie. Mais ils ne les voyaient pas. Seuls quelques rares créateurs, capables de faire oeuvre d'invention, ont su les réarranger d'une façon radicalement différente, afin d'en faire les bases pour la construction de mondes absolument nouveaux.

Mais comment procède l'invention ? Il ne suffirait pas de vouloir être inventeur pour le devenir. Emerge-t-elle au sein de cerveaux individuels particulièrement bien armés pour cela ? S'agit-il au contraire de phénomènes collectifs rendus inévitables par la conjonction de certaines conditions dépassant largement les inventeurs ? Nul ne peut le dire aujourd'hui. Mais il serait urgent d'y réfléchir.


Ces considérations paraîtront peut-être un peu loin des échéances dangereuses qui menacent aujourd'hui les Grecs et avec eux les Européens et avec eux le reste du monde. Nous n'en sommes cependant pas si convaincus. A quoi bon la philosophie des sciences et celle des systèmes complexes si elle ne suggérait pas de temps en temps quelques bonnes idées, ou tout au moins certaines des conditions permettant de faire apparaître celles-ci ?


En voici un exemple :


Le type d'informations qui devraient mettre en mouvement
les esprits les plus fermés


La presse relate ces jours-ci, sans s'y attarder, comme s'il s'agissait d'une information anodine, le fait que la majorité républicaine au Congrès des Etats-Unis se prépare à repousser sine die le financement du télescope spatial destiné à succéder à Hubble, le James Webb Space Telescope de la Nasa, http://fr.wikipedia.org/wiki/James_Webb_Space_Telescope, au prétexte que son coût estimé dépasserait le devis initial de $1,6 milliard (et, nonobstant le fait que l'agence spatiale européenne participe au projet). Dans le même temps, l'Einshower Research Project de la Brown University de Providence (Rhode Island) http://www.watsoninstitute.org/eisenhower/ publie un rapport intitulé "Costs of wars" http://news.brown.edu/pressreleases/2011/06/warcosts estimant à 4.000 milliards de dollars les coûts cumulés des deux guerres en Irak et an Afghanistan.


Faut-il rappeler que ces guerres ont été globalement voulues par la même majorité conservatrice qui exige aujourd'hui que l'Amérique non seulement renonce au James Wabb Telescope mais ampute une grande partie de ses budgets de recherche fondamentale. Faut-il également rappeler que les guerres au Moyen Orient n'ont atteint aucun de leurs objectifs annoncés. Elles ont par contre durablement affaiblie la position des Etats-Unis dans le monde. Tout au plus ont-elles permis d'enrichir un certain nombre d'entreprises de défense et de sécurité dont les actionnaires sont les mêmes qui prétendent parler aujourd'hui au nom du bon usage des deniers publics.

A une tout autre échelle, et pour revenir au cas de la Grèce, faut-il rappeler que le montant de la dette publique grecque, estimé à 350 milliards d'euros, est selon certaines analyses équivalent au montant des fraudes fiscales et détournements de la classe dirigeante grecque et de ses complices, mis à l'abri dans les paradis fiscaux.

Par ailleurs la Grèce dispose de plus de deux millions de jeunes dotés de titres universitaires ou de capacités professionnelles confirmées, aujourd'hui sans emplois. Ils pourraient si les moyens leur en étaient fournis s'investir dans des activités de recherche, de développement et de production qui changeraient radicalement les capacités de la Grèce (et de l'Europe) dans le combat pour la maîtrise technologique et intellectuelle dont le monde aura besoin tout au long du siècle actuel. Si les 350 milliards détournés par les spéculateurs grecs étaient mis au service de projets scientifiques et techniques fournissant des emplois aux jeunes chômeurs grecs, cela donnerait à chacun de ceux-ci un modeste capital de quelques 100.000 euros (calculons au plus juste), susceptible d'être utilisés en diverses actions de recherche. Combien de nouveaux produits et processus capables de bouleverser nos connaissances actuelles et nos moyens d'action dans l'univers pourraient-il en résulter à terme ?

Évidemment, les informations du type de celles que nous venons de présenter n'éveilleront aucun écho chez ceux pour qui remonter dans l'histoire de l'univers jusqu'aux temps primordiaux n'aurait aucune importance – ou pour qui développer de nouveaux projets scientifiques et techniques ne pourrait qu'être nuisible au regard de la nécessité de conserver intact un vieux monde dont l'évolution nous a mené aux brillants résultats que nous constatons. Mais de tels individus seront de plus en plus rares par la grâce de l'internet. Les données fondamentales permettant de mieux comprendre l'évolution du cosmos et de commencer à en modifier les règles circuleront de plus en plus largement. Un changement de philosophie, du type de celui demandé par le physicien David Deutch, http://www.admiroutes.asso.fr/larevue/2011/118/deutsch.htm, visant à considérer comme une priorité le développement des connaissances scientifiques, finira sans doute par se produire.

Alors les beaux esprits les plus bornés se demanderont, en se frappant le front pourquoi ils n'y avaient pas pensé plus tôt.

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25 mai 2011 3 25 /05 /mai /2011 21:01

 

par Jean-Paul Baquiast- 25/05/2011

Article traduit en espagnol et publié sur le site Megatendencias http://www.tendencias21.net/El-posible-futuro-de-la-primavera-espanola_a6628.html

 

On parle aujourd'hui de printemps espagnol par référence au mouvement dit du printemps arabe qui avait chassé les gouvernements autoritaires de Tunis et du Caire, sous la pression de foules rassemblées sur les places publiques des principales villes de ces pays. Des mouvements analogues mais encore en butte à la répression se déroulent dans un certain nombre d'autres Etats arabes. Cependant la comparaison entre les deux « printemps » montre que le printemps espagnol, s'il persiste et se précise, posera des questions bien plus complexes que celles abordées par le printemps arabe.

Le printemps arabe s'en est pris à des pouvoirs autoritaires ou à des théocraties qui étaient relativement faciles à renverser, dès lors que le soutien de l'armée et de la police leur a fait défaut. L'objectif en était relativement clair, tout au moins en Tunisie et en Egypte: obtenir les libertés publiques et les droits civils dont jouissent les démocraties politiques. Certes, dans le reste du Moyen-Orient, le printemps arabe se complique aujourd'hui d'incidences géo-politiques, ethniques ou religieuses propres à ces pays, mais ces dernières n'intéressent qu'indirectement les citoyens européens.

Le printemps espagnol est infiniment plus complexe et difficile à interpréter avec les outils de la science politique traditionnelle. Il a pris naissance dans un grand Etat européen jusqu'ici globalement prospère et bien géré, présentant malgré quelques archaïsmes le visage d'une société moderne, démocratique, ouverte. L'Espagne n'est pas par ailleurs le pays le plus pauvre de l'Union européenne, même s'il traverse actuellement une crise grave. Que veulent alors les manifestants (qui se sont nommés eux-mêmes des « indignados » par référence au livre de Stéphane Hessel) ? On dit d'eux qu'au delà d'un refus du chômage et de l'appauvrissement, ils refusent le Système, sans pouvoir toujours préciser ce que l'on entend par ce terme de Système, et ce qui est refusé au sein de celui-ci. Mais on pourrait aussi dire que beaucoup d'entre eux sont animés, fut-ce d'une façon mal formulée, par une volonté bien plus grandiose encore, celle de changer de civilisation.

Ainsi défini, le printemps espagnol risque de se répandre dans un grand nombre de pays européens, sinon dans tous, car le refus d'un certain type de civilisation, mercantiliste, sélective, gaspilleuse n'est pas propre à l'Espagne. Les conservateurs voient dans cette contamination quasi « virale », favorisé par la généralisation de la société de l'information, de nombreuses menaces. Les progressistes au contraire commencent à y attacher beaucoup d'espoir. Pourrait-on finalement espérer voir un univers marqué par les inégalités, la destruction aveugle des ressources naturelles, le rejet des grandes ambitions, céder la place à un monde plus harmonieux? L'utopie pourrait-elle commencer à se réaliser?

Que veulent exprimer les « indignados »?

Pourquoi pas après tout? Mais avant de rêver à un changement de civilisation, il faut chercher à comprendre ce que veulent exprimer les manifestants de la Puerta del Sol. On pourra ensuite se demander si, au delà de l'expression d'un sentiment global de refus, ils ne devraient pas se fixer des objectifs précis. L'exemple précédent des manifestations du peuple américain à Madison est intéressant à cet égard. Les foules du Wisconsin ont refusé explicitement un certain nombre de mesures de rigueur jugées injustes et ont cherché à faire plier les élus du parti républicain qui voulaient, en toute légitimité constitutionnelle, les faire appliquer.

Le message des « indignados » espagnols est plus difficile à interpréter. On peut penser qu'au delà d'une protestation contre l'extension du chômage et de l'appauvrissement, frappant aussi bien les jeunes diplômes que les travailleurs de la base, ils veulent signifier le fait que le peuple de gauche ne fait plus confiance aux partis de gauche pour le représenter. Au plan électoral, c'est ce message que viennent parallèlement d'exprimer les élections municipales marquées par la défaite du Parti socialiste espagnol (PSOE). La même défiance à l'égard du parti socialiste s'est répandue dans des termes voisins au Portugal en en Grèce. Beaucoup de manifestants espagnols, bien que se réclamant de la gauche, s'indignent du fait que le gouvernement dirigé par une majorité socialiste ne les protège pas des abus du capitalisme financier et de la spéculation mondialisée. Au contraire ce gouvernement paraît se ranger du côté des spéculateurs nationaux et internationaux (banques et entreprises) pour contraindre les citoyens à supporter les fautes de gestion ou les manœuvres frauduleuses du monde économique. Le même reproche est fait aux gouvernements grec et portugais, eux-aussi pourtant dirigés par des socialistes.

La population en déduit que les partis socialistes appartiennent désormais aux oligarchies sociales qui pressurent les citoyens en les privant des produits de leur travail et de leur épargne. En Espagne comme ailleurs, les gouvernements, qu'ils soient de gauche ou de droite, tiennent le même discours imposé par la finance internationale et relayé par le FMI: comprimer les dépenses sociales, supprimer les investissements publics, licencier les fonctionnaires, privatiser les établissements et les entreprises publiques...

Or les « indignés », aussi naïfs qu' ils soient en économie, se rendent bien compte que cette destruction progressive de ce qui restait de l'Etat protecteur se fait au profit des sociétés internationales et des fonds d'investissements spéculatifs. Les activités abandonnées par le secteur public, sous prétexte de rééquilibrer les budgets, seront récupérées et assurées à grand frais par des investisseurs anonymes qui ne travailleront que pour une clientèle à hauts revenus. Le coût économique final de ces services payants ne diminuera pas, au contraire. Mais les actionnaires et les managers en charge de ces nouveaux services ne s'en plaindront pas puisque les sommes correspondantes viendront directement accroître leurs profits.

Nous pensons pour notre part que ce qui indigne particulièrement les manifestants du printemps espagnol, qui indignera ceux d'autres printemps à venir dans d'autres pays, tient à la découverte progressive d'une entente mondiale entre privilégiés (que nous nommons ici des oligarchies) pour maintenir dans le bas de l'échelle sociale les diverses catégories de travailleurs qui sont en fait les principaux créateurs de richesse dans l'économie réelle. Or parmi ces oligarchies se trouvent désormais, en apparence et souvent en fait, les représentants des partis de gauche, qu'ils soient dans l'opposition ou au pouvoir.

La découverte de cette réalité, dénoncée depuis longtemps par les extrêmes-gauches, provoque dans ce que nous continuerons à nommer les couches populaires, y compris dans les classes moyennes, un rejet de la vie politique et des institutions, qu'elles soient nationales ou européennes: tous corrompus, selon une formule facile mais hélas souvent vraie. Ce rejet peut pousser certains « indignés » vers les mouvements d'extrême-droite populistes et souverainistes, dont le discours fait illusion. Mais un minimum d'attention montre que ceux-ci ont, encore plus que les socialistes, partie liée avec les oligarchies. Ils seront par ailleurs, de toutes façons, incapables de proposer les solutions permettant de remettre l'économie au service des travailleurs, puisqu'ils refusent la dimension européenne indispensable pour se faire entendre face aux grands Etats mondiaux.

Si nous retenons l'hypothèse qui précède, nous dirons que le message des « indignados » s'adresse d'abord aux partis socialistes, en Espagne comme dans le reste de l'Europe: changez ou nous vous changerons. Dans la mesure où demeure encore un minimum de démocratie représentative, ce premier message est facile à comprendre par des responsables politiques qui veulent être élus ou réélus, que ce soit au plan national ou au plan local. Jose Luis Zapatero devrait le comprendre, comme en France le candidat (ou la candidate) du parti socialiste aux élections présidentielles.

Au delà du refus, se battre pour des revendications précises

Mais un mot d'ordre aussi général ne suffira pas à maintenir la mobilisation des manifestants et de ceux qui les soutiennent dans l'opinion. Il faudra que du sein des manifestations émergent des revendications plus précises (analogues au « Ben Ali dehors » des manifestants tunisiens). Les techniciens de l'économie et de la politique ont formulé depuis quelques mois déjà des objectifs que nous avons pour notre part repris et illustrés: transformer le statut de la Banque centrale européenne de façon à ce qu'elle puisse racheter et restructurer les dettes publiques des Etats, créer un service public bancaire européen regroupant les activités de dépôt et de prêts aux entreprises des banques européennes en les distinguant clairement des opérations spéculatives, créer un fonds européen d'investissement stratégique au profit des activités industrielles et de recherche capables de créer des emplois à forte valeur ajoutée non délocalisables, adapter en conséquences en les harmonisant les législations fiscales et douanières européennes.

De tels objectifs sont complexes à exprimer, difficiles et longs à mettre en oeuvre. Ils supposent un certain nombre de bouleversements de fond contrer lesquels se mobiliseront l'ensemble des oligarchies de pouvoir. Peut-on espérer que des manifestations populaires s'en saisissent? Nous pensons pour notre part qu'il existe un atout en ce sens, qui est l'Internet. Il faudrait que les (rares) experts proposant de telles mesures et les représentants des partis de gauche décidés à retrouver leur vocation traditionnelle au service du changement social s'obligent sans attendre en discuter via notamment l'internet afin de populariser les véritables révolutions pouvant en découler.

Des propositions immédiates pourraient alors être faites, au service desquels les « indignés » présents et futurs pourraient se mobiliser. Il s'agirait d'abord de refuser les mesures telles que les suppressions d'emplois ou les privatisations dans les services publics. Mais au delà du refus, des projets à forte valeur démonstrative pourraient être mis en oeuvre dans de courts délais. Ils impliqueraient notamment le secteur coopératif et associatif, sans préjudice de tous les investissements d'esprit alternatif dans des secteurs émergents comme les énergies renouvelables, la réhabilitation des habitats et la formation-culture. Les « indignés » pourraient alors manifester pour que de telles initiatives soient reconnues et prises en compte par ceux qui disposent encore de l'autorité. A défaut, ces responsables seront renvoyés, d'une façon ou d'une autre.

Rien n'empêcherait évidemment que, du chaos créateur né de l'indignation collective, naissent d'autres idées novatrices et d'autres initiatives concrètes.


Note
Maurice Ronai (maurice.ronai arobase gmail.com) ajoute le commentaire suivant:

Il est intéressant de constater que le déclencheur de ce mouvement a été la ley Sinde, version espagnole de la HADOPI française (comprenant également des accents de LOPPSI). http://owni.fr/2011/05/24/aux-sources-de-la-colere-iberique/

1) Ce mouvement semble s'inscrire au croisement de trois phénomènes.

Le premier, est générationnel. Dans nos sociétés vieillissantes, les nouvelles générations ont l'impression que les arbitrages collectifs se font à leur détriment. Et que la gauche, ne se différencie pas nettement de la droite, sur cette question.
Tout spécialement, là ou elle exerce le pouvoir (Grèce, Portugal, Espagne).

Le second est bien décrit dans le papier : les manifestants espagnols s'indignent du fait que le gouvernement dirigé par une majorité socialiste ne parvient plus à protéger les populations. Sous cet angle, le mouvement espagnol se rapproche de la révolte civique qui a secoué l'iIslande, l'an dernier. « Quand on sera grands, on sera Islandais ! », scandait l’un des animateurs de la manifestation du 15 mai.
http://revolutioncitoyenne.wordpress.com/2011/05/22/un-vent-islandais-sur-le-printemps-espagnol/

Le troisième phénomène tient aux formes d'auto-organisation rendues possibles par les réseaux sociaux.
Comme dans les révolutions arabes, ces formes d'auto-organisation parviennent difficilement à faire émerger des revendications et des propositions. Et des leaders pour les porter.
Si le gouvernement de Zapato veut faire des gestes, il lui faudra des interlocuteurs.

2) Les années qui viennent vont être difficiles pour les partis socialistes en Europe.

3) François Hollande a pressenti, avec son Pacte pour la jeunesse, l'importance que va prendre la question générationnelle.

Parmi les 30 mesures phases du projet socialiste, deux ciblent explicitement les jeunes :
a) 300 000 « emplois d’avenir » dans les domaines de l’innovation environnementale et sociale.
b) une allocation d’étude sous condition de ressources (Pour aider les jeunes adultes à se loger et à se soigner afin qu’ils réussissent leurs études)

4) Arnaud Montebourg a bien saisi que la période appelle une certaine radicalité. Avec sa mise au pas de la finance, la mise en avant du capitalisme coopératif et le concept de démondialisation.



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4 mars 2011 5 04 /03 /mars /2011 16:48

Pour un printemps des sciences politiques
par Jean-Paul Baquiast et Christophe Jacquemin - 04/03//2011


L'Institut de France, siège de l'Académie des sciences morales et politiques


Le printemps des peuples arabes, auquel tout le monde s'intéresse aujourd'hui, montre aussi rétrospectivement le peu d'échos qu'avaient eus les rares chercheurs en sciences politiques et sciences humaines qui l'avaient pressenti. Il en est de même de deux autres phénomènes majeurs qui vont déterminer notre avenir: le déclin de la domination américaine et l'affirmation de ce que Erik Izraëlewicz nomme l' « Arrogance chinoise » dont nous discuterons dans un prochain article. Dans ces trois domaines, comme dans bien d'autres de moindre importance apparente, les opinions publiques et plus grave, les milieux politiques vivent encore d'idées vieilles de plusieurs décennies, de préjugés (certitudes rassurantes ou peurs) empêchant d'ouvrir les yeux et finalement, osons le mot, d'une cécité scientifique qui contraste étrangement avec la relative curiosité portée par ailleurs aux sciences physiques et naturelles.


Nous ne voulons pas dire que les sciences politiques et humaines (histoire, anthropologie...), non plus que les sciences économiques et la géopolitique, cette dernière ayant l'ambition de réunir toutes les autres dans une vision prenant en compte les populations et les territoires, avaient tous les outils pour prévoir les bouleversements que nous constatons aujourd'hui. Elles sont bien en peine d'ailleurs de proposer des scénarios d'avenir solides. Elles fournissent cependant les bases méthodologiques qui éviteraient aux nombreux « experts » dont s'entourent les chefs d'Etat et aux dirigeants eux-mêmes, de proférer les inepties dont ils sont coutumiers – inepties qui ne sont pas inoffensives car elles entraînent dans leurs sillages les comportements de millions d'acteurs économiques et politiques.


Est-ce à dire que ces sciences, en leur état actuel, dans les pays francophones comme dans les pays de langue anglaise, sont assez développées pour qu'il suffise de s'y référer et de mieux les diffuser pour comprendre le monde et son évolution? Les sciences humaines, nous l'avons plusieurs fois remarqué en étudiant ici la Méthode de Conceptualisation Relativisée proposée pour les sciences physiques par Mioara Mugur Schächter, souffrent bien plus encore que la physique traditionnelle de l'abus du réalisme. Nous voulons dire par là qu'elles s'imaginent (ou font semblant de croire) qu'elles décrivent des entités existant en dehors de l'observateur, existant dans le monde réel, pour ne pas dire dans le monde des essences platoniciennes. Il suffirait à l'observateur, pour faire un travail scientifique, c'est-à-dire objectif, une fois qu'il a identifié un objet ou thème d'étude, de s'entourer de toutes les précautions utiles pour en donner une description universellement acceptable.


Le propre des sciences humaines consiste à observer des « faits » particulièrement difficiles à spécifier et à quantifier: par exemple identifier et mesurer les types et niveaux d'activités économiques dans les pays du bassin méditerranéen, à l'intérieur du thème plus général de l'emploi dans ces pays. Ce ne sera qu'à partir de ce premier travail de sélection que les sciences politiques (géopolitique, économie, urbanisme, science des populations..) pourront proposer des modèles utilisables à titre d'hypothèses par les gouvernements et les entreprises des pays considérés. Mais on pose rarement la question de la légitimité de celui qui choisit les thèmes et les faits à mesurer. Il ne s'agit pas pourtant d'une démarche innocente.


Dans l'exemple proposé ici, la question des activités économiques autour de la Méditerranée est aujourd'hui de grande importance, car elle conditionne la réponse qu'il faudra envisager pour que les pays du Sud en cours de sortie de dictature puissent se doter en propre de nouvelles activités économiques. Celles ci devraient être suffisamment durables pour leur permettre d'échapper à la pauvreté génératrice de flux migratoires déstabilisant mais aussi à l'emprise croissante des dominations étrangères, occidentales ou asiatiques, visant à les priver de leurs ressources énergétiques ou naturelles. On conçoit que les enjeux soient très importants.


Or il est bien évident que définir les « faits » à observer comme en amont les problématiques générales dans lesquelles les étudier, dépendra très largement des intérêts de ceux qui financent les études et emploient les scientifiques chargés de les mener à bien. Les nombreux Think tanks atlantiques, dotés de beaucoup d'argent et recrutant de ce fait force laboratoires scientifiques, ne pourront pas avoir de la définition du problème ni des faits à observer le même point de vue que des universitaires chinois ou que des universitaires - encore rares malheureusement – provenant des pays du Maghreb ou d'Egypte en voie de sortie de la dictature.


L'idéal serait évidemment que sur ces questions nécessairement controversées s''établissent entre chercheurs, à travers les réseaux modernes d'échange, un minimum de dialogue et de coopération, mais ceci ne se fera pas immédiatement. Il conviendra donc, pour clarifier les débats, que chaque scientifique soit capable de répondre à une question simple: « Qui es tu, toi qui prétend parler au nom de la science? ».


A ce moment, la méthode suivie par les physiciens quantiques s'imposera d'emblée. Rappelons qu'elle refuse de décrire tel état physique en soi, par exemple un électron. Elle lie de façon inséparable l'état observé, l'observateur et l'instrument servant à l'observation. Ainsi nul ne peut oublier que la « construction » ainsi réalisée est relative à tel l'observateur, utilisant tels instruments et ce dans telles circonstances. Cette démarche s'imposera tout autant dans les nouvelles sciences humaines. Ceux des économistes occidentaux ou asiatiques animés d'un esprit productiviste excessif pourront se faire ainsi répondre par leurs collègues de pays émergents que ceux-ci veulent prendre en compte des objectifs intégrant la protection à long terme des agricultures traditionnelles.


L'Académie sur le web


Evoquons ici un autre point. Nous pensons qu'il ne faudrait pas s'en tenir pour faire progresser les consensus scientifiques à un académisme trop respectueux des références universitaires reconnues. Curieusement, quand on regarde, même superficiellement comme nous le faisons ici, la façon dont se forment les opinions, on constate que le web pourrait servir de modèle à la généralisation d'une démarche scientifique empirique qui serait bien utile pour interpréter l'évolution du monde telle qu'elle apparaît. Aujourd'hui, de nombreux blogs politiques se situant en dehors de la pensée officielle, et de ce fait interdits d'accès au monde médiatique, procèdent à ce qui est, répétons-le, l'enfance de l'art du travail scientifique: faire des observations ou émettre des hypothèses dérangeantes, que chacun peut s'il le souhaite vérifier ou démentir. Dans les multiples réactions d'internautes qui sont désormais le complément obligé de ces blogs, se trouvent, noyées dans certaines ignorances ou à-peu-près, beaucoup d'éléments contribuant à la vision polycentrique nécessaire à toute science en construction.


Pour générer le printemps des sciences humaines et politiques dont nous avons besoin, les citoyens devraient donc se persuader – s'ils ne le sent déjà - que ces sciences ne peuvent être le monopole de personnages diplômés confisquant les reconnaissances sociales et la parole. L'expérience montre malheureusement que ces personnages ne sont pas seulement coupables de dogmatisme. Ils sont bien trop souvent sollicités et rémunérés afin de se mettre au service d'intérêts politiques, économiques, diplomatiques dont ils deviennent les faire-valoir. Les sciences économiques en sont infestées, mais elles ne sont pas les seules. Il en est de même des journalistes spécialisés qui se prétendent experts en économie ou en géostratégie. Quand on connaît les cercles oligarchiques qu'ils fréquentent, on a du mal à leur prêter l'objectivité minimum qui leur serait nécessaire pour donner des leçons de science politique aux populations.


Finalement, ce sera sans doute dans l'anonymat et le fouillis du web que l'on trouvera à court terme les éléments dont les citoyens auraient besoin pour devenir à leur tour des experts en sciences politiques. En cherchant un peu, on y découvre de nombreux exposés didactiques qui éclairent les questions les plus difficiles. Rien que dans Wikipedia, le nombre des informations mais aussi des bases méthodologiques nécessaires à la construction d'un regard averti est quasi inépuisable. On objectera qu'il faut des loisirs et un minimum de recul pour tirer parti de ces sources.


Mais nous sommes persuadés que les jeunes diplômés qui ont été les acteurs des phases révolutionnaires de ces dernières semaines et qui seront aussi espérons-le ceux des épisodes à venir, ont déjà largement puisé dans ces ressources. Ils ont compris qu'il leur appartenait désormais, à eux-aussi, de contribuer à l'enrichissement de ces références et à leur renouvellement, pour le bien commun.

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9 janvier 2011 7 09 /01 /janvier /2011 16:13

par Jean-Paul Baquiast et Christophe Jacquemin 09/01/2011


Nous ne nous lassons pas ici, comme beaucoup de commentateurs, de signaler les défis que devraient relever les Européens s'ils voulaient – n'hésitons pas à employer le mot – survivre en tant que civilisation dans le monde d'aujourd'hui. Il s'agit par exemple des défis économiques, que produire et comment produire? des défis diplomatiques, comment se comporter face aux superpuissances ? des défis politiques et sociaux, comment réduire les différences entre les riches et les pauvre? des défis philosophiques, comment ne pas se laisser entraîner dans de nouvelles guerres religieuses? des défis institutionnels, comment sortir par le haut de l'état de paralysie généré par l'actuel non-constitution européenne?


Face à tous ces défis, c'est plutôt un constat d'impuissance qui vient à l'esprit. Les remèdes que l'on peut envisager supposeraient une telle mobilisation des citoyens, une telle volonté d'agir ensemble en vue d'objectifs communément approuvés, que l'on ne voit pas d'où et de qui pourraient venir les décisions salvatrices. Les divisions et dans une large mesure l'indifférence des citoyens européens ne laissent pas espérer de solutions rapides. Nous sommes certes pour notre part persuadés que si l'Union européenne par une sorte de miracle se dotait d'un statut d'Etat fédéral fort, les débats politiques que susciteraient les politiques fédérales à mettre en oeuvre permettraient aux Européens de sortir de leur atonie. Mais pour le moment nous n'en sommes pas là.

Voici pourtant en ce début d'année 2011 deux autres défis d'importance, deux immenses défis, que devraient relever les Européens. Ils sont très différents mais ne peuvent être traités par des haussements d'épaule. Le premier concerne le désordre grandissant dans lequel semble s'enfoncer l'Afrique, trop voisine de l'Europe pour que nous puissions nous en désintéresser. Le second vient de la montée d'extrêmes-droites très proches des anciens fascismes qui avaient fait le malheur de l'Europe. Elles émanent de partis qui comme celui du premier Ministre hongrois, ne supportent pas le minimum de liberté et de contre-pouvoirs étant ces dernières années apparus (fragilement d'ailleurs) dans les grandes démocraties européennes.


Dans les deux cas, nous pensons que l'indifférence des citoyens confrontés à ces deux défis (à ces deux considérables risques pour parler clairement), sera mortelle pour l'Europe et les Européens. Les risques sont très différents. L'un peut paraître extérieur, l'Afrique n'est pas l'Europe. L'autre est tout à fait interne, comme l'est le ver dans le fruit. Faut-il les mettre au même niveau et envisager que les Européens envisagent à leur égard des solutions communes?


Il est certain que le drame de l'Afrique, de plus en plus mal partie contrairement à ce que prétendent les défenseurs du néolibéralisme, intéresse d'abord les Africains. Mais l'Afrique est à quelques kilomètres de l'Europe. Des échanges notamment démographiques se sont établis depuis longtemps entre les deux continents. Pouvons nous rester indifférents à ce qui se passe actuellement, dont la liste complète serait trop longue à établir ici: révolte croissante des populations au Maghreb, terrorisme et banditisme gangrénant les pays du Sahel, risques de guerres civiles en Côte d'Ivoire et peut-être dans les Etats voisins, néocolonialisme qui ne se cache même pas provenant des Américains et des Chinois autour des richesses minières et énergétiques dont sont dotés certains pays, montée d'un islamisme radical qui se répand partout – y compris en Europe évidemment. Prendre argument de la relative bonne santé de l'Afrique du Sud pour penser que les quelques 1.200.000 Africains sont en voie de décollage serait une illusion.


La situation de l'Afrique, autant d'ailleurs que l'on puisse bien la décrire faute de toutes les informations suffisantes, paraît si inextricable que la tentation pour les Européens de s'en tenir écartés en s'enfermant à l'intérieur de leurs frontières sera plus grande que jamais. Mais nous l'avons dit, l'Afrique et l'Europe sont étroitement liées pour des raisons géopolitiques et humaines. Impossible de n'en pas tenir compte. Mais que faire? Un premier réflexe serait précisément de se poser la question d'une façon plus qu'insistante: que faire, étant entendu que l'on ne peut pas ne rien faire? Que faire? Il serait temps d'y réfléchir ensemble.


Vis-à-vis de ce qu'il faut bien nommer les résurgences de type fascisme se répandant dans la plupart sinon tous les pays européens, on pourrait aussi être tentés par la fuite dans l'indifférence, découlant elle-même de l'impuissance. On ne peut évidemment en revenir au communisme, non plus qu'à l'atlantisme béat, non plus qu'à un devoir d'indignation à la Stéphane Hessel qui peut cacher une grande démission collective.


Les optimistes diront que le problème actuellement soulevé par la Hongrie est mineur. Il suffira de remontrances des institutions pour faire revenir dans la norme communautaire les quelques excités provenant de ce vieux coeur de l'Europe impériale. Nous pensons qu'il n'en serait rien. La tentation du pire est vivante en chacun d'entre nous. Après tout, commencent à penser les plus raisonnables d'entre nous, Viktor Orban ou ses pareils en Europe, dont le FN en France, ont raison. Il faut régresser volontairement, vers les anciens nationalismes, les anciennes querelles de territoires et de frontières, l'abandon de tout effort d'approche scientifique des difficultés. Des milices en uniforme feront très bien l'affaire pour cela. Face par exemple à l'offensive de l'intégrisme musulman qui verrait cette radicalisation d'un bon oeil, les braves gens que nous sommes finiront par applaudir.

 

La tentation de ne rien faire face aux drames de l'Afrique, de laisser opérer des milices nationalistes en Europe, d'attendre plus généralement que le Système (?) ne s'écroule de lui-même, devrait constituer, nous y revenons ici pour notre part, un risque si mortel que la refonte immédiate du statut constitutionnel de l'Europe, afin d'en faire un Etat fédéral puissant et non comme aujourd'hui un paquet de chiffes, devrait devenir la priorité de tous en ce début de 2011. Sans un tel outil au plus tôt, rien ne sera possible.

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14 juin 2010 1 14 /06 /juin /2010 11:25


A l'heure des compétitions mondiales entre corporatocraties anthropotechniques

Jean-Paul Baquiast 11/06/2010


Les observateurs s'intéressant à l'évolution du monde actuel manquent souvent d'outils intellectuels pour en décrypter les arcanes. A plus forte raison ne savent-ils pas que conseiller à ceux qui se tournent vers eux. Nous n'avons pas la prétention d'avoir de tels outils intellectuels, tout au moins pour répondre à la majorité des questions qui se posent. Voici cependant un petit diagnostic condensé qui pourrait être utile à quelques uns de ceux qui s'interrogent et qui, à travers ce site, nous font l'honneur de nous interroger.

L'évolution darwinienne récente a donné naissance à des corporatocraties


En appliquant le modèle d'analyse proposé dans notre dernier essai (cf Baquiast, Le paradoxe du Sapiens), convenons ici de nommer « corporatocraties » des systèmes anthropotechniques de grande taille conjuguant 1. les ressorts bioanthropologiques traditionnels (par exemple la tendance à se rassembler en groupes homogènes et excluants, ou herding, celle visant à construire des mythes structurants au service de ces groupes excluants, etc.) le tout pour répondre aux besoins élémentaires de survie (s'approprier les ressources alimentaires et territoriales, s'y multiplier jusqu'aux limites de ces ressources, détruire les concurrents que l'on ne peut s'assimiler symbiotiquement, etc. ) et 2. les dynamiques de développement des technologies, consistant notamment à capter le plus possible de ressources naturelles et humaines à leur profit.1).

Pourquoi le terme de corporatocratie plutôt qu'un autre désignant aussi une forte concentration de pouvoir (ploutocratie, autocratie, théocratie.)? Parce que les agents les plus actifs de cette compétition sont les grandes entreprises globalisées ou corporations au sens américain du terme. Chacune d'entre elle exerce dans sa sphère un pouvoir corporatocratique (corporate power). A elles toutes, elles génèrent un pouvoir corporatocratique global qui s'impose à l'ensemble de l'anthropocène, devenue depuis un ou deux siècles, selon notre vocabulaire, l'anthropotechnocène.

Nous proposons donc ici d'ajouter au concept de corporatocratie celui de système anthropotechnique, pour obtenir le concept de corporatocratie anthropotechnique. Celle-ci conjugue les ressorts compétitifs des grandes entreprises ou corporations et des diverses technologies, technologies traditionnelles et de plus en plus, technologies émergentes, avec lesquelles elles sont symbiotiquement associées. On voit que ces entités, que nous nommerons dorénavant des corporatocraties anthropotechniques, ne sont nouvelles que par leur taille. Elles sont en fait le développement évolutionnaire des nombreux systèmes anthropotechniques nés de la symbiose entre les hominiens et les outils, symbiose dont nous avons dressé une brève histoire dans le Paradoxe du sapiens

Les corporatocraties anthropotechniques sont en concurrence les unes avec les autres


Cette concurrence découle naturellement de la compétition darwinienne entre organismes biologiques. Les corporatocraties anthropotechniques se disputent l'accès aux ressources naturelles et humaines, ce qui provoque des conflits entre elles, au détriment de coopérations symbiotiques pouvant préserver des intérêts communs dans un monde dont les ressources sont de plus en plus rares. Les corporatocraties vivant de l'exploitation des technologies traditionnelles dominent encore celles tentant de se faire une place en développant des technologies nouvelles. Mais le rapport de force entre technologies pourra changer, au terme de crises d'adaptation plus ou moins violentes. L'évolution technoscientifique spontanée et incontrôlable sera le ressort principal de ces changements.

La compétition darwinienne entre corporatocraties anthropotechniques constitue le ressort de leur évolution adaptative. Celle-ci découle des processus darwiniens à l'oeuvre depuis les origines de l'évolution de la Terre (reproduction-mutation-sélection). Elle se déroule par conséquent sur le mode dit Hasard et Nécessité que l'on peut préciser par le concept de Hasard contraint. La compétition ne peut pour le moment être remplacée, car il n'existe encore aucun processus au monde capable d'organiser ni même de concevoir une évolution susceptible d'harmoniser les intérêts d'un monde global incluant sans conflits les forces en présence. L'omniprésence de la compétition est illustrée actuellement par le succès des idéologies libérales (laisser-faire) ou néo-libérales (laisser faire les acteurs financiers).

La compétition prend la forme de la lutte pour le contrôle de la monnaie, qui représente l'étalon commun liquide permettant d'évaluer et d'échanger les ressources matérielles et humaines dont les corporatocraties anthropotechniques se disputent la possession. Plus une activité rapporte de monnaie, plus elle est profitable, autrement dit plus elle permet de capter de ressources naturelles et humaines. Plus donc elle entretient la compétition. Le profit est ainsi l'étalon de la valeur des activités anthropotechniques.

La compétition s'exerce à l'échelle du monde global. Elle se traduit alors par des conflits géostratégiques, dans lesquels les stratégies des corporatocraties anthropotechniques s'expriment en partie sur le terrain géographique, pour la possession des espaces et ressources disponibles (continents, océans, espace). Nous verrons dans la suite de cet article la façon dont ces compétitions géostratégiques s'expriment aujourd'hui, sous forme de conflits darwiniens entre grands blocs, au sein desquels domine encore ce que l'on a pu nommer à juste titre l' « empire américain ».

Les corporatocraties anthropotechniques, au delà de leurs compétitions, s'allient pour détruire les résistances à leur conquête du pouvoir

Ces résistances proviennent principalement de la survivance d'anciennes structures bioanthropologiques (communautés et collectivités traditionnelles aux bases raciales, territoriales et mystiques) dont les Nations et les religions représentent souvent encore des survivances. Ces structures reposaient sur des formes de contrôle des ressources matérielles et humaines faisant plus appel au patrimonial et au politico-administratif qu'au technologique. Elles ont longtemps pris la forme des régulations à l'échelle étatique, inspirées en partie des régulations de type féodal (féodalités religieuses, féodalités militaires).

Ces anciennes régulations, si elles avaient été imposées par des pouvoirs bio-anthropologiques indiscutables (dominant, mâle, chef) s'étaient maintenues dans la mesure où elles assuraient certains équilibres: entre catégories d'individus (égalitarisme social), entre pouvoirs locaux (démocratie), entre humains et milieux naturels (technocratie se voulant éclairée, voire scientifique). Elles ont été au 20e siècle prises en charge par les organisations étatiques, administratives et de service public, assurant, tout au moins en occident, un minimum de partage démocratique du pouvoir. Pour les nouvelles corporatocraties anthropotechniques, les régulations demeurées en vigueur (lois et règlements nationaux, traités internationaux) représentent des obstacles à l'extension de leur propre pouvoir sur les choses et les hommes.

Les corporatocraties anthropotechniques visent donc à se substituer aux régulateurs s'imposant à elles, étatiques, administratifs ou liés à l'exercice des services publics. Elles visent pour cela à racheter dans le cadre d'un processus dit de privatisation les moyens dont disposent encore les services publics. Elles se font fortes alors d'assurer elles-mêmes, plus efficacement et de façon moins coûteuse, les missions de ces services. Par ailleurs elles affirment pouvoir s'autodiscipliner spontanément pour respecter les déontologies et règles d'équité imposées par leurs statuts aux administrations et services publics.


L'expérience montre qu'il n'en est rien. Elles n'acceptent de ne faire que ce qui sert leurs intérêts corporatifs. Les privatisations génèrent de l'argent et des profits dont bénéficient les corporatocraties, notamment celles faisant appel à des technologies réputées de pointe (sécurité, défense, santé, éducation, etc). Partout dans le monde, sous cette pression de la concurrence pour le profit, la corporatocratie technologique remplace les anciennes structures reposant sur la démocratie ou la technocratie étatique. Elle génère aussi des effets négatifs croissants (destruction des cohésions sociales, de l'environnement) dont personne ne tient compte car pour le moment il s'agit de coûts induits non comptabilisés.

La faiblesse des régulations traditionnelles, notamment administrativo-étatiques, tient à ce qu'elles ne coïncident pas nécessairement avec des structures ou complexes anthropotechniques à base technologique forte, suffisamment soumises à la compétition darwinienne pour pouvoir s'imposer. Les Etats traditionnels sont en compétition darwinienne indiscutable. Ils utilisent dans ce but les ressources d'un certain nombre de technologies, notamment les technologies militaires et de défense. Mais, sauf dans les conflits ouverts permettant d'ailleurs à ces technologies de progresser rapidement, la pression compétitive provenant des autres Etats et qui s'exerce sur eux n'est pas suffisante pour qu'ils consacrent suffisamment de moyens aux technologies.

C'est ainsi que depuis plus d'un demi-siècle les Etats européens n'ont pas jugé bon d'investir sérieusement dans la défense. Les technologies militaires se développent mieux au sein des corporatocraties en concurrence économico-politique, par exemple les complexes politico-militaro-industriels existant dans les grands blocs en compétition géostratégique. Ces complexes rassemblent des moyens politico-diplomatique et administratif permettant de drainer des ressources naturelles et humaines. Mais ils comportent aussi de puissants potentiels industriels et scientifiques, détenus par les industries de l'armement ou d'autres analogues, qui sont en guerre économique les unes avec les autres.

Il n'est donc pas question pour de tels complexes de s'endormir sur leurs acquis. Notre ami Philippe Grasset, excellent connaisseur des stratégies du monde de la défense, a pu ainsi mettre en évidence le combat mené sans relâche par le complexe politico-militaro-industriel américain représenté par le Pentagone et l'industriel Lockkeed Martin pour imposer au monde entier le programme dit du F-35 furtif, si ambitieux d'ailleurs qu'après plusieurs années et des dizaines de milliards dépensés, il n'a pas encore abouti. Mais peu importe au complexe. Il a vécu confortablement pendant ce temps. La dynamique transformationnelle des technologies de pointe auxquelles ces complexes militaro-industriel sont associés leur permet, même en temps de paix, de tenir la tête dans la course aux ressources et au pouvoir.

L '« Empire américain » une corporatocratie anthropotechnique globale encore dominante

Dans toute compétition darwinienne, il y a des gagnants et des perdants, des dominants et des dominés. L'homo sapiens, en quelques centaines de milliers d'années, s'est imposé à la plupart des autres espèces dites supérieures, qu'il est aujourd'hui en voie d'éliminer. Un mécanisme analogue a marqué la compétition darwinienne entre corporatocraties anthropotechniques. On sait que l'histoire du monde récente a vu s'affronter des corporatocraties européennes, britannique, allemande, française, jusqu'à ce que s'affirme, à partir des deux guerres mondiales, la corporatocratie américaine. Celle-ci s'est organisée, sous la contrainte de ses impératifs de croissance et de domination, en un véritable empire politique, diplomatique, militaire, industriel et scientifique. L'objectif, conscient ou non, était (et demeure) d'exercer une domination mondiale dans tous les registres du pouvoir (full spectrum dominance). Les premiers assujettis à cette domination ont été les pays latino-américains. Mais l'Europe, affaiblie par ses guerres internes et ses divisions, a vite été considérée par l'empire américain comme devant lui fournir la base arrière de sa puissance – ceci tout au moins jusqu'au moment où l'exploitation de l'Europe, de plus en plus affaiblie, a commencé à perdre de son intérêt au profit des perspectives offertes par les pays dits émergents.

On découvre seulement maintenant, à la suite de la crise américaine dite des subprimes, les techniques extrêmement subtiles par lesquels la corporatocratie anthropotechnique américaine s'est emparé d'une grande partie des ressources mondiales. Certes, la disposition d'un appareil militaire unique au monde lui a permis de neutraliser les résistances ouvertes, quand elles se manifestaient. Mais il lui suffisait de faire appel aux outils de la finance et des changes pour dépouiller les pays dits « alliés », en fait considérés comme des concurrents à éliminer, de leurs actifs (assets). Avant la crise financière de 2007, mais surtout après celle-ci, de nombreux auteurs ont décrits le mécanisme imposé par la corporatocratie anthropotechnique américaine au reste du monde.

Ce mécanisme conjugue plusieurs volets: le dollar, étalon de change imposé, dont la banque fédérale américaine (Fed) fixe les taux en fonction des intérêts soit des importateurs soit des exportateurs appartenant à la corporatocratie – les prêts consentis généreusement, directement ou via la Banque Mondiale, à des emprunteurs publics (Etats) ou privés dont l'on sait pertinemment qu'ils sont insolvables et ne pourront rembourser – le rachat à bas prix par les « marchés » (en fait des membres de la corporatocratie américaine) des actifs des emprunteurs, une fois acquise leur mise en liquidation - l'intervention du FMI pour imposer en dernier ressort des politiques de redressement se traduisant par la vente aux sociétés privées américaines des entreprises publiques et administrations, la liquidation des politiques sociales dites de l'Etat-providence, la mise en tutelle des gouvernements désormais incapables d'investir afin de reconquérir les bases économiques d'une indépendance nationale.

Les prêts eux-mêmes, consentis pour financer des investissements en infrastructures destinés à sortir le pays du sous-développement, permettent en fait, grâce à des routes, ports et aéroports dont la réalisation est confiée aux entreprises de travaux publics américaines, à d'autres entreprises américaines d'exploiter à leur profit les ressources forestières et minières des pays "aidés". Inutile d'ajouter que l'ensemble s'accompagne de pratiques de corruption généralisée et d'encouragements aux fraudes et trafics multiples, destinées à soumettre en douceur tous ceux pouvant avoir des velléités de résistance. Les agences spécialisées, de l'US Aid à la CIA, savent très bien comment mltiplier les coups dits tordus pour s'acheter des complicités et liquider les réfractaires- avec la coopération bien entendu des mafias locales.

L'Europe occidentale a été confrontée dès après la 2e guerre mondiale aux assauts d'une telle politique, dont le plan Marshall, prisé de toutes parts par des gouvernements sous tutelle, a représenté la première vague. L'histoire de l'Union européenne jusqu'à nos jours peut être déchiffrée avec les clefs que nous venons d'énumérer. On y voit comment l'empire américain, s'appuyant en priorité sur le satellite docile que pour des raisons historiques le Royaume Uni avait accepté d'être pour lui, a soumis à un pouvoir doux (soft) mais néanmoins impitoyable, tous ceux qui en Europe, avaient tenté de résister à l'américanisme, ou atlantisme, présenté comme incontournable.

Les administrations publiques constituent l'obstacle à détruire en priorité, notamment en Europe où la tradition démocratique et technocratique reste forte. On constate avec l'offensive actuelle contre l'Etat grec comment les « marchés », c'est-à-dire encore une fois principalement des émanations de la corporatocratie américaine, assistées du FMI, sont en train d'éliminer les obstacles à l'exploitation coloniale d'un nouveau genre qu'ils veulent imposer à la Grèce. Les autres Etats européens seront également attaqués les uns après les autres, avec là encore la complicité des couches dirigeantes de ces Etats.

Good bye America, Hello China et consorts ?


Mais il n'est pas de domination qui puisse durer toujours. L'empire américain, autrement dit la corporatocratie anthropotechnique américaine, s'est sans doute trop étendue pour pouvoir conserver l'ensemble de ses conquêtes. S'épuisant par exemple en Afghanistan, elle n'est plus capable de renverser Hugo Chavez, comme beaucoup de stratèges le voudraient. D'autres corporatocraties anthropotechniques, sur son modèle, sont en train de lui disputer le pouvoir. Nous ne parlons pas ici de l'Europe, dont il paraît vain à l'heure actuelle de pronostiquer le réveil, mais de la Chine et des autres BRIC. Dans le cas de la Chine, si les formes juridiques et politiques de la corporatocratie y prennent des formes différentes de celles pratiquées en occident, les démarches globales sont très voisines. Pour le moment, l'emprise des corporatocraties anthropotechniques chinoises sur le monde restent moins importante que celle de leurs concurrentes américaines. Néanmoins, des continents ou parties de continents entiers, par exemple en Afrique, sont en train de passer sous leur contrôle.

Il est utile dans ces conditions de préciser les forces et faiblesses de ce que l'on peut nommer en simplifiant la corporatocratie chinoise. Il s'agit bien d'une corporatocratie en ce sens que les décisions économiques et politiques y sont, bien plus que dans les pays occidentaux, étroitement imbriquées. Ceci découle de l'héritage de la domination du parti communiste chinois. Aujourd'hui une couche d'entrepreneurs se développe rapidement, mais elle demeure encore contrôlée par des responsables politiques appartenant au parti, que ce soit dans les régions ou au plan national. De leur côté les responsables politiques ont développé une conscience économique remarquable, ce qui leur permet de faire des choix stratégiques tenant compte, bien plus que ne le font leurs homologues en occident, des contraintes de l'économie et de la finance s'exerçant au plan mondial. Pour reprendre notre terminologie, il s'agit bien d'une corporatocratie anthropotechnique, en ce sens que cette structure dirigeante doit tenir compte du poids de plus d'un milliard d'humains vivant encore largement sur le mode traditionnel, très proche de la pauvreté. Mais dans le même temps, elle est tirée en avant par les pressions de croissance propres aux technologies émergentes, lesquelles trouvent en Chine, comme partout ailleurs en Asie, des conditions très favorables de développement.

L'opinion aux Etats-Unis et en Europe tend à considérer que la Chine constitue une puissance rivale de la puissance américaine, engagée avec elle dans une compétition féroce. Cela sera peut-être le cas lorsqu'une corporatocratie chinoise autonome se sera mise en place, capable de reprendre tous les attributs régaliens, notamment militaires et diplomatiques, d'un véritable empire. Ce n'est pas encore le cas, pour une raison simple mais que la non-transparence des circuits financiers et économiques mondiaux tend à occulter. Jusqu'à présent, une grande partie des investissements économiques en Chine a été faite par des entreprises certes mondialisées mais appartenant à la sphère d'influence américaine.

Ces entreprises, installées en Chine sous une identité chinoise, profitent largement des bas salaires et de l'absence de réglementation protectrice pour produire en masse des biens de consommation exportés dans les pays occidentaux. Les prix de vente dans ces pays sont suffisamment bas pour décourager toute concurrence de la part des industries occidentales natives, mais néanmoins suffisamment élevés pour apporter de considérables marges aux actionnaires et propriétaires des firmes occidentales ainsi délocalisées. Ceci explique que les corporatocraties américaines et européennes continuent à s'élever contre une protection aux frontières consistant à taxer les produits asiatiques au prorata des avantages indus dont ils bénéficient. Ceci redonnerait certes du travail aux entreprises locales (non délocalisées) mais tariraient les bénéfices des entreprises multinationales beaucoup plus puissantes jouant à fond la délocalisation et l'exploitation des avantages comparatifs résultant du travail dans des sociétés encore très sous-développées.

Ceci dit, comme nous l'indiquons plus haut, les corporatocraties occidentales ne bénéficieront sans doute pas très longtemps de cette possibilité d'exploiter le laxisme salariale et réglementaire qu'elles ont trouvé en Chine, souvent à l'invitation des autorités chinoises. Les décideurs économico-politiques chinois ont parfaitement compris qu'ils pouvaient, au fur et à mesure qu'augmentaient les compétences technologiques des travailleurs et cadres chinois, reprendre à leur compte l'ensemble des responsabilités caractérisant une corporatocratie: maîtrise des investissements notamment de ceux comportant une forte valeur ajoutée scientifique et technique, maîtrise de l'accès aux sources de matières premières extérieures (énergie, minéraux, produtis agricoles), maîtrise des flux financiers et taux de change permettant l'importation, l'épargne, le profit et le réinvestissement, maîtrise des marchés par une confrontation directe sur leurs terrains avec les grands concurrents non chinois.

Dorénavant, on a remarqué que ces décideurs veulent doter l'économie de toutes les technologies de pointe permettant de mener de grands programmes stratégiques, dans l'énergie, l'aérospatiale, les biotechnologies, etc. La formation de chercheurs et d'ingénieurs par milliers, dorénavant devenue une priorité, fournira la base des nouveaux investissements. Par ailleurs, les « grands contrats » que recherchent encore pour leur part certains dirigeants occidentaux sont dorénavant accompagnés de clauses de transfert de technologies telles que les firmes occidentales qui y souscrivent se condamnent elles-mêmes à abandonner progressivement les marchés chinois et plus généralement asiatiques, sinon mondiaux. Ceci d'autant plus que la plupart des Etats occidentaux, même aux Etats-Unis, leur retirent les aides à la recherche dont elles auraient besoin.

Les corporatocraties anthropotechniques en compétition darwinienne au plan mondial doivent cependant, dans leur course à la puissance impériale, tenir compte de l'ensemble des atouts dont elles peuvent disposer, comme à l'inverse des handicaps structuraux s'imposant à elles. L'un de ces facteurs est appelé à jouer un rôle croissant. Il s'agit des ressources fournies par le territoire, non seulement en matières premières mais en espace, eau, accès à la biodiversité...Sur ce plan les Etats-Unis ont toujours bénéficié et continueront à bénéficier d'avantages différentiels dont aucune autre puissance, pour le moment, ne possède l'équivalent, en proportion du nombre d'habitants. Seule le Canada et surtout la Russie pourraient venir en concurrence, mais leurs territoires sont encore pour le moment soumis aux rigueurs du climat arctique qui les rendent peu exploitables. Or la Chine se trouve là confrontée à un véritable goulet d'étranglement. Même si son territoire est vaste, il est soumis à des contraintes climatiques qui avec le réchauffement et la surexploitation ne feront que s'aggraver. La corporatocratie chinoise devra, sinon dans la décennie, du moins avant la moitié du siècle, revoir radicalement ses modes de développement industriels, économiques et sociaux, pour faire face aux tensions qui ne manqueront pas de s'accumuler.

Conclusion

La compétition entre corporatocraties de taille mondiale décrite dans cet article ne diminuera en rien la pression exercée sur les Etats et les sociétés qui auront renoncé à se battre. Elle augmentera par contre le risque civilisationnel majeur que nous avons souligné dans le « Paradoxe du Sapiens ». Les grands systèmes anthropotechniques, les yeux fixés sur leurs courses aux ressources et à la croissance à tous prix, seront de moins en moins capables de prendre en compte les intérêts globaux de la Terre et des espèces vivantes qu'elle abrite.

L'actualité immédiate, en ce mois de juin 2010, illustre de façon voyante un diagnostic qui devrait être fait dans de nombreux autres domaines aussi importants mais dont on ne parle pas pour le moment. L'accident survenu à la plateforme de forage BP Deepwater Horizon, loin d'inciter les pétroliers et gouvernements du monde entier à renoncer progressivement non seulement aux forages profonds et ultraprofonds mais plus généralement au pétrole et au gaz, les pousse au contraire à intensifier les recherches, dans les pays trop pauvres pour protester et aux Etats-Unis eux-mêmes. Il est vrai que derrière le système anthropotechnique du pétrole se trouvent d'autres systèmes encore plus liées que lui aux cerveaux et corps de milliards d'individus faciles à influencer, acteurs et usagers des transports routiers et aériens.

Comment tout ceci finira-t-il? Pour le moment, beaucoup d'experts sérieux, même lorsqu'ils sont profondément influencés par l'idéologie du profit et de la croissance à tous prix, ne voient pas d'autres issues que des effondrements successifs et des crises en chaine, de plus en plus graves. Mais rappelons le, dans l'histoire de l'évolution, des catastrophes majeures ont déjà conduit les espèces vivantes du passé au bord de l'extinction, sans pourtant transformer la Terre de ces époques en un astre stérile à l'image de Mars et Vénus. De telles occurrences se reproduiront peut-être à l'avenir. Mais peut-être ne le feront-elles pas? A l'échelle cosmologique, il s'agira quoiqu'il en soit d'évènements infimes.



1) Le terme de corporatocratie a été popularisé par les livres de John Perkins, notamment Les confessions d'un assassin financier 2004 et L'histoire secrète de l'empire américain, 2008.

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16 décembre 2005 5 16 /12 /décembre /2005 22:43

Thème. Prospective

Pour obtenir une vue générale des différentes pages composant ce dossier, consulter le Plan http://www.admiroutes.asso.fr/philoscience/plan.htm

* Sur le transhumanisme, voir notre interview de Nick Bostrom et les liens associés http://www.admiroutes.asso.fr/larevue/2005/68/bostrom.htm

Même si le mouvement transhumaniste (certains disent posthumaniste) reste encore confidentiel en France, il mérite d’être étudié car il marque une évolution philosophique qui correspond à l’évolution convergente et accélérée des technologies (voir notre page La Singularité)

Définition

Le transhumanisme postule que l'espèce humaine n'a pas atteint son état définitif et ne l'attendra sans doute jamais car elle subit, comme toutes les autres espèces, des évolutions multiples. Ceci donne à l'homme la possibilité de se transformer en s'enrichissant de tous les apports des nouvelles sciences et technologies.

On retrouve là le concept d'homme augmenté (enhanced) de plus en plus utilisé aujourd'hui. L'homme augmenté abandonnera beaucoup des formes et des comportements qui le caractérisent aujourd'hui, mais ce devra être, souhaitent les transhumanistes, au profit de nouvelles valeurs prolongeant celles qui font le meilleur de l'humanisme actuel. Le transhumanisme ne cède pas à l'optimisme naïf. Ces nouvelles sciences et technologies sont autant porteuses de risques que de promesses. Il faut donc les discuter et proposer des façons de les maîtriser, au sein de forums et débats associant les scientifiques, les philosophes, les décideurs politiques et économiques, sans oublier, évidemment, les citoyens acceptant de s'impliquer.

Etre transhumaniste, dans cette perspective, consiste donc à croire (il s'agit d'une véritable question de croyance, puisque ceci ne peut être vérifié expérimentalement), qu'un avenir véritablement différent, grâce aux nouvelles sciences, est possible et souhaitable pour l'humanité d'aujourd'hui. Le tranhumaniste s'efforce de faciliter la transition entre le monde actuel, très largement hérité du passé et encombré de contradictions, vers un monde plus ouvert à des évolutions fructueuses.

Les sciences qui permettent la transition vers le transhumanisme

Ce sont les biotechnologies (notamment le génie génétique, les cellules souches, le clonage), les nanotechnologies (avec leur aspect le plus révolutionnaire bien que non encore maîtrisé, les nanotechnologies moléculaires), les systèmes super ou ultra intelligents associant intelligence artificielle et neurosciences, la réalité virtuelle. Dans une optique plus futuriste, on cite aussi la cryonique (conservation d’un organisme en hyper-froid), les méthodes de téléchargement du vivant et des contenus cérébraux de l'homme sur des systèmes artificiels, le tout débouchant sur la Singularité (voir notre page La Singularité).

Relations des transhumanistes avec la nature, nature humaine et, au sens plus large, environnement naturel

Il ne faut pas prêter à la nature des qualités qu'elle n'a pas. Le constater n'a rien de nouveau. On l'a dit de la nature humaine ("Je ne vois pas, remarquait le généticien Crick, en quoi l'homme actuel serait si parfait qu'il ne faille pas chercher à l'améliorer"). Il en est de même pour tout le reste. La biosphère et plus généralement le milieu physico-chimique au sein desquels nous évoluons présentent de nombreux risques pour l'homme et pour l'avenir du monde actuel. Certes, y intervenir maladroitement peut provoquer des risques accrus, mais ne pas tenter d'améliorer les conditions dans lesquelles les hommes du futur pourront s'y maintenir serait une démission, quasiment un crime.

Les objections au transhumanisme

Elles sont multiples. Mais on peut y répondre. Le transhumanisme bénéficiera-t-il seulement aux riches ? Favorisera-t-il l'eugénisme ? Générera-t-il des risques insurmontables ? N'aggravera-t-il pas les problèmes actuels, notamment la surpopulation, en prolongeant la vie ? N'obligera-t-il pas à privilégier le futur au détriment du présent ?.... Plus généralement de quelles valeurs éthiques s'inspirera-t-il ? Que sera exactement, finalement, la société transhumaine, un cauchemar ou un paradis ?

D'une façon générale, les transhumanistes affichent une volonté de libéralisme. Chacun devra pouvoir rester libre de choisir son mode de vie et les modes d'évolution de son corps et de son esprit. Ceux qui ne veulent pas évoluer trop vite doivent pouvoir rester fidèles à leurs traditions. Mais a contrario ceux qui sont désireux de tenter de nouvelles aventures ne doivent pas se faire opposer des interdits hérités de conceptions morales ou politiques héritées du passé et n'ayant plus de raisons d'être. Il est évident sur ce point que face à une nouvelle science, la société a tendance à se diviser en deux parties inégales, les plus nombreux qui ont peur d'un avenir incertain, critiquent et veulent éventuellement interdire toute expérimentation - les moins nombreux qui font le pari de leurs effets bénéfiques et veulent s'organiser pour que ce pari réussisse.

Le transhumanisme s’apparente-t-il à une religion ?

Le transhumanisme, comme certaines religions, propose une vision à très long terme de ce qui pourrait faire le salut de l'humanité au sein d'un environnement amélioré. Mais contrairement aux religions, sectes et mystiques diverses, il ne se réfère pas à des sources surnaturelles ou des interventions divines que des églises et prêtres prétendraient imposer aux hommes. Il se borne à poursuivre en l'étendant la démarche de la pensée rationnelle et scientifique occidentale, marquée par le laïcisme sinon l'athéisme. Que certains transhumanistes se réfèrent à Dieu pour leur compte, pourquoi pas – de même que certains scientifiques sont spiritualistes – mais ces références, surtout si elles s'incarnaient dans le fanatisme et l'intolérance, seraient inacceptables. Pour autant le transhumanisme ne veut pas s'ériger en dogme, fut-il laïc. Il s'agit, selon les promoteurs du mouvement, d'une famille de conceptions du monde évolutives (family of evolving worldviews) ouverte à toutes nouvelles expériences et suggestions.

Mais le transhumanisme ne mélange-t-il pas de façon hasardeuse la science et la science fiction ? Un tel mélange peut déconsidérer le mouvement, que ce soit auprès des scientifiques eux-mêmes ou d'un public averti. Les naïfs risquent en effet de se précipiter sur les perspectives de transformation à long terme du monde évoquées par certains transhumanistes, en s'imaginant que ces perspectives se réaliseront demain. Cela ne fera que les encourager à se tourner vers les faux prophètes de la science, illusionnistes et spirites qui prolifèrent déjà dans la société actuelle.

Une apparente confusion des genres entre ce qui relève encore de l'imaginaire scientifique, sinon de la science-fiction, et ce qui découle de la science au quotidien éloigne sans doute du transhumanisme la plupart des scientifiques. La majorité d'entre eux, qui sont généralement matérialistes sinon scientistes, pourraient rejoindre cette école de pensée. Mais ils ne le feront pas s'ils ont l'impression de s'engager dans des voies hasardeuses susceptibles de les discréditer.

JPB 16/12/05

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