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Cet ensemble de textes a été conçu à la demande de lecteurs de la revue en ligne Automates-Intelligents souhaitant disposer de quelques repères pour mieux appréhender le domaine de ce que l’on nomme de plus en plus souvent les "sciences de la complexité"... lire la suite

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29 mai 2011 7 29 /05 /mai /2011 15:35
Dans un ouvrage remarquable, que nous présenterons prochainement ici 1) le physicien et philosophe des sciences britannique David Deutsch explique que les humains, armés de la connaissance scientifique qu'ils ont commencé à accumuler depuis le début de l'ère des Lumières (Enlightment) sont devenus des « constructeurs universels ».

Ce sont les seuls d'ailleurs de ce type que l'on puisse identifier dans le système solaire et peut-être aussi dans la galaxie, sinon dans l'univers. Il entend par là que ces entités nouvelles, que nous qualifierions pour notre part, dans le vocabulaire que nous utilisons, de systèmes anthropotechnologiques, seraient capables avec un peu de temps, en exploitant et approfondissant les lois de l'univers mises à jour par la connaissance, d'étendre sans limites (à l'infini) et dans un premier temps sans doute sur d'autres planètes, les capacités transformatrices et constructrices de notre société scientifique.

Le défi intellectuel qu'affronte David Deutsch est très élevé. Nous verrons qu'il y répond fort bien et de façon extrêmement convaincante, c'est-à-dire intellectuellement « contagieuse ». Si bien d'ailleurs que ceux convaincus par cette hypothèse extraordinairement stimulante pensent immédiatement à vérifier sa pertinence. Les occasions n'en manquent pas.

Ainsi, on ne peut qu'y penser lorsque l'on entend les pouvoirs conservateurs expliquer que les jeunes, diplômés ou non, qui commencent à manifester par dizaines de milliers dans le monde entier, ne sont pas utilisables et doivent se satisfaire du statut de chômeur à vie. Ces jeunes manifestants ne veulent pas détruire les sociétés développés pour en revenir au désert. Ils s' « indignent » seulement, consciemment ou non, du fait que dans ces sociétés, dotées de toutes les ressources d'invention permises par la science, ils se voient interdire de jouer le rôle dont ils se sentent parfaitement capables, celui de « constructeurs universels » (ou polyvalents).

Il est clair que, transportés dans un désert, les « indignés » de la Puerta des Sol, d'autres lieux et bientôt de la place de la Bastille à Paris, seraient capables, avec les innombrables connaissances dont ils disposent, de survivre et sans doute aussi de reconstruire une société plus efficace. Ceci ne voudrait pas dire s'abriter sous des tentes en s'agglomérant autour d'hypothétiques barbecues. Cela voudrait dire réinventer, même sans ressources immédiatement disponibles, l'équivalent des solutions vitales dont les forces sociales actuellement au pouvoir se réservent la jouissance.

Que l'on ne nous demande pas ici que ce pourraient être les solutions qu'ils inventeraient. Ce serait à ces « indignés », armés, répétons-le, des innombrables connaissances qu'ils ont reçu en héritage de la société technoscientifique, de les imaginer puis de les construire. Ils ne manqueraient pas d'aide pour cela de la part de tous les détenteurs de connaissance certes dotés d'un minimum de statut mais qui se demandent si leur rôle social doit se limiter à favoriser le marketing de produits et services ne profitant qu'aux riches et aux puissants, quand il ne s'agit pas purement et simplement de technologies de sécurité-défense au service de ces derniers.

1) David Deutsch. The Beginning of Infinity, Allen Lane, 2011. 
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28 mai 2011 6 28 /05 /mai /2011 11:46

 

The Believing Brain. From Ghosts, Gods, and Aliens to Conspiracies, Economics, and Politics—How the Brain Constructs Beliefs and Reinforces Them as Truths.
Macmillan 2011

Par Michael Shermer


présentation et discussion par Jean-Paul Baquiast - 28/05/2011

 

Michael Shermer est le fondateur et est le responsable bien connu du magazine Skeptic et du site associé.

* The skeptic http://www.skeptic.com/
*
The believing Brain
http://us.macmillan.com/thebelievingbrain


Michael Shermer s'est dédié depuis bientôt 30 ans à une tâche bien utile: analyser et démonter les illusions et croyances qui peuplent l'imaginaire collectif et nourrissent souvent des antagonismes virulents entre personnes et entre groupes. Ceci suppose évidemment la remise à l'honneur d'une discipline malheureusement de plus en plus négligée, la critique scientifique des « faits » d'observations et des interprétations qui leur sont données, au nom de ce qu'il faut bien encore appeler la rationalité.

Rappelons que contrairement à ce qu'affirment les adversaires de la démarche scientifique, celle-ci ne vise pas à produire des croyances analogues aux autres. Elle suppose la confrontation au plan universel d'expériences, d'hypothèses et de théories dont n'émergent que celles bénéficiant du consensus le plus large. Certes, cette démarche ne cherche pas à produire des certitudes définitives, mais au contraire des résultats toujours améliorables, en principe et en fait. Ceux-ci cependant sont les seuls auxquels, à un moment donné et dans un état donné des connaissances scientifiques, les esprits rationnels doivent se référer.

On ne rejettera pas pour autant les productions de l'imaginaire. Elles sont comme tout ce qui concerne l'activité de l'esprit, révélatrices de phénomènes et mécanismes que la science se doit de prendre en compte. Mais elles doivent être accueillies, pour reprendre le terme de Michael Schermer, avec un scepticisme initial, au lieu d'être prises d'emblée comme matière à certitude.

The belief engine

Au delà du rappel de ce qui précède, dont aucun esprit rationnel ne devrait discuter, le livre de Michael Shermer s'efforce de rassembler 30 années d'étude des croyances en une hypothèse globale intéressant les processus selon lesquels elles naissent, se nourrissent, se renforcent, se modifient et finalement, pour la plupart, disparaissent.

Pour cela, il aborde un thème qui est de plus en plus à l'ordre du jour des neurosciences et aussi de la psychologie évolutionnaire appliquée aux contenus de connaissance (contenus cognitifs): en quoi et pourquoi le cerveau se comporte-t-il en machine à générer des croyances?

La question a été étudiée à propos du cerveau animal. Les animaux, au moins ceux dits supérieurs, génèrent-ils des croyances, de quelles façons celles-ci s'expriment-elles et en quoi ces processus sont-ils indispensables à leur survie – ce qui expliquerait leur maintien à travers l'évolution?

Michael Shermer, pour sa part, s'intéresse d'abord à la façon dont se forment les croyances chez l'individu humain des sociétés modernes. Selon lui, elles naissent de diverses émotions subjectives ressenties dans l'environnement familial, éducatif, professionnel, culturel. A partir de celles-ci, le sujet éprouve inconsciemment le besoin de générer divers contenus de croyance et surtout de défendre et rationaliser ces contenu, comme ci ces derniers étaient désormais indispensables à la construction de sa personnalité et quasiment à sa survie sociale.

Dès lors, le sujet fait appel, consciemment cette fois, à toutes les raisons qu'il peut trouver, intellectuelles, rationnelles ou inspirées de l'argumentaire scientifique, pour s'accrocher mordicus à ce qu'il croit. Autrement dit, comme le rappelle l'auteur, on croit d'abord, on s'explique et se justifie ensuite.

C'est seulement après cette constatation de départ que Michael Shermer en vient aux données fournies par les neurosciences pour expliquer des comportements aussi répandus. Il rappelle que le cerveau s'est construit à travers l'évolution comme une « machine à croire » (a belief engine). Ceci dès l'apparition des cerveaux primitifs.

Le cerveau reçoit des organes sensoriels un flux ininterrompu de données sur le monde extérieur, à partir desquelles s'imposent des constantes. Autrement dit, de par sa propre logique de fonctionnement, le cerveau est obligé d'identifier des modèles ou patterns. Ne sont conservés, au plan de l'espèce comme par l'individu, que les patterns ayant un sens ou signification pour la survie. C'est le cerveau qui construit ce sens et l'associe ensuite aux patterns.

L'auteur nomme « patternicité » (patternicity) l'aptitude à oberver des constantes dans des flots de données sensorielles, qu'elles soient significatives ou non. Il nomme « agenticité » (agenticity) l'aptitude à conférer des significations à certains patterns et les doter ce faisant d'intentions et de la capacité de se comporter en agents proactifs. Observons que le modèle de conscience artificielle présenté par Alain Cardon retrouve le jeu de ces différents agents aux différents stades d'élaboration d'une telle conscience.

4 heures par jour de cécité

Nous avons ici plusieurs fois signalé les hypothèses faites par les neuroscientifiques évolutionnaires relativement au fait que le cerveau construit en permanence des hypothèses à partir des informations sensorielles qu'il reçoit, et qu'il consacre une partie de son activité à les vérifier. Ceci vient d'être confirmé par l'observation fine du processus de fonctionnement de l'activité oculaire (voir NewScientist, Graham Lauton, The Grand Delusion ) . L'auteur de l'article relate le fait que, pendant les saccades oculaires qui surviennent environ 3 fois par seconde et durent 200 millisecondes, le cerveau est effectivement aveugle. Il reçoit des données mais ne les traite pas. Ceci représente un temps total considérable puisque, au rythme de 150.000 saccades par jour, le cerveau est déconnecté du monde extérieur pendant 4 heures.

Pour se reconnecter après chaque saccade, tout se passe comme s'il faisait une hypothèse sur ce que le monde était devenu pendant ce temps de non-perception visuelle et qu'il la vérifiait, dès reprise de la perception, notamment en focalisant sur les points méritant l'attention les capacités de la fovéa rétinienne, zone d'1mm2 environ rassemblant les cellules photoreceptrices les plus sensibles de la rétine.

Ainsi le cerveau se donne-t-il une perception cinématographique du monde, en continu. Il vérifie constamment que cette perception est bien la bonne. Nous passons, selon le psychologue Ron Rensick de l'Université de Colombie Britannique, notre temps à créer puis vérifier les représentations du monde que nous nous donnons, y compris dans les tâches les plus élémentaires de la perception visuelle.

L'article de Graham Lauton précité, The Grand Delusion, retrouve sans que nous en soyons surpris les propos de Michael Schermer. Graham Lauton explique que dans l'attention que nous portons au monde, y compris au niveau le plus élémentaire de la perception par focalisation de la fovéa rétinienne, nous sommes « biaisés » (biased). Autrement dit, nous jugeons le monde (ou préjugeons) à partir des différents modèles ou patterns que nous avons élaborés au cours de notre interaction avec celui-ci, particulièrement avec l'environnement social.

Mais au lieu d'admettre ce phénomène comme intrinsèquement associé aux processus d'élaboration des connaissances, nous sommes aveugles à reconnaître nos propres préjugés, et très virulents au contraire à dénoncer ceux des autres. Ceci parce que nos propres biais se sont formés dès l'enfance au niveau inconscient et que nous ne sommes pas spontanément organisés pour les identifier consciemment. Faut-il s'en plaindre? Que deviendrions nous si notre cerveau ne pouvait pas s'accrocher à un minimum de « certitudes » qu'il se serait donné et si la représentation du monde qu'il nous proposait variait du tout au tout d'un instant à l'autre?


Il est intéressant de constater que Graham Lauton et les chercheurs qu'il cite rejoignent, sans d'ailleurs le mentionner, le livre de Michael Shermer, The Believing Brain .Nous n'irons pas plus loin ici dans notre présentation et nos commentaires, renvoyant nos lecteurs à ces deux sources pour plus de détails.

Le sujet est de première importance, car il nous oblige à identifier les bases de nos convictions les plus profondes, et relativiser leur pertinence.


Reste à savoir cependant si, dans ce travail d'auto-critique imposé, notre cerveau ira assez loin...Certainement pas, mais nous ne serons pas conscients des points sur lesquels, que ce soit en termes de convictions scientifiques ou de croyances mondaines, nous ne voudrons en aucun cas être détrompés.

 

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25 mai 2011 3 25 /05 /mai /2011 21:01

 

par Jean-Paul Baquiast- 25/05/2011

Article traduit en espagnol et publié sur le site Megatendencias http://www.tendencias21.net/El-posible-futuro-de-la-primavera-espanola_a6628.html

 

On parle aujourd'hui de printemps espagnol par référence au mouvement dit du printemps arabe qui avait chassé les gouvernements autoritaires de Tunis et du Caire, sous la pression de foules rassemblées sur les places publiques des principales villes de ces pays. Des mouvements analogues mais encore en butte à la répression se déroulent dans un certain nombre d'autres Etats arabes. Cependant la comparaison entre les deux « printemps » montre que le printemps espagnol, s'il persiste et se précise, posera des questions bien plus complexes que celles abordées par le printemps arabe.

Le printemps arabe s'en est pris à des pouvoirs autoritaires ou à des théocraties qui étaient relativement faciles à renverser, dès lors que le soutien de l'armée et de la police leur a fait défaut. L'objectif en était relativement clair, tout au moins en Tunisie et en Egypte: obtenir les libertés publiques et les droits civils dont jouissent les démocraties politiques. Certes, dans le reste du Moyen-Orient, le printemps arabe se complique aujourd'hui d'incidences géo-politiques, ethniques ou religieuses propres à ces pays, mais ces dernières n'intéressent qu'indirectement les citoyens européens.

Le printemps espagnol est infiniment plus complexe et difficile à interpréter avec les outils de la science politique traditionnelle. Il a pris naissance dans un grand Etat européen jusqu'ici globalement prospère et bien géré, présentant malgré quelques archaïsmes le visage d'une société moderne, démocratique, ouverte. L'Espagne n'est pas par ailleurs le pays le plus pauvre de l'Union européenne, même s'il traverse actuellement une crise grave. Que veulent alors les manifestants (qui se sont nommés eux-mêmes des « indignados » par référence au livre de Stéphane Hessel) ? On dit d'eux qu'au delà d'un refus du chômage et de l'appauvrissement, ils refusent le Système, sans pouvoir toujours préciser ce que l'on entend par ce terme de Système, et ce qui est refusé au sein de celui-ci. Mais on pourrait aussi dire que beaucoup d'entre eux sont animés, fut-ce d'une façon mal formulée, par une volonté bien plus grandiose encore, celle de changer de civilisation.

Ainsi défini, le printemps espagnol risque de se répandre dans un grand nombre de pays européens, sinon dans tous, car le refus d'un certain type de civilisation, mercantiliste, sélective, gaspilleuse n'est pas propre à l'Espagne. Les conservateurs voient dans cette contamination quasi « virale », favorisé par la généralisation de la société de l'information, de nombreuses menaces. Les progressistes au contraire commencent à y attacher beaucoup d'espoir. Pourrait-on finalement espérer voir un univers marqué par les inégalités, la destruction aveugle des ressources naturelles, le rejet des grandes ambitions, céder la place à un monde plus harmonieux? L'utopie pourrait-elle commencer à se réaliser?

Que veulent exprimer les « indignados »?

Pourquoi pas après tout? Mais avant de rêver à un changement de civilisation, il faut chercher à comprendre ce que veulent exprimer les manifestants de la Puerta del Sol. On pourra ensuite se demander si, au delà de l'expression d'un sentiment global de refus, ils ne devraient pas se fixer des objectifs précis. L'exemple précédent des manifestations du peuple américain à Madison est intéressant à cet égard. Les foules du Wisconsin ont refusé explicitement un certain nombre de mesures de rigueur jugées injustes et ont cherché à faire plier les élus du parti républicain qui voulaient, en toute légitimité constitutionnelle, les faire appliquer.

Le message des « indignados » espagnols est plus difficile à interpréter. On peut penser qu'au delà d'une protestation contre l'extension du chômage et de l'appauvrissement, frappant aussi bien les jeunes diplômes que les travailleurs de la base, ils veulent signifier le fait que le peuple de gauche ne fait plus confiance aux partis de gauche pour le représenter. Au plan électoral, c'est ce message que viennent parallèlement d'exprimer les élections municipales marquées par la défaite du Parti socialiste espagnol (PSOE). La même défiance à l'égard du parti socialiste s'est répandue dans des termes voisins au Portugal en en Grèce. Beaucoup de manifestants espagnols, bien que se réclamant de la gauche, s'indignent du fait que le gouvernement dirigé par une majorité socialiste ne les protège pas des abus du capitalisme financier et de la spéculation mondialisée. Au contraire ce gouvernement paraît se ranger du côté des spéculateurs nationaux et internationaux (banques et entreprises) pour contraindre les citoyens à supporter les fautes de gestion ou les manœuvres frauduleuses du monde économique. Le même reproche est fait aux gouvernements grec et portugais, eux-aussi pourtant dirigés par des socialistes.

La population en déduit que les partis socialistes appartiennent désormais aux oligarchies sociales qui pressurent les citoyens en les privant des produits de leur travail et de leur épargne. En Espagne comme ailleurs, les gouvernements, qu'ils soient de gauche ou de droite, tiennent le même discours imposé par la finance internationale et relayé par le FMI: comprimer les dépenses sociales, supprimer les investissements publics, licencier les fonctionnaires, privatiser les établissements et les entreprises publiques...

Or les « indignés », aussi naïfs qu' ils soient en économie, se rendent bien compte que cette destruction progressive de ce qui restait de l'Etat protecteur se fait au profit des sociétés internationales et des fonds d'investissements spéculatifs. Les activités abandonnées par le secteur public, sous prétexte de rééquilibrer les budgets, seront récupérées et assurées à grand frais par des investisseurs anonymes qui ne travailleront que pour une clientèle à hauts revenus. Le coût économique final de ces services payants ne diminuera pas, au contraire. Mais les actionnaires et les managers en charge de ces nouveaux services ne s'en plaindront pas puisque les sommes correspondantes viendront directement accroître leurs profits.

Nous pensons pour notre part que ce qui indigne particulièrement les manifestants du printemps espagnol, qui indignera ceux d'autres printemps à venir dans d'autres pays, tient à la découverte progressive d'une entente mondiale entre privilégiés (que nous nommons ici des oligarchies) pour maintenir dans le bas de l'échelle sociale les diverses catégories de travailleurs qui sont en fait les principaux créateurs de richesse dans l'économie réelle. Or parmi ces oligarchies se trouvent désormais, en apparence et souvent en fait, les représentants des partis de gauche, qu'ils soient dans l'opposition ou au pouvoir.

La découverte de cette réalité, dénoncée depuis longtemps par les extrêmes-gauches, provoque dans ce que nous continuerons à nommer les couches populaires, y compris dans les classes moyennes, un rejet de la vie politique et des institutions, qu'elles soient nationales ou européennes: tous corrompus, selon une formule facile mais hélas souvent vraie. Ce rejet peut pousser certains « indignés » vers les mouvements d'extrême-droite populistes et souverainistes, dont le discours fait illusion. Mais un minimum d'attention montre que ceux-ci ont, encore plus que les socialistes, partie liée avec les oligarchies. Ils seront par ailleurs, de toutes façons, incapables de proposer les solutions permettant de remettre l'économie au service des travailleurs, puisqu'ils refusent la dimension européenne indispensable pour se faire entendre face aux grands Etats mondiaux.

Si nous retenons l'hypothèse qui précède, nous dirons que le message des « indignados » s'adresse d'abord aux partis socialistes, en Espagne comme dans le reste de l'Europe: changez ou nous vous changerons. Dans la mesure où demeure encore un minimum de démocratie représentative, ce premier message est facile à comprendre par des responsables politiques qui veulent être élus ou réélus, que ce soit au plan national ou au plan local. Jose Luis Zapatero devrait le comprendre, comme en France le candidat (ou la candidate) du parti socialiste aux élections présidentielles.

Au delà du refus, se battre pour des revendications précises

Mais un mot d'ordre aussi général ne suffira pas à maintenir la mobilisation des manifestants et de ceux qui les soutiennent dans l'opinion. Il faudra que du sein des manifestations émergent des revendications plus précises (analogues au « Ben Ali dehors » des manifestants tunisiens). Les techniciens de l'économie et de la politique ont formulé depuis quelques mois déjà des objectifs que nous avons pour notre part repris et illustrés: transformer le statut de la Banque centrale européenne de façon à ce qu'elle puisse racheter et restructurer les dettes publiques des Etats, créer un service public bancaire européen regroupant les activités de dépôt et de prêts aux entreprises des banques européennes en les distinguant clairement des opérations spéculatives, créer un fonds européen d'investissement stratégique au profit des activités industrielles et de recherche capables de créer des emplois à forte valeur ajoutée non délocalisables, adapter en conséquences en les harmonisant les législations fiscales et douanières européennes.

De tels objectifs sont complexes à exprimer, difficiles et longs à mettre en oeuvre. Ils supposent un certain nombre de bouleversements de fond contrer lesquels se mobiliseront l'ensemble des oligarchies de pouvoir. Peut-on espérer que des manifestations populaires s'en saisissent? Nous pensons pour notre part qu'il existe un atout en ce sens, qui est l'Internet. Il faudrait que les (rares) experts proposant de telles mesures et les représentants des partis de gauche décidés à retrouver leur vocation traditionnelle au service du changement social s'obligent sans attendre en discuter via notamment l'internet afin de populariser les véritables révolutions pouvant en découler.

Des propositions immédiates pourraient alors être faites, au service desquels les « indignés » présents et futurs pourraient se mobiliser. Il s'agirait d'abord de refuser les mesures telles que les suppressions d'emplois ou les privatisations dans les services publics. Mais au delà du refus, des projets à forte valeur démonstrative pourraient être mis en oeuvre dans de courts délais. Ils impliqueraient notamment le secteur coopératif et associatif, sans préjudice de tous les investissements d'esprit alternatif dans des secteurs émergents comme les énergies renouvelables, la réhabilitation des habitats et la formation-culture. Les « indignés » pourraient alors manifester pour que de telles initiatives soient reconnues et prises en compte par ceux qui disposent encore de l'autorité. A défaut, ces responsables seront renvoyés, d'une façon ou d'une autre.

Rien n'empêcherait évidemment que, du chaos créateur né de l'indignation collective, naissent d'autres idées novatrices et d'autres initiatives concrètes.


Note
Maurice Ronai (maurice.ronai arobase gmail.com) ajoute le commentaire suivant:

Il est intéressant de constater que le déclencheur de ce mouvement a été la ley Sinde, version espagnole de la HADOPI française (comprenant également des accents de LOPPSI). http://owni.fr/2011/05/24/aux-sources-de-la-colere-iberique/

1) Ce mouvement semble s'inscrire au croisement de trois phénomènes.

Le premier, est générationnel. Dans nos sociétés vieillissantes, les nouvelles générations ont l'impression que les arbitrages collectifs se font à leur détriment. Et que la gauche, ne se différencie pas nettement de la droite, sur cette question.
Tout spécialement, là ou elle exerce le pouvoir (Grèce, Portugal, Espagne).

Le second est bien décrit dans le papier : les manifestants espagnols s'indignent du fait que le gouvernement dirigé par une majorité socialiste ne parvient plus à protéger les populations. Sous cet angle, le mouvement espagnol se rapproche de la révolte civique qui a secoué l'iIslande, l'an dernier. « Quand on sera grands, on sera Islandais ! », scandait l’un des animateurs de la manifestation du 15 mai.
http://revolutioncitoyenne.wordpress.com/2011/05/22/un-vent-islandais-sur-le-printemps-espagnol/

Le troisième phénomène tient aux formes d'auto-organisation rendues possibles par les réseaux sociaux.
Comme dans les révolutions arabes, ces formes d'auto-organisation parviennent difficilement à faire émerger des revendications et des propositions. Et des leaders pour les porter.
Si le gouvernement de Zapato veut faire des gestes, il lui faudra des interlocuteurs.

2) Les années qui viennent vont être difficiles pour les partis socialistes en Europe.

3) François Hollande a pressenti, avec son Pacte pour la jeunesse, l'importance que va prendre la question générationnelle.

Parmi les 30 mesures phases du projet socialiste, deux ciblent explicitement les jeunes :
a) 300 000 « emplois d’avenir » dans les domaines de l’innovation environnementale et sociale.
b) une allocation d’étude sous condition de ressources (Pour aider les jeunes adultes à se loger et à se soigner afin qu’ils réussissent leurs études)

4) Arnaud Montebourg a bien saisi que la période appelle une certaine radicalité. Avec sa mise au pas de la finance, la mise en avant du capitalisme coopératif et le concept de démondialisation.



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7 mai 2011 6 07 /05 /mai /2011 10:27

Bonjouir à tous. Je reprends ici à votre attention  des propositions que j'ai faites pour le compte de Automates Intelligents et Europe-solidaire.eu à la première réunion du Réseau cité en titre. Je tiendrai comme d'habitude pour la suite le plus grand compte des critiques que vous voudrez bien nous faire parvenir. JPB
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Red Europea de Reflexión Geopolítica. Réseau européen de réflexion géopolitique.

Session inaugurale. Ile de San Simon. 27 avril 2011.
 

Présentation de Jean-Paul Baquiast: Liste de thèmes pouvant relever de la réflexion géopolitique européenne. ____________________________________________________________________

 

Rappelons que la géopolitique est généralement considérée comme une science. Elle reste cependant encore très éloignée des sciences exactes. D'où l'intérêt de l'aborder avec le maximum d'objectivité, afin d'en éliminer des approches trop partisanes. Il est impossible cependant de ne pas se référer aux grandes options politiques sous-jacentes au choix des questions ou des solutions qui sont évoquées. Une démarche géopolitique bien conçue impose un esprit critique permanent. Elle suscite donc des débats. D'où son intérêt.

Automates Intelligents propose ici une première liste de thèmes paraissant importants pour les futurs travaux du Réseau européen de Réflexion géopolitique. Il sera possible d'en tirer des articles, des sujets d'étude, voire des dossiers à l'attention des décideurs économiques et politiques. Il faudra faire un tri en fonction des moyens d'approfondissement disponibles. Mais il nous semble qu'il s'agit de questions existentielles mettant en jeu la survie même de l'Europe en tant qu'entité géopolitique indépendante.

Plan
1. Evaluation des risques et des ressources
2. Définition de politiques stratégiques
3. Evolution des institutions européennes
4. Conclusion

1. Evaluation des risques et des ressources

Evaluation des risques menaçant le monde global

L'Europe n' échappera évidemment pas à ces risques. Elle devra mettre en oeuvre pour les prévenir, dans son propre intérêt comme dans celui du reste du monde, des politiques aussi efficaces que possible.

* Le changement climatique et ses conséquences: désertification, inondations, phénomènes météorologiques violents...D'une façon générale, les scientifiques prévoient pour 2050 et au delà une montée du niveau des mers et un déplacement vers les pôles (notamment l'arctique) des régions tropicales et tempérées.
* L'effondrement, au détriment de beaucoup d'espèces déjà menacées, de la biodiversité terrestre et océanique.

* La possibilité d'une croissance démographique mondiale supérieure aux plafonds actuellement estimés. La demande en produits alimentaires pourrait alors dépasser les prévisions actuelles.

* L'épuisement progressif de certaines ressources vitales: eau, terres arables, air non pollué, matières premières rares.

* Les catastrophes de type technologique, pouvant survenir partout y compris dans les pays développés. Avec l'accident de Fukushima au Japon, l'exemple du nucléaire de fission est aujourd'hui présent dans tous les esprits. Mais on doit évoquer aussi certains risques tenant notamment aux biotechnologies.

* Le maintien ou le développement, au niveau mondial, des inégalités de niveau de vie et d'éducation entre pays pauvres et pays riches. Il en résulte une dégradation croissante des services publics et des équipements dans de nombreux pays. Différentes tensions, pouvant prendre des formes violentes, en découleront nécessairement.
* La faiblesse persistantes des institutions internationales, au moment où la mondialisation des dangers demanderait une grande efficacité des organisations destinées à les combattre.

Evaluation des risques menaçant plus particulièrement l'Europe

Ces risques découlent des précédents. Mais certains sont inhérents à l'histoire ou à l'organisation de l'ensemble pan-européen.

*
Le risque démographique: baisse de la natalité, vieillissement. L'appel à l'immigration ne permettra pas de résoudre les insuffisance de population active prévisibles. Des mesures de redressement de la natalité s'imposeraient donc sans attendre.
* L'insuffisance marquée de la plupart des matières premières énergétiques et industrielles jugées stratégiques.

* La perte progressive, par manque d'investissement et par délocalisation hors d'Europe, du potentiel scientifique, technologique et industriel ayant fait jusqu'à présent la puissance de l'Europe. Il en résulte un chômage de moins en moins supportable par les structures de l'Etat providence.

* Le maintien sinon la croissance des inégalités sociales et géographiques. Le sous-investissement dans les banlieues affecte toutes les villes européennes. Les transferts de ressources des pays européens riches vers les pays plus pauvres semblent bloqués.
* La tentation qu'éprouve, face à ces difficultés comme face à la crise, chaque Etat ou ensemble régional à se replier sur lui-même, au détriment de l'idéal européen. Ceci peut se traduire à l'extrême par un retour des nationalismes de type populiste.
* La perte d'influence des valeurs dont l'Europe était jusqu'à ces derniers temps le berceau: droits de l'homme, égalité entre les sexes, laïcité, démocratie politique et contre-pouvoirs, Etat régulateur et Etat-providence.
* L'abandon systématique des efforts de défense.

* D'une faon générale, l'absence d'une coordination politique suffisante. L'Union européenne, face aux grands empires, se présente comme un ectoplasme politique.


Evaluation des ensembles géopolitiques concurrents

Dans un monde désormais multipolaire, la naïveté n'est pas de mise. Il faut connaitre les concurrents susceptibles de se transformer en adversaires. Il faut définir des stratégies globales de résistance à leur égard. Il faut aussi parallèlement identifier les partenaires occasionnels ou de long terme, afin de coopérer efficacement avec eux. Pour cela, des services efficaces de guerre et contre-guerre économique s'imposent, non seulement dans les principaux Etats mais au niveau européen.

* Les Etats-Unis. Indéniablement en perte d'influence face aux nouvelles puissances (dites émergées plutôt qu'émergentes), les Etats-Unis conservent des potentiels de compétitivité considérables, dont l'Europe doit s'inspirer. Ceci notamment dans le domaine scientifique et technologique, comme dans celui des technologies de puissance (défense, espace) et des industries culturelles (soft power). Cependant les Européens, trop souvent fascinés par la puissance américaine, oublient que l'Amérique n'a jamais encouragé l'émergence d'une puissance européenne autonome. Elle a toujours considéré l'Europe comme un instrument et avant-poste au service de ses propres stratégies. Sans tomber dans l'anti-américanisme, l'Europe doit se débarrasser d'un atlantisme naïf et se méfier de tous les réseaux d'influence actifs en son sein et travaillant au service des politiques américaines;

* La Chine. Deuxième, bientôt sans doute première puissance économique mondiale, la Chine sera de plus en plus en compétition sur la plupart des domaines avec l'Europe. Ceci ne justifie pas d'en faire un adversaire politique. L'Europe doit apprendre à mieux la connaître (dans ses forces comme dans ses faiblesses) et surtout adopter les moyens de se comporter elle-aussi en puissance vis-à-vis d'elle. Autrement dit pratiquer sans états d'âme la politique du donnant-donnant ou de la réciprocité. Mais pour cela l'Europe devra se renforcer considérablement.

* L'Inde, le Brésil, l'Afrique du Sud et les autres puissances émergentes. L'Europe devra dans l'ensemble adopter à leur égard des politiques sans naïveté, elles-aussi sur la base du donnant-donnant. Dans de nombreux cas, des partenariats stratégiques limités pourront être envisagés.

* La Russie. Malgré ses faiblesses actuelles, la Russie représente (pensons-nous) pour l'Europe un prolongement géographique, linguistique et culturel qu'il conviendrait de valoriser dans de nombreux domaines. L'inverse est également vrai. Des partenariats stratégiques euro-russes, voire de véritables accords industriels, scientifiques et économiques s'imposeront de plus en plus. Ils pourront être déterminants, tant pour l'avenir de la Russie que de l'Europe.

* L'Amérique latine et le continent africain. L'Europe ne peut se désintéresser de ces pays, malgré leurs difficultés actuelles. Il s'agit souvent, notamment pour les Etats européens du Sud, de véritables prolongements territoriaux ou civilisationnels. Les négliger représenterait une perte d'influence notable pour l'Europe, y compris pour les Etats de l'Europe centrale et orientale davantage tournés vers l'est. Ceci ne voudra pas dire une ouverture sans précautions, mais plutôt des co-investissements, dépourvus d'esprit néocolonialiste, dans les domaines économiques et techno-scientifiques essentiels. Dans cette perspective, on attachera désormais un intérêt particulier à ce que l'on nomme les « révolutions » dans le monde arabo-musulman, qui paraissent riches de promesses.

Evaluation et protection des potentiels européens

L'Europe dispose de potentiels exceptionnels, que par euro-pessimisme elle a tendance à négliger. Ils doivent au contraire faire l'objet de valorisation systématique, y compris dans le cadre de partenariats stratégiques avec les pays non-européens alliés de l'Europe.

* L'existence de structures étatiques et administratives solides, sans lesquelles s'installe ou demeure le désordre sociétal (on peut lire à cet égard ce qu'en dit Francis Fukuyama dans son dernier ouvrage « The origines of political order », 2011).

* L'existence de services publics et d'administrations publiques intervenant dans le domaine social (droit du travail, protection sociale, santé publique) et dans de nombreux secteurs relevant des « public utilities » (recherche scientifique désintéressée, transports, aménagement du territoire...). Les intérêts financiers globalisés mènent contre les structures étatiques et les services publics européens des offensives permanentes afin de les « privatiser » autrement dit afin de se les approprier. Ils ont réussi jusqu'à présent à le faire, avec l'appui de la Commission européenne et de gouvernements libéraux ou ultra-libéraux. Mais ce faisant l'Europe est en train de se priver des bases de sa puissance au plan mondial, comme de nombreux thèmes qu'elle pourrait « exporter » au bénéfice des jeunes Etats se tournant vers elle.

* Au plan humain et sociétal, l'existence d'une grande diversité de langues et de cultures, ainsi que de compétences professionnelles, rendant l'Europe capable de s'adapter rapidement, sur le mode biologique, à des changements dans les contraintes globales. Les valeurs européennes, évoquées précédemment pour en déplorer la perte d'influence, font partie de ces potentiels.
* La présence de nombreuses épargnes mobilisables, notamment au profit d'investissements localisés en Europe. Ceci fait contraste dans un monde où généralement les dettes publiques et privées paralysent les perspectives d'investissement.
* L'existence de secteurs économiques dynamiques, potentiellement au service du développement européen et des exportations: secteur agricole et agro-alimentaire, industries de l'infrastructure et du bâtiment, secteurs des technologies avancées (aéronautique et espace, transports terrestres, applications des NBIC), secteur des services. On mentionnera aussi le tourisme, qu'il ne faut pas négliger.
* Au plan géographique, l'Europe dispose d'un potentiel important en termes de facilités climatiques, de terres agricoles, de ressources fluviales, littorales et océaniques, dont il convient d'assurer la protection contre les tentations de sur-exploitations.


2. Définition de politiques stratégiques

Appelons ainsi des politiques intéressant le plus de partenaires européens possible, visant de préférence le moyen et le long terme, et impliquant, dans la tradition européenne, le plus grand nombre possible de ressources et de moyens publics.


Stratégies globales

Les choix quasiment philosophiques faits dans ces domaines impliquent de véritables options de société.


* Comment définir les domaines respectifs du libre-échange ou libéralisme économique et de l'économie régulée par la puissance publique (ou dirigée)? Peut-on envisager des économies mixtes, et sous quelles formes?
* Peut-on aujourd'hui en priorité élaborer ou diffuser une nouvelle pensée économique, vis-à-vis de la crise économique, de l'endettement et du recours aux marchés financiers. Notre réponse est affirmative. Voir par exemple nos commentaires au « Manifeste des économistes atterrés » http://www.europesolidaire.eu/article.php?article_id=626&r_id= )
* Comment définir et financer les besoins de développement des laboratoires et universités en Europe, notamment dans les pays encore mal représentés à cet égard?
* Comment évaluer et commencer à prendre en compte les externalités internes et externes, positives et négatives. Il s'agit de données économiques que ne connaissent pas les comptabilités nationales et budgétaires mais qui représentent des actifs et des passifs déterminants pour la survie des populations et des sociétés).

Politiques de développement économiques et de lutte pour l'emploi
Le développement économique et le soutien à l'emploi ne signifient pas nécessairement la croissance systématique de la consommation, qui serait impossible. Ils doivent au contraire s'accompagner de décroissance dans un grand nombre de secteurs inutilement gaspilleurs, mais aussi de croissance dans ce que l'on nomme parfois le « capital cognitif ».

* Liste des domaines d'investissement et des politiques industrielles prioritaires dans les secteurs des technologies avancées et des recherche fondamentales et appliquées. Comment financer et protéger les investissements stratégiques? Le patriotisme industriel. Le protectionnisme sélectif.

* Comment contrôler les dérives actuelles du secteur des banques et des assurances? Comment lutter efficacement contre les paradis fiscaux?

* Comment exporter tout en préservant la capacité d'innovation? La question des transferts de technologie.
* Comment sélectionner et financer les programmes de recherche dans les sciences émergentes.
* Dans quels domaines et comment définir une politique européenne de l'environnement: lutte contre le réchauffement, protection de la biodiversité terrestre et marine.
* Dans quels domaines et comment définir une politique européenne de l'énergie (mix énergétique, production, transport, économies).

* Comment améliorer le fonctionnement de la zone euro? Faut-il chercher à l'étendre ou au contraire à la réduire?
* Comment augmenter les ressources publiques? Augmentation des impôts. Mobilisation et protection de l'épargne européenne? Faut-il créer un Fonds d'investissement stratégique européen?
* Quelles limites donner aux politiques budgétaires dites d'austérité (ou de réforme)

Le domaine particulier des grands programmes impliquant les technologies de souveraineté

Ce terme désigne des secteurs d'investissement dont aucune puissance mondiale ne peut prétendre aujourd'hui se passer sauf à aliéner son indépendance. On y retrouve les questions précédentes, appliquées à des recherches et applications imposant des politiques publiques spécifiques

* Technologies et matériels de défense et sécurité (de préférence duales).
* Technologies de l'information et du calcul.
* Robotique autonome et intelligence artificielle générale.
* Neurosciences et sciences cognitives.

* Espace civil et militaire, sous leurs diverses formes.

* Energies nouvelles.
* Biotechnologies et Industries pharmaceutiques

Politiques culturelles

Il s'agit de ce que les Etats-Unis ont nommé le soft-power. Le domaine recoupe ce dont l'Europe a longtemps été un symbole mondial: la création philosophique, artistique, culturelle. La généralisation des réseaux et outils numériques y exige une créativité et une adaptation continue. Des investissements permanents sont nécessaires, engageant les particuliers, les associations mais aussi les Etats. Pour l'Europe, il s'agit aussi de détecter et le cas échéant combattre les dépendances politiques à forme culturelle, notamment au regard de l'atlantisme dont la pénétration est mondiale. On évoquera également sous cette rubrique le développement des universités européennes et leur large ouverture aux étudiants étrangers qui contribuent éminemment à l'influence européenne dans le monde.

* Peut-on ou doit-on définir un soft-power européen. Qui doit s'en charger? Comment en préciser les cibles, les acteurs et les modes de diffusion?
* Dans quels domaines affecter des ressources publiques aux investissements culturels? Aides à la création et à la diffusion tous médias et supports. Développement de la traduction assistée et des programmes de gestion des compétences par l'intelligence artificielle.
* Doit-on encourager la production d'émission et la mise en place de chaînes plurilinguistiques (sur le modèle de Arte) ? Faut-il encourager l'édition en ligne? Faut-il limiter par voie réglementaire la publicité commerciale sur les réseaux culturels?
* Faut-il soutenir par des investissement publics la numérisation non commerciale des Bibliothèques et musées européens?

3. Evolution des institutions européennes

Beaucoup des reproches faits à l'Union européenne et plus généralement à l'Europe, tiennent à l'obsolescence de ses institutions laissant place parfois à une inadaptation de plus en plus criante. Ces institutions, définies au temps du libéralisme et dans l'optique d'éviter la mise en place en Europe d'une puissance mondiale indépendante, doivent aujourd'hui être profondément modifiées. La difficulté de la tâche ne devrait pas empêcher d'en faire une priorité. Les changements pourront être relativement ponctuels, mais dans une approche plus ambitieuse, ils pourront conduire (perspective que nous préconisons pour notre part) à la mise en place d'un véritable Etat Fédéral européen, proche de ce que sont les Etats-Unis d'Amérique.


Réforme des institutions européennes

On mentionnera dans cette rubrique les différents techniques permettant de donner plus de poids aux institutions européennes actuelles, sans modifier radicalement (par une constitution fédérale) leurs domaines de compétences et pouvoirs respectifs.

* Les frontières de l'Europe. Ce terme désigne la question complexe de l'élargissement possible de l'Union, mais aussi éventuellement de la sortie, sur leur demande, de certains Etats membres.

* Les « moteurs bi-nationaux». Le « moteur franco-allemand ». Faut-il le conserver? L'élargir à d'autres pays ? En encourager d'autres ? Faudrait-il envisager un statut particulier pour le Royaume-Uni, si celui-ci persistait à se considérer, au moins partiellement, comme « en dehors » de l'Europe ?
* Les coopérations renforcées. Comment les développer? Dans quels domaines? La défense constitue sans doute la première priorité, au delà des actions de défense européenne existantes. On étendra à cette fin les compétences et ressources de l'Agence européenne de défense.

* Les Agences. Celles-ci constituent des formes souples et efficaces d'association entre gouvernements, administrations et entreprises européennes. On citera l'Agence spatiale européenne, les agences de sécurité alimentaire ou de pharmacovigilance, l'Agence Eurocontrol. Nous proposons pour notre part d'en créer de nouvelles, avec des pouvoirs étendus: Agence européenne de l'énergie, Agence européenne de l'environnement...On renforcera parallèlement les services européens en charge de la coopération avec les pays pauvres.
* Le renforcement du gouvernement économique et financier de la zone euro. Il s'agit d'une priorité absolue, afin de doter l'ensemble des pays de la zone euro des moyens d'harmonisation fiscale, douanière, réglementaire sans lesquels aucune gestion commune de la monnaie unique n'est viable. Il s'agira pratiquement d'un premier pas vers une Europe fédérale plus étendue.
* Comment augmenter et dans quels domaines les compétences de la présidence de l'Union et de la Commission? Il serait indispensable en priorité d'accroître les transferts budgétaires des Etats vers l'Union, de façon à ce que le budget communautaire atteigne au moins 10 à 15% de l'ensemble des budgets européens.

Vers une Europe fédérale au service d'un souverainisme européen

Appelons souverainisme européen la capacité de l'Union européenne de se comporter globalement comme un Etat souverain, analogue aux Etats-Unis, à la Chine et à bien d'autres. Cela ne serait pas possible sans la transformation de l'Union. en faisant non plus une confédération d'Etats nationaux mais une Fédération d'Etats fédérés. Vu l'importance des résistances probables, une démarche en plsieurs temps, accompagnée de simulations sur Internet, pourrait être envisagée.

* Mise en place d'une Assemblée constituante et adoption d'une première constitution fédérale.
* Election d'une chambre des députés et d'une chambre des Etats-membres.
* Election d'un Président

* Développement d'une administration fédérale avec transfert progressif de compétences, moyens budgétaires et ressources humaines.

4. Conclusion

Comment mobiliser les opinions publiques au service de la construction européenne?

Cette question est essentielle, mais souvent perdue de vue. Des sacrifices importants s'imposeront avec l'aggravation et la conjonction des crises. Comment les faire accepter? En dehors des mobilisations spontanées, les futurs responsables de l'approfondissement de la construction européenne pourront compter sur plusieurs facteurs simultanés.

* La peur devant l'aggravation des risques, poussant à l'union (fear factor).
* L'enthousiasme face à des objectifs difficiles, de grands enjeux technologiques, la conquête de nouveaux territoires (spatial, intelligence artificielle...)
*La volonté de ne pas se laisser dépasser par des compétiteurs non européens.
* La production de l'adhésion par la multiplication des débats et controverses, utilisant notamment les réseaux interactifs.

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4 mai 2011 3 04 /05 /mai /2011 22:02

 

 

Deux regards sur l'empathie
Jean-Paul Baquiast 04/05/2011


Certains commentateurs se sont étonnés en constatant comment, à l'occasion du récent séisme au Japon, beaucoup d'Européens qui n'éprouvaient jusque là que peu d'intérêt pour les Japonais se sont émus de voir les personnes et les biens emportés par milliers du fait du tsunami. Il semblerait que ces images, pourtant lointaines, suscitent chez le témoin un sentiment de souffrance et de sympathie partagé qui trouverait ses racines très loin dans le psychisme. Il en serait de même d'ailleurs de toutes les images de désastre et de mort que les médias, en d'autres occasions, se hasardent à présenter. L'effet de telssujets est d'ailleurs si fort que ces mêmes médias, d'un commun accord, préfèrent des thèmes plus riants.

Ceci rajeunit une vieille question: l'humain, présenté comme indifférent aux autres, voire porté au rejet agressif, serait-il « naturellement bon », ou plus exactement serait-il naturellement capable de comprendre et partager les sentiments de ses semblables, autrement dit éprouver de l'empathie?

La réponse peut paraître évidente. L'humain est fondamentalement un être social, communiquant par de multiples voies avec ses voisins. Il est donc génétiquement et culturellement « programmé » pour partager des états de conscience communs inspirés notamment par la survenue de situations à risques. Ceci n'est pas spécifique à l'humanité, puisque l'on observe des phénomènes semblables dans la plupart des sociétés animales, voire dans toutes les espèces biologiques.

On peut d'ailleurs faire valoir qu'à l'inverse du partage de « bons » sentiments, les sentiments de rejets collectifs de l'autre, voire de haine et d'agressivité, peuvent aussi très facilement se mutualiser dans un groupe. Les exemples en ont été et en demeurent encore nombreux.

Aussi, la lecture du livre récent de Jeremy Rifkin « Une nouvelle conscience pour un monde en crise. Civilisation de l'empathie, 2009 » ( traduction française: Les liens qui libèrent, avril 2011) peut-elle susciter le doute. Nous avons nous-mêmes beaucoup de sympathie sinon d'empathie pour Jeremy Rifkin. Non seulement il s'agit d'un auteur sincèrement europhile, mais de plus ses divers ouvrages ont toujours mis en évidence, avec quelques mois ou années d'avance, les difficultés naissant de l'évolution du monde moderne et les solutions susceptibles de leur être apportées. Ceci notamment dans les domaines du travail, des biotechnologies, de l'énergie.

Mais peut-on conclure comme il le fait, en observant le rôle joué en ce sens par les technologies de la communication en réseau, que l'altruisme et la coopération soient en train de devenir de véritables normes autour desquelles se construirait le monde de demain? Il serait certes rassurant que puisse en découler, comme il le dit, un véritable altruisme cosmopolite? Mais ne voit-on pas déjà des tendances inverses se mettre en place, utilisant les réseaux pour promouvoir des sociétés fermées sur elles-mêmes, excluant autrui ou diffusant, ce qui est bien pire, des consignes de guerre ethnique ou religieuse? Le phénomène apparemment mineur qu'est le harcèlement par Internet auquel se livrent de jeunes enfants et que cherche actuellement à combattre l'Education nationale fournirait un argument de plus pour ne pas céder à l'optimisme naïf.

L'approche par les neurosciences

Nous serions tentés de penser que Jeremy Rifkin développe face à l'empathie une analyse certes encourageante mais davantage fondée sur de bons sentiments que sur des analyses véritablement scientifiques. Ce n'est pas le cas du livre « Zero Degrees of Empathy » que vient de publier Simon Baron-Cohen, directeur du Centre de recherche sur l'autisme à l'Université de Cambridge (Allen Lane). Celui-ci considère que les divers comportements définissant l'empathie (affective, cognitive...) trouvent dans l'ensemble leurs bases non pas dans des traditions culturelles mais dans le cerveau. De plus ces bases ne mettent pas en jeu le cerveau tout entier mais résident dans une dizaine de centres interconnectés qui ont été nommés par les neurologues défendant cette hypothèse le « circuit de l'empathie ».

L'existence des neurones-miroirs a été considérée par certains comme prouvant l'origine neurologique des comportements empathiques, mais le circuit de l'empathie évoqué par Simon Baron-Cohen ne se limite sans doute pas aux neurones-miroirs, qui ne sont d'ailleurs pas faciles à localiser.

Qui dit bases neurales dit aussi, par définition, organisation génétique héréditaire assurant la transmission et l'adaptation, à travers les générations et les espèces, des structures cérébrales adéquates. Ceci ne veut pas dire cependant que les sociétés et les groupes ne joueraient pas un rôle important pour encourager les comportements empathiques, dans quelques domaines que ce soit. Leur rôle pour produire de la cohésion sociale est important et la tradition culturelle a nécessairement été mobilisée pour assurer leur sélection et leur transmission. Simon Baron-Cohen ne nie donc pas les mécanismes d'interaction entre les gènes et les milieux sociaux permettant de faire apparaître, sur le mode épigénétique, les types d'empathies généralement observés aujourd'hui.

Il considère à cet égard que la pensée morale traditionnelle, en évoquant le Bien et le Mal comme des entités « réelles » susceptibles de s'emparer des individus pour leur dicter des comportements qu'il qualifie pour sa part d'empathiques (répartis par lui sur une échelle allant de zéro-empathie à 100% empathie), traduisait de façon symbolique la perception inconsciente qu'il ne s'agissait pas de choix laissés au libre arbitre et à la bonne volonté des individus, mais résultant de déterminismes socio-biologiques sous-jacents. Nous ne pouvons que le suivre dans cette approche.

On lira avec intérêt les applications qu'il donne de sa conception de l'empathie pour faciliter la compréhension des profils psychiques pathologiques, allant de l'autisme plus ou moins étendu aux désordres bi-polaires, au narcissisme aigu et aux divers comportements psychopathes bien identifiés. Dans tous ces cas, ce seraient des déficiences (zéro-empathie) au niveau des bases neurales susceptibles de générer de l'empathie qu'il faudrait rendre responsables de ces troubles.

Mais comme selon lui le déterminisme génétique n'est jamais absolu, il considère que notamment dans le domaine de l'éducation de l'enfant, certaines des tendances à l'enfermement dans le manque d'empathie détectées de bonne heure (enfermement dans le Mal auraient dit les moralistes anciens) pourraient être prévenues ou atténuées par l'éducation ou par différents médiateurs (testostérone?) ou psychotropes restaurant la capacité d'attention à l'autre. Nous nous bornerons ici à renvoyer le lecteur à l'ouvrage de ,Simon Baron-Cohen pour juger de la pertinence de ces analyses.


Pour en savoir plus

Sur l'empathie en général, voir http://fr.wikipedia.org/wiki/Empathie
Sur Jeremy Rifkin http://fr.wikipedia.org/wiki/Jeremy_Rifkin
Sur Simon Baron-Cohen http://fr.wikipedia.org/wiki/Simon_Baron-Cohen

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25 avril 2011 1 25 /04 /avril /2011 14:29


Jean-Paul Baquiast 25/04/2011

La décroissance, luxe pour le monde développé, obligation pour le tiers-monde - ou le contraire?


Chandran Nair (photo) est un consultant international en sciences de l'environnement. Né en Malaisie, il vit actuellement à Hong kong. Il a fondé un Institut qui étudie les relations entre les valeurs asiatiques et les réalités du monde moderne, le Global Institute for Tomorrow.

Très connu dans les pays émergents, il est encore relativement ignoré en Europe. D'où l'intérêt de l'interview que vient de lui consacrer le Guardian le 21 avril 2011. Dans ce texte, comme dans l'ensemble de ses interventions, Chandran Nair refuse dorénavant de façon très affirmée, malgré le ton diplomatique de son langage, le modèle de développement que selon lui le monde capitaliste veut imposer à l'Asie. Il rappelle que ce modèle, fondé sur des incitations à la consommation toujours plus agressives, règne sur le monde depuis 60 ans. Les pays émergents semblent l'avoir adopté en ne le transposant que marginalement compte tenu de contraintes locales. Or il n'est pas viable et doit être refusé. La pression qu'exerceront sur les ressources mondiales et l'environnement plusieurs milliards de Chinois ou d'Indiens (5 milliards vers 2050) aspirant au niveau de vie nord-américain deviendra vite insupportable.

L'Asie doit donc développer un nouveau modèle de capitalisme, qu'il nomme le capitalisme contraint ou régulé (constrained capitalism) limitant l'accès aux ressources naturelles et contrôlant les comportements destructeurs imposés aux consommateurs. Chandran Nair n'a pas de mal à montrer la justesse de ce que divers environnementalistes occidentaux défenseurs de politiques de décroissance ont déjà amplement prouvé. Le mode de vie d'un citoyen américain ou même celui d'un européen de milieu modeste appliqué aux milliards d'humains actuels ou prévus nécessiterait les ressources cumulées de plusieurs planètes. Si rien n'était fait pour limiter cette boulimie, l'actuelle Terre sera rapidement détruite

Les pays asiatiques ont donc selon Chandran Nair un devoir urgent: « déconstruire » le rêve consommériste qui a été explicitement imposé à l'Asie comme au reste des pays pauvres par les pays capitalistes occidentaux. Ce conditionnement est l'un des résultats de la domination intellectuelle (le soft power) imposée aux élites asiatiques à travers les formations universitaires, les expertises fournies par le FMI, la Banque mondiale et les agences de conseil. Il est relayé à grande échelle aujourd'hui par le réseau des messages publicitaires commerciaux omniprésents, qui tiennent tous le même discours. La pression occidentale s'exerce plus fortement encore qu'auparavant, puisque elle se porte désormais dans le champ diplomatique. A la suite de la crise, les gouvernements occidentaux pressent la Chine à développer son marché consommateur intérieur, afin de réduire les excédents de trésorerie que lui ont acquis ses exportations.

Mais que signifiera consommer pour la Chine? Quels en seront les revers? Les observateurs extérieurs et intérieurs se félicitent de constater la rapide croissance urbaine, ou celle des achats d'automobiles, mais ils ne s'interrogent pas sur le prix grandissant d'un simple verre d'eau potable obtenue au robinet. Les producteurs d'eaux minérales seront là pour répondre au besoin. (image: Automobiles à Wuhan)

Les gouvernements asiatiques devraient donc, selon Chandran Nair, assumer la responsabilité de convaincre les populations qu'elles ne pourront jamais avoir accès, sauf dans le cas d'étroites minorités, au niveau de vie occidental. Il s'agit d'ailleurs de la prudence la plus élémentaire. Face aux révoltes qui naîtront du fait que les populations en question se rendront vite compte des limites incontournables de la croissance promise, ils seront balayés.

Le salut consisterait au contraire à préconiser le retour aux valeurs et aux modes de vie traditionnels, privilégiant notamment l'agriculture durable et les activités non gourmandes en énergie, l'éducation et la santé en priorité. Trouvera-t-on là de quoi assurer les besoins matériels comme les stimulants moraux nécessaires à la survie de centaines de millions de personnes vivant en dessous du seuil de pauvreté? Chandran Nair en semble convaincu.

En faveur de cette thèse, nous pouvons citer ici le tout récent programme que compte mettre en oeuvre le UN Environment Program. Il s'agira de développer et rémunérer non seulement les agricultures locales soucieuses de l'environnement, mais divers investissements destinés à protéger les sols et la biodiversité que les paysans négligent aujourd'hui car ils ne sont pas inclus dans les prix des produits finaux.

Un organisme analogue à l'IPCC dans le domaine du climat vient dans ce cadre d'être créé. C'est l'Intergovernmental Science-Policy Platform on Biodiversity ( http://www.ipbes.net/) destiné à intégrer les actions intéressant la production agricole et la conservation. Dans le même temps, un projet appelé The Economics of Ecosystems and Biodiversity visera à évaluer les coûts de la perte de biodiversité et de la dégradation des écosystèmes (http://www.teebweb.org/) Ces initiatives sont louables, mais elle nécessiteraient des dizaines ou centaines de milliards d'investissements, lequels se dirigent actuellement vers les dépenses militaires.

Comment déconstruire le « rêve consommériste » ?

Nous nous sommes toujours montré favorables, sur ce site, aux programmes dits de décroissance. Comme l'on sait, ces objectifs avaient été proposés au plus fort des Trente Glorieuses, en Europe, par le Club de Rome et des économistes tels qu'Yvan Illitch faisant valoir l'impossibilité à terme de poursuivre indéfiniment une consommation destructrice de ressources matérielles nécessairement limitées.

Depuis lors, à l'encontre des défenseurs de la thèse selon laquelle le progrès convergent des sciences et des technologies reculerait à l'infini les risques de rareté, la conscience du caractère illusoire de la croissance ininterrompue a fini par se généraliser. Dans cette esprit, une morale de la croissance zéro (sinon de la décroissance) et de l'auto-limitation des consommations a fini par recruter un certain nombre de soutiens parmi les mouvements anti-productivistes et écologiques.

Mais il faut bien voir que ce fut principalement en Occident et non dans le tiers-monde que cette morale s'est répandue. Ceci pour une raison de bon sens: comment prêcher l'austérité à des populations qui se maintenaient à grand peine au dessus du seuil de survie? Elle n'a d'ailleurs connu, même dans les pays riches, qu'un succès limité. Les milieux économiques et financiers tirant leur pouvoir de leur capacité à transformer les citoyens en consommateurs robotisés par une publicité omniprésente privent encore aujourd'hui de tribunes les activistes de la décroissance.

Quant aux gouvernements, confrontés aux revendications des couches les plus défavorisés, plutôt qu'imposer un partage des ressources destiné à réduire les inégalités, ils préfèrent faire croire à un mythe, celui de la croissance de la consommation résolvant par miracle les conflits sociaux. Plus généralement, dans des régimes politiques se voulant démocratiques, c'est-à-dire soumis en principe aux volontés des électeurs, comment trouver des majorités qui prétendraient réduire des consommations apparemment plébiscitées par les foules?

Dans les pays émergents, les mêmes causes ont entrainé les mêmes effets. Le double intérêt des industriels et des gouvernements poussant à la généralisation du modèle consumériste dénoncé par Chandran Nair a pleinement joué pour faire espérer aux citoyens-consommateurs des lendemains qui chanteraient.

Mais il faut bien voir que ce réflexe est encore récent. Ce fut seulement depuis une dizaine d 'années, sinon moins, qu'en Chine par exemple, les dirigeants ont encouragé les nouvelles classes moyennes à s'équiper en logements et biens industriels sur le mode occidental. Aujourd'hui encore, ils savent très bien que les quelques 600 millions de travailleurs pauvres n'atteindront jamais ce niveau de vie. Mais plutôt qu'en convenir ouvertement et recommander des modèles économiques plus ménagers des ressources, ils préfèrent laisser croire que chaque citoyen pourra rapidement disposer d'un appartement, d'une voiture et d'un régime alimentaire carné.

C'est que la déconstruction du modèle consommériste à l'occidental prôné par Chandran Nair imposerait aux pouvoirs et aux sociétés un effort de reconversion et d'invention dont nul ne se sent capable aujourd'hui. Les voeux d'austérité ou de retour à la terre proposés par Chandran Nair seront encore longtemps associés à l'austérité imposée par les anciens pouvoirs communistes, austérité d'autant mal vue qu'y échappaient  les hiérarches.

C'est là précisément que les Occidentaux dont nous sommes pourraient jouer un rôle essentiel. Ayant pour des raisons historiques acquis des niveaux de vie largement supérieurs à ceux du reste du monde, ayant aussi acquis une culture économique et environnementale encore peu répandue dans les autres pays, nous pourrions nous impliquer directement dans la réalisation, au sein même du monde occidental, d'un modèle de survie tel que celui préconisé par Chandran Nair et ses homologues au sein des réseaux alter-mondialistes. Construire un monde échappant aux terrorismes de la consommation-gaspillage, proscrivant la publicité, investissant au contraire dans des activités immatérielles liées au capitalisme cognitif, devrait être un idéal que chacun d'entre nous devrait désormais se donner, y compris dans le cadre de sa propre vie.

Le tiers-monde pourrait en bénéficier, mais le monde développé serait le premier à en tirer profit. Il ne s'agirait d'ailleurs pas là, que l'on se rassure, d'une sorte de luxe moral proposé par un idéal du partage. Il s'agirait d'une nécessité devenue déjà vitale pour chacun de nous. L'accident de Fukushima commence à rendre perceptible le besoin, dans les pays favorisés eux-mêmes, tel le Japon ou l'Europe, de réduire drastiquement les consommations d'énergie et de matière premières, autrement dit de définir un modèle non consommériste de développement.

Il fut un temps où certains pionniers se proposaient des activités autrement motivantes que celles consistant à s'acheter des écrans plats ou des voitures du dernier modèle, ou celles consistant à s'affaler devant des écrans publicitaires. Ces pionniers cherchaient à s'accomplir dans des activités ne relevant pas nécessairement du profit à court terme: recherche scientifique, philosophie, création artistique, activités sportives personnelles et même (horresco referens), activités sexuelles entre adultes librement consentants. Il serait temps d'y revenir, en inventant des sociétés où de tels luxes ne seraient plus le privilège de quelques élites, mais seraient à la disposition de tous.

Que l'Europe, ayant mieux que les Etats-Unis de solides traditions dans ces divers domaines, relevant de ce que l'on pourrait appeler en France l'"esprit 68", recommence à donner l'exemple. Les pays émergents, n'en doutons pas, rallieront la démarche. Nous avons besoin dorénavant de nouveaux activistes militant avec l'agressivité nécessaire pour que ces comportements décroissantistes (dans le bon sens du mot) s'imposent aux enfants dégénérés de la publicité commerciale, chez qui tout est admis, pourvu que cela fasse vendre.

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14 avril 2011 4 14 /04 /avril /2011 10:39
 

Cette note est provisoire. Elle est destinée à être discutée.
Elle résume les différentes visions de l'énergie et de la société sous-jacentes aux grandes technologies actuellement en service. Mais elle se veut plus ambitieuse. Nous concluons sur une proposition qui est de nature institutionnelle : créer une Communauté européenne de l'Energie susceptible de dégager puis de promouvoir de telles visions. Cette Communauté devrait s'engager sur des voies jusqu'ici refusées par l’Union sous sa forme actuelle : inciter les citoyens européens à préciser le type de société et de mode de vie qu'ils désirent. Quel serait le modèle de civilisation qu'ils veulent pour eux et qu'ils proposeraient éventuellement au reste du monde.

Il serait évidemment souhaitable qu'une démarche européenne de cette nature puisse être reliée à ce que ferons ou ne ferons pas d'autres parties du monde. Les problématiques liées à l'énergie n'ont évidemment pas de frontières.

En tant que défenseurs d'une démarche scientifique privilégiant l'invention collective et le dialogue participatif, ajoutons que les humains pourraient sans doute découvrir des solutions permettant de produire et d'économiser l'énergie très intelligentes, auxquelles personne n'aurait encore pensé.

Mais pour que puissent s'exprimer sur un plan mondial ces immenses capacités anthropotechniques, encore faudrait-il qu'elles puissent s'insérer dans un réel souci de l'intérêt général, d'une réelle volonté humaniste de partage. C'est selon nous l'enjeu crucial des années qui viennent.

Jean-Paul Baquiast, Christophe Jacquemin pour Automates-Intelligents

 

L'accident majeur qui vient de se produire à Fukushima Dai-Ichi, dont l'issue semble encore indéterminée, est considéré par nombre d'observateurs [dont nous sommes] comme devant obliger l'ensemble des pays du monde à s'interroger sur le recours à l'énergie nucléaire.
Mais nous pensons qu'il faut aller au-delà. C'est sur la nature-même de l'évolution des sociétés humaines que cet événement pose des questions, ainsi que sur les directions que paraît prendre cette évolution.

Les guerres mondiales, ou l'explosion de Tchernobyl avaient pu, malgré leur ampleur, passer pour des événements non symptomatiques. Aujourd'hui, Fukushima s'ajoute à un long enchaînement de crises qui semblent au contraire systémiques, c'est-à-dire remettant en cause l'avenir du Système global dont nous sommes tous des composants. Les Européens sont tout aussi concernés que les Japonais. Nous voudrions dans cette première note commencer à aborder ces perspectives. Les sciences, les technologies, mais tout autant les systèmes politiques et économiques, sont mis en cause. Il faut en discuter, tout en évitant les jugements précipités ou dogmatiques.

Dans la terminologie pratiquée sur ce site, nous dirons que Fukushima pose la question de l'avenir des sociétés anthropotechniques. On peut évidemment traiter de l'avenir des sociétés humaines modernes sans faire appel à cette dernière terminologie ni aux hypothèses méthodologique qu'elle sous-tend. Il nous paraît cependant intéressant de s'y référer, compte tenu de son caractère selon nous éclairant(1). Rappelons que nous appelons anthropotechniques les sociétés de primates apparues il y a quelques millions d'années et ayant appris à utiliser en symbiose avec leurs composants biologiques des outils technologiques ayant leurs logiques évolutives propres. Ceux-ci sont susceptibles de modifier les processus évolutifs naturels de façon plus ou moins brutale et rapide. Ce fut le cas des outils de pierre, puis du feu. C'est aujourd'hui celui des technologies industrielles, biologiques, informationnelles, observationnelles (utilisées par les sciences). Parmi elles se trouvent les technologies nucléaires.

Celles-ci permettent aux anthropos d'intervenir aux franges, sinon au coeur du processus mis en oeuvre dans la formation et l'évolution des étoiles : production d'atomes lourds par fusion d'éléments légers (hydrogène, hélium) et dans certaines conditions restitution d'énergie par fission de ces mêmes atomes lourds(2). Dans notre approche, les systèmes ou sociétés anthropotechniques sont des superorganismes en compétition darwinienne pour l'accès aux ressources. Elles ne sont que marginalement capables de se représenter l'avenir du monde et d'enclencher des comportements moteurs susceptibles de préserver les équilibres collectifs de la planète.

On peut admirer que des primates hominidés - qui ne sont pas agencés différemment au plan biologique de tous les autres organismes un peu complexes - aient réussi à pénétrer certaines des lois semblant régir l'évolution du cosmos. Les biologistes et anthropologues discutent des facteurs évolutifs qui leur ont permis de le faire, acquisition d'un cerveau surdimensionné, construction de vastes sociétés communicantes, mémorisation et mutualisation des acquis de connaissances et des résultats d'expérience. Mais on ne doit pas oublier que la physique atomique ne constitue que l'une des nombreuses autres interventions dans les processus naturels auxquelles procèdent les systèmes anthropotechniques : processus biologiques, reproductifs, cognitifs... Les sciences et techniques en résultant sont utilisées aussi bien pour l'amélioration des conditions de vie des sociétés s'efforçant de les maîtriser que pour la destruction des sociétés rivales. Il ne servirait donc pas à grand chose de discuter de l'avenir du nucléaire sans replacer celui-ci dans l'évolution des sociétés anthropotechniques que nous venons de résumer.

Pour la clarté de l'exposé, nous le présenterons en trois parties, qui seront elles-mêmes des résumés trop sommaires de la richesse des questions sous-jacentes.

1. Les contraintes majeures auxquelles l'humanité sera confrontée dans le présent siècle
2. Privilégier une vision pessimiste-réaliste de l'avenir
3. Regard sur les différentes formes d'énergie
Conclusions concernant la France et l'Europe

1. Les contraintes majeures auxquelles l'humanité sera confrontée
dans le présent siècle

Il faut examiner l'avenir du nucléaire et plus généralement de toutes les technologies aujourd'hui émergentes en tenant compte des contraintes majeures auxquelles, du fait de leur propre évolution, les sociétés anthropotechniques (ou si l'on préfère parler plus simplement, l'humanité mondiale) seront confrontées dans les 50 à 100 prochaines années.
Il s'agit là de thèmes de prospective et de débats qui font par ailleurs l'objet de nombreuses discussions entre experts et scientifiques. Malgré de fréquentes divergences d'approches, de grandes lignes paraissent pouvoir en être dégagées. On doit impérativement en tenir compte dans la réflexion engagée ici. Peut-on les résumer en quelques mots ?
Le pronostic que vient de The World in 2050, ouvrage de Laurence Smithproposer le géographe et spécialiste en sciences de la Terre Laurence Smith dans un livre récent «The World in 2050»(3), nous paraît recevable. Certains diront même qu'il est banal, le constat ayant déjà été fait par de nombreux prospectivistes(4). Encore faut-il méditer ce qu'il implique.

Selon cet auteur, d'ici 2050, horizon auquel il limite sa prospection, l'humanité comme avec elle le monde biologique terrestre et maritime affronteront quatre grands phénomènes irrévocables dont chacun mériterait à lui seul de longs développements :

La croissance démographique


Contrairement à ce qu'en disent les théoriciens de la «transition démographique» le développement démographique humain paraît loin d'être maîtrisé sur la période. Selon les pays, il se traduira par des natalités excessives mais aussi par des vieillissements inquiétants. L'augmentation de la population contribue en premier lieu à la raréfaction des ressources naturelles (voir ci-dessous). On explique qu'en mutualisant les ressources, notamment alimentaires, l'humanité pourrait faire face à cet accroissement. Mais cette mutualisation ne sera pas facilement acceptée par les bénéficiaires actuels des surplus.

Une raréfaction croissante des ressources naturelles


Cette raréfaction ira jusqu'à la disparition de nombre de ressources naturelles, notamment dans le domaine biologique. La mise au point de nouveaux procédés (y compris la récupération) et de nouveaux produits ne pourra pas pallier les manques, du fait des coûts et délais impliqués, mais aussi parce que les nouveaux produits sont eux-mêmes consommateurs de ressources en voie de raréfaction.

Les conséquences généralement perturbatrices du réchauffement climatique,
quelles qu'en soient les causes


Ce point n'est plus discuté par les scientifiques sérieux. Il entraînera une remontée vers les pôles des températures moyennes et de nombreux phénomènes catastrophiques météorologiques et climatologiques. Plus vite peut-être qu'actuellement envisagée se manifestera aussi la montée du niveau des eaux maritimes imposant l'exode d'activités urbaines et industrielles parmi les plus productives du monde.

Le phénomène général de la mondialisation

Ce terme recouvre quantités de phénomènes dont certains peuvent être considérés comme positifs mais d'autres dangereux. On met à l'actif de la mondialisation la diminution du coût de certains biens de consommation due à la concurrence entre producteurs. Les niveaux de vie de nombreuses populations pauvres en ont bénéficié. Mais le processus a son aspect négatif. La diffusion des modèles de consommation propres aux classes riches des pays riches à travers la publicité commerciale sur les réseaux numériques conduit à une explosion globale des besoins exprimés, que les ressources mondiales actuellement disponibles ne permettront pas de satisfaire. Nul ne peut envisager sérieusement que chaque habitant de l'Asie ou de l'Afrique puisse disposer par exemple d'une automobile, comme la majorité en Europe ou en Amérique. La mondialisation telle qu'elle s'organise dans le cadre du capitalisme et du libéralisme économique conduit plus généralement à la domination de modèles de consommation et de modèles de société qui sont à l'opposé des modes de vie plus associatifs, plus mutualistes et orientés vers de nouvelles valeurs encore à inventer.

Sous la pression des producteurs et des distributeurs dominants, la diffusion de ces modèles de consommation conduit par ailleurs à la destruction des sociétés traditionnelles, sans leur proposer de modèles de remplacement. Ces sociétés traditionnelles étaient essentiellement rurales. Au lieu de chercher à les faire évoluer et se moderniser sur place, les gouvernements encouragent ou tolèrent les migrations des populations rurales vers des mégalopoles urbaines dont certaines seront relativement riches mais d'autres misérables et instables. Il faut insister sur ce phénomène spectaculaire de l'urbanisation, se traduisant par le fait que la plus grande partie de l'humanité vivra prochainement dans des villes incapables de subsister seules. Du fait de l'appel généralisé à différentes technologies relevant de l'artificiel, il en résulte déjà une fragilité extrême. Le fait que ces villes pourraient par ailleurs s'effondrer très rapidement si elles étaient privées d'énergie, sous sa forme la plus souple qu'est l'électricité, constitue un des aspects des questions posées par l'augmentation généralisée de la demande en énergie.

A cette prévision, nous pourrions pour notre part apporter un complément de type politique. Les anthropos ou humains, associés aux techniques, n'acquièrent pas nécessairement les propriétés mentales leur permettant de se représenter au-delà de leurs intérêts propres ceux de l'humanité et de la planète au sens large. Si certains le font, les prévisions et recommandations qu'ils émettent demeurent impuissantes à modifier les comportements collectifs de façon telle qu'elles puissent inverser le cours de l'évolution. Malgré la puissance de nos cerveaux, nous ne sommes pas en effet capables d'influencer ce que l'on pourrait pour simplifier définir comme les gènes guidant nos grands comportements collectifs, gènes hérités d'un passé biologique lointain et toujours actifs. Le généticien (chrétien) Christian De Duve remarquait récemment(5) que les humains ne sont pas génétiquement programmés pour prévoir l'avenir au-delà de quelques jours et surtout pour adopter concrètement des mesures de précautions découlant de ces prévisions. Les discours les plus moralisateurs et les mieux intentionnés n'en changeront rien.

Ajoutons par ailleurs que les compétitions entre humains, moins que jamais en voie de s'apaiser, conduisent à l'émergence de minorités oligarchiques associant pouvoirs économico-financiers, pouvoirs politiques et pouvoirs médiatiques. Les uns et les autres font tout pour que les autres citoyens soient exclus de la décision. La démocratie participative reste partout un voeu pieux(6). Ces pouvoirs oligarchiques, dans leurs compétitions internes, comme l'a bien souligné De Duve, sont incapables de prendre en compte un intérêt général plus global autrement que dans des discours démagogiques. A par quelques cas marginaux, l'expérience montre que les foules dominées ne peuvent espérer utiliser les procédures dites démocratiques (là où elles existent, ce qui n'est pas le cas partout) pour remettre en cause les pouvoirs des oligarchies. Les autoritarismes ne reculent que là où, poussées à bout par les excès de pouvoir dont elles souffrent, certaines populations génèrent spontanément en leur sein des révoltes plus ou moins sauvages, dont il est impossible de prédire les conséquences, qu'elles soient heureuses ou qu'elles aboutissent à de nouvelles tyrannies. Nous avons évoqué ce phénomène sur notre site, à propos des révoltes dites du nouveau monde arabe, ou de celles survenues au coeur du système capitaliste, à Madison (USA).


2. Privilégier une vision pessimiste-réaliste de l'avenir du monde

Si nous considérons comme globalement fiable l'évaluation rappelée ci-dessus, nous ne pouvons qu'en retenir une vision pessimiste de l'avenir probable. Nul ne sait évidemment de quoi cet avenir sera fait. Mais la pire des erreurs de prévision consisterait à s'imaginer que  «tout s'arrangera», pour des raisons tenant plus d'une croyance quasi mystique au progrès que d'un réalisme froid. Certes, le pessimisme ne doit pas être utilisé comme argument pour expliquer aux victimes des oligarchies qu'elles ne pourraient rien faire pour améliorer leur sort, notamment par la lutte sociale. Le pessimisme doit servir en priorité à mesurer les obstacles et les risques pour se préparer, au moins mentalement, à les affronter. Dans cette optique, plusieurs tendances lourdes pourraient marquer les prochaines décennies.

Une croissance accélérée de la consommation et donc
de la production des biens et services en général


Pour les raisons indiquées ci-dessus, croissance démographique, mondialisation poussant à l'adoption de niveaux de vie inspirés de ceux des pays développés, urbanisation rapide, volonté de profit à court terme animant les principaux acteurs économiques, il serait illusoire d'espérer une stabilisation des consommations-productions globales. Tout au plus pourrait-on espérer dans les pays riches une stabilisation, voire une «décroissance», des formes de productions-consommation les plus gourmandes en ressources primaires. Mais, comme nous le verrons plus loin, une telle stabilisation ou décroissance ne se produira d'après nous que dans certains milieux «activistes», inspirés par une morale de la sobriété et du partage proche d'une véritable religion. Les signes, symboles ou «mèmes» de cette nouvelle religion décroissantiste, il est vrai, pourront profiter pour leur «contamination virale» des supports offerts par les réseaux numériques.

Evidemment, on pourrait envisager une diminution globale massive des consommations et des investissements correspondants. Mais ceci ne se produirait qu'en cas de catastrophes mondiales dont personne ne peut raisonnablement espérer la survenue. Ces catastrophes pourraient provenir soit d'événements de grande ampleur liés au réchauffement climatique, soit d'un accident technologique majeur, notamment nucléaire, empoisonnant une grande partie de la Terre (nous y reviendrons), soit de conflits généralisés.

Une croissance corrélative des besoins et donc de la consommation-production d'énergie


Si la croissance des consommations se poursuivait, il serait illusoire d'espérer une stabilisation, ni même une limitation de la croissance du recours à l'énergie, quelles qu'en soient les formes, sauf, à nouveau, la survenue de catastrophes de grande ampleur affectant l'une ou l'autre de ces énergies et rendant son utilisation radicalement impossible. Rappelons que les économies d'énergie, qui seront plus que jamais indispensables dans cette perspective, supposent un haut niveau technologique général qui ne les rend pas toujours accessibles aux pays pauvres. Ceci veut dire que, dans le demi-siècle, aucune force au monde ne semble pouvoir empêcher les pays en développement le plus rapide (Chine, Inde, Indonésie) de faire appel au charbon, au pétrole, au gaz mais aussi au nucléaire, comme sources primaires. Les énergies renouvelables se développeront aussi. Mais leurs contreparties, en termes de coût, stockage, transport, empêcheront qu'elles ne deviennent les seules sources utilisées. Par ailleurs, l'électricité, malgré ses inconvénients (coût des réseaux de transport et de distribution, difficulté de stockage) sera de plus en plus employée, sinon dans les transports automobiles, du moins dans l'industrie/services et dans la vie domestique

La fragilisation accrue des systèmes économiques et sociaux

Plusieurs facteurs expliquent cette fragilisation : l'accroissement de la population et de la demande globale au regard des ressources disponibles et des possibilités de réponse des écosystèmes, l'artificialisation accrue des modes de vie y compris dans les mégalopoles les plus pauvres, faisant dépendre la survie de facteurs de moins en moins susceptibles de solutions de secours en cas de crise (par exemple le recours généralisé à l'électricité pour assurer l'ensemble des activités sociétales), la course au profit immédiat et à la dérégulation qui dépossèdent [avec leur bénédiction ?] les autorités étatiques de leur rôle traditionnellement protecteur et normatif, l'illusion que les progrès technologiques futurs pourront pallier tous les risques. Il faut envisager aussi les risques tenant à des attentats soit d'origine politique, soit liés à des pathologies mentales.

Même dans les pays développés, par volonté d'économie et de profit, les sociétés urbaines ont sacrifié la diversité et la dispersion des sources et des réseaux. Une grève dans le secteur pétrolier, des pannes ou attentats dans certains noeuds de distribution ou de transports, une pandémie infectieuse meurtrière et tout s'arrête, y compris les services d'urgence et de police. Les régions soumises aux risques naturels sont encore plus fragiles car elles ne sont pas encore préventivement protégées.

La bunkerisation sinon la militarisation de plus en plus systématique
des riches et des puissants


Mur en californie, entre les Etats-Unis et le MexiqueQu'il s'agisse des matières premières ou des territoires, plus les difficultés d'accès aux ressources s'aggraveront, plus les moins favorisées des détenteurs de ces ressources feront pression pour y accéder. Les minorités favorisées se surprotégeront en conséquence. Cela se constate déjà au niveau des frontières terrestres ou maritimes, mais aussi au sein des quartiers et zones résidentielles dans les villes. Les protections feront de plus en plus appel à des moyens de type militaire, confiées soit à l'armée ou la police régulières, soit à des compagnies privées. Le respect de la vie humaine ne comptera plus guère au regard de la volonté de rendre les frontières étanches. On le constate déjà en Europe, à toute petite échelle, devant l'indifférence sinon la satisfaction avec lesquelles certains accueillent la nouvelle de naufrages affectant les immigrants venus du Sud. La militarisation fera un appel croissant aux systèmes robotisés de surveillance et de contrôle qui n'ont pas d'états d'âme.

Le recul, partout dans le monde, des anciennes traditions de service public
et de régulation par des Etats protecteurs


Ce phénomène, que l'on pourrait qualifier de dramatique au regard de la protection des populations contre les abus de pouvoir des oligarchies, a commencé dès la fin de la seconde guerre mondiale, sous la pression du capitalisme américain et de l'idéologie libérale derrière laquelle il s'abritait. Il a tiré parti, il est vrai, des abus de pouvoirs perpétrés au nom du peuple par les dictatures se réclamaLes non-dits de la sous-traitancent du marxisme. Mais dans la débâcle des Etats et des administrations publiques qui en a résulté, les idéaux un moment illustrés avec succès en France au nom du programme du Conseil national de la résistance (Etat providence, administrations intègres, nationalisations des secteurs stratégiques y compris dans la banque et l'assurance) ont été balayés. Aujourd'hui, les fonctions publiques qui s'en inspiraient ne survivent plus que dans le souvenir de leurs membres retraités. Les actionnaires privés qui gouvernent maintenant les grands services publics n'hésitent plus, pour raisons de rentabilité, à confier les secteurs les plus sensibles, y compris le nucléaire, à des sociétés d'intérim elles-mêmes privées des moyens essentiels de fonctionnement.

 

3. Les différentes formes d'énergie composant le mix énergétique

On appelle mix énergétique la façon dont se répartissent, soit au niveau mondial, soit pays par pays, l'appel aux différentes sources d'énergie. Le mix peut être calculé avec une relative précision quand il s'agit des productions/consommations actuelles. Il faut aussi l'évaluer pour les années et décennies à venir. La précision, dans ce cas, diminue avec le délai et la nature des sources prises en compte. Elle dépend des technologies d'extraction et de production, des réserves prouvées ou estimées, des capacités de transport et de stockage, mais aussi, concernant les énergies renouvelables et les économies d'énergies, de nombreuses variables industrielles et commerciales qu'il n'est pas encore possible de déterminer. Les estimations des productions et ressources mondiales d'énergie sont difficiles à réaliser avec précision. Néanmoins, dans le cadre de cet article, elles nous semblent suffisantes. On pourra se référer à Wikipédia, qui indique aussi les unités de mesures utilisées(7).

Le mix énergétique fait aujourd'hui l'objet de nombreuses estimations destinées à évaluer le rôle du nucléaire, devenu sensible à la suite de l'accident de Fukushima. Globalement, la part du nucléaire dans le mix énergétique mondial paraît très faible. Selon les chiffres que vient de publier l'Agence internationale des énergies renouvelables(8), elle est de 6%, contre 87% pour le trio charbon, pétrole, gaz, et 7% pour les renouvelables. Ces chiffres devraient, sauf accident, passer respectivement en 2035 à 8%, 78% et 14%. Il est difficile de prévoir comment il évoluera au-delà. Les combustibles fossiles auront peut-être atteint un pic d'extraction vers 2050, mais le nucléaire, faute de matière première et en attente problématique de la fusion, plafonnera également. L'importance des renouvelables dépendra beaucoup des financements et de la recherche qui leur seront consacrés. Voyons cela par grands domaines.

Les énergies fossiles

Tout à déjà été dit concernant ces énergies : charbon, pétrole, gaz. Rappelons seulement ici quelques points concernant le propos de cet article. Concernant les atouts dont ils bénéficient, aux yeux des dirigeants mais aussi du public, disons que les réserves prouvées restent importantes, notamment à l'échéance du demi-siècle. Concernant les réserves probables, il existe des perspectives d'extraction coûteuses et dangereuse pour l'environnement mais que ne manqueront pas de recommander les industriels (schistes bitumineux, forages profonds, appel aux méthanes, etc.). Les réserves actuelles sont inégalement réparties, mais dans l'ensemble ce sont les pays "pauvres" ou émergents qui détiennent les plus importantes d'entre elles. L'extraction des combustibles fossiles est par ailleurs relativement facile et à la portée des pays ne disposant pas de technologies très avancées. Elle est dangereuse, notamment en ce qui concerne le charbon. Mais la mort des mineurs n'émeut manifestement personne. Un autre atout important est que l'utilisation des combustibles fossiles n'exige pas de transformation des parcs industriels ou, en ce qui concerne les transports, des moteurs.

Concernant le gaz, jugé globalement moins polluant et moins producteur de CO2 que le pétrole, la découverte récente de «gaz de schistes» ou «shale gaz» très présent dans de nombreux pays consommateurs est considérée par les intérêts gaziers comme une aubaine inespérée. Mais les méthodes de recherche et d'extraction, par hydro-fracturation, soulèvent à juste titre de fortes oppositions des personnes résidant près des puits(9). Comme ceux-ci sont très dispersés, la résistance s'étendra prochainement à de nombreux territoires. Elle risque de devenir aussi forte que celle s'opposant au nucléaire.

Au passif, les combustibles fossiles contribuent lourdement à la production de gaz à effet de serre et de diverses pollutions qui ont un effet sanitaire néfaste incontestable. Ils sont donc vivement combattus par les scientifiques du climat et les minorités politiques qui soutiennent leur combat. Nous sommes de ceux-ci. Il nous paraît incontestable que le réchauffement climatique entraînera de graves conséquences sur les équilibres économiques et sociétaux actuels. Les activités humaines n'en sont sans doute pas les seules causes, mais tout ce qui contribuera à en accentuer les effets serait à proscrire au plus vite. Les solutions proposées par divers lobbies industriels et scientifiques visant à séquestrer le carbone ou protéger la Terre des rayons solaires risquent d'être encore longtemps des utopies. Il faudrait donc sortir rapidement, comme on le dit à propos du nucléaire, de l'addiction au charbon et au pétrole.

Mais ceci ne se fera pas, notamment sous la pression des pays émergents qui ont besoin de ces ressources pour atteindre leur objectif actuel, approcher le niveau de vie des pays riches. Il serait donc illusoire de penser que la part des combustibles fossiles dans le mix énergétique mondiale diminuera sensiblement dans les cinquante prochaines années. Comme nous l'avons indiqué, elle restera aux alentours de 70%. Ce sera indiscutablement très dangereux pour l'environnement. Il sera trop tard pour s'en soucier lorsque sera atteint ce que les climatologues nomment le «tipping point», avec emballement en chaîne des effets destructeurs. Mais les risques n'étant pas immédiats, nul ne semble se préoccuper et se préoccupera vraiment de ces échéances dans les prochaines années.

Les énergies renouvelables et les économies d'énergie

Eoliennes off-shor au DanemarkOn peut examiner dans la même rubrique ces deux formes d'action, visant à diminuer l'appel tant aux combustibles fossiles qu'au nucléaire. Elles présentent de nombreux aspects positifs. C'est moins dans l'immédiat au regard de leur effet en tant que producteurs primaires d'énergie que sur la forme de société permettant d'y faire appel que les énergies renouvelables paraissent intéressantes. Disons pour résumer qu'elles conviennent particulièrement à l'idéal d'une société où se démocratiserait l'accès aux technologies et aux sciences fondamentales. Dans le cadre de notre revue, nous ne pouvons pour notre part que militer pour leur développement. En principe, avec du temps, des moyens budgétaires importants, beaucoup de ressources en matières premières dont certaines rares, beaucoup d'énergie classique aussi aux débuts, une volonté politique sans faille enfin, la plupart des usages actuels de l'énergie traditionnelle, y compris ceux intéressant les carburants liquides, pourraient être satisfaits à partir du soleil, du vent, de la géothermie, de la houle, de la transformation des déchets, de la photosynthèse. Par ailleurs, à l'échelle du siècle, différents projets encore futuristes permettraient, par exemple avec des centrales solaires orbitales, de s'affranchir des contraintes locales.

Parallèlement, avec là aussi les mêmes moyens globalement importants, les économies d'énergie pourront contribuer sensiblement à la diminution de la facture énergétique globale. Il pourra d'abord s'agir de modes de vie moins dispendieux, plus ascétiques, (pouvant parfois il est vrai prendre la forme d'un certain «terrorisme intellectuel»). Il pourra aussi s'agir de nouvelles solutions industrielles visant à ce que l'on nomme l'efficacité énergétique: remplacer les techniques et matériels gros consommateurs, y compris en électricité, par des solutions plus économes. Mais il pourra aussi s'agir là, sous l'influence des lobbies industriels pratiquant le "green-washing", d'une façon de relancer de nouvelles formes de consommations non véritablement nécessaires.

L'intérêt des énergies renouvelables, comme des économies d'énergies, est tout autant politique que strictement économique. Les recherches/développements comme les investissements à y consacrer, bien qu'importants, pourraient être distribués géographiquement et socialement. Ils ne seraient donc pas exclusivement le monopole des géants des secteurs énergétiques ou des industries manufacturières. Les collectivités locales, les «citoyens» pourraient s'impliquer directement, soit dans la mise en oeuvre des nouvelles sources d'énergie, soit tout autant et plus dans le domaine essentiel des économies d'énergie. Des modes de vie qui paraissent essentiels pour faire face aux crises futures pourraient en résulter: inventivité permanente, refus des modèles de consommation-gaspillage, volonté de partage social y compris au bénéfice des pays pauvres. L'avenir enfin pourra faire apparaître, car il s'agira de secteurs en inventivité permanente, des solutions technologiques ou sociétales tout à fait inattendues.

Tous ces avantages expliquent le fait que l'ensemble des Etats, des plus développés aux plus pauvres, mettent aujourd'hui les secteurs correspondants au premier plan de leurs programmes économiques et politiques. Mais il ne faut pas se faire d'illusions. Nous l'avons vu à propos des combustibles fossiles, ces mêmes Etats continueront pour l'essentiel à y faire appel. Nous allons voir ci-dessous ce qu'il en est de l'énergie nucléaire. Si l'on tient compte de différents facteurs de blocage que les défenseurs des énergies renouvelables n'envisagent pas volontiers, il paraît raisonnable de penser que dans les trente prochaines années la part des renouvelables ne dépassera pas 30% des besoins, estimation d'ailleurs supérieure aux prévisions de l'Agence internationale précitée en charge du secteur(10).

Le nucléaire

Celui-ci pose des problèmes particuliers. A la suite de l'accident de Fukushima, ils génèrent actuellement de nombreuses discussions. Nous devons y consacrer ici quelques développements spécifiques.

Pourquoi, dira-t-on, courir tous les risques sous-jacents au nucléaire, et faire courir ces risques au monde dans son ensemble pour un si faible résultat global, soit quelques % du panier énergétique global. Les réponses sont complexes car la maîtrise de l'énergie nucléaire peut dans une certaine mesure résumer toutes les ambitions et les contradictions de l'aventure humaine, autrement dit les ambitions des sociétés anthropotechniques qui se sont investies dans les filières à très haute technicité. Bien que moins risquée au plan global, l'exploration des planètes proches par certaines nations relève dans une certain mesure aussi de ce que certains qualifient d'aventure inutilement coûteuse.

Le nucléaire n'est pas une énergie comme les autres

Sous-marin nucléaireNous avons vu que la compétition pouvant prendre la forme de guerres ouvertes a toujours été et demeurera sans doute longtemps un des moteurs de l'évolution des sociétés anthropotechniques. Les protestations pacifistes n'y changeront pas grand chose avant longtemps, à moins de catastrophe globale qui modifierait en profondeur les états d'esprits. Il ne faut pas oublier que ce fut la réalisation d'armes atomiques qui a poussé chacun à son tour les cinq grands du club nucléaire mondial initial (USA, Russie, Grande Bretagne, France, Chine) à se doter des moyens d'extraire de l'énergie à partir de la fission de l'uranium puis de la fusion de l'hydrogène. Les armées de ces pays considèrent encore par ailleurs que la propulsion atomique appliquée à certains de leurs navires demeure la seule solution permettant d'assurer autonomie à long terme et discrétion. Y compris dans les pays qui n'en sont pas dotés, l'arme nucléaire enfin reste partout considérée comme un moyen ultime mais incontournable de dissuasion. Le nombre des Etats qui ont suivi ou veulent suivre cette voie ne cesse de grandir, malgré les efforts des Cinq pour empêcher la prolifération dans le cadre du Traité du même nom. Israël, l'Inde, le Pakistan, sans doute la Corée du Nord, sont dorénavant dotés de la bombe. D'autres comme l'Iran, le Brésil, l'Afrique du Sud s'y s'efforcent plus ou moins discrètement.

Tous les programmes politiques affichant l'objectif de sortir du nucléaire se heurteront longtemps à cette réalité. Les industries et les laboratoires nucléaires travaillant pour la défense ne seront jamais fermés, quels que soient les risques pouvant en résulter. Les militaires et les diplomates feront valoir, sans doute à juste titre, qu'un pays comme la France renonçant à sa force nucléaire stratégique pour faire preuve de bonne volonté dans la compétition entre les nations se mettrait ipso facto sous la dépendance de pays n'hésitant pas à utiliser des armes dites conventionnelles tout aussi destructrices. Ce point est régulièrement discuté dans les cercles stratégiques européens. On peut penser que des Etats comme l'Allemagne ou l'Italie qui pour diverses raisons n'ont pas développé de «parapluie nucléaire» seraient heureux de profiter, en cas de menaces majeures, de la dissuasion offerte par la France et la Grande Bretagne, à défaut de l'appui des celle des Etats-Unis, sur lequel les Européens ne peuvent désormais plus compter(11).

Un autre atout considéré de l'énergie nucléaire, qu'elle soit appliquée au militaire ou au civil, est qu'il s'agit d'un «vecteur de puissance». Ce point est généralement peu mis en évidence par les Etats qui souhaitent y faire appel. On désigne par ce terme les technologies dont le développement ou l'utilisation obligent à recruter et former des équipes de haute compétence, sous la responsabilité d'administrations centralisées très proches des gouvernements. Elles nécessitent aussi une forte protection poussant à la mise en place de mesures policières de contrôle inhérentes à une vision régalienne exacerbée de la gestion publique. On peut dire la même chose des technologies ou équipements militaires ou spatiaux, comme de tous les grands réseaux centralisés et fragiles sur lesquels reposent dorénavant les sociétés civiles. Les défenseurs des autres formes d'énergie vantent au contraire leur caractère modulable et décentralisable, présenté comme plus démocratique.

Il est facile de critiquer les technologies de puissance et les administrations fortement organisées et sécurisées qui devraient en principe être chargées de les mettre en oeuvre. Mais le faire serait oublier que le siècle actuel ne sera pas celui de la facilité et de l'improvisation. Ce sera celui des crises. Ne survivront que les organisations ayant un minimum de contrôle et de cohérence dans leurs actions. L'expérience acquise dans la prévention, voire dans la "réparation" des grandes crises naturelles, technologiques, humaines, sera une des conditions de la survie.

Il est donc particulièrement paradoxal que sous l'influence du néolibéralisme développé en Occident, voire dans des pays plus autoritaires comme la Russie et la Chine, les oligarchies au pouvoir veuillent sous-traiter les tâches nécessairement régaliennes de conception et de contrôle des industries et des activités nucléaires à des entreprises privées ne visant que le profit à court terme de leurs actionnaires. Cette même volonté de privatisation est en train de détruire les traditions militaires et aujourd'hui spatiales de pays comme les Etats-Unis ou la Russie. Au mépris de l'intérêt général, les compagnies privées y assurent dorénavant des objectifs stratégiques de court terme. Avec la sécurité des biens et des personnes, elles accaparent des responsabilités jusqu'ici confiées à des administrations militaires et civiles disposant de décennies de tradition du service public.

Il est évident que dans ces conditions, comme le montre l'exemple déplorable du Japon, la gestion «privée» de l'énergie nucléaire ne pouvait que révéler à long terme des failles désastreuses. Certes, répétons-le, le nucléaire est dangereux, mais en confier la responsabilité à des sociétés capitalistes ne peut qu'augmenter sa dangerosité. Une nationalisation s'imposerait, mais le Japon, sous l'influence du gouvernement américain champion du libéralisme l'ayant mis sous tutelle à la fin de la Seconde guerre mondiale, a perdu toutes les références en matière de gestion publique dont il disposait sous l'ancien Empire du Soleil Levant – dont les militaires il est vrai firent un usage désastreux dans les années 1930-1945. En Europe, il y a tout lieu de craindre que la «libéralisation rampante» du gaz, de l'électricité et du nucléaire ne conduise aux mêmes catastrophes.

Avantages et risques spécifiques au nucléaire

Au-delà des considérations de nature stratégiques, qui peuvent pousser à conserver l'industrie nucléaire comme un vecteur de puissance, d'autant plus formateur qu'il est générateur de risques, que peut-on dire des avantages et risques du nucléaire au regard des autres formes d'énergie ?
Le sujet a été amplement débattu. Inutile de s'y attarder ici. En ce qui concerne les avantages, d'une façon générale, même s'il ne couvre qu'une partie des besoins en énergie (essentiellement en électricité), le nucléaire permet aux pays utilisateurs de diversifier le panier énergétique, de faire appel à des emplois locaux pour la maintenance et de générer des revenus pouvant bénéficier aux collectivités locales hébergeant les sites. Pour les pays producteurs de centrales, à ces avantages s'ajoutent les économies sur les redevances versées aux pays pétroliers, l'acquisition d'une capacité exportatrice et une certaine indépendance politique, même s'ils ne disposent pas directement des gisements d'uranium nécessaires.

Au regard, jusqu'à ces dernières semaines, les risques apparaissaient peu inquiétants pouvant au pire se limiter à des accidents maîtrisables. Le principal reproche fait au nucléaire était son coût qui, selon les promoteurs des autres formes d'énergies, notamment les renouvelables, empêchait de développer ces dernières à l'échelle et à la vitesse dorénavant nécessaire. L'argument ne tient pas dans les pays prudents où, comme en Chine, l'appel au nucléaire reste partiel et n'assèche pas les ressources d'investissement consacrées à l'énergie en général.

Mais l'expérience du Japon conduira sans doute à réévaluer les risques au regard des avantages. La menace d'un accident majeur pouvant rayer des régions entières de la carte, dans un pays ou pire encore dans un ensemble de pays, ne serait évidemment pas acceptable, ni par un gouvernement, ni par la communauté internationale. Mais un tel accident pourrait-il se produire, si des précautions et des sécurités particulièrement contraignantes étaient mises en oeuvre?(12) Ce sont à ces questions que devront répondre les pays décidés à fermer leurs centrales ou à ne pas en acquérir, comme les pays décidés à conserver leurs centrales ou à en construire de nouvelles. Rappelons que la construction de dizaines de nouvelles centrales était jusqu'à présent programmée dans l'ensemble du monde.

Le choix d'abandonner le nucléaire


Déchetss nucléairesLe nucléaire n'est pas une énergie comme les autres, en ce sens qu'elle touche aux bases mêmes de l'organisation de la matière-énergie. Elle est potentiellement particulièrement dangereuse en terme de production de catastrophes brutales et visibles, comme en ce qui concerne la gestion du combustible et des déchets. L'utilisation des énergies fossiles présente des risques certains, notamment celui de contribuer à l'effet de serre et donc aux catastrophes découlant du réchauffement climatique. Mais ces risques sont plus diffus et bien plus lointains. On conçoit donc que de plus en plus de personnes demandent l'abandon de l'énergie nucléaire. Cela ne posera pas de problèmes particuliers lorsqu'il s'agira, comme ce sera le cas dans la majorité des pays, de renoncer à construire des centrales. Il faudra seulement trouver des sources d'énergies de substitution, en évitant la facilité consistant à s'en tenir aux combustibles fossiles. Bien plus difficile à faire sera le choix consistant à fermer des centrales existantes. Celles-ci produisent de l'électricité que l'on ne pourra pas obtenir d'autres sources du jour au lendemain. Chacun convient, même les anti-nucléaires les plus convaincus, que renoncer aujourd'hui au nucléaire posera de nombreux problèmes qui ne seront pas résolus avant plusieurs décennies.

Démentellement de la centrale de Niederrachibach en BavièreIl faudra d'abord arrêter et démanteler les centrales les plus dangereuses : centrales vieillies mais encore en service dans les pays développés et dont on repousse sans arrêt l'arrêt, centrales soit vieillies soit mal entretenues dans des pays plus pauvres. Les pires de celles-ci sont les réacteurs de type Tchernobyl encore en activités. Il faudra aussi sécuriser les entrepôts de combustibles et les décharges de déchets ou d'armes nucléaires tels que ceux laissés à l'abandon en Russie. Tout ceci demandera plusieurs années sinon plusieurs décennies, en fonction des moyens affectés. Il faudra par ailleurs que ces mesures s'appliquent à tous les pays potentiellement menacés, sans exception. A quoi bon arrêter une centrale dans un pays donné si une centrale bien plus dangereuse potentiellement demeure en activité dans un pays voisin ?

Il faudra ensuite entretenir les centrales dont l'arrêt progressif aura été décidé, avant que cet arrêt puisse effectivement être concrétisé – avant notamment que de nouvelles formes d'énergie aient pu prendre le relais. Mais comment alors distinguer entre entretenir une centrale en l'état et implémenter progressivement des solutions qui la rendrait plus sûre et donc plus acceptable ?
Dans les deux cas, tous les crédits affectés à ces opérations, dont le chiffrage est très difficile, seront prélevés sur des dépenses que les gouvernements ou les électorats jugeront prioritaires – y compris d'ailleurs sur les investissements destinés aux énergies renouvelables. Dans ces conditions, on peut craindre que les dépenses de sécurisation soient limitées au maximum, ou étalées dans le temps, quitte à espérer que les catastrophes possibles ne se produiront pas...
.
Le choix de conserver le nucléaire

Localisations des centrales nucléaires actuelles en FranceUn tel choix est caricaturé par le terme de «tout nucléaire». Le terme n'a pas lieu d'être. Personne ne prétendra après Fukushima, qu'il faudra ne conserver que le nucléaire comme source d'énergie. Ceci même en France où le nucléaire couvre environ 70% des besoins en électricité. Pour les raisons de sécurité qui viennent d'être évoquées, et quel qu'en soit le coût, il est donc nécessaire de programmer l'arrêt et le démantèlement des centrales les plus vieillies ou situées sur des sites reconnus comme à risques au regard de normes de sécurité renforcées. Ceci aux conditions de délais et de sécurisation que nous avons évoquées dans le paragraphe précédent. Faudrait-il renoncer pour autant à construire de nouvelles générations de centrales ? Les défenseurs de l'énergie nucléaire feront valoir qu'une telle décision représenterait un véritable crime contre la science, privant les générations futures de toutes compétences nucléaires, civiles ou militaires,

Une solution de compromis pourrait consister, non à remplacer toutes les centrales anciennes par des centrales de nouvelle génération, mais à mettre en place, pays par pays ayant fait le choix de conserver une compétence nucléaire, une ou deux centrales présentant le maximum de solutions de sécurité. Est-ce le cas de la solution EPR actuellement proposée par Aréva ? Serait-ce le cas des solutions dites de 4e ou de 5e génération discutées dans les cercles techniques ? Ce n'est pas le lieu d'en traiter ici. Mais il devrait certainement être possible de s'accorder sur des solutions de ce type, à condition qu'elles soient développées par des opérateurs non-commerciaux (autrement dit des services publics non astreints à rentabilité) et sous un contrôle démocratique permanent. Ceci veut dire aussi qu'il faudra parallèlement proscrire chez soi comme chez les autres, par un accord international en ce sens, l'appel à des solutions dites low-cost dans lesquelles certains pays se sont déjà engagés.

Corrélativement, les pays qui conserveront des centrales nucléaires devront accélérer la mise au point des énergies de fusion considérées aujourd'hui comme ne présentant pas tous les risques de la fission, fut-elle de 4e ou 5e génération. Le seul chantier en cours actuellement se trouve en France, à Cadarache, sous le nom d'Iter(13). Nous en avons souvent débattu sur ce site. C'est un honneur pour l'Europe de l'héberger, mais le site géographique lui-même est-il le mieux choisi ? On notera par ailleurs qu'en mettant davantage de moyens dans la recherche consacrée à la fusion nucléaire et à toutes les technologies associées, notamment en ce qui concerne les enceintes en métaux spéciaux destinés à confiner les neutrons rapides qui seront produits, les délais du demi-siècle annoncés pour le réacteur de démonstration Iter pourraient certainement être diminués.

Conclusion. L'Europe doit mettre en place une Communauté européenne de l'énergie

On considère généralement que la construction de l'Europe ne progresse jamais mieux que dans les crises. L'Union européenne, dans son cadre juridique et politique actuel, semble avoir atteint un palier difficile à dépasser. Nous pensons que l'accident de Fukushima au Japon, affectant l'énergie nucléaire et sa gestion dans le monde entier, ouvre une nouvelle période de crise dont le sujet dépasse le seul nucléaire. Il s'agit de l'énergie en général : quels sont les besoins en énergie ? Peut-on les réduire ? A quelles sources fera-t-on appel pour les satisfaire ? Faudra-t-il laisser aux marchés ou confier aux Etats la responsabilité des politiques industrielles et économiques mises en oeuvre ?

Si ces questions se posent sur l'ensemble de la planète (notamment au Japon), elles intéressent aussi particulièrement l'Europe, pauvre en réserves de combustibles fossiles et dont la consommation énergétique par habitant, sans atteindre celle des Etats-Unis, est élevée. Si l'Europe veut diminuer sa dépendance au charbon et au pétrole, si le recours à l'énergie nucléaire n'est plus considéré comme une solution généralisable, il lui faudra développer les énergies renouvelables et les économies d'énergie. Mais ceci ne se fera pas sans d'importants investissements et un véritable changement de société, privilégiant la mutualisation et les échanges.

Les défenseurs du souverainisme en tireront argument pour affirmer que ce changement de société sera plus difficile dans un cadre fédéral que dans le cadre des cultures nationales. Les militants de la construction européenne, dont nous sommes, démontreront au contraire que face aux politiques énergétiques de puissance appliquées par de grands Etats mondiaux, la politique énergétique et plus généralement la transformation de la société européenne en résultant ne susciteront les efforts nécessaires que par une mobilisation européenne d'ensemble, visant une sorte de quasi économie de guerre.

Cependant, si la définition et l'application de cette mobilisation étaient confiées aux autorités européennes actuelles, dont on constate tous les jours les limites face aux égoïsmes nationaux et aux emprises des intérêts économiques non-européens, on pourrait craindre qu'il ne se passe rien. Certains ont proposé de créer une Agence européenne de l'énergie, qui disposerait par traité de fortes compétences supranationales. Ce serait mieux que rien. Mais nous pensons qu'il faudrait aller plus loin, en frappant un grand coup susceptible de marquer les esprits de chacun.

C'est pourquoi nous proposons ici de reprendre une idée qui n'avait pas reçu beaucoup d'échos mais qui nous paraît censée : instituer une véritable Communauté européenne de l'énergie sur le modèle de l'ancienne Communauté européenne du charbon et de l'acier(14) grâce à laquelle la Communauté européenne initiale avait pu expérimenter ses procédures et sa démarche. Dans le champ de ses compétences, cette Communauté européenne de l'énergie serait dotée d'institutions volontairement parallèles à celles de l'Union européenne, mais plus efficaces, notamment en matière de représentativité, de démocratie et de prise de décisions.

En fait, il s'agirait, dans son domaine, de la création d'une véritable Europe fédérale de l'énergie. Elle disposerait ainsi de deux assemblées, l'une représentant l'ensemble de la population, l'autre les Etats et régions, élues au suffrage universel. Le corps électoral élirait également un Président en charge d'un exécutif responsable soit devant les assemblées, soit devant le corps électoral, sur le mode du pouvoir présidentiel à l'américaine. Les citoyens électeurs, via notamment les partis politiques, seraient responsables en dernier ressort des choix de société impliqués. La nécessité de faire appel des processus électoraux obligerait ainsi par la force des choses à faire discuter très largement les grands choix stratégiques. On ne pourrait plus ainsi prétendre que ces choix seraient faits au sein de cercles technocratiques.

Les pouvoirs de la Communauté seraient très étendus, à la hauteur de l'ampleur des questions posées aujourd'hui à l'Europe par la question de l'énergie et de ses utilisations. Leurs
contenus et leur exercice seraient, dans les limites permises par la nécessaire efficacité et continuité des prises de décisions, soumises régulièrement, comme nous venons de le voir, à l'approbation du corps électoral. Les politiques retenues et leur mise en oeuvre effective seraient également discutées en permanence dans le cadre des réseaux sociaux et de l'Internet.

Les compétences de la Communauté recouvriraient d'abord l'ensemble des responsabilités de gestion des sources de production et des réseaux de distribution actuellement assurées par divers organismes publics ou privés au sein de l'Union européenne, en premier lieu les opérateurs et exploitants électriciens et gaziers. Ceux-ci seraient re-nationalisés à 100% et par ailleurs soumis à des contrôles techniques et de gestion indépendants tant des Etats que des intérêts industriels impliqués. Ces contrôles seraient particulièrement poussés en ce qui concerne les réacteurs nucléaires gérés par ces organismes, ou les opérations de démantèlement décidées.

Nous avons vu dans la présente note que les solutions énergétiques d'avenir, entraînant de véritables changements de société, y compris en terme de centralisation des décisions, concerneront le développement des énergies nouvelles et corrélativement, celui des économies d'énergies. On pourrait penser qu'il serait alors contradictoire d'en confier l'impulsion d'ensemble à un organisme central, fut-il élu et fédéral. Mais les politiques correspondantes exigeront la mobilisation de beaucoup de crédits publics et d'épargnes privées locales. Dans cet objectif, nous suggérerions de reprendre et spécialiser le projet de fonds européen d'investissement stratégique présenté dans nos contributions précédentes. Ces politiques demanderont aussi la mise en place de régulations d'ordre public en matières de tarification, de fiscalité, de protection aux frontières, de normes techniques... Tout ceci ne serait pas concevable en dehors d'une autorité européenne unique, ayant à la fois compétence technique, réglementaire et diplomatique.

En ce qui concernera l'avenir, un très important effort de recherche/développement impliquant un grand nombre d'universités, d'organismes publics (tel le CEA en France) et d'entreprises sera nécessaire. Sa coordination devra être assurée au sein de programmes européens spécifiques (beaucoup plus exigeants que ceux relevant actuellement de la recherche européenne financée par la Commission). Des budgets publics communs considérables devront y être affectés. Ce sera dans le cadre de ces actions que devront être financés et décidés les travaux intéressant la fusion et le cas échéant, les 4e et 5 générations de centrales nucléaires civiles - sans exclure la recherche sur des solutions jusqu'à présent délaissées, celle par exemple des réacteurs à fluorure de thorium liquide(15).

Les compétences fédérales de la future Communauté européenne de l'énergie devraient aussi être étendues aux domaines régaliens de la sécurité, de la défense et de la négociation diplomatique avec les puissances extra-européennes. Si les organes de la future Communauté ne se substituaient pas entièrement à ceux en charge de ces questions dans les Etats-membres ou dans l'actuelle Union européenne, ils devraient tout au moins être étroitement coordonnées avec ces derniers.

On remarquera que nous n'abordons pas ici la question clé de l'avenir du nucléaire en Europe, particulièrement en France qui en a fait la source essentielle de production de son énergie électrique. Dans l'esprit de cette note, il s'agirait en effet de questions à traiter dans la cadre des compétences de la Communauté européenne de l'énergie proposée. Notre avis personnel sur la question, en l'absence d'une telle institution, n'aurait guère d'intérêt ici. Nous y reviendrons ultérieurement dans un autre cadre.

Ajoutons que l'exemple donné par l'Europe, grâce à la mise en place et au fonctionnement de la Communauté européenne de l'énergie proposée ici, pourrait provoquer une émulation dans tous les grands pays soucieux eux-aussi de traiter en priorité leur avenir énergétique. Des consensus sur les grandes questions conditionnant l'avenir de la planète et en tous cas celui de l'humanité pourraient peut-être en découler.

***

Les propositions ci-dessus seront certainement accueillies avec le plus grand scepticisme. Comment, sur le plan de la pratique institutionnelle et politique, la Communauté de l'énergie envisagée ici, pourrait-elle coexister avec l'Union européenne ? Les zones de recouvrement de compétences, sinon de conflits, seront en effet nombreuses. Pourra-t-on compter sur le corps électoral pour les résoudre ?

Plus généralement, comment le maquis inextricable des intérêts nationalistes, corporatifs, technologiques, économiques et oligarchiques caractérisant le domaine de l'énergie en Europe pourrait-il tolérer une réforme constitutionnelle ayant pour premier objectif de diminuer les pouvoirs en place ?

Observons seulement que si rien n'était fait, nous pourrions dire adieu à l'avenir même des sociétés européennes. On constatera à nouveau qu'en toutes hypothèses, l'énergie la plus sûre sera celle que l'on économisera.

Notes
(1) Référence. Jean-Paul Baquiast. «Le paradoxe du Sapiens», Editions JP. Bayol, 2010
(2) Chronologiquement, c'est la fission des atomes de métaux hyperlourds naturellement instables tels que le radium et l'uranium qui a été maîtrisée la première. La fusion demandant beaucoup plus d'énergie extérieure a été entreprise ensuite. Elle est loin d'être encore maîtrisée, sauf dans les coeurs de bombes nucléaires ou en laboratoire dans de très petits volumes assurant le confinement et la pression nécessaire.
(3) Laurence C. Smith, «The World in 2050», Dutton, 2010.
(4) Dont Martin Rees (http://www.automatesintelligents.com/biblionet/2003/avr/rees.html), James Lovelock (http://www.automatesintelligents.com/biblionet/2009/mar/lovelock.html ) et Jacques Blamont (http://www.automatesintelligents.com/biblionet/2004/sep/blamont.html), dont nous avions présenté les travaux.
(5) Interview de C. De Duve : http://www.newscientist.com/article/mg20928015.400-biology-nobelist-natural-selection-will-destroy-us.html
(6)Voir le livre d'Hervé Kempf, «L'oligarchie c'est fini » qui résume bien cette question déterminante des oligarchies prenant en mains l'évolution de l'ensemble de la planète (http://www.automatesintelligents.com/biblionet/2011/mar/kempf.html)
(7)Wikipedia : http://fr.wikipedia.org/wiki/Ressources_et_consommation_%C3%A9nerg%C3%A9tiques_mondiales.Voir aussi l'OCDE : http://www.observateurocde.org/news/fullstory.php/aid/433/_C9nergie_mondiale_.html
(8) L'Agence internationale des énergies renouvelables (Irena, http://www.irena.org/) a été créée au sein de l'Onu en janvier 2009, sur une initiative allemande. Elle compte quelque 75 membres. Elle vient de tenir sa première assemblée générale les 4 et 5 avril à Abou Dhabi. Lieu de nombreuses tensions, elle a été en effet récupérée par l'émirat pétrolier, avec l'appui des Etats-Unis et de la France, ce qui compromet sa légitimité. L'Allemagne y reste présente, par le Centre d'innovation et de technologie implanté à Bonn.
(9) Voir notre article : Gaz et huile de schiste, catastrophe environnementale annoncée ?
(10) On étudiera le scénario présenté par l'association NegaWatt qui insiste à juste titre non seulement sur l'appel aux énergies renouvelables, mais aussi sur les économies d'énergie, sous la double forme de la sobriété énergétique et de l'efficacité énergétique. Mais telles qu'exposées par cette association, ces différentes solutions ne semblent accessibles dans l'immédiat qu'à des pays ayant déjà une forte expérience industrielle et citoyenne, au rang desquels en Europe l'Allemagne et les pays scandinaves. NegaWatt http://www.negawatt.org/.
(11) Fait significatif, en avril 2011, fla Grande Bretagne vient de proposer à la France d'étudier une mise en commun des forces nucléaires stratégiques des deux pays. Cela est présenté sous l'angle des économies d'échelle. Mais on notera qu'aucun des deux pays n'envisagerait pour cette raison de renoncer à leur force de frappe.
(12)
Signalons à cet égard le calcul de Paul Jorion (http://www.pauljorion.com/blog/) :
"J’ai proposé à la discussion la question suivante; Quelle est la probabilité durant une année quelconque qu’il y ait un accident nucléaire majeur, connaissant la probabilité d’accident majeur par réacteur et le nombre de réacteurs en service ?
Comme je n’ai plus fait de combinatoire depuis longtemps, je demandais aux commentateurs de me corriger si nécessaire. L'un d'eux m’assure que ma formule est correcte, je la reproduis donc ici.
· R = risque d’accident majeur durant une année x
· p = probabilité d’accident sur une année pour un réacteur
· n = nombre de réacteurs
R(n) = 1 – (1-p)^n
Disons que le risque pour un réacteur est d’un accident majeur tous les cinq mille ans. S’il n’y a qu’un réacteur au monde, le risque d’un accident majeur pour une année x est de 0,2 %o. Si j’ai 443 réacteurs en service dans le monde – ce qui est apparemment le cas aujourd’hui – quel est le risque d’un accident majeur sur une année, et par exemple, sur l’année en cours ?
R(443) = 1 – (0,9998)^443 = 8,48 %
On voit donc que même avec une probabilité d’accident qui paraît extrêmement faible : un accident seulement tous les 5 000 ans pour un réacteur, on débouche pourtant sur une probabilité de 8,48 % d’accidents majeurs par an si l’on a 443 réacteurs en service, c’est-à-dire un niveau très loin d’être négligeable."

(13) Iter : http://www.iter.org
(14) CECA : http://fr.wikipedia.org/wiki/Communaut%C3%A9_europ%C3%A9enne_du_charbon
_et_de_l%27acier

(15) sur les RFTL ou LFRT, voir http://www.admiroutes.asso.fr/larevue/2011/117/thorium.htm

Post-scriptum au 13/04/2011
* Voir un article précédent de Alain Granjean signalé par un lecteur http://alaingrandjean.fr/2011/03/29/l%E2%80%99equation-climat-energie-apres-la-catastrophe-nucleaire-de-fukushima/
* Vois aussi le site Manicore du très médiatique Jean-Marc Jancovici http://www.manicore.com/

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7 avril 2011 4 07 /04 /avril /2011 17:22

Avenir du nucléaire, avenir de l'humanité
Jean-Paul Baquiast 07/04/2011

Cette note est provisoire. Elle est destinée à être discutée. Elle est donc pour le moment de la seule responsabilité du signataire et ne reflète pas nécessairement le point de vue soit de Christophe Jacquemin, soit des autres personnes s'intéressant au contenu de notre site Automates intelligents. Les réactions que vous voudrez bien exprimer sur ce blog seront précieuses. .

L'accident majeur qui vient de se produire à Fukushima Dai-Ichi, dont l'issu semble encore indéterminée, est considérée par beaucoup d'observateurs comme devant obliger l'ensemble des pays du monde à s'interroger sur le recours à l'énergie nucléaire. Mais nous pensons qu'il faut aller au delà. C'est sur la nature même de l'évolution des sociétés humaines que cet événement pose des questions, ainsi que sur les directions que paraît prendre cette évolution. Les guerres mondiales, ou l'explosion de Tchernobyl, avaient pu malgré leur ampleur passer pour des évènements non symptomatiques. Aujourd'hui, Fukushima s'ajoute à un long enchaînement de crises qui semblent au contraire systémiques, c'est-à-dire remettant en cause l'avenir du Système global dont nous sommes tous des composants. Les Européens sont tout aussi concernés que les Japonais. Nous voudrions dans cette première note commencer à aborder ces perspectives. Les sciences, les technologies, mais tout autant les systèmes politiques et économiques, sont mis en cause. Il faut en discuter, tout en évitant les jugements précipités ou dogmatiques.

Dans la terminologie pratiquée sur ce site, nous dirons que Fukushima pose la question de l'avenir des sociétés anthropotechniques. On peut évidemment traiter de l'avenir des sociétés humaines modernes sans faire appel à cette dernière terminologie ni aux hypothèses méthodologique qu'elle sous-tend. Il nous paraît cependant intéressant de s'y référer, compte-tenu de son caractère selon nous éclairant 1). Rappelons que nous appelons anthropotechniques les sociétés de primates apparues il y a quelques millions d'années et ayant appris à utiliser en symbiose avec leurs composants biologiques des outils technologiques ayant leurs logiques évolutives propres. Ceux-ci sont susceptibles de modifier les processus évolutifs naturels de façon plus ou moins brutale et rapide. Ce fut le cas des outils de pierre, puis du feu. C'est aujourd'hui celui des technologies industrielles, biologiques, informationnelles, observationnelles (utilisées par les sciences). Parmi elles se trouvent les technologies nucléaires.

Celles-ci permettent aux anthropos d'intervenir aux franges, sinon au coeur du processus mis en oeuvre dans la formation et l'évolution des étoiles: production d'atomes lourds par fusion d'éléments légers (hydrogène, hélium) et dans certaines conditions restitution d'énergie par fission de ces mêmes atomes lourds 2). Les systèmes ou sociétés anthropotechniques sont, dans notre approche, des superorganismes en compétition darwinienne pour l'accès aux ressources. Elles ne sont que marginalement capables de se représenter l'avenir du monde et d'enclencher des comportements moteurs susceptibles de préserver les équilibres collectifs de la planète.

On peut admirer que des primates hominidés, qui ne sont pas agencés différemment au plan biologique de tous les autres organismes un peu complexes, aient réussi à pénétrer certaines des lois semblant régir l'évolution du cosmos. Les biologistes et anthropologues discutent des facteurs évolutifs qui leur ont permis de le faire, acquisition d'un cerveau surdimensionné, construction de vastes sociétés communiquantes, mémorisation et mutualisation des acquis de connaissances et des résultats d'expérience. Mais on ne doit pas oublier que la physique atomique ne constitue que l'une des nombreuses autres interventions dans les processus naturels auxquelles procèdent les systèmes anthropotechniques: processus biologiques, reproductifs, cognitifs... Les sciences et techniques en résultant sont utilisées aussi bien pour l'amélioration des conditions de vie des sociétés s'efforçant de les maitriser que pour la destruction des sociétés rivales. Il ne servirait donc pas à grand chose de discuter de l'avenir du nucléaire sans replacer celui-ci dans l'évolution des sociétés anthropotechniques que nous venons de résumer.

Pour la clarté de l'exposé, nous le présenterons en trois parties, qui seront elles-mêmes des résumés trop sommaires de la richesse des questions sous-jacentes.

1. Les contraintes majeures auxquelles l'humanité sera confrontée dans le présent siècle
2. Privilégier une vision pessimiste-réaliste de l'avenir
3. Regard sur les différentes formes d'énergie
Conclusions concernant la France et l'Europe

1. Les contraintes majeures auxquelles l'humanité sera confrontée dans le présent siècle

Il faut examiner l'avenir du nucléaire et plus généralement de toutes les technologies aujourd'hui émergentes en tenant compte des contraintes majeures auxquelles, du fait leur propre évolution, les sociétés anthropotechniques – ou si l'on préfère parler plus simplement, l'humanité mondiale – seront confrontées dans les 50 à 100 prochaines années. Il s'agit là de thèmes de prospective et de débats qui font par ailleurs l'objet de nombreuses discussions entre experts et scientifiques. Malgré de fréquentes divergences d'approches, de grandes lignes paraissent pouvoir en être dégagées. On doit mpérativement en tenir compte dans la réflexion engagée ici. Peut-on les résumer en quelques mots? Le pronostic que vient de proposer le géographe et spécialiste en sciences de la Terre Laurence Smith dans un livre récent « The World in 2050 » 3) nous parait tout à fait recevable. Certains diront même qu'il est banal, le constat ayant déjà été fait par de nombreux prospectivistes 4). Encore faut-il méditer ce qu'il implique.

Selon cet auteur, d'ici 2050, horizon auquel il imite sa prospection, l'humanité comme avec elle le monde biologique terrestre et maritime affronteront 4 grands phénomènes irrévocables dont chacun mériterait à lui seul de longs développements :

1.1. La croissance démographique.

Contrairement à ce qu'en disent les théoriciens de la « transition démographique » le développement démographique humain paraît loin d'être maîtrisé sur la période. Il se traduira selon les pays par des natalités excessives mais aussi par des vieillissements inquiétants. L'augmentation de la population contribue en premier lieu à la raréfaction des ressources naturelles (voir ci-dessous). On explique qu'en mutualisant les ressources, notamment alimentaires, l'humanité pourrait faire face à cet accroissement. Mais cette mutualisation ne sera pas facilement acceptée par les bénéficiaires actuels des surplus.

1.2. Une raréfaction croissante des ressources naturelles

Cette raréfaction ira jusqu'à la disparition de beaucoup d'entre elles, notamment dans le domaine biologique. La mise au point de nouveaux procédés (y compris la récupération) et de nouveaux produits ne pourront pas pallier les manques, du fait des coûts et délais impliqués, mais aussi parce que les nouveaux produits sont eux-mêmes consommateurs de ressources en voie de raréfaction.

1.3. Les conséquences généralement perturbatrices du réchauffement climatique, quelles qu'en soient les causes.

Ce point n'est plus discuté par les scientifiques sérieux. Il entraînera une remontée vers les pôles des températures moyennes et de nombreux phénomènes catastrophiques météorologiques et climatologiques. Plus vite peut-être qu'actuellement envisagé se manifestera aussi la montée du niveau des eaux maritimes imposant l'exode d'activités urbaines et industrielles parmi les plus productives du monde.

. 1.4. Le phénomène général de la mondialisation.

Ce terme recouvre une grande quantités de phénomènes dont certains peuvent être considérés comme positifs mais d'autres dangereux. On met à l'actif de la mondialisation la diminution du coût d'un certain nombre de biens de consommation due à la concurrence entre producteurs. Les niveaux de vie de nombreuses populations pauvres en ont bénéficié. Mais le processus a son aspect négatif. La diffusion des modèles de consommation propres aux classes riches des pays riches à travers la publicité commerciale sur les réseaux numériques conduit à une explosion globale des besoins exprimés, que les ressources mondiales actuellement disponibles ne permettront pas de satisfaire. Nul ne peut envisager sérieusement que chaque asiatique ou africain puisse disposer par exemple d'une automobile, comme la majorité des européens ou des américains. La mondialisation telle qu'elle s'organise dans le cadre du capitalisme et du libéralisme économique conduit plus généralement à la domination de modèles de consommation et de modèles de société qui sont à l'opposé des modes de vie plus associatifs, plus mutualistes et orientés vers de nouvelles valeurs encore à inventer.

La diffusion de ces modèles de consommation, sous la pression des producteurs et des distributeurs dominants, conduit par ailleurs à la destruction des sociétés traditionnelles, sans leur proposer de modèles de remplacement. Ces sociétés traditionnelles étaient essentiellement rurales. Au lieu de chercher à les faire évoluer et se moderniser sur place, les gouvernements encouragent ou tolèrent les migrations des populations rurales vers des mégalopoles urbaines dont certaines seront relativement riches mais d'autres misérables et instables. Il faut insister sur ce phénomène spectaculaire de l'urbanisation, se traduisant par le fait que prochainement la plus grande partie de l'humanité vivra dans des villes incapables de subsister seules. Il en résulte déjà, du fait de l'appel généralisé à différentes technologies relevant de l'artificiel, une fragilité extrême. Le fait que ces villes pourraient par ailleurs s'effondrer très rapidement si elles étaient privées d'énergie, sous sa forme la plus souple qu'est l'électricité, constitue un des aspects des questions posées par l'augmentation généralisée de la demande en énergie.

Nous pourrions pour notre part apporter à cette prévision un complément de type politique. Les anthropos ou humains, associés aux techniques, n'acquièrent pas nécessairement, nous y avons fait allusion, les propriétés mentales leur permettant de se représenter au delà de leurs intérêts propres ceux de l'humanité et de la planète au sens large. Si certains le font, les prévisions et recommandations qu'ils émettent demeurent impuissantes à modifier les comportements collectifs de façon telle qu'elles puissent inverser le cours de l'évolution. Malgré la puissance de nos cerveaux, nous ne sommes pas en effet capables d'influencer ce que l'on pourrait pour simplifier définir comme les gènes guidant nos grands comportements collectifs, gènes hérités d'un passé biologique lointain et toujours actifs. Le généticien (chrétien) Christian De Duve a fait récemment remarquer 5) que les humains ne sont pas génétiquement programmés pour prévoir l'avenir au delà de quelques jours et surtout pour adopter concrètement des mesures de précautions découlant de ces prévisions. Les discours les plus moralisateurs et les mieux intentionnés n'en changeront rien.

Ajoutons par ailleurs que les compétitions entre humains, moins que jamais en voie de s'apaiser, conduisent à l'émergence de minorités oligarchiques associant pouvoirs économico-financiers, pouvoirs politiques et pouvoirs médiatiques. Les uns et les autres font tout pour exclure de la décision la grande masse des humains. La démocratie participative reste partout un voeu pieu 6). Ces pouvoirs oligarchiques, dans leurs compétitions internes, comme l'a bien souligné De Duve, sont incapables de prendre en compte autrement que dans des discours démagogiques un intérêt général plus global. L'expérience montre que les foules dominées ne peuvent espérer sauf marginalement utiliser les procédures dites démocratiques (là où elles existent, ce qui n'est pas le cas partout) pour remettre en cause les pouvoirs des oligarchies. Les autoritarismes ne reculent que là où, poussées à bout par les excès de pouvoir dont elles souffrent, certaines populations génèrent spontanément en leur sein des révoltes plus ou moins sauvages, dont il est impossible de prédire les conséquences, qu'elles soient heureuses ou qu'elles aboutissent à de nouvelles tyrannies. Nous avons évoqué ce phénomène sur notre ce site, à propos des révoltes dites du nouveau monde arabe, ou de celles survenues au coeur du système capitaliste, à Madison (USA)


2. Privilégier une vision pessimiste-réaliste de l'avenir du monde

Si nous considérons comme globalement fiable l'évaluation rappelée ci-dessus des contraintes qui pèseront sur l'évolution des systèmes anthropotechniques (autrement dit des sociétés) dans le demi-siècle ou le siècle, nous ne pouvons qu'en retenir une vision pessimiste de l'avenir probable. Nul ne sait évidemment de quoi cet avenir sera fait. Mais la pire des erreurs de prévision consisterait à s'imaginer que  « tout s'arrangera », pour des raisons tenant plus d'une croyance quasi mystique au progrès que d'un réalisme froid. Le pessimisme ne doit certes pas être utilisé comme argument pour expliquer aux victimes des oligarchies qu'elles ne pourraient rien faire pour améliorer leur sort, notamment par la lutte sociale. Le pessimisme doit servir en priorité à mesurer les obstacles et les risques pour se préparer, au moins mentalement, à les affronter. Plusieurs tendances lourdes pourraient dans cette optique marquer les prochaines décennies.

2.1. Une croissance accélérée de la consommation et donc de la production des biens et services en général.

Pour les raisons indiquées ci-dessus, croissance démographique, mondialisation poussant à l'adoption de niveaux de vie inspirés de ceux des pays développés, urbanisation rapide, volonté de profit à court terme animant les principaux acteurs économiques, il serait illusoire d'espérer une stabilisation des consommations-productions globales. Tout au plus pourrait-on espérer, dans les pays riches, une stabilisation voire une « décroissance » des formes de production-consommation les plus gourmandes en ressources primaires. Mais, comme nous le verrons plus loin, une telle stabilisation ou décroissance ne se produira que dans certains milieux « activistes », inspirés par une morale de la sobriété et du partage proche d'une véritable religion. Les signes, symboles ou « mèmes » de cette nouvelle religion décroissantiste, il est vrai, pourront profiter pour leur « contamination virale » des supports offerts par les réseaux numériques.

Evidemment, on pourrait envisager une diminution globale massive des consommations et des investissements correspondants. Mais ceci ne se produirait qu'en cas de catastrophes mondiales dont personne ne peut raisonnablement espérer la survenue. Ces catastrophes pourraient provenir soit d'évènements de grande ampleur liés au réchauffement climatique, soit d'un accident technologique majeur, notamment nucléaire, empoisonnant une grande partie de la Terre (nous y reviendrons), soit de conflits généralisés.

2.2. Une croissance corrélative des besoins et donc de la consommation-production d'énergie.

Si la croissance des consommations se poursuivait, il serait illusoire d'espérer une stabilisation, ni même une limitation de la croissance du recours à l'énergie, quelles qu'en soient les formes, sauf, à nouveau, la survenue de catastrophes de grande ampleur affectant l'une ou l'autre de ces énergies et rendant son utilisation radicalement impossible. Rappelons que les économies d'énergie, qui seront plus que jamais indispensables dans cette perspective, supposent un haut niveau technologique général qui ne les rendent pas toujours accessibles aux pays pauvres. Ceci veut dire que, dans le demi-siècle, aucune force au monde ne semble pouvoir empêcher les pays en développement le plus rapide (Chine, Inde, Indonésie) de faire appel au charbon, au pétrole, au gaz mais aussi au nucléaire, comme sources primaires. Les énergies renouvelables se développeront aussi. Mais leurs contreparties , en termes de coût, stockage, transport, empêcheront qu'elles ne deviennent les seules sources utilisées. Par ailleurs, l'électricité, malgré ses inconvénients (coût des réseaux de transport et de distribution, dificulté de stockage) sera de plus en plus employée, sinon dans les transports automobiles, du moins dans l'industrie/services et dans la vie domestique

.2.3. La fragilisation accrue des systèmes économiques et sociaux.

Plusieurs facteurs expliquent cette fragilisation: l'accroissement de la population et de la demande globale au regard des ressources disponibles et des possibilités de réponse des écosystèmes, l'artificialisation accrue des modes de vie y compris dans les mégalopoles les plus pauvres, faisant dépendre la survie de facteurs de moins en moins susceptibles de solutions de secours en cas de crise (par exemple le recours généralisé à l'électricité pour assurer l'ensemble des activités sociétales), la course au profit immédiat et à la dérégulation qui dépossèdent les autorités étatiques de leur rôle traditionnellement protecteur et normatif, l'illusion que les progrès technologiques futures pourront pallier tous les risques. Il faut envisager aussi les risques tenant à des attentats soit d'origine politique, soit liés à des pathologies mentales.

Même dans les pays développés, les sociétés urbaines ont sacrifié par volonté d'économie et de profit la redondance, la diversité et la dispersion des sources et des réseaux. Une grève dans le secteur pétrolier, des pannes ou attentats dans certains noeuds de distribution ou de transports, une pandémie infectieuse meurtrière et tout s'arrête, y compris les services d'urgence et de police. Les régions soumises aux risques naturels sont encore plus fragiles, car elles ne sont pas encore préventivement protégées.

2.4. La bunkerisation sinon la militarisation de plus en plus systématique des riches et des puissants.

Plus les difficultés d'accès aux ressources s'aggraveront, qu'il s'agisse des matières premières ou des territoires, plus les moins favorisés des détenteurs de ces ressources feront pression pour y accéder. Les minorités favorisés se sur-protégeront en conséquence. Cela se constate déjà au niveau des frontières terrestres ou maritimes, mais aussi au sein des quartiers et zones résidentielles dans les villes. Les protections feront de plus en plus appel à des moyens de type militaire, confiés soit à l'armée ou la police régulières, soit à des compagnies privées. Le respect de la vie humaine ne comptera plus guère au regard de la volonté de rendre les frontières étanches. On le constate déjà en Europe, à toute petite échelle, devant l'indifférence sinon la satisfaction avec lesquelles certains accueillent la nouvelle de naufrages affectant les immigrants venus du Sud. La militarisation fera un appel croissant aux systèmes robotisés de surveillance et de contrôle qui n'ont pas d'états d'âme.

2.5. Le recul, partout dans le monde, des anciennes traditions de service publique et de régulation par des Etats protecteurs.

Ce phénomène, que l'on pourrait qualifier de dramatique au regard de la protection des populations contre les abus de pouvoir des oligarchies, a commencé dès la fin de la seconde guerre mondiale, sous la pression du capitalisme américain et de l'idéologie libérale derrière laquelle il s'abritait. Il a tiré parti, il est vrai, des abus de pouvoirs perpétrés au nom du peuple par les dictatures se réclamant du marxisme. Mais dans la débâcle des Etats et des administrations publiques qui en a résulté, les idéaux un moment illustrés avec succès en France au nom du programme du Conseil national de la résistance: Etat providence, administrations intègres, nationalisations des secteurs stratégiques y compris dans la banque et l'assurance, ont été balayés. Aujourd'hui, les fonctions publiques qui s'en inspiraient ne survivent plus que dans le souvenir de leurs membres retraités. Les actionnaires privés qui gouvernent maintenant les grands services publics n'hésitent plus, pour raisons de rentabilité, à confier les secteurs les plus sensibles, y compris le nucléaire, à des sociétés d'interim elles-mêmes privées des moyens essentiels de fonctionnement.

3. Les différentes formes d'énergie composant le mix énergétique

On appelle mix énergétique la façon dont se répartissent, soit au niveau mondial, soit pays par pays, l'appel aux différentes sources d'énergie. Le mix peut être calculé avec une relative précision quand il s'agit des productions/consommations actuelles. Il faut aussi l'évaluer pour les années et décennies à venir. La précision, dans ce cas, diminue avec le délai et la nature des sources prises en compte. Elle dépend des technologies d'extraction et de production, des réserves prouvées ou estimées, des capacités de transport et de stockage, mais aussi, concernant les énergies renouvelables et les économies d'énergies, de nombreuses variables industrielles et commerciales qu'il n'est pas encore possible de détrerminer. Les estimations des productions et ressources mondiales d'énergie sont difficiles à faire avec précision. Néanmoins, dans le cadre de cet article, elles sont tout à fait suffisantes. On pourra se référer à Wikipédia, qui indique aussi les unités de mesures utilisées (6)

Le mix énergétique fait aujourd'hui l'objet de nombreuses estimations destinées à évaluer le rôle du nucléaire, devenu sensible à la suite de l'accident de Fukushima. Globalement, la part du nucléaire dans le mix énergétique mondial paraît très faible. Elle est, selon des chiffres que vient de publier l'Agence internationale des énergies renouvelables (7) , de 6% contre 87% pour le trio charbon, pétrole, gaz et 7% pour les renouvelables. Ces chiffres devraient, sauf accident, passer respectivement en 2035 à 8%, 78% et 14%. Il est difficile de prévoir comment il évoluera au delà. Les combustibles fossiles auront peut-être atteint un pic d'extraction vers 2050, mais le nucléaire, faute de matière première et en attente problématique de la fusion, plafonnera également. L'importance des renouvelables dépendra beaucoup des financements et de la recherche qui leur seront consacrés. Voyons cela par grands domaines.

3.1. Les énergies fossiles.

Tout à déjà été dit concernant ces énergies: charbon, pétrole, gaz. Rappelons seulement ici quelques points concernant le propos de cet article. Concernant les atouts dont ils bénéficient, aux yeux des dirigeants mais aussi du public, disons que les réserves prouvées restent importantes, notamment à l'échéance du demi-siècle. Concernant les réserves probables, il existe des perspectives d'extraction coûteuses et dangereuse pour l'environnement mais que ne manqueront pas de recommander les industriels (schistes bitumineux, forages profonds, appel aux méthanes, etc. ) . Les réserves actuelles sont inégalement réparties, mais dans l'ensemble ce sont les pays pauvres ou émergents qui détiennent les plus importantes d'entre elles. L'extraction des combustibles fossiles est par ailleurs relativement facile et à la portée des pays ne disposant pas de technologies très avancées. Elle est dangereuse, notamment en ce qui concerne le charbon. Mais la mort des mineurs n'émeut manifestement personne. Un autre atout important est que l'utilisation des combustibles fossiles n'exige pas de transformation des parcs industriels ou, en ce qui concerne les transports, des moteurs.

Concernant le gaz, jugé globalement moins polluant et moins producteur de CO2 que le pétrole, la découverte récente de « gaz de schistes » ou « shale gaz » très présent dans de nombreux pays consommateurs est considérée par les intérêts gaziers comme une aubaine inespérée. Mais les méthodes de recherche et d'extraction, par hydro-fracturation, soulèvent à juste titre de fortes oppositions des personnes résidant près des puits. Comme ceux-ci sont très dispersés, la résistance s'étendra prochainement à de nombreux territoires. Elle risque de devenir aussi forte que celle s'opposant au nucléaire.

Au passif, les combustibles fossiles contribuent lourdement à la production de gaz à effet de serre et de diverses pollutions qui ont un effet sanitaire néfaste incontestable. Ils sont donc vivement combattus par les scientifiques du climat et les minorités politiques qui soutiennent leur combat. Nous sommes de ceux-ci. Il nous paraît incontestable que le réchauffement climatique entraînera de graves conséquence sur les équilibres économiques et sociétaux actuels. Les activités humaines n'en sont sans doute pas les seules causes, mais tout ce qui contribuera à en accentuer les effets serait à proscrire au plus vite. Les solutions proposés par divers lobbies industriels et scientifiques visant à séquestrer le carbone ou protéger la Terre des rayons solaires seront longtemps des utopies. Il faudrait donc sortir rapidement, comme on le dit à propos du nucléaire, de l'addiction au charbon et au pétrole.

Mais ceci ne se fera pas, notamment sous la pression des pays émergents qui ont besoin de ces ressources pour atteindre leur objectif actuel, approcher le niveau de vie des pays riches. Il serait donc illusoire de penser que la part des combustibles fossiles dans le mix énergétique mondiale diminuera sensiblement dans les cinquante prochaines années. Elle restera, comme nous l'avons indiqué, aux alentours de 70%. Ce sera indiscutablement très dangereux pour l'environnement. Il sera trop tard pour s'en soucier lorsque sera atteint ce que les climatologues nomment le « tipping point », avec emballement en chaine des effets destructeurs. Mais les risques n'étant pas immédiat, nul ne se préoccupera vraiment de ces échéances dans les prochaines années.

3.2. Les énergies renouvelables et les économies d'énergie

On peut examiner ces deux formes d'action, visant à diminuer l'appel tant aux combustibles fossiles qu'au nucléaire, dans la même rubrique. Elles présentent de nombreux aspects positifs. C'est moins dans l'immédiat au regard de leur effet en tant que producteurs primaires d'énergie que sur la forme de société permettant d'y faire appel que les énergies renouvelables paraissent intéressantes. Disons pour résumer qu'elles conviennent particulièrement à l'idéal d'une société où se démocratiserait l'accès aux technologies et aux sciences fondamentales. Dans le cadre de notre revue, nous ne pouvons pour notre part que militer pour leur développement. En principe, avec du temps, des moyens budgétaires importants, beaucoup de ressources en matières premières dont certaines rares, beaucoup d'énergie classique aussi aux débuts, une volonté politique sans faille enfin, la plupart des usages actuels de l'énergie traditionnelle, y compris ceux intéressant les carburants liquides, pourraient être satisfaits à partir du soleil, du vent, de la géothermie, de la houle, de la transformation des déchets, de la photosynthèse.Par ailleurs, à l'échelle du siècle, différents projets encore futuristes permettraient, par exemple avec des centrales solaires orbitales, de s'affranchir des contraintes locales.

Parallèlement, avec là aussi les mêmes moyens globalement importants, les économies d'énergie pourront contribuer sensiblement à la diminution de la facture énergétique globale. Il pourra d'abord s'agir de modes de vie moins dispendieux, plus ascétiques, (pouvant parfois il est vrai prendre la forme d'un certain « terrorisme intellectuel »). Il pourra aussi s'agir de nouvelles solutions industrielles visant à ce que l'on nomme l'efficacité énergétique: remplacer les techniques et matériels gros consommateurs, y compris en électricité, par des solutions plus économiques. Mais il pourra aussi s'agir là, sous l'influence des lobbies industriels pratiquant le 'green-washing", d'une façon de relancer de nouvelles formes de consommations non véritablement nécessaires.

Comme nous venons d el'indiquer, l'intérêt des énergies renouvelables, comme des économies d'énergies, est tout autant politique que strictement économique. Les recherches/développements comme les investissements à y consacrer, bien qu'importants, pourraient être distribués géographiquement et socialement. Ils ne seraient donc pas exclusivement le monopole des géants des secteurs énergétiques ou des industries manufacturières. Les collectivités locales, les « citoyens » pourraient s'impliquer directement, soit dans la mise en oeuvre des nouvelles sources d'énergie, soit tout autant et plus dans le domaine essentiel des économies d'énergie. Des modes de vie qui paraissent essentiels pour faire face aux crises futures pourraient en résulter: inventivité permanente, refus des modèles de consommation-gaspillage, volonté de partage social y compris au bénéfice des pays pauvres. L'avenir enfin pourra faire apparaître, car il s'agira de secteurs en inventivité permanente, des solutions technologiques ou sociétales tout à fait inattendues 8).

Tous ces avantages expliquent le fait que l'ensemble des Etats, des plus développés aux plus pauvres, mettent aujourd'hui les secteurs correspondants au premier plan de leurs programmes économiques et politiques. Mais il ne faut pas se faire d'illusions. Nous l'avons vu à propos des combustibles fossiles, ces mêmes Etats continueront pour l'essentiel à faire appel à des derniers. Nous allons voir ci-dessous ce qu'il en est de l'énergie nucléaire. Si l'on tient compte de différents facteurs de blocage que les défenseurs des énergies renouvelables n'envisagent pas volontiers, il paraît raisonnable de penser que dans les trente prochaines années la part des renouvelables de dépassera pas 30% des besoins, estimation d'ailleurs supérieure aux prévisions de l'Agence internationale précitée en charge du secteur. 9)

3.3. Le nucléaire.

Celui-ci pose des problèmes particuliers. A la site de l'accident de Fukushima.ils génèrent actuellement de nombreuses discussions. Nous devons y consacrer ici quelques développements spécifiques.

Pourquoi dira-t-on, courir tous les risques sous-jacents au nucléaire, et faire courir ces risques au monde dans son ensemble, pour un si faible résultat global soit quelques % du panier énergétique global. Les réponses sont complexes, car la maîtrise de l'énergie nucléaire peut dans une certaine mesure résumer toutes les ambitions et les contradictions de l'aventure humaine, autrement dit les ambitions des sociétés anthropotechniques qui se sont investies dans les filières à très haute technicité. Bien que moins risquée au plan global, l'exploration des planètes proches par certaines nations relève dans une certain mesure aussi de ce que certains qualifient d'aventure inutilement coûteuse.

3.3.1. Le nucléaire n'est pas une énergie comme les autres.

Nous avons vu que la compétition pouvant prendre la forme de guerres ouvertes a toujours été et demeurera sans doute longtemps un des moteurs de l'évolution des sociétés anthropotechniques. Les protestations pacifistes n'y changeront pas grand chose avant longtemps, à moins de catastrophe globale qui modifierait en profondeur les états d'esprits. Il ne faut pas oublier que ce fut la réalisation d'armes atomiques qui a poussé chacun à son tour les 5 grands du club nucléaire mondial initial (USA, Russie, Grande Bretagne, France, Chine) ) à se doter des moyens d'extraire de l'énergie à partir de la fission de l'uranium puis de la fusion de l'hydrogène. Les armées de ces pays considèrent encore par ailleurs que la propulsion atomique appliquée à certains de leurs navires demeure la seule solution permettant d'assurer autonomie à long terme et discrétion. L'arme nucléaire enfin reste partout considérée, y compris dans les pays qui n'en sont pas dotés, comme un moyen ultime mais incontournable de dissuasion. Le nombre des Etats qui ont suivi ou veulent suivre cette voie ne cesse de grandir, malgré les efforts des Cinq pour empêcher la prolifération dans le cadre du Traité du même nom. Israël, l'Inde, le Pakistan, sans doute la Corée du Nord, sont dorénavant dotés de la bombe. D'autres comme l'Iran, le Brésil, l'Afrique du Sud s'y s'efforcent plus ou moins discrètement.

Tous les programmes politiques affichant l'objectif de « sortir du nucléaire » se heurteront longtemps à cette réalité. Les industries et les laboratoires nucléaires travaillant pour la défense ne seront jamais fermés, quels que soient les risques pouvant en résulter. Les militaires et les diplomates feront valoir, sans doute à juste titre, qu'un pays comme la France renonçant à sa force nucléaire stratégique pour faire preuve de bonne volonté dans la compétition entre les nations se mettrait ipso facto sous la dépendance de pays n'hésitant pas à utiliser des armes dites conventionnelles tout aussi destructrices. Ce point est régulièrement discuté dans les cercles stratégiques européens. On peut penser que des Etats comme l'Allemagne ou l'Italie qui pour diverses raisons n'ont pas développé de « parapluie nucléaire » seraient heureux de profiter, en cas de menaces majeures, de la dissuasion offerte par la France et la Grande Bretagne, à défaut de l'appui des celle des Etats-Unis, sur lequel les Européens ne peuvent désormais plus compter 10).

Un autre atout de l'énergie nucléaire, qu'elle soit appliquée au militaire ou au civil, est qu'il s'agit d'un « vecteur de puissance ». Ce point est généralement peu mis en évidence par les Etats qui souhaitent y faire appel. On désigne par ce terme les technologies dont le développement ou l'utilisation obligent à recruter et former des équipes de haute compétence, sous la responsabilités d'administrations centralisées très proches des gouvernements. Elles nécessitent aussi une forte protection poussant à la mise en place de mesures policières de contrôle inhérentes à une vision régalienne exacerbée de la gestion publique. On peut dire la même chose des technologies ou équipements militaires ou spatiaux, comme de tous les grands réseaux centralisés et fragiles sur lesquels reposent dorénavant les sociétés civiles. Les défenseurs des autres formes d'énergie vantent au contraire leur caractère modulable et décentralisable, présenté comme plus démocratique.

Il est facile de critiquer les technologies de puissance et les administrations fortement organisées et sécurisées qui devraient en principe être chargées de les mettre en oeuvre. Mais le faire serait oublier que le siècle actuel ne sera pas celui de la facilité et de l'improvisation. Ce sera celui des crises. Ne survivront que les organisations ayant un minimum de contrôle et de cohérence dans leurs actions. L'expérience acquise dans la prévention voir dans la réparation des grandes crises naturelles, technologiques, humaines, sera une des condition de la survie. A cet égard, on peut penser qu'un pays ayant réussi pendant 50 ans à gérer l'industrie nucléaire sans catastrophes majeures sera mieux armé pour faire face aux difficultés qui s'annoncent qu'un pays s'étant dédié au tourisme et aux beaux-arts.

Il est donc particulièrement paradoxal que sous l'influence du néolibéralisme développé en Occident, voire dans des pays plus autoritaires comme la Russie et la Chine, les oligarchies au pouvoir veuillent sous-traiter les tâches nécessairement régaliennes de conception et de contrôle des industries et des activités nucléaires à des entreprises privées ne visant que le profit à court terme de leurs actionnaires. Cette même volonté de privatisation est en train de détruire les traditions militaires et aujourd'hui spatiales de pays comme les Etats-Unis ou la Russie. Les compagnies privées y assurent dorénavant, au mépris de l'intérêt général, des objectifs stratégique de long terme. Avec la sécurité des biens et des personnes, elles accaparent des responsabilités jusqu'ici confiées à des administrations militaires et civiles disposant de décennies de tradition du service public.

Il est évident que dans ces conditions, comme le montre l'exemple déplorable du Japon, la gestion « privée » de l'énergie nucléaire ne pouvait que révéler à long terme des failles désastreuses. Certes, répétons-le, le nucléaire est dangereux, mais en confier la responsabilité à des sociétés capitalistes ne peut qu'augmenter sa dangerosité. Une nationalisation s'imposerait, mais le Japon, sous l'influence du gouvernement américain champion du libéralisme l'ayant mis sous tutelle à la fin de la 2e guerre mondiale, a perdu toutes les références en matière de gestion publique dont il disposait sous l'ancien Empire du Soleil Levant – dont les militaires il est vrai firent un usage désastreux dans les années 1930-1945. Il y a tout lieu de craindre qu'en Europe la « libéralisation rampante »  du gaz, de l'électricité et du nucléaire ne conduise aux mêmes catastrophes.

3.3.2. Avantages et risques spécifiques au nucléaire

Au delà des considérations de nature stratégiques, qui peuvent pousser à conserver l'industrie nucléaire comme un vecteur de puissance, d'autant plus formateur qu'il est générateur de risques, que peut-on dire des avantages et risques du nucléaire au regard des autres formes d'énergie. Le sujet a été amplement débattu. Inutile de s'y attarder ici. En ce qui concerne les avantages, d'une façon générale, même s'il ne couvre qu'une partie des besoins en énergie (essentiellement en électricité), le nucléaire permet aux pays utilisateurs de diversifier le panier énergétique, de faire appel à des emplois locaux pour la maintenance et de générer des revenus pouvant bénéficier aux collectivités locales hébergeant les sites. Pour les pays producteurs de centrales, à ces avantages s'ajoutent les économies sur les redevances versées aux pays pétroliers, l'acquisition d'une capacité exportatrice et une certaine indépendance politique, même s'ils ne disposent pas directement des gisements d'uranium nécessaires.

Au regard, jusqu'à ces dernières semaines, les risques apparaissaient statistiquement faibles, pouvant au pire se limiter à des accidents maîtrisables. Le principal reproche fait au nucléaire était son coût qui, selon les promoteurs des autres formes d'énergies, notamment les renouvelables, empêchait de développer celles-ci à l'échelle et à la vitesse dorénavant nécessaire. L'argument ne tient pas dans les pays prudents où, comme en Chine, l'appel au nucléaire reste partiel et n'assèche pas les ressources d'investissement consacrées à l'énergie en général.

Mais l'expérience du Japon conduira sans doute à réévaluer les risques au regard des avantages, même si ceux-ci demeurent incontestables. La menace d'un accident majeur pouvant rayer des régions entières de la carte, dans un pays ou pire encore dans un ensemble de pays, ne serait évidemment pas acceptable, ni par un gouvernement , ni par la communauté internationale. Mais un tel accident pourrait-il se produire, si des précautions et des sécurités particulièrement contraignantes étaient mises en oeuvre? Ce sont à ces questions que devront répondre les pays décidés à fermer leurs centrales ou à ne pas en acquérir, comme les pays décidés à conserver leurs centrales ou à en construire de nouvelles. Rappelons que la construction de dizaines de nouvelles centrales était jusqu'à présent programmée dans l'ensemble du monde.

3.3.2. Le choix d'abandonner le nucléaire.

Le nucléaire n'est pas une énergie comme les autres, en ce sens que,comme nous l'avons rappelé ci-dessus, elle touche aux bases mêmes de l'organisation de la matière-énergie. Elle est potentiellement particulièrement dangereuse en terme de production de catastrophes brutales et visibles. L'utilisation des combustibles fossiles présente des risques certains, notamment contribuer à l'effet de serre et donc aux catastrophes découlant du réchauffement climatique, mais ces risques sont plus diffus et bien plus lointains. On conçoit donc que de plus en plus de personnes demandent l'abandon de l'énergie nucléaire. Cela ne posera pas de problèmes particuliers lorsqu'il s'agira, comme ce sera le cas dans la majorité des pays, de renoncer à construire des centrales. Il faudra seulement trouver des sources d'énergies de substitution, en évitant la facilité consistant à s'en tenir aux combustibles fossiles. Bien plus difficileà faire sera le choix consistant à fermer des centrales existantes. Celles-ci produisent de l'électricité que l'on ne pourra pas obtenir d'autres sources du jour au lendemain. Chacun convient, même les anti-nucléaires les plus convaincus, que renoncer aujourd'hui au nucléaire posera de nombreux problèmes qui ne seront pas résolus avant plusieurs décennies.

Il faudra d'abord arrêter et démanteler les centrales les plus dangereuses: centrales vieillies mais encore en service dans les pays développés, centrales soit vieillies soit mal entretenues dans des pays plus pauvres. Les pires de celles-ci sont les réacteurs de type Tchernobyl encore en activités. Il faudra aussi sécuriser les entrepôts de combustibles et les décharges de déchets ou d'armes nucléaires tels que ceux laissés à l'abandon en Russie. Tout ceci demandera plusieurs années sinon plusieurs décennies, en fonction des moyens affectés. Il faudra par ailleurs que ces mesures s'appliquent à tous les pays potentiellement menacés. sans exception. A quoi bon arrêter une centrale dans un pays donné si une centrale bien plus dangereuse potentiellement demeure en activité dans un pays voisin?

Il faudra ensuite entretenir les centrales dont l'arrêt progressif aura été décidée, avant que cet arrêt puisse effectivement être concrétisé – avant notamment que de nouvelles formes d'énergie aient pu prendre le relais. Mais comment alors distinguer entre entretenir une centrale en l'état et implémenter progressivement des solutions qui la rendrait plus sûre et donc plus acceptable?
Dans les deux cas, tous les crédits affectés à ces opérations, dont le chiffrage est très difficile, seront prélevés sur des dépenses que les gouvernements ou les électorats jugeront prioritaires – y compris d'ailleurs sur les investissements destinés aux énergies renouvelables. On peut craindre que dans ces conditions, les dépenses de sécurisation soient limités au maximum, ou étalées dans le temps, quitte à espérer que les catastrophes possibles ne se produiront pas
.
3.3.3. Le choix de conserver le nucléaire

Un tel choix est caricaturé par le terme de « tout nucléaire ». Le terme n'a pas lieu d'être. Personne n'a jamais prétendu ou, en tous cas, plus personne ne prétendra après Fukushima, qu'il faudra ne conserver que le nucléaire comme source d'énergie. Ceci même en France où le nucléaire couvre environ 70% des besoins en électricité. Pour les raisons de sécurité qui viennent d'être évoquées, il faudra donc quel qu'en soit le coût programmer l'arrêt et le démantèlement des centrales les plus vieillies ou situées sur des sites reconnus comme à risques au regard de normes de sécurité renforcées. Ceci aux conditions de délais et de sécurisation que nous avons évoqué dans le paragraphe précédent. Faudrait-il renoncer pour autant à construire de nouvelles générations de centrales. Les défenseurs de l'énergie nucléaire feront valoir qu'une telle décision représenterait un véritable crime contre la science. Elle consisterait à priver de toutes compétences nucléaires, civiles ou militaires, les générations futures.

Une solution de compromis consisterait, non à remplacer toutes les centrales anciennes par des centrales de nouvelle génération, mais à mettre en place, pays par pays ayant fait le choix de conserver une compétence nucléaire, une ou deux centrales présentant le maximum de solutions de sécurité . Est-ce le cas de la solution EPR actuellement proposée par Aréva? Serait-ce le cas des solutions dites de 4e ou de 5e génération discutées dans les cercles techniques. Ce n'est pas le lieu d'en traiter ici. Mais il devrait certainement être possible de s'accorder sur des solutions de ce type, à condition qu'elles soient développées par des opérateurs non-commerciaux (autrement dit des services publics non astreints à rentabilité) et sous un contrôle démocratique permanent. Ceci veut dire aussi qu'il faudra parallèlement proscrire chez soi comme chez les autres, par un accord international en ce sens, l'appel à des solutions dites low-cost dans lesquelles certains pays se sont déjà engagés.

Corrélativement, les pays qui conserveront des centrales nucléaires devront accélérer la mise au point des énergies de fusion considérées aujourd'hui comme ne présentant pas tous les risques de la fission, fut-elle de 4e ou 5e génération. Le seul chantier en cours actuellement se trouve en France, à Cadarache, sous le nom d'Iter 11). Nous en avons souvent débattu sur ce site. C'est un honneur pour l'Europe de l'héberger, mais le site géographique lui-même est-il le mieux choisi? On notera par ailleurs qu'en mettant davantage de moyens dans la recherche consacrée à la fusion nucléaire et à toutes les technologies associées, notamment en ce qui concerne les enceintes en métaux spéciaux destinés à confiner les neutrons rapides qui seront produits, les délais du demi-siècle annoncés pour le réacteur de démonstration Iter pourraient certainement être diminués.

Conclusion. Perspectives possibles concernant le nucléaire, en France et en Europe

Nous ne présentons pas pour le moment de propositions sur ces points.

Notes
1) Référence. Jean-Paul Baquiast. Le paradoxe du Sapiens, JP. Bayol 2010
2) Chronologiquement le fission des atomes de métaux hyperlourds naturellement instables tels que le radium et l'uranium a été maîtrisée la première. La fusion demandant beaucoup plus d'énergie extérieure a été été entreprise ensuite. Elle est loin d'être encore d'être maîtrisée, sauf dans les coeurs de bombes nucléaires ou en laboratoire dans de très petits volumes assurant le confinement et la pression nécessaire.
3) Laurence C. Smith « The World in 2050 » Dutton 2010
4) Dont Martin Rees (http://www.automatesintelligents.com/biblionet/2003/avr/rees.html), James Lovelock ( http://www.automatesintelligents.com/biblionet/2009/mar/lovelock.html ) et Jacques Blamont (http://www.automatesintelligents.com/biblionet/2004/sep/blamont.html) ...dont nous avions présenté les travaux.
5) Interview de C. De Duve. http://www.newscientist.com/article/mg20928015.400-biology-nobelist-natural-selection-will-destroy-us.html
6)Voir le livre de Hervé Kempf, « L'oligarchie c'est fini » qui résume bien cette question déterminantes des oligarchies prenant en mains l'évolution de l'ensemble de la planète (http://www.automatesintelligents.com/biblionet/2011/mar/kempf.html)
7) L'Agence internationale des énergies renouvelables (Irena, http://www.irena.org/) a été créée au sein de l'Onu en janvier 2009, sur une initiative allemande. Elle compte quelques 75 membres. Elle vient de tenir sa première assemblée générale les 4 et 5 avril à Abou Dhabi. Lieu de nombreuses tensions, elle a été en effet récupérée par l'émirat pétrolier, avec l'appui des Etats-Unis et de la France, ce qui compromet sa légitimité. L'Allemagne y reste présente, par le Centre d'innovation et de technologie implanté à Bonn.
8)Wikipedia: http://fr.wikipedia.org/wiki/Ressources_et_consommation_%C3%A9nerg%C3%A9tiques_mondiales. Voir aussi l'OCDE http://www.observateurocde.org/news/fullstory.php/aid/433/_C9nergie_mondiale_.html
9) On étudiera le scénario présenté par l'association negaWatt qui, insiste à juste titre, non seulement sur l'appel aux énergies renouvelables, mais sur les économies d'énergie, sous la double forme de la sobriété énergétique et de l'efficacité énergétique. Mais telles qu'exposées par cette association, ces différentes solutions ne semblent accessibles dans l'immédiat qu'à des pays ayant déjà une forte expérience industrielle et citoyenne, au rang desquels en Europe l'Allemagne et les pays scandinaves. NegaWatt http://www.negawatt.org/
10). En avril 2011, fait significatif, la Grande Bretague vient de proposer à la France d'étudier une mise en commun des forces nucléaires strétégiques des deux pays. Cela est présenté sous l'angle des économies d'échelle. Mais on notera qu'aucun des deux pays n'envisagerait pour cette raison de renoncer à leur force de frappe.
11) Iter http://www.iter.org

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1 avril 2011 5 01 /04 /avril /2011 18:03


Les perspectives de l'économie japonaise sont sombres. Le nier ne rendrait service à personne.

1. La catastrophe de Fukushima a mis en évidence l'excessive dépendance du pays au nucléaire pour satisfaire les besoins en électricité. Mais ceci peut difficilement être reproché aux autorités, car le Japon ne dispose en quantités suffisantes ni de pétrole, ni de gaz, ni de charbon. Son hydroélectricité est marginale et très fonction des pluies. La situation géographique du territoire déjà très saturé en activités diverses ne permettrait qu'un appel restreint aux énergies renouvelables.

2. Ceci admis, la bonne gestion du nucléaire, aussi essentielle qu'elle soit, a été comme on le constate maintenant confiée par un Etat faible et corrompu à des sociétés privées n'ayant pas privilégié les solutions de long terme, n'ayant pas envisagé la redondance et l'interconnexion. Il en est de même du réseau électrique, dont les normes différentes ne permettent pas aujourd'hui de soulager la demande du nord à partir des ressources du sud (séparation entre le réseau de Tokyo et le réseau d'Osaka-Kobe) .

3. Malgré ces fragilités structurelles, le gouvernement a laissé depuis trente ans agir un libéralisme économique échevelé misant tout sur l'électricité, sans prévoir ni modération ni solution de secours. Aujourd'hui, la réduction de la production d'électricité imposée à la région de Tokyo par la compagnie Tepco dépasse 20%. Ce sera peut-être davantage prochainement. Ni les entreprises ni les individus ni plus généralement le mode de vie n'ont été préparés pour faire face à cette éventualité. Un géographe précise: « Au Japon, tout dépend de l'électricité, à commencer par l'adduction en eau potable et l'épuration des eaux usées. A l'intérieur des logements, les ampoules, les réfrigérateurs, les congélateurs, les chauffe-eaux et les machines à laver sont devenus indispensables. Il faut y ajouter les fours, les plaques chauffantes, les aspirateurs, les fers à repasser, les écrans, la hi-fi et les ordinateurs. Dans les immeubles, les portes de garage, les volets roulants, les ascenseurs, les éclairages collectifs ne fonctionnent plus en cas de panne. Il en est de même en ville des transports en commun, des feux de circulation, des éclairages, des guichets bancaires, des caisses de magasins, des cuisines de restaurant. Au plan collectif, le fonctionnement des usines, des administrations et des hôpitaux ne peut être assuré durablement avec une production d'électricité réduite même par tranches ».

D'ores et déjà une ruée est prévue sur les groupes électrogènes de diverses tailles. Mais les stocks sont limités, ces matériels coûtent cher et surtout polluent énormément. A Tokyo, en été, le climat est chaud et humide. La climatisation est généralisée. Le recours aux générateurs diesels va rendre l'atmosphère irrespirable.

Il faudrait mettre en place une politique stricte de restriction de la consommation au profit des usages les plus urgents et essentiels. Mais la société japonaise moderne, malgré la grande discipline native des populations, n'y est pas préparée. C'est ainsi par exemple que les commerces se sont refusés jusqu'ici à supprimer les enseignes lumineuses omniprésentes.

4. Alors qu'il faudra consacrer des efforts considérables à la sécurisation du nucléaire et à l'adoption de normes comportementales tenant compte de ressources électriques réduites, le Japon affronte déjà d'autres conséquences de la catastrophe de Fukushima. Il s'agit d'abord des retombées radioactives qui vont sans doute avec le temps s'étendre à une grande partie du territoire et compromettre une partie de l'agriculture et de la pèche, sans mentionner les conséquences à plus long terme sur la santé de la population.

Une autre conséquence porte sur l'arrêt ou la perturbation des exportations de composants industriels et électroniques, d'une part, de certains produits finis d'autre part, fabriqués au Japon. Ceci retentira sur les fabrications et les ventes provenant des filiales de firmes japonaises installées à l'étranger, dont les bénéfices assuraient jusqu'à présent l'essentiel des surplus commerciaux et de l'épargne nationale.

Certes, le Japon dispose de confortables réserves placées à l'étranger. Mais en dehors de sources susceptibles d'assurer leur remplacement, ces épargnes devront être rapatriées et disparaîtront vite devant l'urgence des dépenses à consentir. Reconstruire une industrie exportatrice sur des bases nouvelles, alors qu'aujourd'hui le monde entier cherche à se rendre autonome des exportations extérieures, supposerait une inventivité dont on ne vois pas les traces dans le Japon actuel, déprimé depuis longtemps.

5. Une telle accumulation de difficultés, analogues à celle que rencontre un pays en guerre, supposerait sans doute une solide organisation politico-administrative, capable d'apporter de l'ordre et du dynamisme aux vertus citoyennes dont les Japonais ne manquent pas. Mais de quel type devrait être cette organisation? Sur le modèle de celle en place dans l'Empire jusqu'en 1945? Sur le type chinois? Sur un modèle européen, inspiré de celui ayant assuré le redressement de la France et de l'Allemagne après la guerre? Nous ne ferons pas ici de recommandations. Disons seulement que le bas niveau actuel de l'administration japonaise, l'incompétence et l'irrésolution des cercles gouvernementaux, la pénétration, peu connue à l'extérieur, des maffias, exigeraient un changement radical. La société japonaise saura-t-elle puiser dans ses ressources profondes pour adopter les remèdes nécessaires? On le saura vite.

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Mais pourquoi, dira le lecteur, s'étendre dans cet article sur les difficultés que va nécessairement devoir affronter le Japon, comme si les sociétés européennes n'étaient pas elles-mêmes en proie à des crises tout aussi graves? Parce que précisément, l'examen de conscience que la catastrophe de Fukushima impose au Japon devrait nous inciter à faire le nôtre.

Que ce soit en France, en Allemagne, en Grande Bretagne ou dans les autres Etats européens, les gouvernements, les cercles d'influence, les partis politiques sont-ils prèts à faire sans attendre ce que le Japon n'a pas fait: dresser des scénarios-catastrophes, mettre en place des plans de secours, commencer en profondeur à se débarrasser des comportements les plus délétères, des spéculations les plus dangereuses et ce faisant associer systématiquement les citoyens aux débats?

La réponse est évidemment non. Mais si rien n'est fait, nous risquons de découvrir rapidement que nous serons, tout autant sinon davantage que les Japonais, incapables de faire face à telle ou telle des catastrophes et agressions que l'avenir nous réserve inévitablement.



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9 mars 2011 3 09 /03 /mars /2011 19:04

 

 

Ce livre n'est pas encore paru. Nous le commenterons dès qu'il sera mis en librairie. Mais il est cependant possible d'en parler, grâce aux observations publiées par certaines personnes ayant eu la possibilité de lire le manuscrit. Nous nous appuyons ici sur le commentaire de Nicolas Wade, auteur scientifique et chroniqueur pour les sciences au New York Times http://www.nytimes.com/2011/03/08/science/08fukuyama.html?_r=1

 

Francis Fukuyama, professeur de sciences politiques à l'université de Stanford, s'est fait connaître du monde entier par son ouvrage de 1989 « The end of History », « La fin de l'Histoire ». Ce titre est l'emblème d'une des plus grossière erreur de prévision jamais faite par un observateur de la vie politique. Ceux qui n'ont pas lu le livre en ont retenu que Fukuyama s'appuyait sur la chute du mur de Berlin pour pronostiquer la fin de l'affrontement Est-Ouest, le triomphe du libéralisme politique et économique à l'échelle du monde et par conséquent la fin de tout événement historique notable. La suite de l'histoire a montré au contraire que l'établissement de la domination de l'idéologie libérale et néolibérale, en Russie et dans le reste du monde, s'est accompagnée, cause ou coïncidence, d'un enchainement de crises qui ne cesse de prendre de l'ampleur. Fukuyama a eu par ailleurs le tort, aux yeux des esprits libéraux, d'accepter de servir de caution théorique aux néo-conservateurs américains, de soutenir Bush et l'invasion de l'Irak. Il faut dire que depuis, il s'est repris et avoue ne pas se reconnaitre dans le mouvement néoconservateur.

 

Ceux qui cependant ont lu « La fin de l'Histoire » y avaient vu un jugement plus nuancé. Il se bornait à reprendre en le transposant à l'époque moderne la prédiction de Marx selon laquelle l'avènement mondial du communisme amènerait une paix générale. A ses yeux, c'était l'avènement mondial du libéralisme qui devait tenir ces promesses. Il n'empêche que le jugement n'était pas tenable. Si bien que les quelques livres écrits par Fukuyama dans les deux décennies suivantes n'ont guère retenu l'attention. L'auteur cependant y a poursuivi des études et analyses de sciences politiques qui n'étaient pas sans intérêt. Il s'est agi notamment de « Trust » (1996 ) et surtout de « Our post-human future » (2003) . Nous avions mentionné ce dernier livre en son temps, tout en signalant qu'il n'innovait guère dans sa vision d'une humanité augmentée et déformée par les biotechnologies, reprenant beaucoup de lieux communs sur ce sujet.

 

“The Origins of Political Order” est plus original, en ce sens qu'il s'efforce d'appliquer à la compréhension de l'évolution des sociétés politiques une approche de type darwinienne, elle-même inspirée de la sociobiologie de Edward O. Wilson. Il postule que la nature humaine est universelle et s'est construite autour de comportements généraux sélectionnés par l'évolution: protéger ses proches, pratiquer l'altruisme réciproque, fonder et appliquer des règles, faire la guerre. Du fait de ces bases biologiques, l'évolution politique des sociétés fait apparaître des processus récurrents relevant des comportements de groupe que l'on retrouverait à travers les époques et les cultures. Pour démontrer cette hypothèse il se livre à une vaste analyse de l'histoire des sociétés, depuis les temps préhistoriques jusqu'à la révolution française.

 

Ainsi, contrairement à beaucoup d'historiens qui se focalisent sur un facteur explicatif principal (tel la lutte des classes pour Marx), il s'efforce de montrer l'interaction de plusieurs facteurs remontant eux-mêmes aux bases génétiques des principaux comportements humains. Et ce serait selon lui le sélection darwinienne des plus aptes qui, au cas par cas, permettrait de donner à tel facteur plutôt qu'à tel autre un rôle causal principal dans l'apparition des diverses sortes de formes sociétales. Après avoir en utilisant cette méthode pluri-factorielle essayé d'expliquer le passage des groupes de chasseurs-cueilleurs à des sociétés tribales puis féodales, il en vient à l'apparition des grands Etats.

 

Mais là encore, les différences entre formes étatiques ne se comprendraient pas sans faire appel à de nombreux facteurs différents, tenant à la géographie, à l'histoire des institutions en fonction des cultures et des religions, à la disposition de telles ou telles ressources naturelles. Nous parlerions pour notre part de facteurs géopolitiques. L'ordre d'intervention de ces facteurs est lui-même différent selon les parties du monde et les époques concernées. Ainsi, de la même façon qu'en ce qui concerne l'évolution des langages, à partir de bases génétiques identiques, les différentes formes étatiques se sont développées sur le mode darwinien, le succès récompensant celles qui, à telles époques et dans tels lieux, se révélant les plus compétitives.

 

Le conservatisme dans le domaine des sciences sociales est si grand, aux Etats-Unis mêmes, que l'idée de rechercher des causes explicatives dans les racines biologiques de l'espèce humaine susciterait encore, semble-t-il, une forte opposition. Aussi, l'approche propre aux sciences naturelles proposée par le Dr Fukuyama est considérée par les premiers lecteurs de son manuscrit comme profondément innovante. Nous en reparlerons pour notre part lorsque nous aurons lu le livre. Il nous semble cependant que, pour qui a l'habitude de transposer les méthodologies des sciences de l'animal aux sciences humaines, Fukuyama enfonce des portes ouvertes. Nous ne voudrions pas nous exprimer à la place de Dominique Lestel, Georges Chapouthier ou Frans de Wall, souvent cités sur ce site, mais identifier des bases biologiques dans les comportements sociétaux humains a été souvent fait par eux et tout aussi efficacment.

 

Nous pourrions aller plus loin pour notre part et contester l'approche de Fukuyama qui semble considérer comme acquise l'existence d'une « nature humaine » qui serait une sorte d'invariant basique à travers des formes historiquement différentes. Si darwinisme il y a, ce que nous ne contesterons pas, bien évidemment, il faudrait au contraire admettre d'une part la multiplicité des « natures », dépendant-elle même du hasard et de la nécessité. Rien ne permet d'affirmer, pour le passé comme pour l'avenir (cf. les propos hasardeux précités de l'auteur en matière de post-humanisme) l'existence d'une nature humaine fondamentale sous-jacente (on ne sait comment) à des « processus récurrents de type comportemental que l'on retrouverait à travers les époques et les cultures ».

 

Il nous paraît enfin que, malgré sa volonté de faire appel à des explications multi-factorielles valables tant pour le paléolithique que les temps modernes, Francis Fukuyama sous-estime totalement l'influence des technologies et outillages, avec le caractère de plus en plus « méta » qu'a pris leur développement. Rappelons à nouveau ce que viennent d'en dire Georges Chapouthier et Frédéric Kaplan, ainsi que l'auteur de ces lignes.



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