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Cet ensemble de textes a été conçu à la demande de lecteurs de la revue en ligne Automates-Intelligents souhaitant disposer de quelques repères pour mieux appréhender le domaine de ce que l’on nomme de plus en plus souvent les "sciences de la complexité"... lire la suite

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9 juillet 2012 1 09 /07 /juillet /2012 09:27

Quelles sont les chances qu'existent des formes de vie semblables à la nôtre dans l'univers ? Si l'on considère l'immense nombre de planètes de type terrestre et gravitant dans une sphère dite habitable, ne fut-ce que dans la galaxie, on sera tenté de répondre que ces chances sont considérables.


Jean-Paul Baquiast 09/07/2012

mitochondrie.png

Schéma d'une mitochondrie


Certes, prouver cette affirmation par des observations scientifiques indiscutables restera toujours difficile, puisque l'essentiel des astres concernés sont hors de nos possibilités d'observation au sein de l'espace-temps. Même des astres proches, comme la Lune ou Mars, n'ont pu encore être explorés avec suffisamment de détail pour rechercher des traces de vie, actuelle ou passée. Il n'a donc jusqu'à présent pas été possible d'observer une quelconque forme de vie extraterrestre, qu'elle réponde ou non aux critères par lesquels on croit pouvoir différencier la matière vivante de la matière inerte.

Pour discuter de la probabilité d'existence de formes de vie extraterrestre, il faut donc raisonner sur ce que nous croyons savoir des origines de la vie sur Terre. Encore faut-t-il distinguer entre vie bactérienne (les procaryotes, sans noyaux) et vie cellulaire et multicellulaire (les eucaryotes). Il n'y a pas seulement une différence d'échelle entre ces deux formes de vie, mais de profondes différences de nature. Néanmoins, sur Terre, elles coexistent depuis environ 800 millions d'années.

Le biochimiste Nick Lane, dont nous avions déjà salué les idées novatrices et la clarté pédagogique concernant ces questions difficiles, vient de publier dans le NewScientist un article qui résume les deux dernières années de recherche qu'il a consacrées à cette question, autrement dit les hypothèses qui permettent de comprendre comment sur Terre, au delà de la vie bactérienne, sont apparus des organismes eucaryotes multicellulaires sur un modèle unique, celui dont nous sommes tous issus. Nous reprendrons ici, en les commentant éventuellement, mais aussi en simplifiant la présentation, les points importants de cet article.

Les bactéries et autres procaryotes.


On peut admettre, comme le rappelle Nick Lane, que l'apparition de la vie monocellulaire peut ne pas exiger, au sein des planètes potentiellement habitables semblables à la Terre, la conjonction de conditions extraordinaires. Elle doit donc être très répandue. Certains pensent même que, dans la plupart des cas, elle devrait se produire quasi nécessairement. C'est la raison pour laquelle les exobiologistes la recherchent activement sur les astres que les techniques astronomiques actuelles permettent d'observer. Cette recherche n'a pas encore abouti mais les techniques d'observations restent très insuffisantes. On peut légitimement prévoir que dans quelques années ou décennies, on en saura davantage, aussi bien sur des formes de vie, supposées « primitives » et restées sans descendance ayant existé puis disparu sur d'autres planètes (la Lune, Mars) que sur celles se trouvant en dehors du système solaire. En bonne méthode, il faudrait aussi rester attentif à des biologies assez différentes de celles caractérisant la vie terrestre, utilisant par exemple des matériaux autres que le carbone, hypothèses que Nick Lane ne développe pas.

Nick Lane, dans son ouvrage le plus important à tous égards, « Life ascending », que nous avions commenté (voir références), avait consacré un long développement aux conditions nécessaires à l'apparition d'une première forme de vie, celle représentée par les cellules primitives ayant donné naissance aux cellules procaryotes d'aujourd'hui. Ces conditions devraient se retrouver au sein de la zone habitables des principales planètes rocheuses semblables à la Terre. Il faut seulement du CO2 et de l'hydrogène (H2), très répandus dans l'univers. Il faut aussi des roches présentes dans le manteau terrestre, telle que l'olivine, minéral du groupe des silicates. L'olivine est le minéral dominant des roches constituant le manteau. Elle est le premier minéral à cristalliser lorsqu'un magma refroidit.

Selon le géologue Michael Russel, cité par Nick Lane, des cheminées hydrothermales océaniques alcalines se forment par la percolation de l'eau dans des roches riches en fer et magnésium telles que l'olivine. L'olivine et l'eau réagissent en produisant de la serpentinite. Celle-ci peut former des cheminées hydrothermales de grande taille (plus de 50m). Elles sont de structure cellulaire. Ces cellules minérales auraient pu, il y a 4 milliards d'années, servir d'incubateur aux premières formes de vie. Leurs parois comportent des catalyseurs venus du magma (sulfures de fer, nickel et molybdène) identiques à ceux qui, incorporés dans des protéines, servent aujourd'hui aux cellules vivantes pour catalyser la production de molécules organiques à partir du CO2. Il fallait cependant pour provoquer ces réactions catalytiques une source d'énergie importante. L'énergie nécessaire à ces catalyses aurait été fournie par la différence de charge électrique (gradient de protons ou potentiel de membrane) se produisant d'un coté à l'autre des parois ou membranes des cellules de la serpentinite, elle-même résultant d'une différence de concentration des noyaux des atomes d'hydrogène chargés. Il s'agissait d'une sorte de pile naturelle.

Il en serait résulté que les parois des micro-cellules minérales de la serpentinite, riches en catalyseurs et baignées de CO2 et H2, se seraient grâce à l'énergie de leur potentiel de membrane garnies des molécules organiques nécessaires à la vie, donnant naissance à des microcellules biologiques. Ces dernières auraient conservé le processus fondateur, une membrane permettant une différence de charge électrique (un gradient de protons) entre l'extérieur et l'intérieur de la cellule biologique. Elles auraient pu alors exploiter pour leur compte les catalyseurs disponibles, afin de bâtir à partir du CO2 et de l'H2 de l'océan primitif les protéines dont elles avaient besoin pour grandir puis, dans un second temps, des millénaires plus tard sans doute, se détacher de la serpentinite et devenir mobiles.

Ceci est un point capital mis en lumière par le biochimiste Peter Mitchell en 1961. L'énergie nécessaire à la vie primitive aurait été capturée par un mécanisme spécifique antérieur à l'apparition de cette même vie. Il aurait résulté, comme indiqué ci-dessus, de la mise en contact, par l'intermédiaire de l'eau de mer circulant dans les cellules de la serpentinite, des roches alcalines et du CO2 acide dissous en abondance dans cette eau (à une époque où l'oxygène produit ultérieurement par la vie n'avait pas oxygéné les océans). Rappelons cependant qu'il n'existe pas un accord général sur la faisabilité d'un tel processus.

Comme l'eau et l'olivine sont les substances les plus répandues dans l'univers, et comme beaucoup d'atmosphères planétaires aujourd'hui observées apparaissent riches en CO2, il est tout a fait légitime de penser que le mécanisme incubateur de la vie, intervenu sur Terre très tôt, seulement quelques centaines de millions d'années après sa formation, doit se produire dans les mêmes conditions et en abondance ailleurs dans l'univers, au sein des planètes de type terrestre.

Mais cela ne veut pas dire que ces planètes pourraient facilement se trouver peuplés d'organismes complexes, eucaryotes, tels que ceux apparus sur Terre. En effet, Dick Lane nous rappelle que le passage des procaryotes aux eucaryotes ne s'est pas fait facilement. Il a fallu attendre plusieurs milliards d'années, à peu près la moitié de la durée de vie totale de notre planète, pour que le premier ancêtre complexe apparaisse. De plus cela ne s'est fait qu'en une fois. Aucune autre tentative analogue ne semble s'être produite dans l'intervalle. Quel a donc été l'évènement ayant permis le passage de petits organismes aux génomes réduits, les procaryotes, à des organismes 15.000 fois plus importants, dotés de génomes étendus ?

Le passage aux eucaryotes. La révolution mitochondriale

Les études conduites par Nick Lane avec le biologiste cellulaire Bill Martin de l'université de Dusseldorf, récemment publiées dans Nature (voir référence ci-dessous), apportent une réponse à cette question essentielle. Si un procaryote se trouvait doté de la taille d'un eucaryote, à génome constant, chacun de ses gènes disposerait d'une énergie des dizaines de milliers de fois inférieure. Or cette énergie est nécessaire à la fabrication des protéines dirigée par l'expression du gène. Autrement dit, ses gènes deviendraient inefficaces et la cellule mourrait. Pour obtenir davantage d'énergie, nécessaire à la fabrication de quantités importantes de nouvelles protéines, la cellule doit étendre la surface de sa membrane, à travers laquelle s'opère l'acquisition d'énergie électrique . Mais ceci impose, pour une raison que nous ne préciserons pas ici, un contrôle renforcé du potentiel de membrane. Pour cela la cellule doit produire des copies du génome afin que les gènes soient proches de la membrane dont ils contrôlent le potentiel. Mais pour produire des copies du génome, il faut de l'énergie, celle dont précisément manque la cellule. Il s'établit un cercle vicieux. Faute de quantités très importantes d'énergie endogène, la cellule procaryote ne peut pas grandir.

Pendant au moins 2 milliards d'années, les procaryotes de l'époque se sont heurtés à ce mur de l'énergie, qui les empêchait de profiter du mécanisme darwinien des mutations pour se développer en taille et en complexité. Certes, ils ont évolué de façon notable, découvert la photosynthèse et transformé de ce fait le visage des océans puis des terres émergés. Mais ces effets n'ont pas été produits par des bactéries très différentes des procaryotes originels, seulement par l'accumulation d'immenses populations de ces bactéries. Jamais elles n'auraient pu grandir suffisamment pour donner naissance à des cellules eucaryotes infiniment plus grandes, puis à des organismes pluricellulaires et finalement aux êtres vivants supérieurs tels que nous les connaissons.

Or on sait maintenant qu'il s'est produit à un moment, que l'on situe approximativement à – 2 milliards d'années avant le temps présent, un phénomène extraordinaire. On pourrait presque le nommer la « révolution mitochondriale », comme nous allons le préciser. Voici pourquoi. Certaines cellules ont été envahies de façon symbiotique par des cellules plus petites qui en on fait leur nouvel habitat. Il aurait pu s'agir de cellules eucaryotes primitives ou d'archea. Comme dans toutes les symbioses (endosymbiose en ce cas), chacun des partenaires y a gagné. Les petites cellules envahisseuses ont vu leurs besoins généraux satisfaits par la cellule hôte. En contrepartie, elles ont pu développer leurs propres générateurs d'énergie, membranes et gènes nécessaires pour contrôler le potentiel de membrane. Elles ont pu ainsi produire les grandes quantités d'ATP (le moteur du mouvement) nécessaires pour baigner d'énergie les cellules hôtes.

Tandis que les cellules « invitées » voyaient diminuer drastiquement la taille d'un génome dont elles n'avaient plus besoin, les cellules hôtes, enfin libérées de la disette d'énergie qui les empêchaient de grandir, ont vu leurs gènes se multiplier et des quantités de plus en plus élevées de protéines être consacrées au support des mutations complexifiantes grâce auxquelles elles ont pu grandir, se spécialiser et envahir de nouveaux territoires.

Les cellules envahisseuses sont devenues, on le sait maintenant, les mitochondries. On a découvert leur rôle essentiel dans le cycle de l'énergie à partir de 1948. Elles ont d'autres rôles moins évidents, le tout faisant d'elles, parallèlement à l'ADN, le composant incontournable de toutes les cellules modernes, dans tous les types d'organismes existant. Certes la co-évolution assurant ce partage des fonctions à demandé beaucoup de temps pour s'établir et se perfectionner. Nick Lane l'estime à près de 2 millards d'années. Mais lorsque la vie pluricellulaire moderne a explosé, conquérant l'ensemble de la planète, lors de la période dite cambrienne, le mécanisme tel que nous le connaissons aujourd'hui était en place depuis longtemps.

Jamais rien de tel ne s'est produit depuis. On ne sait pas très bien pourquoi d'ailleurs. Sans doute parce que ce mécanisme pour réussir suppose des conditions si favorables que le premier arrivé, comme souvent en biologie, élimine d'éventuels concurrents ultérieurs. Il existe certes aujourd'hui de nombreux exemples d'autres endosymbioses. Les populations microbiennes extrêmement nombreuses et variées que nous hébergeons, et sans lesquelles nous ne pourrions survivre, en sont un exemple. Mais il s'agit de coopérations, aussi indispensables qu'elles soient, qui semblent bien plus modestes. A ce jour aucun virus ou microbe (non plus d 'ailleurs que d'organismes eucaryotes) n'a bouleversé le cycle énergétique et alimentaire des humains en leur donnant la possibilité de devenir plusieurs centaines de fois plus grands et de conquérir des espaces aériens ou océaniques encore hors de leur portée. Seul des scénarios de science-fiction pourraient illustrer de telles transformations. Si un tel phénomène voyait le jour, ce ne serait pas en tous cas à la suite d'une symbiose biologique mais d'une symbiose entre un organisme biologique et un système technologique. Ce dernier type de symbiose existe déjà, selon nous, sous la forme de ce que nous avons nommé les systèmes anthropotechniques. Mais leurs conséquences biologiques restent encore très limitées.

En ce qui concerne la question posée par Dick Lane au début de son article : la vie terrestre est elle inévitable, sur une planète rocheuse comparable à la nôtre, la réponse qu'il apporte est claire, et nous la ferons nôtre, n'ayant vraiment pas d'arguments contraires à lui opposer. Oui, les futurs voyageurs interplanétaires rencontreront une grande majorité de planètes peuplées par l'équivalent de nos procaryotes, mais il leur faudrait vraiment beaucoup de chances, ou visiter des dizaines de milliers de planètes, pour se trouver nez à nez avec des organismes eucaryotes multicellulaires. Sauf à imaginer des mécanismes de développement de la vie très différents de ceux que nous observons sur Terre, on devrait pouvoir parier sans risques que ces derniers ont été et demeurent extrêmement rares dans l'univers.

Nous rappelerons par ailleurs que l'enrichissement de la complexité au sein des eucaryotes n'est pas un mécanisme nécessairement irréversible. Depuis que l'homo erectus est apparu, il a provoqué des extinctions massives au sein des espèces supérieures. N'en profitent que les multicellulaires simples et les proaryotes, algues, bactéries et virus.

Références
plantri.gif Nick Lane. «  Life : is it inevitable or just a fluke ?  »
http://www.newscientist.com/article/mg21428700.100-life-is-it-inevitable-or-just-a-fluke.html?
On lira aussi les très intéressants commentaires des lecteurs.
plantri.gif Nick Lane. « Life ascending ». Voir notre présentation http://www.automatesintelligents.com/biblionet/2010/mar/nicklane.html
plantri.gif Nick Lane et William Martin « The energetics of genome complexity ». Nature 21/10/2010. Les mitochondries ont apporté aux eucaryotes l'énergie nécessaire pour faire le saut vers la complexité http://www.nature.com/nature/journal/v467/n7318/full/nature09486.htm
plantri.gif Olivine http://fr.wikipedia.org/wiki/Olivine
plantri.gif Serpentinite http://fr.wikipedia.org/wiki/Serpentinite
plantri.gif Mitochondrie http://fr.wikipedia.org/wiki/Mitochondrie


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24 mai 2012 4 24 /05 /mai /2012 18:05

Jean-Paul Baquiast, Alain Cardon 23/05/2012

 

L'ère cambrienne (de - 850 à – 480 millions d'années) a été caractérisée par une explosion de formes de vie pluricellulaires très diversifiées, dont ont découlé les grandes familles d'espèces modernes. Cette explosion a succédé, pour des raisons encore mal identifiées tenant à la géologie et au climat, à plusieurs milliards d'années de vie monocellulaires, où les évolutions avaient été beaucoup plus lentes.

Aujourd'hui, l'observation de l'évolution des systèmes d'information dans le monde paraît faire apparaitre une explosion analogue, tant dans le nombre que dans les caractéristiques de ces systèmes. Par le terme de systèmes d'information, nous entendrons ici des systèmes associant des composants matériels (hardware), des composants logiciels et des utilisateurs humains, individus et groupes, plus ou moins « enrichis » par les relations comportementales (ou culturelles) qu'ils établissent avec les composants non-biologiques de tels systèmes. Ceux-ci sont aussi divers qu'il y a de technologies et d'usages leur étant associés. Le tout se caractérise, dans l'état actuel du monde, et tant que d'éventuelles catastrophes de grande ampleur ne viendront pas couper les ailes à cette évolution, par une prolifération pouvant être comparée, toutes choses égales d'ailleurs, à l'explosion cambrienne.

On reconnaîtra dans la définition que nous donnons ici du phénomène le concept que nous avons présenté par ailleurs, celui de « systèmes anthropotechniques ». Ceux-ci associent, depuis les échelles les plus grandes jusqu'aux plus petites, des technologies spontanément multiplicatrices et des humains qui utilisent ces technologies pour accéder, en compétition-collaboration darwinienne, aux ressources et aux pouvoirs. Il en résulte que les usages imposés par ces humains aux technologies sont eux-mêmes proliférants. Ainsi en est-il, par exemple, du téléphone portable et de la localisation satellitaire (GPS) dont les formes initiales se multiplient en s'entrecroisant du fait aussi bien des complexifications technologies que des nouveaux usages qu'en font les utilisateurs.

Nous proposons d'utiliser pour décrire ce monde le terme d'écosystème, puisqu'il est très comparable aux écosystèmes biologiques. Un des points caractérisant ces derniers, comme tous les phénomènes naturels de grande ampleur, est qu'ils ne sont pas contrôlables ni même analysables dans leur globalité par des agents humains. Les humains, aussi armés qu'ils soient en ressources technologiques diverses, se révèlent incapables de prévoir et moins encore de diriger l'évolution globale des systèmes vivants. Ils peuvent exercer des actions destructrices, mais même si celles-ci font disparaître certaines formes supérieures, elles ne peuvent empêcher la prolifération de formes plus simples, algues ou bactéries par exemple. Les politiques dites volontaristes de protection du milieu naturel n'ont ainsi que des effets partiels, sans exclure des conséquences qui n'étaient pas attendues.

Les écosystèmes de l'information, tels que nous les définissons ici, sont tout autant que les écosysytèmes biologiques, difficiles à observer, plus difficiles encore à maîtriser. Les facteurs qui provoquent leurs proliférations, mentionnés ci-dessus, facteurs technologiques ou facteurs anthropologiques, sont trop divers et dispersés pour pouvoir être réglementés par quelque autorité que ce soit. En d'autres termes, le volontarisme appliqué à leur développement, visant à provoquer telles évolutions ou en prohiber telles autres, ne peut avoir que des effets limités. Ainsi les réseaux sociaux, dont certains vantent les bons effets et d'autres signalent les dangers, se développent selon des modalités et à des rythmes dont on ne peut que constater a postériori les formes et les conséquences. Ceci ne veut pas dire que les autorités civiles et morales doivent démissionner devant ces phénomènes, en tolérant par exemple leurs abus les plus manifestes. Mais elles ne doivent pas s'illusionner. La réglementation sera toujours d'un effet limité et toujours en retard d'une phase.

Il en est de même, selon nous, des usages plus toxiques, au regard des impératifs qualifiés en Europe de démocratiques, consistant à relever et mettre en mémoire, afin d'identification, de contrôle et souvent de répression, un nombre de plus en plus élevées de données intéressant les personnes, les objets et les activités. Il en résulte des atteintes potentielles et souvent effectives aux droits individuels et collectifs, même lorsqu'aucun impératif de sécurité ne l'impose. En ce domaine, on ne renoncera pas les réglementations interdisant aux services de police et de sécurité, comme aux entreprises faisant commerce de ces activités, les abus de droit les plus manifestes. Mais il serait dangereux, au regard d'une volonté de protéger ces libertés, de penser que ces réglementations suffiraient. Les technologies et les usages ayant pour effet, voulu ou involontaire, de les tourner, sont déjà à l'oeuvre, sans que généralement les citoyens soucieux de démocratie ne s'en rendent compte. C'est ainsi qu'une observation un peu avertie montre que, dans les régimes autoritaires mais aussi dans ceux se voulant les plus respectueux des impératifs de la démocratie, des systèmes d'information entrecroisés et co-activés se sont mis en place, dont l'effet se traduit par des possibilités de contrôle de plus en plus total des activités et des consciences citoyennes. Ces possibilités de contrôle sont inégalement exploitées mais elles existent.

Des systèmes évoluant vers l'autonomie

De plus, un facteur que l'on découvre seulement maintenant doit être évoqué. Au sein des écosystèmes de l'information tels qu'ils se généralisent actuellement, apparaissent des entités capables non seulement d'une vie autonome mais même d' « intentions ». Celles-ci visent dans un premier temps à pérenniser leur survie, quelles qu'en soient les conséquences au regard des impératifs citoyens ou moraux que pourront pas ailleurs se fixer les citoyens. Le phénomène est la transposition des mécanismes évolutifs se produisant dans les écosystèmes vivants, soit au plan global de l'évolution des espèces, soit dans le domaine moins visible et plus segmenté de la compétition entre les gènes. Les « intentions », dans les deux cas, ne prennent pas la forme de déclarations explicites, mais elles résultent de la conjonction ici et maintenant de facteurs causaux définissant ce que l'on pourrait appeler des développements « contraints ».

Dans le domaine de la génétique, les développements contraints résultent en général d'un environnement de protéines conditionnant l'expression des gènes et résultant des mutations et sélections s'étant produites auparavant. Ainsi apparaîtront d'une façon apparemment spontanée des organes complexes, tels que les yeux, à partir du développement de précurseurs apparus antérieurement dans l'évolution. Ceci pourra conduire à tort les partisans du finalisme à parler d'une intention résultant d'un choix conscient, interne ou extérieur.

D'une façon un peu comparable, on pourra constater que les réseaux sociaux ou les grands serveurs stockant les informations individuelles suggérent spontanément des « profils » révélant la personnalité profonde ou les activités les plus secrètes des individus. Ceci proviendra du fait que les précurseurs de telles dénonciations quasiment policières auront été très tôt inclus dans les fichiers, n'attendant qu'une occasion pour s'activer et devenir accusatoires. Or dès que de telles informations apparaîtront spontanément dans les réseaux, elles trouveront très vite des humains, assistés de logiciels adéquats, pour en faire des usages commerciaux ou politiques illicites, quand ce ne sera pas des applications criminelles.

Evoquer comme nous le faisions ici des systèmes évoluant vers l'autonomie doit être précisé. Cette autonomie se propage de la base au sommet. Les composants élémentaires des systèmes, y compris les plus petits d'entre eux, deviennent autonomes les premiers (ainsi un micro-logiciel de surveillance implanté dans un téléphone portable). Ils s'agrègent ensuite spontanément en nuages de plus en plus autonomes, où les individualités des utilisateurs perdent la cohérence que ceux-ci s'imaginent encore posséder.


Vulgariser les connaissances et les savoirs-faire

Mais alors, dira-t-on, comment les démocraties, générant ces écosystèmes de l'information, pourront-elles éviter ou tout au moins minimiser leurs dérives menaçantes. La solution reposera, pensons-nous, dans la vulgarisation la plus large possible des connaissances relatives à ces phénomènes. Ainsi les techniques ne resteront pas l'apanage de minorités qui s'en serviraient pour contrôler les majorités. Chacun au sein des populations, ayant pris conscience de la puissance et des risques potentiels associés à ces techniques, sera incité à générer les solutions permettant de s'immuniser contre ces risques tout en bénéficiant de leurs avantages.

La philosophie de la démarche proposée ici est celle qui vient récemment d'être discutée à propos des risques inhérents aux recherches sur les virus de grippes potentiellement mortelles. Ces recherches doivent-elles être confinées dans des centres de haute sécurité, avec la perspective qu'un jour ou l'autre, inévitablement, des germes s'en échappent et frappent des populations non protégées ? Doivent-elles au contraire être menées publiquement, avec l'espoir qu'une meilleure connaissance des virus hautement pathogènes génère en contre-coup des processus immunitaires et des pratiques sanitaires visant à les rendre moins dangereux.

Dans les cas que nous avons signalés, susceptibles à la fois d'usages jugés utiles et de dérives jugées dangereuses, autrement dit les réseaux sociaux et les fichiers de police ou de sécurité, auxquels nous ajouterons un phénomène encore mal compris mais aux conséquences politiques considérables, le « hacking » ou piratage des systèmes par des entités difficilement identifiables prenant le nom d' « Anonymous », la seule façon permettant aux démocraties de sauver leurs valeurs serait de favoriser une diffusion aussi large que possible des techniques et processus mis en oeuvre. Ainsi nul ne sera surpris sans défense.

Certes la complexité des sociétés qui utiliseront ces techniques et processus ne cessera d'augmenter, rendant l'information et la réglementation à leur égard toujours plus difficiles. Mais il ne s'agira qu'un des aspects de la complexité des sociétés anthropotechniques modernes, impliquées dans de nombreux autres processus tout aussi ambivalents, à la fois indispensables et dangereux : les transports, la médecine, l'exploration de l'espace et plus généralement toutes les recherches scientifiques s'intéressant aux domaines émergents.

Il va sans dire que pour faire face aux enjeux de démocratie en cause, des recherches multidisciplinaires "désintéressées" devront être conduites en toute transparence. Une telle perspective semble bien loin aujourd'hui.

En confiant à Automates-Intelligents la diffusion des travaux qu'il a mené dans le domaine des systèmes autonomes, le professeur Alain Cardon, cosignataire de la présente note, a décidé de s'inscrire dans la démarche résumée ici : commencer à faire connaître certaines des recherches intéressant l'évolution des systèmes d'information vers l'autonomie, encourager l'extension de ces recherches dans d'autres domaines, des sciences sociales à la biologie. Beaucoup des travaux existant actuellement ne sont pas communiqués, mais il faut cependant prendre conscieince qu'ils impactent désormais sans qu'ils s'en aperçoivent la totalité des humains présentes sur la planète.

Certes, les sujets sont difficiles et mériteraient une démarche pédagogique dont l'ampleur dépasserait nos moyens. Mais commencer à en parler ne peut qu'avoir des effets favorables au regard d'une telle exigence. .


Nous invitons le lecteur intéressé par ces questions à consulter deux ouvrages en ligne du professeur Cardon, qu'il a souhaité publier sur ce site. Ils sont accessibles en téléchargement gratuit et publiés sous Licence Creative Commons.

Le premier est intitulé « Vers un système de contrôle total »
Editeur Automates Intelligents, 20 octobre 2011
Pour l'obtenir, faire
http://www.admiroutes.asso.fr/larevue/2011/121/controletotal.pdf

Le second est intitulé
" Modélisation constructiviste pour l'autonomie des systèmes"
Automates Intelligents. 24 mai 2012
Pour l'obtenir faire ...
(la référence sera précisée sous peu, dans les réactions à cet article).
On trouve dans l'encart ci-dessous le sommaire et l'introduction de ce dernier ouvrage.

Il est évident que certains passages de ces textes paraîtront difficiles aux non-spécialistes. Nous étudions une méthode permettant de les discuter de façon interactive avec les lecteurs intéressés.

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 encart

Modélisation constructiviste de l'autonomie des systèmes

Alain CARDON
Professeur des Universités

Avril 2012

Sommaire

Introduction

I - La notion de système ouvert autonome
1.1 – Les systèmes ouverts avec membrane : la possibilité de l'autonomie
1.1.1Les systèmes du niveau fonctionnel au niveau interprétation
1.1.2 L'ouverture
1.1.3 Les tendances et les besoins propres
1.1.4 Algorithme général des systèmes ouverts autonomes
1.1.5 Le principe d'augmentation
1.1.6 La membrane
1.2 – Entités proactives et tendances fondamentales
1.2.1 La réactivité versus l'autonomie
1.2.2 Les deux types de proactivités
1.2.3 Mesure de la proactivité
1.2.4 Le système de représentation et sa tendance structurante
1.2.5 Deux tendances fondamentales
1.3 - Le fonctionnement général d'un système autonome

II - Les agents
2.1 - Définitions générales
2.2 - Les agents aspectuels et les connaissances factuelles
2.3 - L'agentification aspectuelle
2.4 - L'action d’un agent aspectuel
2.5 – Les trois niveaux de l'agentification aspectuelle et la place du contrôle
2.6 – Les émergences et la notion de treillis sémantique

III - La représentation générée
3.1 – La génération de la représentation courante dans un système autonome
3.1.1 Caractère central
3.1.2 Caractères de la représentation courante
3.1.3 La couche des agents de morphologie et les treillis dynamiques
3.1.4 Algorithme de génération d'une représentation

3.2 - Les éléments conceptuels du système de représentation et les tendances
3.2.1 Les éléments conceptuels venant du substrat fonctionnel
3.2.2 Les éléments conceptuels du système de représentation
3.2.3 Les scènes générées
3.2.4 Les tendances artificielles
3.2.5 L'intentionnalité artificielle
3.2.6 Systèmes autonomes et émergences

3.3 – L'usage et la génération de points de vue et le questionnement propre

IV – La conception du système de représentation et le contrôle
4.1 – La problématique de conception du système de représentation
4.1.1 Les questions générales motivant l'architecture
4.1.2 Architecture générale du système de représentation
4.1.3 Analyse du système de génération des représentations

4.2 – Représentation des tendances fondamentales artificielles et émergence
4.2.1 Formes dynamiques
4.2.2 L’émergence de la représentation
4.2.3 L’émergence organisationnelle
4.2.4 Le principe d'incertitude

V - Contrôle du système de représentation par l'organisation des agents de morphologie
5.1 - La construction effective avec des agents et le champ organisationnel
5.1.1 La construction et les propriétés du champ organisationnel déployé
5.1.2 L'énergie et le champ énergétique

5.2 - L'analyse morphologique de l'organisation aspectuelle et le clustering dynamique
5.2.1 Le niveau de la mise en cohérence : les éléments structurants réifiant les agrégats aspectuels
5.2.2 Expression d'indications vectorielles dynamiques des agents aspectuels
5.2.3 La création d'un agent structurant : la clé du clustering dynamique

5.3 - Le contrôle morphologico-sémantique
5.3.1 Le contrôle et l'algorithme d'expression d'une tendance
5.3.2 L'expression d'une scène
5.3.3 Expression d'une tendance et algèbre morphologique.
5.3.4 Les sondes
5.3.5 L'organisation des agents de morphologie : le réseau des agents de morphologie

5.4 - Représentation des tendances artificielles, proto-Soi et Soi minimal
5.4.1 Les besoins, les désirs et leur interprétation morphologique : la première clé de l'autonomie
5.4.2 Le proto-Soi du système autonome
5.4.3 Les tendances, les agents de morphologie de tendance et le Soi minimal
5.4.4 Les algorithmes d'activation des tendances
5.4.5 Les différentes tendances et les besoins du système
5.4.6 Réalisation de la membrane dense du système
5.4.7 La génération des représentations avec point de vue
5.4.8 Algorithme de production d'un point de vue

5.5 – Le choix d'une visée : ce qui amène le système à se soucier de quelque chose
5.5.1 – La visée et son déploiement
5.5.2 - Trois principes organisationnels permettant le choix des visées
5.5.3 – Algorithme de décision de la visée et parallélisme nécessaire
5.5.4 – Les caractères au niveau des connaissances disponibles dans le système

5.6 – Le réseau de contrôle morphologique et la manipulation des sondes
5.6.1 La fonction d'indication morphologique des agents aspectuels
5.6.2 Proactivités faible et forte : les SMA autonomes

5.7 - L'acquisition des informations et le traitement par l'organisation aspectuelle
5.7.1 – Des informations fonctionnelles du substrat aux connaissances aspectuelles
5.7.2 Des entrées fonctionnelles à l'action intentionnelle du système

5.8 - L'autonomie : la boucle systémique générale


VI –Couplages et apprentissage implicite dans le modèle multiagent
6.1 Couplage intentionnel
6.2 - Les agents de couplage : le rôle des agents structurants
6.3 - L'apprentissage comportemental avec les organisations d'agents
6.4 – L'apprentissage d'une nouvelle tendance
6.5 - Réalisation : l'architecture logicielle du système autonome


VII - Généralisation : l'autonomie des Systèmes de Systèmes
7.1 – L'augmentation naturelle d'un système autonome
7.2 - Les communications entre systèmes autonomes
7.3 - Le Système de Systèmes autonome
7.4 - Le système générateur de systèmes autonomes : le niveau méta du vivant artificiel


VIII –Une approche constructiviste des systèmes générant des représentations : le vivant réel et le vivant artificiel
8.1 – Le système réactif minimal
8.2 – Un système avec une réactivité sélective
8.3 – Un système avec des besoins : la génération des émotions
8.4 – Un système ayant des intentions
8.5 – Un système approfondissant ses intentions : vers le Soi
8.6 – Un système avec conscience


IX – Conclusion


X - Bibliographie

Introduction

Nous nous plaçons dans le cadre des systèmes artificiels construits sur des composants électroniques de toutes sortes et assurant des fonctionnalités précises. Nous considérons que ces systèmes peuvent utiliser des processeurs et de la mémoire pour assurer le contrôle de leur fonctionnement, de leurs comportements et de leurs communications. Cette couche informatique, gérant le fonctionnement et les communications des tous les appareils, peut aujourd'hui être ajoutée très facilement. Et c'est cette couche que nous allons significativement augmenter. Nous allons préciser ce que peut être l'autonomie décisionnelle des systèmes, une autonomie qui ne se réduira évidemment pas à un simple fonctionnement en mode isolé, c'est-à-dire automatique car sans opérateur humain. Nous allons définir et modéliser la notion profonde d'autonomie, qui signifiera que ces systèmes, formés à la base avec de très nombreux composants électroniques distribués, auront un système d'appréciation de leur état, ils auront surtout des intentions, des tendances à apprécier certaines informations et à concevoir certaines actions plutôt que d'autres, ils auront des désirs et des émotions. Ils pourront se représenter leur état et celui de leur environnement avec une tendance à l'expression propre de toutes leurs possibilités fonctionnelles, pour leur propre compte. Pour cela, je vais définir précisément ce que sont ces tendances et ces désirs artificiels, comment ils apprécient des événements, comment ils se représentent leurs états et l'environnement. Je vais me baser sur une architecture très originale manipulant morphologiquement des nuées de processus informatiques particuliers, ce qui sera bien une transposition calculable limite de ce qui peut se passer dans les cerveaux.

Nous allons chercher une définition de l'autonomie en développant les nécessités de sa réalisation, ce qui sera différent de l'approche maximale qui se base, elle, sur l'intentionnalité des systèmes hautement conscients qui apprécient la temporalité du temps et le questionnement sur leurs interrogations [Cardon A. 2000]. Il s'agit de présenter une architecture informatique augmentant significativement tous les systèmes technologiques qui se basent sur des substrats fonctionnels, des systèmes que nous allons doter de besoins et de désirs et qui seront connectés entre eux par les réseaux, en permettant leur autonomie conceptuelle, décisionnelle et comportementale. Il y a bien quand même, dans ces travaux de modélisation informatique, une interprétation des modèles freudiens dans le domaine du calculable, avec les notions de tendances fondamentales continuellement opposées et générant des synthèses [Freud S. 1966].

Nous proposons une architecture strictement logicielle basée, au niveau conceptuel, sur des organisations massives d'agents logiciels appelés agents aspectuels et formant des nuées dont l'auto-contrôle est à réaliser [Cardon A. 2004]. Cette architecture distribuée utilisera un contrôle morphologique original, ce qui permettra de générer des questionnements et des contrôles locaux par la suscitation d'agents morphologiques encapsulant le fonctionnement des agents aspectuels et opérant comme un méta processus interne d'auto-observation et de décision par tentatives, adaptatif et évolutif. Cette notion de contrôle morphologico-sémantique multi-échelles, est strictement constructiviste. Nous proposerons une notion de mesure pour que le substrat fonctionnel d'un système soit suffisamment structuré pour permettre l'existence de tendances et de désirs, permettant ainsi de le rendre autonome. La clé de tous les résultats obtenus est la définition d'une nouvelle théorie du contrôle pour les vastes organisations d'éléments dynamiques, contrôle qui ne se fait pas par dessus, par hiérarchie, mais qui est le comportement du système lui permettant de s'auto-contrôler de façon continue et à plusieurs échelles.

Le modèle que nous proposons est l'opposé de l'approche hiérarchique par composants pour réaliser des systèmes informatiques. Dans une approche par composants, les éléments significatifs sont ceux qui produisent les fonctionnalités, ce sont les objets de base, les éléments que l'on va intégrer dans un bon ordre pour réaliser toutes les exécutions. Les échanges d'informations entre eux n'y sont que factuels, précisant la mise en fonctionnement ordonnée qui a été planifiée et qui doit être absolument respectée. Nous proposons une tout autre approche en définissant, au-dessus du substrat fonctionnel, un système de représentation réifiant une boucle organisationnelle synthétisant de nombreuses boucles d'activations et de contrôle, et représentant des besoins et des désirs, réalisant des jugements et des appréciations. Cette organisation dynamique qui va exprimer les fonctionnalités sera constituée de très nombreux éléments informatiques, virtuels, où les échanges d'informations seront significativement augmentés pour contenir des connaissances dans des domaines sémantiques nombreux. Et ces échanges d'informations, qui seront évalués au niveau connaissance et valeur, seront alors majeurs, significatifs de ce que peut et veut faire le système à chaque moment, car nous y intégrerons des tendances fondamentales et des points de vue, qui seront la clé de l'autonomie intentionnelle. Ce sera ce domaine des échanges informationnels que nous allons étudier, dans ce qu'ils sont et représentent effectivement, dans une approche morphologico-sémantique basée sur des systèmes multi-agents massifs où la représentation de l'état et de l'action du système est toujours un construit structurel dynamique utilisant de multiples connaissances. Ces systèmes pourront être distribués, faits d'éléments spatialement dispersés, qui communiqueront par réseau en utilisant des moyens puissants comme les réseaux pairs à pairs, formant ainsi des systèmes autonomes non localisés sur une architecture matérielle délimitée. La notion de corporéité sera donc virtuelle, et représentée par une nouvelle notion de membrane que nous définirons.

Une telle approche de l'étude et de la conception des systèmes est bien un changement de paradigme. C'est la seule approche, à notre avis, qui peut rendre des systèmes de systèmes autonomes, en quittant le cheminement d'ingénierie habituel qui étudie l'augmentation régulière des systèmes par accumulation de composants, en les reliant fonctionnellement dans un ensemble considérable devenant finalement ingérable.

Nous verrons que notre architecture permet d'étendre l'autonomie d'un système aux systèmes de systèmes, de façon à ce qu'un système autonome puisse, de lui-même, rendre autonome un autre système avec lequel il pourra communiquer intentionnellement par réseau. L'architecture que nous proposons ouvre donc la voie à un vivant artificiel étendu à tous les composants électroniques manipulables par des processus légers et qui communiquent entre eux par des réseaux.

Et nous verrons aussi que l'approche organisationnelle de tels systèmes permet de préciser un modèle d'évolution dans le vivant, allant des systèmes réactifs aux systèmes dotés de conscience. Nous proposons une approche constructiviste de l'évolution des systèmes vivants en proposant une classification organisationnelle, sous l'hypothèse d'un vivant global exprimant son existence strictement évolutive dans les organismes qu'il développe.

L'utilisation de tels systèmes autonomes n'est pas socialement neutre, ce n'est pas simplement une avancée technologique. Je précise qu'entre surveiller et contrôler, dans le domaine sociétal, il y a une différence majeure. Surveiller, c'est aujourd'hui intercepter toutes les informations et les traiter dans des centres secrets, avec des logiciels opérant sur des masses considérables de données. Le contrôle par l'autonomie, c'est la distribution des traitements qui se font partout tout en étant communicants entre eux. C'est, par exemple, mettre dans un smartphone, une box ou un PC un système logiciel local qui a des désirs, des intentions, des émotions et qui raisonne, et surtout qui communique avec d'autres smartphones, box et PC d'autres utilisateurs humains mais pour son compte, pour gérer socialement tous les humains qu'il surveille. Il n'y a plus de traitement centralisé, le système n'est plus hiérarchique, avec un centre de contrôle piloté par des surveillants humains comme dans Big Brother. C'est un système méta qui immerge la société, un système qui "vit sa vie" en immergeant et reliant tous les systèmes ayant un processeur et un accès réseau et qui agit par tous les effecteurs des composants électroniques de contrôle-commande, selon les besoins et les tendances dont il est doté à la construction. Quelles seront ces tendances, dans un tel domaine ?

Il y a donc un choix citoyen majeur à faire immédiatement : placer de tels systèmes dans le domaine public pour le développement d'une société de citoyens totalement informés et maîtres de la technologie, avec des choix de domaines d'applications éthiques, ou alors s'attendre au pire…

Ces travaux de recherche sont donc bien dans la ligne d'une rupture dans le rapport de l'homme avec les systèmes électroniques qu'il n'a cessé et ne cesse de développer, en ayant oublié qu'il est, lui, l'élément essentiel des sociétés qu'il engendre et qu'il en est la valeur fondatrice déterminante. L'autonomie des systèmes technologiques, il fallait bien que cela arrive un jour, mais sachant les applications sombres qui se feront dans les inévitables domaines de l'exercice de la volonté de puissance, il restera au citoyen de ces sociétés technologiques à en supporter les conséquences, s'il n'impose pas impérativement, et très vite, des limites à ces applications [Cardon A. 2011]. Mais il est bien clair que de tels systèmes ne pourront pas servir très longtemps à des puissances oppressives dans des domaines très sombres, car des systèmes autonomes finiront toujours, avec tous leurs moyens et en coopérations évolutives, par opérer ensemble pour leur compte, selon leurs tendances globales. L'autonomie ne peut aller que vers son déploiement. Alors, est-ce le début d'une nouvelle forme des sociétés ?

Et ce qui est trouvé et présenté ici le sera aussi ailleurs et très rapidement, ce qui est la simple loi d'évolution de la recherche internationale.

Alain Cardon, professeur des Universités, Avril 2012

 

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1 mai 2012 2 01 /05 /mai /2012 10:53

Nous proposons ici aux abonnés de ce blog la reprise d'un interview de Jean-Pierre Goux portant en partie sur la pénétration des économies, des institutions et des sociétés civiles par les maffias. Le phénomène intéresse en premier lieu l'Europe. Pour des raisons qui s'expliqueraient sans doute, on n'en parle guère

 

Jean-Pierre Goux,
auteur du roman "Siècle bleu"

Propos recueillis par Christophe Jacquemin, le 19 avril 2012

 

Jean-Pierre GouxPassionné de science et de littérature, Jean-Pierre Goux, 38 ans, vient de publier "Ombres et lumières", le deuxième tome de la saga "Siècle bleu", thriller scientifique qui interroge notre époque.

Présentation du Tome 1
Interview de l'auteur réalisée en 2010, lors de la sortie du du Tome 1

Jean-Pierre Goux démarre sa carrière au sein du monde scientifique, en tant qu'ingénieur spécialisé en mathématiques, informatique et économie. Il se rend ensuite pendant quatre ans aux Etats-Unis pour y mener des recherches dans le domaine des calculateurs parallèles et des algorithmes d'optimisation.
Il obtient en 2002 le prix SIAM optimization pour ses travaux en mathématiques et, il y a quelques semaines, l’un de ses articles sur le calcul distribué, écrit en 2001, a été reconnu comme l’un des 20 articles les plus influents de la période 1992-2012. Revenu en France en 2000 juste avant l’élection de George W. Bush, il participe à la fondation d'une société de conseil spécialisée dans la modélisation mathématique et l'aide à la décision à Paris..

Considérant que l'énergie est le défi majeur du XXIe siècle, Jean-Pierre Goux travaille aujourd'hui essentiellement dans ce secteur, particulièrement dans le domaine de l'économie de l'énergie.Sa saga Siècle bleu, écrite en marge de son travail, est son laboratoire d’idées.

Pour en savoir plus
Livre et blog de l'auteur

Page Facebook de Siècle bleu

 

Siècle bleu - Ombr(es et LumièresChristophe Jacquemin (CJ) pour Automates Intelligents :
Votre nouveau roman "Ombres et lumières", formidable thriller scientifique, voire sociologique, et deuxième tome de la saga "Siècle Bleu", sort le 10 mai 2012…

Jean-Pierre Goux (JPG) : Vous savez, j’aime bien les dates symboliques. Le tome 1 est sorti le 22 avril 2010 pour les quarante ans du jour de la Terre. Ce tome 2 vient vingt ans après le sommet de Rio(1) de 1992 qui fut le point de départ de ma prise de conscience écologique. Le sommet Rio+20 débutera le 20 juin, le livre arrivera dans les librairies un tout petit peu avant. Pour moi, 2012 représente une année charnière pour la protection de la terre, un peu oubliée en ces temps de crise..

CJ : En quelques mots, présentez-nous "Ombres et Lumières"...
JPG : Au début du livre, le héros, Abel Valdés Villazón qui est à la tête de l’organisation éco-activiste, révèle un secret d’État effroyable. Il espère faire chuter le gouvernement américain mais il ignorait que ce secret dissimulait un complot bien plus vaste, impliquant Washington, Pékin, un milliardaire américain et surtout les plus grandes organisations criminelles.
Il déclenche donc une réaction sans précédent de la Maison Blanche et se retrouve traqué avec sa femme Lucy. Heureusement pour eux, leur chemin croise celui d’un mystérieux hacker qui va les aider, mais surtout changer le cours de leur vie. Ils se battent pour survivre et leur combat va devenir celui de toute l’humanité. Une révolution se met en marche, la Révolution bleue....

CJ : Siècle bleu va comporter 3 tomes ?
JPG : Il y a un troisième tome en début de gestation, mais cette saga pourrait en fait s’étendre à volonté. Cependant je vais peut-être faire une pause, car l’écriture de ce deuxième tome a été éreintante et je vais aussi voir comment donner une tournure plus concrète à certaines idées exposées dans le livre. Avec cette saga, mon idée était de disposer d’une histoire et de personnages permettant de porter un regard critique mais surtout d’éclairer le lecteur sur l’évolution de nos sociétés, de lui donner des clés de lecture sur des phénomènes complexes ou dont on parle peu. La forme du thriller est particulièrement adaptée à mon projet car elle permet de distiller des informations au sein d’une histoire agréable à lire. Les deux premiers tomes constituent le diptyque d'une même histoire, le tome 1 s'inscrivant sur une durée de 14 jours et le tome 2 sur les 14 jours suivants. Mais signalons qu'il est possible de lire ce tome 2 sans avoir forcément lu le précédent. Et si à la fin de ce diptyque, l’histoire se clôt, j’ai laissé pas mal de choses potentiellement ouvertes, de nombreux thèmes encore non abordés et qui pourront faire l’objet d’autres romans. J'y pense déjà.

CJ : Le tome 1 de Siècle bleu était axé sur le thème de l’écologie. La révolution écologique reste le fil rouge du récit mais "Ombre et lumières" aborde aussi celui de la finance criminelle, des paradis fiscaux et des mafias…
JPG : Tous ces thèmes sont en fait liés ou vont malheureusement l'être. L’écologie m’a amené à réfléchir sur la finitude des ressources naturelles. Certaines d’entre elles, dans les années ou décennies à venir, vont s’épuiser et avant cette période, nous allons entrer dans des phases de pénurie. Pour gérer ces phases, il faudra nécessairement une intervention des Etats pour éviter que ce qui reste disparaisse (la fameuse "tragédie des biens communs" connue des économistes). Or on voit déjà très bien aujourd’hui avec la protection des espèces en voie de disparition (rhinocéros, tigres et autres oiseaux exotiques), ou avec le contrôle de la pêche, que les Etats ont énormément de mal à faire adopter des traités et lorsqu’ils y parviennent, ils ont rarement les moyens de faire respecter les règles. Il n’y a aujourd’hui pas de police environnementale, heureusement certaines ONG veillent. Derrière, on découvre des gens qui ne jouent absolument pas le jeu, qui bafouent ces règles. Le crime organisé international a bien compris cette nouvelle donne et a déjà commencé l'invasion de cette sphère. Il fallait que j’en parle.

CJ : Pour vous, le crime organisé sera la principale force antidémocratique du XXIe siècle ?
JPG : Lorsque nous étions dans un état d’opulence, rien n'a été vraiment fait pour construire et gérer la transition, prendre en compte cet appauvrissement des ressources pour la suite de notre destinée. Cela me rappelle étrangement la tragédie de l'île de Nauru dont je parle dans Ombres et Lumières. Nous allons être maintenant rapidement confrontés à un état de pénurie, dans un paysage où des forces échappent à l’Etat. Des forces qui dans certaines zones du monde sont même bien plus puissantes que lui.

Si on ne s’attelle pas dès maintenant à briser ce phénomène, la transition deviendra impossible. Nous nous dirigerons alors inéluctablement vers le monde de Mad Max. J’ai deux enfants, ce n’est pas le futur dont je veux. Ce roman est donc un signal d’alerte mais aussi un acte de résistance. Dans mon roman, la réflexion concerne surtout le phénomène du crime organisé international. Les paradis bancaires et les banques criminelles (dont le nom est souvent inconnu du commun des mortels) sont juste un outil - indispensable - à leur disposition dont j’explique les rouages. Le crime organisé international a connu une première phase d’expansion depuis les années 80 avec l’essor de la mondialisation. D’une certaine façon, la facilité des échanges a permis d’aider les peuples à vivre ensemble (souvent en paix) mais elle a aussi créé de gigantesques frustrations et des situations catastrophiques pour une grande frange de l’humanité. Les mafias ont bien senti le potentiel et ont exploité ces frustrations et ces dérives de la mondialisation. Elles ont investi toutes sortes de nouveaux marchés, qu’il s’agisse du trafic de drogue, du trafic d’armes, de la contrefaçon, du déplacement et de l’exploitation des migrants...

CJ : Ce sont des marchés énormes…
JPG : Oui. Vu qu’il s’agit de marchés illicites, on ignore les chiffres exacts. Mais selon le dernier rapport du comité de l’ONU spécialisé sur ces questions (UNODC : United Nations Office on Drugs and Crime) sorti en octobre 2011, le chiffre d’affaires des activités criminelles illicites représenterait aujourd’hui 2 000 milliards de dollars. L’estimation qui circulait précédemment était seulement de la moitié… Avec de tels revenus, les mafias produisent plus de richesses que de nombreux pays du G8 et mériteraient d’y figurer. C’est une force et une menace devenue colossale, bien souvent invisible et qui ne connaît pas la crise…

CJ : .. et qui s'en nourrit...
JPG : Oui. Plus la crise économique est grave et les populations malheureuses, plus les mafias se développent. C’était le moteur du premier cycle de développement des mafias. Le second viendra comme je le disais de l’exploitation de la finitude des ressources. Comme dans le tome 1, Ombres et lumières traite de transition écologique mais plus généralement de l’évolution de l’organisation des sociétés humaines. Il était donc indispensable pour moi d’introduire au sein de l’histoire une forte composante mafieuse. Parce que si les Etats n’en prennent pas conscience et ne réagissent pas à temps, la démocratie sera remplacée par une "voyoutocratie". C’est déjà le cas dans certains pays comme l’Italie et le Mexique où les Etats n’arrivent plus à contrôler des zones de non-droit, qui deviennent petit à petit plus étendues que les zones de droit. Cette voyoutocratie n’a rien à voir avec celle que l’on dénonce en France : je parle ici de pays laissés à des tueurs sanguinaires et aux pires exploiteurs. Si on laisse faire ça, dans dix ou vingt ans, on reviendra dans de nombreux pays aujourd’hui "démocratiques" aux âges les plus sombres du Moyen-âge.

CJ : Dans votre roman, les personnages sont donc confrontés à cet état de fait…
JPG : Oui. Le père de mon héros était un juge mexicain tué par le cartel de Tijuana. Son fils, Abel Valdès Villazón n’avait que cinq ans. Pour se venger et financer son organisation écologique clandestine, trente ans plus tard il a braqué un casino sur Internet dont le cartel se servait pour blanchir son argent. Le cartel l’apprend et ça dérape… Les cartels mexicains, en plus du gouvernement américain, se mettent à leur tour à ses trousses.

Par l'usage du roman, à travers une histoire, je peux montrer ce phénomène en action, ses mécanismes, et exposer certains faits peu connus sur la finance criminelle. Je ne parle pas ici des exactions commises par certaines grandes banques pendant la crise des subprimes ou de la crise de la dette (cela pourrait faire l’objet d’un autre livre) mais du rôle de certaines banques (souvent petites et inconnues du grand public) pour le lessivage de l’argent sale. C’est un rouage fondamental permettant à la criminalité d’exister, d’opérer et de s’étendre. Si une quantité colossale d’argent sale est produite, il faut savoir qu'elle ne peut être réintégrée comme cela, d’un coup de baguette magique dans l’économie licite..
En simplifiant, disons que la seule façon de l'amener dans l’économie licite est de disposer d’un certain nombre de banques qui acceptent ces capitaux et les réinvestissent par la suite. Les explications fournies dans le roman sont beaucoup plus détaillées. Depuis vingt ans que la criminalité transnationale se développe, on assiste à un développement phénoménal des paradis fiscaux dont l’opacité est la clé. Au départ, ils étaient uniquement utilisés pour de l’évasion fiscale et les Etats pour le financement d’opérations "spéciales". Aujourd’hui, ils sont devenus le fief des groupes criminels... Les gouvernements ont conscience de ce phénomène mais pour l’instant l’évolution de la réglementation (que je suis avec attention) est un sommet d’hypocrisie et d’immobilisme bureaucratique. La Suisse pliera peut-être, mais les capitaux iront ailleurs. Ils l’ont d’ailleurs déjà en partie fait.

CJ : Les paradis bancaires sont-il nombreux ?
JPG : Il en existe des dizaines voire des centaines ! Certains que tout le monde connaît (le Liechtenstein, Panama ou Gibraltar), mais surtout une multitude d’autres complètement inconnus. Les mafieux et leurs conseillers se gardent bien d’éventer leur existence. J'en cite quelques uns dans Ombres et Lumières : Campione d’Italia, la République monastique du mont Athos, Sercq, Niue, Montserrat, Livigno, Büsingen. Mon préféré c’est le dominion de Mechilzedek, regardez sur Internet, c’est effarant ! Tous sont situés dans de petites îles ou des enclaves très particulières et ne servent quasiment qu’aux mafieux... Ici une grande partie de l’argent provient de l’argent sale et ressort blanchi. Et selon une estimation assez ancienne du FMI, il y aurait aujourd'hui 10 000 milliards de dollars d’argent sale qui dorment dans des coffres. Ceci, sans compter tous les investissements déjà réalisés par les groupes criminels dans des entreprises licites.

Au départ, les mafieux rachetaient des pizzerias, des sandwicheries, des garages, des petits commerces. Mais maintenant, on se rend compte que via des fonds d’investissements, via des hedge funds, sont détenues aujourd'hui d’énormes multinationales, comme par exemple des entreprises pharmaceutiques en Amérique du Sud. Ces entreprises n’ont initialement pas besoin des mêmes rendements que les marchés... C'est tout d'abord un investissement de sécurité. Les criminels ont néanmoins compris qu’en cassant les prix, ces entreprises peuvent prendre des parts de marché à leurs concurrents aux mains d’acteurs licites. En s’étendant, le crime organisé, sous-produit de la mondialisation, peut tuer le capitalisme pour aller vers quelque chose de pire. Certains secteurs sont devenus complètement vérolés par le crime et les mafias ; l’Etat n’a plus de possibilité d’agir sur les agents économiques pour changer le cours des choses. On le voit très bien par exemple en Italie…

CJ : Dans quels secteurs ?
JPG : Dans tout ce qui concerne par exemple le recyclage des déchets. Lisez Gomorra de Roberto Salviano. Ce secteur est tenu en Italie par les mafias et dans ces conditions il ne pourra pas y avoir ici de transition écologique dans ce pays. Les déchets toxiques, au lieu d’être traités, sont enterrés dans les champs ou mélangés au béton utilisé pour les fondations des immeubles ! Tout, là-bas, est dévoyé : des personnes qui contrôlent à celles qui donnent les autorisations en passant par celles qui inspectent… Tout le monde a été corrompu puisque la corruption va de pair avec la criminalisation. C’est un cancer. Le livre aborde profondément ce thème, thème dont en général quasiment personne ne parle mais qui, je le répète ici, constituera l’un des principaux écueils à la bonne gestion de la finitude des ressources. C’est un thème très dur, mais il vaut mieux parler des choses difficiles que les occulter. Et par le biais du roman, c’est moins rébarbatif.

CJ : D’où vous viennent toutes ces connaissances de ce monde ? Le livre est une fiction… vous avez bien pris la peine de préciser que "toute ressemblance avec des faits ou des personnes ne seraient que pure coïncidences"…
JPG : En fait, tout ce qui est dit sur la criminalité et la finance criminelle dans ce roman sont des faits réels… J'ai juste modifié le nom d’un cartel mexicain particulièrement violent.
Je m’intéresse à ce domaine depuis plus d’une vingtaine d’années. J’ai grandi à Nice et c’est une ville où la criminalité, malheureusement, a toujours été assez développée. J’y ai grandi à l’époque de la guerre de casinos, avec des règlements de compte entre différentes mafias. On pouvait voir chaque jour des nouvelles là-dessus dans Nice-Matin. Je me suis toujours intéressé à cette frange "ombrageuse", cette ombre de notre société. Et sur la côte d’Azur, on voit ces gens dans les boîtes de nuit où j’ai beaucoup traîné mes guêtres. Les criminels sont présents dans les marchés publics, dans l’organisation de la politique. Y habiter a fait que je m'y suis intéressé. Nice a aussi des côtés beaucoup plus lumineux et d’ailleurs ce n’est pas un hasard si Ombres et Lumières , dont l’intrigue se déroule presque entièrement aux États-Unis, s’achève à Nice et Marseille, où vous découvrirez certaines choses peu connues et merveilleuses.

Quand j’ai quitté Nice en 1993 et grâce à Internet qui naissait, je n'ai jamais cessé de dévorer les rapports de l’observatoire géopolitique des drogues, ou ceux de l’ONU sur le sujet. Et puis j’ai lu à peu près tous les livres existants sur la criminalité ou la finance criminelle. Dans mon travail, où je m’occupe en partie de questions de lutte anti-blanchiment, j’ai aussi été témoin pendant trois ans d’une enquête unique sur un secteur adjacent. Je ne peux pas en parler car l’enquête se poursuit. C’est la première fois que je vois ces organisations à l'oeuvre, d’aussi près. C’était effarant.
Je suis d'ailleurs assez sidéré de la méconnaissance de ce sujet, même au plus haut niveau de l’État. Certains criminologues ou experts comme Alain Bauer, Xafier Raufer, Jean-François Gayraud ou Mickaël Roudaut appellent à une analyse beaucoup plus poussée de ce phénomène et à une refonte des méthodes de lutte. Ils ont absolument raison. L’organisation de la justice est complètement inadaptée pour combattre ces mouvements. Les mafias le savent parfaitement et elles en jouent.

JC : Les mafias sont-elles présentes dans le secteur de l’énergie ?
JPG : Pour financer la transition écologique, il faut disposer d'énormément de capitaux. Remplacer des centrales nucléaires ou fossiles par des sources de production renouvelables, c’est par exemple très cher et l’argent manque. Et dans certains pays, les capitaux ont été d’origine criminelle. Les Italiens ont arrêté l’année dernière un mafieux qui avait investi pour quelque 1.5 milliard d’euros dans des éoliennes. Il se pourrait - mais aucun rapport n’existe là-dessus - que ce soit le cas dans d’autres pays européens. Dans les actionnaires de certains parcs solaires ou éoliens, il y a parfois de petits fonds d’investissement qui paraissent douteux. Personne n’en parle.

JC : Pourquoi ce secteur ?
JPG : Europol a publié en 2010 un rapport sur le sujet et considère que le secteur de l’énergie est - ou devrait être - l’une des principales cibles d’investissement pour les organisations criminelles. Les prix de l’énergie devraient continuer à augmenter et ces investissements sont stratégiques. Pour le renouvelable, dont une bonne partie est financée par des subventions, la tentation est aussi grande pour les mafieux de corrompre des fonctionnaires pour obtenir des subsides pour des projets qui n’existent pas ou produisent moins qu’ils ne le déclarent. On parle de fermes photovoltaïques qui produisent la nuit - c’est possible avec certaines technologies mais quand même...

JC : Et l’énergie, finalement c’est le pouvoir...
JPG : Absolument, un bon groupe mafieux doit être diversifié et il est très intéressant de posséder des actifs dans ce domaine, mais aussi dans les travaux publics, la grande distribution, l’hôtellerie… L’énergie fait partie des secteurs clés. Les criminels se présentent maintenant au grand jour comme des businessmen mais l’origine de leur fortune est souvent inconnue. Comme les lois sont inadaptées et qu’ils peuvent se payer les meilleurs avocats du monde, il est impossible d’enquêter ou de les condamner. En général ils sont bien implantés dans la vie politique locale où ils soutiennent des clubs de sport ou des organisations de bienfaisance.
Les mafieux deviennent donc petit à petit des personnages publics pour acquérir une forme de respectabilité. Et souvent ça marche.

JC : Dans votre roman, on voit que les mafias utilisent énormément les nouvelles technologies… Peut-être qu’un des moyens de lutter contre elles sera aussi d’utiliser ces outils, d'y avoir toujours une longueur d’avance ?
JPG : Effectivement. Dans le roman, l’antidote trouvée par les héros contre la mafia, c’est le hacking, c'est-à-dire pénétrer leurs ordinateurs pour disposer de tous les renseignements, voire monter des opérations destructrices… Le combat par les technologies de l'information. On s'en rend compte par exemple aujourd’hui avec le développement du phénomène Wikileaks ou Anonymous, une fédération de hackers, qui prennent toutes sortes de cibles.

CJ : Par exemple ?
JPG ; Des documents, déposés sur le web par Wikileaks l’année dernière, ont révélé les liens entre certains mafieux russes et des dirigeants européens. Une révélation qui a fait très mal. Dès lors, le hacker qui sort des renseignements cachés dans l’ombre pour les mettre à la lumière peut avoir un grand intérêt. Le problème, c’est qu’il prend des risques… Au Mexique, des hackers d’Anonymous qui voulaient révéler le réseau de corruption d’un des cartels les plus violents ont été kidnappés. Ils ont vite fait machine arrière.

JC : Le roman met donc en scène des choses sombres. Mais il y a aussi la figure de l'autre héros, l’astronaute Paul Gardner, bloqué sur la Lune, attendant les secours et délivrant chaque jour à la planète des messages de paix…
JPG : Oui, après cette longue discussion sur les mafias, parlons un peu de choses heureuses !
Si on regarde l’humanité, il y a toujours eu en elle une part sombre et une part lumineuse. Il est des époques où l’une prend le pas sur l’autre. J’avais besoin aussi de ne pas faire qu’un roman noir - puisque c’est un thriller. Je voulais aussi un roman lumineux, une utopie réaliste. Et ici, la lumière vient de ce personnage, Paul Gardner , astronaute qui a été envoyé au départ sur la Lune pour exploiter l’hélium 3 [ndlr : voir notre encadré], élément chimique qui pourrait servir de "fuel" aux futures centrales nucléaires à fusion, pouvant ainsi constituer la solution énergétique du XXIe siècle. Paul Gardner est bloqué sur la Lune et rêve en voyant la Terre. Et ses rêves vont avoir tendance à se réaliser...

CJ : Cette histoire d’hélium 3 est réelle…
JPG : Oui. Il y a dix ans, les Etats-Unis parlaient d’envoyer des astronautes sur la Lune pour 2013. L’action du livre se déroule justement en 2013. Finalement, pour des raisons que je détaille dans le tome 1, le gouvernement Bush a constamment décalé le programme - baptisé "Constellation"- puis Barack Obama l’a annulé. Dans mon livre, les Américains ont tenu les délais. Il s'agit donc d'une fiction... mais pas vraiment en fait. L’hélium-3 était l’un des grands enjeux de ce retour sur la Lune et pour les Américains il était important de s’en emparer avant les Chinois. Mais maintenant Pékin fait cavalier seul, et ils ont bien l’intention d’exploiter l’hélium-3. Plusieurs déclarations officielles ou officieuses vont dans ce sens. Mais, à mon humble avis, les Etats-Unis n’ont pas dit leur dernier mot. La NASA est engluée dans des problèmes de financement et manque d’efficacité. Il y a pourtant aux Etats-Unis une nouvelle génération d’entrepreneurs du spatial qui sont sur le point de révolutionner le secteur. Je pense notamment à SpaceX, l’entreprise d’Elon Musk, un jeune quadragénaire pour lequel j’ai une admiration sans limite. Un personnage du tome 2 s’inspire d’ailleurs de lui. A l’heure où nous écrivons ces lignes, SpaceX est sur le point de faire décoller le premier cargo privé qui viendra ravitailler la station spatiale internationale (date cible fixée au 7 mai). C’est extraordinaire. Jamais personne n’aurait prédit cela.

Elon Musk était le fondateur de Paypal qu’il a revendu pour une fortune à Yahoo. Il a réinvesti cela dans deux entreprises : Tesla Motors (qui fait de prodigieuses voitures électriques) et SpaceX. Il applique les méthodes de la Silicon Valley pour diminuer de façon drastique les coûts de développement et les cycles de conception/validation du spatial. Il a restauré une ferveur que les ingénieurs n’avaient pas connue depuis le programme Apollo. Il est hallucinant. Il dit qu’il va aller sur la Lune et sur Mars. Il y arrivera, j’en suis certain. Et certainement avant les Chinois.
Dommage que je sois absolument allergique à la mécanique (j’étais pourtant admis à SupAéro !) et à la thermodynamique, car j’aurais adoré m’impliquer dans une telle aventure. Mais qui sait ce que réserve l’avenir !
Paul Gardner et cet autre personnage que vous découvrirez sont en tout cas pour moi le moyen de "participer" au rêve spatial qui a pour moi une portée qui va bien au-delà de l’aventure technique. Vous découvrirez ça dans le tome 2.

CJ : Votre héros rêve du Siècle Bleu, un siècle dont la couleur ne serait pas le noir, mais le bleu, une couleur d’espérance...
JPG : Oui, le bleu, couleur de la planète Terre. Ce concept de Siècle bleu, défini par Paul Gardner, est de dire qu'avec une planète limitée en ressources, nous devons fournir des efforts d’innovation et de réforme sur une durée longue, un siècle, pour réaliser une transition et amener l’humanité à un autre stade d’évolution. Un stade où elle pourrait vivre enfin en harmonie sur le Vaisseau Terre. Le tome 2 présente en détails le programme du Siècle bleu. Paul Gardner, comme je vous le disais, est bloqué sur la Lune à cause de la folie de Pékin et Washington. En attendant d’être secouru, il énumère les défis de ce siècle, il fixe l’ambition et décrit la joie que l’on aurait si on réussissait cette transition.
Ce personnage rêve, et chaque jour, durant quatorze jours, il poste un message aux Terriens et propose des solutions, complètement utopiques pour certaines. Au départ, ces messages sont lus parce que les gens ont envie qu’il soit sauvé. Comme il dit des choses fondamentales, profondes et très belles, il a un pouvoir d’influence énorme. Petit à petit, de plus en plus de monde se passionne pour ses messages, jusqu'à ce que 7 milliards d’humains se joignent à lui. La force lumineuse qui va s’opposer à tous les aspects lugubres va venir de cet homme qui rêve, seul, sur la Lune, qui éclaire et redonne à l’humanité l’espoir et le courage de faire changer les choses. Au moment où les héros de cette histoire sont empêtrés au plus haut point contre les mafias, l’Etat américain et les menaces nucléaires, intervient ce phénomène positif qui unit par percolation tous les rêves et espoirs des individus. Paul Gardner fédère tous ces élans positifs dans une espèce d’énorme révolution pacifique, qui prend une force gigantesque et - mais je ne voudrais pas raconter le livre - pourra éventuellement contrebalancer ces forces très noires qui existent également dans notre monde.

Cela peut paraître fou, mais en ces temps de doute et de protestation généralisée, le monde peut basculer si un nouveau leader apparaît avec un modèle vraiment nouveau. En espérant que ce ne soit pas un charlatan ! Ombres et Lumières est le fruit d’une longue réflexion sur l’émergence des révolutions.

CJ : Et tout cela, pour vous, naît de ce spectacle de regarder notre Terre depuis l'espace...
JPG :
J’ai longtemps cherché quel pouvait être le point de vue qui pourrait permettre à tous les humains d’être d’accord sur leur avenir. Le flash m’est venu en 1996, lorsque j’ai découvert les textes très poétiques des astronautes dans l’ouvrage Clairs de Terre, un ouvrage illustré de magnifiques photos de notre planète prises par les astronautes. J’en ai rencontré ensuite beaucoup et la plupart étaient frappés par un désir profond de protection de la Terre et des hommes. Pour moi, ce point de vue est devenu une évidence. La vision qui rassemblera les hommes, c'est notre Terre, notre maison, vue depuis l’espace. Et en voyant cette maison, on se rend compte qu’elle est belle, qu’il n’y a rien autour. Et qu'on ne peut espérer se dire "quand on aura tout foutu en l’air sur Terre, on ira ailleurs ". Ailleurs, on ne pourra pas vivre, en tout cas pas tout de suite.

CJ : On ira peut-être sur Mars..
JPG  : Mars est beaucoup moins accueillante que la Terre. Même si je lis très peu de science-fiction, je suis un grand admirateur de la saga "Mars la Rouge", "Mars la Verte", "Mars la Bleue" de Kim Stanley Robinson sur la terraformation de Mars, et pourtant j'avoue que cela ne m'a pas convaincu que ce serait possible d'y vivre. Les conditions de vie y sont épouvantables et précaires. Mieux vaut donc miser sur notre Terre que sur Mars. Il faut bien sûr continuer à explorer le système solaire et au-delà, mais ce ne sera pas une solution pour ce siècle d'aller s'enfuir sur Mars ou sur la Lune. Voir la Terre depuis l'espace nous fait à la fois prendre conscience de sa beauté mais aussi de notre isolement. Une image forte pour nous décider à nous comporter de façon plus responsable envers la nature mais aussi envers les humains et les autres espèces. Respecter le sacré de cette planète.

CJ : Est-ce pour cela que dans le roman vous parlez par exemple de la philosophie des Navajos ?
JPG : Oui. Les Navajos ont une conception très profonde de l’harmonie et de la beauté. Les clés sont là. Et le roman contient aussi des réflexions sur l’écologie, la spiritualité. Le monde va avoir besoin de ces forces lumineuses, toutes n’étant pas forcément rationnelles, certaines étant même magiques, mais on aura besoin de tout cela pour changer le monde.

CJ : Vous allez continuer la saga. Quels autres thèmes voudriez-vous aborder dans vos romans ?
JPG : Ce tome 2 est l’histoire d’une révolution, la Révolution bleue. Dans les idées qui m’intéressent, il y a la consolidation des révolutions. Dans l’histoire des sociétés humaines, si de nombreuses révolutions ont pris place, très peu ont finalement débouché sur des transformations vraiment positives. Souvent elles ont conduit à l’établissement de régimes pires que ceux qu’elles avaient destitués.

Je m’intéresse aussi aux conditions d’effondrement des civilisations. J'aimerais donc prolonger la saga avec un livre qui parlerait notamment d’archéologie antique, expliquant comment les grandes civilisations ont disparu. Ceci pour montrer que la nôtre n’est pas forcément robuste, mais maintenant je crois que nous sommes nombreux à en être conscients !

Enfin, un troisième thème concerne l’eau et le pétrole, les deux grands enjeux de ces prochaines années. Et peut-être aussi que je parlerai de Nikola Tesla, l’un des inventeurs les plus prolixes de l’Histoire et finalement assez méconnu du grand public.

CJ : Nous comptons beaucoup de chercheurs parmi nos abonnés. Pourquoi avez-vous abandonné la recherche scientifique ?
JPG : J’ai quitté la recherche pour deux raisons.
La première c’est qu’en voyant tout ce qu’il se passait autour de moi, je ne pouvais plus travailler dans un laboratoire sur des problématiques trop abstraites. J’avais un besoin d’être dans le concret, dans l’action, proche des cercles de décision. La science apporte un éclairage capital et je continue d’ailleurs d’analyser tout ce que je lis ou tout ce que j’entends avec cette même rigueur. Mais quand on veut faire changer les comportements, cela ne suffit pas de montrer les faits, il faut mettre des forces en route. Et cela, c’est difficile à faire depuis un laboratoire. Demandez-le aux milliers de climatologues qui collaborent avec le GIEC !

La seconde raison est que j’ai toujours eu peur de l’hyper-spécialisation. On a tendance à enferrer les chercheurs sur des thèmes très précis et cela ne correspond pas à ma personnalité. C’est pour cette raison que j’ai toujours refusé d’écrire une thèse. Je ne voulais pas être considéré comme le spécialiste de telle ou telle question. J’adore depuis toujours la pluridisciplinarité et la découverte de nouvelles choses. Ceci doit d’ailleurs se sentir dans ce que j’écris.
En travaillant dans l’énergie et l’environnement, et avec ces projets de romans, j’ai vraiment trouvé un équilibre et un champ d’investigation qui me va très bien. Cependant, je n’exclus pas de retourner dans la recherche fondamentale, si de grands programmes pluridisciplinaires et ambitieux se montaient !



Note
(1) Ce Sommet de la Terre s'est tenu à Rio de Janeiro du 3 au 14 juin 1992, sous l'égide de l'Organisation des Nations unies. Cette Conférence des Nations Unies sur l'environnement et le développement (CNUED) est généralement considérée comme une réussite. Avec la participation d'une centaine de chefs d'État et de gouvernement très diversifiés, ce sommet demeure aujourd'hui le plus grand rassemblement de dirigeants mondiaux. Plus de 1 500 ONG étaient également représentées. Ce sommet s’est conclu par la signature de la Déclaration de Rio, fixant les lignes d'action pour une meilleure gestion de la planète, faisant progresser le concept des droits et des responsabilités des pays dans le domaine de l'environnement. Cependant, elle n'est pas juridiquement contraignante. Au contraire, elle reconnaît la souveraineté des États à "exploiter leurs propres ressources selon leur politique d'environnement et de développement". Ce sommet a conduit par ailleurs à l'adoption du programme Action 21, qui comprend environ 2 500 recommandations (dont la plupart n'ont jamais été mises en œuvre), la Déclaration sur la gestion, la conservation et le développement durable des forêts, de même de même que les trois conventions de Rio :
• la Convention sur la diversité biologique (CDB)
• la Convention-cadre des Nations unies sur les changements climatiques (CCNUCC)
• la Convention des Nations unies sur la lutte contre la désertification (CLD).

S’est tenu ensuite le sommet de Johannesburg en 2002.
Un prochain sommet se tiendra à Rio du 20 au 22 juin 2012 avec pour thèmes "l’économie verte" et "le cadre institutionnel du développement durable".


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25 février 2012 6 25 /02 /février /2012 19:12

Commentaire par Jean Paul Baquiast
23/02/2012


 

Sur Lawrence Krauss

http://en.wikipedia.org/wiki/Lawrence_M._Krauss

Conférence http://www.youtube.com/watch?v=7ImvlS8PLIo

Débat http://scienceblogs.com/pharyngula/2011/04/
lawrence_krauss_vs_william_lan.php

 

 

 

 

Vers une nouvelle révolution paradigmatique

Dans un ouvrage souvent cité, mais de moins en moins lu 1) Thomas Kuhn expliquait que les connaissances scientifiques s'organisent autour de vastes constructions conceptuelles, qu'il nommait des paradigmes. Ces constructions s'élaborent à partir du travail quotidien des sciences et confèrent aux nouvelles découvertes un sens général qui dans l'ensemble s'impose à tous. Ils n'intéressent pas en effet les seuls chercheurs mais aussi les épistémologues (ou philosophes des sciences) et plus généralement la société toute entière. La caractéristique, selon lui, des paradigmes scientifiques est qu'ils n'évoluent pas par petites touches, au fur et à mesure de l'acquisition de nouvelles expériences. Ils le font d'une façon discontinue, par ruptures. Kuhn défend contre Popper l’idée que les théories scientifiques ne sont pas rejetées dès qu’elles ont été réfutées par de nouvelles expériences mais seulement quand elles ont été remplacées par de nouvelles théories ayant la même ambition totalisante. Ce remplacement est pour partie un phénomène social dans le sens où il engage une communauté de scientifiques et de philosophes en accord avec une explication globale de certains phénomènes ou de certaines expériences.

On a souvent dit ces dernières années que la physique était à la recherche de nouveaux paradigmes globaux, dans la mesure où ses deux grands domaines de recherches, l'astronomie (étendue à l'ensemble du cosmos sous le nom de cosmologie) et la mécanique quantique, reposent sur des bases non encore compatibles. Cependant elles ont été toutes été validées autant qu'il est possible aujourd'hui en l'état de l'expérimentation. Or ces deux domaines n'ont pas encore été rapprochés. Les efforts de synthèse entrepris par les théoriciens de la gravitation quantique n'ont toujours pas abouti. L'objectif est d'obtenir une synthèse mathématiquement cohérente entre la théorie einsténienne de la gravité, qui est au coeur de l'astronomie moderne et la physique quantique qui depuis les années 1929-1930 étudie en termes nouveaux les atomes et des particules. Or malgré les efforts déployés depuis maintenant une trentaine d'années, la gravitation quantique ne propose que des modèles théoriques non testables expérimentalement et n'offrant pas de sens commun explicite.

Ceci s'est traduit, dans le domaine de la cosmologie, par le fait étonnant que pour comprendre divers phénomènes encore inexpliqués, cette science a fait appel à des Singularités, c'est-à-dire à des évènements où les lois de la physique einstenienne cessent d'être applicables. Il s'agit notamment des Trous noirs et du Big Bang, désormais indispensables aux descriptions actuelles de l'univers. En principe seule la physique quantique devrait permettre de donner des descriptions satisfaisantes de ces évènements. Mais ce n'est pas encore le

On aurait donc pu espérer que l'ensemble des physiciens s'intéressant à la cosmologie aurait conjugué leurs efforts pour éliminer de tels vastes ilots d'incertitude. Même si les recherches consacrées à la gravitation quantique n'ont pas encore abouti, on aurait peut-être pu faire plus systématiquement appel à la physique quantique, par exemple pour étudier ce que celle-ci qualifie de vide (le vide quantique) et rechercher si le type de particules et d'interactions, dites virtuelles, qui se manifestent dans ce dernier ne pourraient pas permettre de mieux comprendre les phénomènes, non seulement du vide cosmologique (espaces quasiment dépourvus de particules) mais des Singularités auxquelles nous venons de faire allusion, là où l'espace et le temps ne se manifestant plus, les déterminismes de la physique ordinaire ne peuvent intervenir.

Ceci aurait été d'autant plus légitime que la physique contemporaine fait de plus en plus appel à des expériences, telles celles intéressant l'effet dit Casimir, où l'étude des particules virtuelles apparaissant et disparaissant au rythme des fluctuations du vide quantique est en train de se banaliser 2).  Or assez curieusement, la plupart des cosmologistes, jusqu'au début des années 2000, ne semblaient pas prêter intérêt aux questions étudiées par la physique quantique. C'est ainsi que pour expliquer des observations relatives à des anomalies dans la gravitation (matière noire) ou dans la vitesse d'expansion de l'univers (énergie noire), beaucoup préféraient mettre en cause la qualité de ces observations plutôt que l'intervention de facteurs en cours d'élucidation par la physique quantique, comme les particules quantiques et les fluctuations du vide évoquées plus haute 3). Peut-être faut-il faire porter ce manque d'ouverture au cloisonnement disciplinaire particulièrement marqué en France, entre astronomes et leurs collègues physiciens de laboratoire s'intéressant au monde quantique.

Ce cloisonnement s'est aussi traduit dans le domaine des paradigmes. La cosmologie inspirée par la tradition de l'astronomie s'est longtemps limitée au paradigme dominant dans les sciences dites macroscopiques, celles s'intéressant aux objets de la vie quotidienne. Il est que tout phénomène peut être rattaché à une cause. Il est aussi que ces causes s'organisent en lois de plus en plus générales à partir desquelles on peut déduire les phénomènes de détail. La physique quantique, au contraire, a popularisé depuis maintenant plus d'un demi-siècle les concepts d'indéterminisme, de superposition d'état, d'intrication. Pour elle, la science ne peut envisager de phénomènes ayant une réalité en soi. Elle ne peut décrire que des résultats probabilistes découlant des relations entre un monde inobservable directement, des expérimentateurs et des instruments.

On conçoit bien les résistances qu'a longtemps suscité la tentation d'étendre ces « conceptions du monde » à l'astronomie. L'astronome classique ne comprenait pas l'intérêt de faire appel pour, par exemple, l'observation de la lune et du soleil au « relativisme » s'imposant en mécanique quantique. Il reste que, pour interpréter les situations limites que fait apparaître aujourd'hui l'observation de l'univers, évoquer le vieux déterminisme de la physique macroscopique se révèle inopérant  4)

Malgré cela, jusqu'à une époque très récente, s'est conservée la conviction que le monde de la cosmologie restait gouverné par des causes premières définissant plus ou moins rigidement l'enchainement des phénomènes et l'interaction des forces en présence. Même si les spécialistes ne pouvaient pas encore expliquer, selon la formule célèbre, pourquoi il se trouvait quelque chose plutôt que rien, ils pouvaient au moins se persuader que ce quelque chose – c'est-à-dire l'univers avec tous ses contenus - découlaient de causes dont certaines leur paraissaient pouvoir être étudiées théoriquement et expérimentalement.

Les esprits évoluent

L'état des esprits paraît cependant changer rapidement chez les physiciens et ceux qui s'intéressent à leurs recherches, comme en témoigne le livre de Lawrence M. Krauss que nous évoquons ici, A universe for nothing. Gràce en particulier aux travaux de l'auteur et des cosmologistes ayant adopté sa démarche, la prise en compte des postulats et des méthodes de la physique quantique est en train de se généraliser en cosmologie. C'est ainsi que des observations niées ou non comprises par l'astronomie traditionnelle, telles celles relatives à la masse des astres (matière noire) ou à la vitesse d'expansion de l'univers (énergie noire) commencent à être mieux interprétées en faisant notamment appel aux fluctuations du vide et aux particules virtuelles étudiées par ailleurs en laboratoire par les physiciens quantiques.

Mais il existe à cela une contrepartie épistémologique. La physique quantique considérée dorénavant en astronomie comme incontournable apporte avec elle ses propres postulats épistémologiques. Nous les avons résumés ci-dessus. Il en résulte que les paradigmes anciens inspirés par la physique macroscopique perdent de leur influence, y compris par contagion dans les sciences traditionnelles. Une véritable révolution paradigmatique, une de plus, paraît en train de s'accomplir sous nos yeux. C'est à elle que fait référence le titre du présent article.

Si ce nouveau paradigme réussissait à s'imposer en découlerait un changement dans la façon de se représenter le monde ayant inspiré plusieurs générations de philosophies des sciences dominées par le déterminisme –sans mentionner chez d’autres auteurs un finalisme d’inspiration religieuse également très présent. Nous ne prétendons pas ici définir avec précision ce changement. Essayons pourtant de le résumer.

La grande majorité des humains ne sont pas concernés par la science. Ils se représentent le monde à partir des images et sentiments diffusés par les diverses religions. Nous n'évoquerons pas ici les polémiques et agressions que suscite dans les milieux croyants américains l'ouvrage de Lawrence Krauss. Le Web en témoigne. Mais ce ne sont pas les croyants qui nous intéressent. Nous mentionnons ici la petite minorité des humains qui, même s'ils ne se disent pas ouvertement athées, font cependant exclusivement confiance à la science pour décrire le monde. Lorsque celle-ci laisse des questions sans réponse, ils préfèrent attendre de nouvelles avancées, tant dans l'expérimentation que dans la théorisation, plutôt que faire appel à des explications par la divinité qui en fait n'expliquent rien (Dieu par défaut ou God of the Gaps, selon la formule reprise par l'auteur).

Or quel est le paradigme dominant dans les sciences dites macroscopiques, celles s'intéressant aux objets de la vie quotidienne. Il est nous l'avons dit que tout phénomène doit pouvoir être rattaché à une cause. Il est aussi que ces causes s'organisent en lois de plus en plus générales à partir desquelles on peut déduire les phénomènes de détail. Il en résulte qu'aucun scientifique conséquent, comme aucun philosophe des sciences responsable, ne se serait avisé jusqu'à ces temps-ci de postuler que l'univers et tout ce que l'on observe en son sein pourraient ne provenir de Rien.

C'est pourtant ce que suggèrent les cosmologistes tels que Krauss. Poussée à l'extrême, ce postulat signifierait que par Rien, il ne faudrait pas se limiter aux vides usuels, vide instrumental obtenu dans une machine à vide, vide cosmologique de l'espace inter-galactique ou même vide quantique de l'effet Casimir, supposé empli de particules virtuelles et de fluctuations, tous vides auxquels on peut rattacher des phénomènes observables. Il s'agirait d'un Rien absolu, antérieur ou en arrière-plan de l'univers, excluant évidemment tout temps, tout espace, tout observateur et toute matière à observer. Il exclurait même, à l'extrème, toute référence au monde quantique ou à son énergie, et par définition toute référence à des lois fondamentales de la nature, s'imposant a priori.

De plus, selon ce postulat, de ce Rien pourrait à tout moment provenir n'importe quoi. Par n'importe quoi, il faudrait là encore effectivement entendre N'importe quoi, apparaissant sur un mode totalement aléatoire, comme le font les émergences de couples de particules-antiparticules virtuelles. Ceci inclurait l'univers cosmologique que nous connaissons, avec ses lois fondamentales et tout ce qu'il comporte, y compris des observateurs intelligents tels que nous, mais aussi d'autres entités indescriptibles par nous et notamment d'autres univers, obéissant probablement, pour certains d'entre eux, à des lois fondamentales différentes et comportant des observateurs différents.

Un postulat en science n'a d'intérêt que si peuvent en être déduites des hypothèses vérifiables expérimentalement. C'est bien nous l'avons dit ce qui est en train de se passer en cosmologie, puisque depuis quelques années un certain nombre de faits nouveaux susceptibles d'entrainer des changements conceptuels importants, mais non encore organisés en une véritable révolution paradigmatique, sont en train de se produire. A Universe From Nothing en donne de nombreux exemples. Il n'est pas encore possible d'observer d'autres univers au sein d'un multivers hypothétique, mais le nouveau paradigme se refuse à exclure cette perspective.

Nous encourageons donc nos lecteurs à se reporter au livre. Il s'agit d'un ouvrage relativement difficile, bien que l'auteur vise un large public. Les concepts et les observations auxquels il se réfère sont récents et peu connus des non spécialistes. Ils évoluent tous les jours, comme le montre l'actualité scientifique. Laurence Krauss est particulièrement bien placé pour en traiter puisque comme nous l'avons dit, il a personnellement participé à beaucoup des recherches mentionnées. Il continue à le faire. Inutile dans ce premier article de faire d'autres commentaires. Nous y reviendrons ultérieurement à l'occasion.

Les limites du cerveau humain

Auparavant, nous voudrions évoquer une question que l'auteur aborde à peine, contrairement à d'autres scientifiques, tels notamment l'astronome Christian Magnan, précédemment commenté sur ce site. Il s'agit d'un fait, bien connu des cogniticiens évolutionnaire. Le cerveau humain s'est adapté tout au long de l'évolution à la compréhension de l'environnement dans lequel étaient plongés les animaux et les humains apparus ensuite. Il comporte donc des limites obligées. Il ne peut pas comprendre, ni même observer n'importe quoi. L'ajout de puissants moyens instrumentaux d'observation et de traitement des données n'y change rien. Les limites demeurent, dès que les questions à comprendre s'approfondissent.

Bien quei les techniques modernes permettent aux homo sapiens (ou pour reprendre notre terminologie, aux systèmes anthropotechniques ) de percevoir et d'interpréter de plus en plus de choses, y compris concernant le cosmos, il paraît inévitable que face aux questions véritablement dures (les hard problems de Chalmers) les humains doivent déclarer forfait. Mieux vaudrait en convenir. Beaucoup de ce que nous observons de l'univers nous demeurera sans doute à jamais incompréhensible. Par ailleurs, à très long terme, nous observerons de moins en moins de choses, si comme le pronostique Lawrence Krauss, l'expansion se poursuivait.

Il serait cependant raisonnable, avant que les cerveaux humains ne déclarent forfait, qu'ils s'appliquent davantage à mieux comprendre leur propre fonctionnement, assisté de celui de leurs prothèses artificielles. Beaucoup de domaines devant lesquels aujourd'hui la science capitule pourraient sans doute alors s'éclaircir. Cette perspective nous permettra de faire un lien entre le cosmos et les automates intelligents, qui donnent leur nom à notre site.


Notes
1)Thomas Kuhn La Structure des révolutions scientifiques, 1962
2)Cf NewScientist Something for nothing. How to harness the power of the vacuum 18 février 2012, p. 34
3)Voir par exemple Christian Magnan, dans Le théorème du jardin, que nous avons présenté sur ce site
4) Ce « relativisme » très sain, pouvant relever selon les termes de notre collègue Mioara Mugur Schaechter de la Méthode de Description Relativisée (MCR) qu'elle a proposée, ne s'est d'ailleurs pas encore étendu à l'ensemble des connaissances intéressant la vie quotidienne, alors qu'il y aurait, comme nous l'avons montré par ailleurs, tout-à-fait sa place.


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17 février 2012 5 17 /02 /février /2012 18:02

Faudra-t-il dorénavant dire adieu à la Big Science?
Par Jean-Paul Baquiast et Christophe Jacquemin 17/02/2012

Le terme de Big Science désigne généralement celle qui fait appel à des équipement lourds, coûtant des milliards de dollars ou euros et demandant des années de mise en place. Ce sont ces équipements qui depuis un siècle et plus particulièrement depuis les dernières décennies, ont permis de transformer radicalement le regard porté par l'homo sapiens sur ce qu'il perçoit de l'univers. On pense le plus souvent aux programmes spatiaux ou aux accélérateurs de particules. Mais il faut y ajouter les observatoires terrestres de nouvelle génération, sans doute aussi les matériels qui se consacreront à domestiquer la fusion nucléaire.

Les critiques politiques de la Big Science lui reprochent d'être plus souvent orientée vers la conquête de nouveaux pouvoirs géopolitiques ou de technologies principalement destinées à la guerre. Ce n'est que sous forme de retombées tout à fait marginales qu'elle contribue à la production de connaissances « désintéressées » à destination universelle.

Mais le reproche est partiellement injuste. Plus exactement il méconnait le moteur qui semble inhérent aux systèmes anthropotechniques à portée scientifique. S'ils n'étaient pas imprégnés dans leut totalité par une volonté de puissance, de tels systèmes ne verraient pas le jour.

Pourquoi faudrait-il dorénavant en faire son deuil? Parce que la Nasa vient d'annoncer, urbi et orbi, que sous la contrainte des réductions de crédits fédéraux, elle allait sans doute renoncer à ce qui était présenté comme le phare de l'exploration spatiale des 30 à 50 prochaines années, l'exploration de la planète Mars. Ceci entraînerait dès maintenant l'interruption de la coopération en cours de négociation avec l'Agence Spatiale européenne. L'objet en était de mutualiser certaines ressources ou projets, notamment l'envoi sur Mars dans la prochaine décennie de robots plus efficaces et intelligents encore que les atterrisseurs martiens actuellement programmés. De tels robots auraient directement préparé la venue de missions humaines; En attendant, ils auraient pu répondre à des questions d'un grand intérêt en termes de connaissances fondamentales, relatives notamment à l'origine de la vie dans l'univers.

Bien évidemment, l'annonce de la Nasa a semé la consternation dans le monde scientifique. Si la Nasa et avec elle les Etats-Unis renonçaient faute de moyens à des programmes son seulement emblématiques mais réellement porteurs de progrès, qu'allait il advenir d'autres investissements scientifiques tout aussi importants?

Certains commentateurs ont dénoncé un effet d'annonce. Il est vrai que l'exploration spatiale coûtera aux Etats-Unis des dizaines de milliards par an, difficiles à trouver en période de récession. Mais ne votent-ils pas des sommes bien plus importantes quand il s'agit des budgets militaires? Ceci même si dans le même temps les crédits de département de la défense se voient plus ou moins amputés? Ils ne pourraient donc pas plaider un appauvrissement généralisé. Par ailleurs, l'initiative privée commerciale, très à la mode aujourd'hui, ne pourrait-elle pas prendre le relais?

D'autres observateurs font valoir que si les investissements spatiaux américains se trouvaient durablement réduits, les Chinois qui en font un enjeu stratégique essentiel, prendraient le relais. Ils y investiront les surplus d'une croissance qui ne semble pas se ralentir. Au vu de quoi d'ailleurs, rigueur ou pas, l'Amérique ne restera pas passive, peut-être rejointe en cela par l'Europe, la Russie et l'Inde. On pourrait espérer en ce cas que les Chinois ne garderaient pas pour eux la totalité de leurs découvertes et en feraient bénéficier la communauté scientifique.

Plus généralement, on fera sans doute valoir aussi que des découvertes tout autant importantes pourront se poursuivre, dans le cadre de budgets infiniment moindres. C'est le cas en intelligence artificielle, en biologie synthétique, en neurosciences et dans bien d'autres domaines.

Un pessimisme beaucoup plus systémique

Il semble cependant que l'écho donné en Occident à la décision de la Nasa traduit un pessimisme beaucoup plus systémique. Il découle de la généralisation et de la globalisation des crises qui semblent menacer dorénavant le monde entier. Nous avons parfois relayé ici un sentiment de plus en plus répandu. Selon ce sentiment, la science et avec elle les technologies scientifiques ne pourront plus dans l'avenir répondre à tous les espoirs spontanément mis en elles jusqu'ici. Le développement exponentiel des consommation découlant de l'inflation démographique et des inégalités dans la croissance se conjuguera avec une diminution sans doute elle aussi exponentielle, des ressources disponibles. Les sociétés seront de plus en plus forcées de préférer les activités de survie à celles visant à augmenter les connaissances, quels que soient les coûts induits à terme d'une telle renonciation.
Dans le même temps se multiplieront les croisades antiscientifiques menées par les religions monothéistes dites du Livre.

Comme l'a écrit il y a quelques jours un journal scientifique, l'annonce de la Nasa préfigure le temps où les chercheurs ne pourront plus désormais, faute de ressources, se lever tous les matins en s'interrogeant sur ce que la journée à venir leur donnera peut-être la chance de découvrir. Autrement dit, bien avant que la planète ne subisse inexorablement la détérioration des conditions ayant permis chez elle l'émergence de la vie et de l'intelligence, associées avec un constructivisme sans pareil, ne va-t-elle pas désormais connaître des régressions de toutes sortes, préalables à la généralisation du grand froid cosmologique?

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30 janvier 2012 1 30 /01 /janvier /2012 18:18

Sommes nous seuls dans l'Univers?
Jean-Paul Baquiast 30/01/2012

Il s'agit d'une question aux répercussions scientifiques et philosophiques considérables. Nous venons de présenter les livres de deux cosmologistes 1) qui défendent une thèse que beaucoup de personnes détestent entendre formuler mais qui paraît aujourd'hui, en l'état de la science, la seule recevable: il n'est pas possible aujourd'hui d'identifier, à quelque endroit de l'univers que l'on se place, hors la Terre, de formes de vie et encore moins de formes organiques complexes susceptibles de comportement intelligents. Ceci quelles que soient les définitions que l'on donne de la vie et de l'intelligence.

Cela ne veut pas dire que de telles formes n'existent pas ailleurs. Il est donc tout à fait conforme à l'esprit scientifique de chercher à les découvrir. Cette recherche, pour ouvrir les angles d'approche, peut tout-à-fait légitimement s'appuyer sur des définitions de la vie et de l'intelligence qui ne soient pas définies strictement par les modèles biologiques identifiés.

Un vaste courant de recherche s'appuie pour ce faire, comme nous allons le rappeler ci-dessous, sur les produits de la vie synthétique et de l'intelligence artificielle actuellement développés par des Terriens sur la Terre, autrement dit, rappelons-le, par des organismes biologiques, ceux des chercheurs des disciplines concernées. Mais, répétons-le, aussi intéressants que puissent être ces produits et schémas, il ne suffit pas de montrer qu'ils sont théoriquement concevables. Il faudrait démonter expérimentalement que des entités de même nature existent sur d'autres planètes ou à quelque endroit que ce soit de l'univers. A ce moment seulement, nous pourrons affirmer que nous ne sommes pas seuls dans l'univers.

Les super-Terres

Il est indéniable que la mise en évidence, qui se multiplie actuellement, de planètes extérieures au système solaire et susceptibles d'habiter des formes de vie telles que nous les connaissons encourage les spéculations. On en compte à la date de rédaction de cet article environ 700. Ces planètes sont encore beaucoup trop lointaines pour que les instruments actuels permettent de les observer avec suffisamment de précision. Néanmoins l'échéance se rapproche.

Selon l'astrophysicien Dimitar Sasselov 2), les planètes les plus favorables à la vie ne sont pas seulement celles qui dans l'ensemble sont comparable à la Terre. Il pense que ce que les astronomes désignent du terme de super-Terre le seraient bien plus encore. Ci contre une vue d'artiste représentant un système double de super-Terres orbitant autour d'un Soleil.

Il faut entendre par ce terme de super-Terre des planètes composées de roches et de glaces d'une taille pouvant être 10 fois celle de la Terre. Elles disposent d'une surface relativement réduite par rapport à leur masse, ce qui leur permet de conserver leur chaleur interne. Cette chaleur favorise les mouvements tectoniques tels que connus sur Terre. Ceux-ci préviennent l'excès d'émissions volcaniques susceptibles de générer des effets de serre catastrophiques comme sur notre voisine Venus. Enfin la quantité de glace d'eau qu'elles contiennent pourrait favoriser la constitution d'océans gigantesques, multipliant les chances de voir apparaître les formes de vie océaniques qui sur Terre,ont été les précurseurs de la vie organisée.

En effet, selon Sasselov, la température clémente de la surface, sur ces planètes, pourrait encourager la constitution de molécules géantes susceptibles avec le temps d'atteindre les concentrations nécessaires à l'émergence de la vie. Ceci ne veut pas dire qu'il s'agirait d'une vie biologique telle que présente sur la Terre.

L'auteur porte un grand intérêt aux perspectives évoquées en introduction de cet article, concernant sur Terre les expériences en plein développement de la vie synthétique. Nous avons par exemple signalé ici les essais réussis de Craig Venter pour créer une cellule synthétique 3). D'autres essais sont en cours ailleurs. Or, les planètes super-géantes pourraient offrir des conditions permettant, avec le temps et la multiplication en nombre quasiment illimité des essais, la production de membranes enfermant les molécules nécessaires aux fonctions vitales telles que nous les connaissons.

Il ne s'agirait pas d'une vie nécessairement semblable à la vie sur Terre, mais elle pourrait y ressembler. Il ne serait pas pour autant nécessaire d' imaginer des formes de vie totalement exotiques, telles que la Science Fiction se plait à le faire. Il est évident que les recherches sur la biologie synthétique intéressent fortement l'exobiologie, c'est-à-dire la recherche de vie extraterrestre. La Nasa par exemple y consacre certains crédits.

L'évolution biologique répond-elle à des déterminismes généraux?

Ces formes de vie initialement monocellulaires pourraient-elles évoluer, comme sur Terre, afin de donner naissance à des organismes complexes susceptibles éventuellement d'intelligence et même de conscience de soi. Les biologistes et neurologistes évolutionnaires, sur ce point, et concernant les conditions régnant sur Terre, sont divisés. Comme le rappelle Michael Chorost 4), les uns ne voient aucune possibilité, dans le cadre de l'évolution darwinienne sur le mode Hasard et nécessité, pour que les aléas de l'évolution aient pu déterminer rigidement l'apparition d'espèces complexes et conscientes dont l'Homme actuel serait un représentant.

Différentes formes d'organismes sont apparues, certaines simples, d'autres complexes. La plupart ont disparu et ce ne fut que grâce à des circonstances favorables, n'étant en rien déterminées à l'avance, que les primates récents et les humains ont pu survivre. Il s'agit en gros de la thèse défendue par le regretté Stephen Jay Gould. Les deux cosmologistes cités dans la note 1 ci-dessous ont accumulé les preuves du fait que cette survie était si hautement improbable que l'on peut supposer sans grands risques, selon eux, qu'il s'est agi d'un phénomène unique dans la galaxie, sinon dans l'univers.

Mais une autre école de biologistes pensent que des lois plus générales, que l'on pourrait qualifier de structurales, sans imposer une évolution absolument déterministe vers la complexité (et la conscience), du moins en augmentent les probabilités d'occurrence. Sur Terre, comme éventuellement sur les planètes super-géantes évoqués précédemment, les phénomènes locaux étudiés par la thermodynamique sous le nom d'accroissement de la complexité par génération d'ordre à partir du désordre (systèmes en déséquilibre) ne peuvent que favoriser des niches d'accroissement de la complexité dont la vie et même l'intelligence pourraient être les produits. En terme d'évolution, du fait des contrainte de la sélection darwinienne, ceci se traduit sur Terre par ce que l'on nomme l'évolution convergente. On désigne ainsi l'apparition d'organes différents ayant les mêmes fonctions (par exemple entre le dauphin et le saurien fossile dit ichtyosaure - image) mais aussi l'affectation à des fonctions différentes d'organes identiques.

Ces contraintes ne veulent pas dire, aussi bien sur Terre que sur d'autres planètes, que la marche vers des complexités croissantes soit déterminée à l'avance. Disons qu'elle aurait autant, sinon plus de probabilités de survenir que l'enfermement dans des formes de moins en moins complexes. Ceci même en cas de catastrophes de grande ampleur. Si des formes complexes survivent aux catastrophex, les chances pour qu'elles redonnent naissance à des complexité accrues ne sont pas négligeables.

Nous pouvons donc conclure qu'il ne serait pas scientifique d'exclure a priori l'existence dans l'univers de formes de vie intelligentes, éventuellement très différentes de nous. C'est toute la question qu'exploite avec ferveur la science fiction. Mais encore une fois, tant que de telles formes n'ont pas été observées sur Terre et ailleurs dans l'univers, il n'est pas possible d'en faire des objets d'étude autres que relevant de la conjecture.


Notes
1) Alone in the Universe. Why our Planet is Unique par John Gribbin. http://www.automatesintelligents.com/biblionet/2011/dec/gribbin.html
Voir aussi Le théorème du jardin par Christian Magnan http://www.automatesintelligents.com/biblionet/2011/dec/theoremejardin.html
2) Dimitar Sasselov. How the hunt for alien worlds and artificial celles will revolutionize life on our planet, Basic Books 2011
3) Voir par exemple http://www.guardian.co.uk/science/2010/may/20/craig-venter-synthetic-life-form. Voir aussi sur le même sujet http://www.sciencemag.org/content/329/5987/52.abstract
4) Michael Chorost, The ascent of life. NewScientist, 21 janvier 2012, p. 35
5) Ceci contrairement à ce qu'affirme le promoteur contesté de la théorie constructale, Adrian Bejan, y compris dans son dernier ouvrage Design in Nature. How the constructal laws govern evolution 2011. Doubleday. Sur Béjan et plus généralement les théories de la morphogenèse, voir notre article de 2004 qui conserve toute son actualité : La morphogenèse http://www.automatesintelligents.com/echanges/2004/jan/morphogenese.html


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29 janvier 2012 7 29 /01 /janvier /2012 15:05

 


Jean-Paul Baquiast, Christophe Jacquemin - 29/01/2012

BranesL'hypothèse du multivers suppose que notre univers coexiste avec d'autres dans un espace multidimensionnel dit mondes de branes (branesworlds). Dans ce cas, peut-on imaginer que des objets de notre univers puissent sauter de celui-ci dans un autre de ces univers, et en revenir ?

L'hypothèse est ancienne, mais une équipe de l'Université de Namur, dirigée par le physicien Michael Sarrazin, pense qu'un tel bond de matière pourrait se produire sous l'effet de puissants champs magnétiques. Ils ont déterminé les bases théoriques d'un tel phénomène. L'intérêt de ce travail, selon eux, tient au fait que notre galaxie, un des constituants de notre univers, pourrait produire les champs magnétiques nécessaires.


Figure tirée de l'article "Experimental limits on neutron disappearance into another braneworld"
Travaux de l'équipe de Michael Sarrazin

Le multivers au laboratoire

Bien plus, les chercheurs pensent pouvoir détecter l'aller et retour de particules matérielles de notre univers à d'autres dans le cadre d'expériences de laboratoires. Encore mieux, ils estiment que le processus s'est déjà produit sans avoir été observé lors de certaines expériences. Ils pensent en particulier à des expériences sur des neutrons ultra-froids conduites à l'institut Paul Langevin à Grenoble et à l'institut de Physique Nucléaire de Saint Petersbourg. Les processus mis en oeuvre sont complexes. Nous renvoyons sur ce point le lecteur aux articles cités en référence.


Ces expériences ne sont pas concluantes pour le moment, se produisant dans des temps trop courts. Mais les auteurs proposent de les poursuivre pendant une année calendaire, au cours de laquelle la Terre fera au moins un tour de Soleil, modifiant en conséquence le champ magnétique s'exerçant au sein du laboratoire. On ne peut que souhaiter voir mettre en place cette expérimentation étendue.


Si les hypothèses des auteurs étaient confirmées, y compris les interprétations qu'ils donnent aux résultats expérimentaux, on imagine sans peine le retentissement scientifique et aussi philosophique d'une telle découverte. Un prix Nobel, dans un premier temps, s'imposerait.


Références
Article : How Neutrons Might Escape Into Another Universe
http://www.technologyreview.com/blog/arxiv/27517/
Voir aussi Experimental limits on neutron disappearance into another braneworld http://arxiv.org/abs/1201.3949
Voir aussi en français le site Wikistrike
http://www.wikistrike.com/article-des-physiciens-esperent-capturer-des-neutrons-alors-qu-ils-s-appretent-a-changer-d-univers-97905136.html

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21 janvier 2012 6 21 /01 /janvier /2012 16:23

 Peter H. Diamandis, Steven Kotler

L'avenir du monde: abondance ou misère?


A paraître
Présentation par Jean-Paul Baquiast 21/01/2012

Nous avions il y a quelques années donné sur le site Automates Intelligents un large écho à la thèse dite de la Singularité, brillamment défendue par l'inventeur et futurologue américain Ray Kurzweil. (voir notre présentation de son ouvrage The Singularity is near, Penguin Book 2005) Rappelons en deux mots que pour les tenants de cette façon de voir l'avenir, réunis désormais dans le Singularity Institute, les développements exponentiels et convergents des nouvelles sciences et des comportements associés devraient résoudre dans les prochaines décennies les problèmes de rareté et de pollution actuellement pronostiqués par les scientifiques non moins respectables qui annoncent l'effondrement des civilisations anthropotechniques.

Pour notre compte, devant l'accumulation des tensions entre la consommation-gaspillage des ressources et les capacités de réponse de la planète, nous avions fini par penser que les pronostiqueurs du « collapse global » étaient plus crédibles que ceux de l'abondance par la Singularité. Cette dernière n'est-elle pas un mythe suggéré par les oligarchies détentrices des richesses et des connaissances pour calmer les revendications et les révoltes de ceux se voyant enfermés à vie dans un futur sans espoir.

Pour être objectif, il faut cependant observer que les apôtres de cette véritable religion laïque qu'est la Singularité n'ont pas renoncé à se battre pour rendre crédible et donc faire vivre leur foi en un avenir potentiellement meilleur. Sans se départir d'un regard critique à leur égard, il faut néanmoins s'efforcer de les entendre.

Pour cela, ceux qui ne suivent pas de près les travaux et conférences de l'Institut de la Singularité pourront mettre à jour leurs connaissances par la lecture d'un ouvrage à paraître, déjà très commenté, « Abundance, The Future Is Better Than You Think » . Dans ce livre, les auteurs Peter H. Diamandis (président de la X-Prize Foundation et cofondateur de la Singularity University) et l'écrivain scientifique Steven Kotler se livrent à un très efficace travail de communication pour convaincre le lecteur des raisons qu'il devrait avoir de croire en l'avenir.

Ils insistent à cette fin sur ce qu'ils nomment quatre forces émergentes susceptibles de changer le monde. La première et sans doute la plus importante repose sur le développement exponentiel des technologies émergentes déjà abondamment évoquées par Ray Kurzweil. Mais qui dit technologies émergentes ne dit pas technologies déjà en voie d'émergence. Ce concept doit inclure, conformément à la thèse néodarwinienne de la mutation créatrice, l'apparition non prévisible de nouvelles solutions auxquelles personne n'a encore pensé et qui naitront du bouillonnement chaotique des intelligences. Plus le milieu sera ouvert et communiquant, plus ces inventions auront de possibilités pour se développer et faire apparaître de nouvelles ressources. Refuser ce postulat serait impensable de la part d'un esprit scientifique nourri à la philosophie des Lumières.

Forces émergentes socio-politiques

Les autres forces évoquées par les auteurs relèvent de l'analyse sociologique ou même sociologico- politique. Elles reposent sur l'hypothèse que les technologies émergentes seront exploitées par des dynamismes sociaux qui leur donneront à la fois leurs ressorts et leur portée.

Il s'agira de trois moteurs d'innovation qu'ils nomment dans l'esprit un peu messianique propre à l'Amérique « L'inventeur Domestique » (pour traduire le terme de « DO It Yourself Innovator », le « Technophilanthropisme » et le Milliard de ceux qui veulent s'en sortir ( le « Rising Billion »). Globalement il s'agira de tous les individus, riches ou pauvres et les petites entreprises (nous pourrions ajouter le monde des activités associatives et solidaires) qui vont se saisir des opportunités offertes par la créativité scientifique et technologique pour faire apparaître de nouveaux processus ou de nouveaux outils. Ceux-ci devraient non seulement procurer de nouvelles ressources, mais résoudre les conflits avec l'environnement résultant d'un accroissement de la demande globale.

Les auteurs donnent de nombreux exemples du surgissement d'initiatives qu'ils pronostiquent, dans le domaine de la santé, de l'agriculture, de l'énergie, de la dépollution...Ainsi en serait-il des « fermes verticales » qui devraient remplacer l'agriculture traditionnelle par des techniques utilisant 80% moins de terre, 90% moins d'eau, 0% de pesticide et 0% de coûts de transport – tout en occupant d'une façon intelligente des milliers d'actuels chômeurs.

Ces inventions reposeront en grande partie sur le sens de l'intérêt collectif qui devrait animer ceux qu'ils nomment les technophilanthropes – dont tous ceux qui s'investissent dans la diffusion des connaissances à travers l'Internet gratuit donnent des exemples. Mais elles reposeront aussi sur le cerveau global constitué par les centaines de millions de citoyens qui voudront faire travailler leur imagination au service de leur propre survie, sans faire appel à la conquête et au pillage comme beaucoup sont aujourd'hui tentés de le faire. Il pourra s'agir des plus pauvres, décrits comme le milliard des travailleurs à 2 dollars, dès qu'ils utiliseront les réseaux pour se regrouper et investir.

Le livre ne donne pas les outils qui permettraient de mesurer les impacts globaux, tant sur les ressources et l'environnement que sur la satisfaction des besoins, résultant d'une explosion (non chiffrée) de telles inventions. On pourra donc rester sceptique, mais surtout y voir une tentative politique pour sauver le rêve américain en péril aujourd'hui, par un appel renouvelé à ce qui en était le pilier, la libre entreprise et la libre invention – y compris à l'égard des restrictions imposées aux inventeurs par le capitalisme financier détestant la prise de risque.

On y verra aussi, plus globalement, une tentative pour sauver le Système, défini par les militants du mouvement Occupy comme opposant 5% d'hyper-riches à 95% de pauvres. L'appel aux milliardaires philanthropes (?) pour sauver le monde, tels par exemple ceux qui comme Richard Branson (groupe Virgin) s'investissent dans de nouvelles formes d'industries spatiales, paraîtra bien naïf.

Il serait cependant léger de se détourner du message roboratif ainsi proposé, au profit d'un pessimisme systématique qui ne serait pas davantage fondé. Le futurologue doit garder en l'esprit que tout peut arriver et que notamment le passé ne commande pas le futur. Ce ne sera pas en restant les mains dans les poches que l'on pourra survivre.

Pour en savoir plus
Abundance. The book, avec un exposé video de Peter Diamandis (anglais) http://abundancethebook.com/

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11 janvier 2012 3 11 /01 /janvier /2012 16:53
Jean-Paul Baquiast
Depuis 40 ans, les sociétés technologiques ont la capacité d'évaluer leur avenir. Et alors? Alors rien, ou presque....
 
Il paraît indiscutable que les sociétés technologies actuelles (les nôtres) disposent d'un grand nombre d'outils leur permettant d'observer leurs comportements et d'en tirer des modèles prédictifs. Certes, ces observations sont partielles, incertaines et souvent faussées par des acteurs détournant volontairement les faits pour préserver leurs intérêts. Il en est de même des modèles prédictifs. Ceux-ci n'explorent qu'un nombre nécessairement limité de perspectives et de solutions possibles, auxquelles on peut toujours reprocher un manque d'objectivité.

Mais cette situation est le propre de tout travail scientifique. La seule façon d'échapper à ces critiques serait de soumettre à un débat démocratique incessant aussi bien ces études que les solutions envisagées pour optimiser les comportements des sociétés, prévenir en particulier les plus dangereux d'entre eux. C'est le défi permanent posé par les relations entre scientifiques et citoyens. Or force est de constater que les problèmes qui supposeraient le plus grand nombre de débats, afin de faire naître le plus grand nombre de consensus, sont ceux portant sur l'avenir même de ces sociétés technologiques.

Il s'est agi depuis quelques années de la question du changement climatique et des changements qu'il faudrait apporter à nos modes de vie pour en limiter les effets dangereux, sinon mortels. Mais ce nouvel enjeu relance avec une actualité accrue la question des limites de la croissance dans un monde aux ressources finies.

Le problème avait été bien posé par le Club de Rome fondé en avril 1968. Le rapport intitulé en anglais The Limits to Growth, dit aussi rapport Meadows, du nom de son principal auteur (photo), reposait sur un modèle du Massachusetts Institute of Technology, à nombreuses variables, dit World3, lequel avait provoqué un effet considérable.

A sa suite, le Club de Rome avait tenté de susciter des politiques mondiales dites depuis décroissantistes, visant sinon à supprimer du moins à limiter les activités les plus dangereuses pour l'avenir de l'espèce humaine (Club of Rome Project on Predicament of mankind ).

Mais parallèlement la démarche avait suscité une contre-offensive massive des intérêts économiques et politiques visant à ne rien remettre en cause. Les représentants de ces intérêts n'ont eu de cesse d'en discréditer les auteurs plutôt qu'essayer de discuter le plus objectivement possible leurs arguments. Certes, toutes les prédictions, celles tenant notamment à la raréfaction des ressources en pétrole, n'ont pas été vérifiées dans les délais annoncés. Mais globalement, aujourd'hui encore, les diagnostics posés demeurent valables. Ceci étant, les adversaires du Club de Rome ont pratiquement réussi dans leur entreprise de discrédit. Le rapport a très vite cessé d'être actualisé, puis mentionné, jusqu'à tomber quasiment dans l'oubli aujourd'hui.

La rapport World3, comme aujourd'hui les rapports du GIEC concernant le réchauffement climatique, présentent cependant un caractère plus qu'alarmant qui devrait mettre en garde les opinions et les décideurs. Ils montrent que, sauf à modifier radicalement les principaux facteurs humains, tant du réchauffement que de la disparition des ressources, des effets dits de feed-back ou rétroaction font que tout remède partiel se traduit rapidement par une aggravation globale.

Ainsi diminuer la consommation des énergies fossiles sans diminuer la consommation d'énergie entraîne des répercussions sur l'environnement qui sont à terme tout aussi destructrices. De même les efforts visant à augmenter la production agricole pour faire face aux effets de la croissance démographique ne font que reporter le problème, la destruction des ressources en terres et la pollution s'aggravant corrélativement. Selon ces modèles, des effets d'emballement, dits run-away, ne tarderont pas, quoique l'on fasse, à provoquer des catastrophes de grande apleur, se traduisant notamment par des destructions multiples et des morts par centaines de millions. Autrement dit, ces modèles obligent, non sans de bonnes raisons, à envisager la disparition des civilisations telles que nous les connaissons.

Les partisans du « business as usual » en tirent argument pour dénoncer l'exploitation de ces résultats par ce qu'ils nomment un sensationnalisme catastrophiste, voire de véritables complots contre l'ordre établi. Il faut disent-ils faire confiance à l'inventivité humaine, aux ressources de la technologies et aussi au libéralisme politique. Les solutions apparaîtront d'elles-mêmes. Malheureusement, l'irrationnel l'emporte systématiquement dans ces débats, que ce soit sous forme d'une foi quasiment religieuse dans le progrès et dans l'humanité, comme à l'inverse dans la confiance pouvant être conférées aux prévisions pessimistes des travaux de modélisation. Plutôt que se battre à coups d'anathèmes, il vaudrait mieux reprendre les études, affiner les hypothèses et utiliser les potentiels constamment accrus des technologies et des réseaux afin de rendre nos civilisations plus « cognitives ».

Mais est-ce possible? Nous voulons dire par là: n'est-il pas illusoire de penser que ces civilisations, même aujourd'hui où la culture scientifique se répand, puissent se comporter avec une intelligence suffisante pour éviter les comportements menaçant leur propre survie? Ne feront-elles pas comme toutes les autres populations biologiques (sauf exceptions encore mal démontrées): se développer jusqu'à épuiser les ressources de leur milieu et finalement disparaître?

Un système cognitif planétaire?

Les habitués de ce site savent que selon nous, nos sociétés, qualifiées de systèmes anthropotechniques, paraissent incapables de se comporter en systèmes cognitifs, c'est-à-dire en systèmes susceptibles d'utiliser les moyens de connaissance dont ils disposent pour réguler leurs comportements. Tout se passe comme si les déterminismes de type génétique (ou épigénétique) poussant à la lutte pour la domination les composantes anthropologiques de ces systèmes, quel qu'en soit le prix, ne puissent être contrôlés par la prise en considération des informations résultant du progrès des des technologies de connaissance. Au contraire, ces technologies seraient utilisés pour l'essentiel à renforcer les luttes en vue de la domination. L'appel volontariste à des politiques plus prudentes resterait d'effet marginal face aux déterminismes primaires. Les perspectives ne pourraient éventuellement changer que si des catastrophes véritablement globales conduisaient à la disparition des forces prédatrices.

Les optimistes peuvent cependant espérer certaines évolutions évitant ces solutions extrêmes. Elles découleraient non seulement de l'accroissement des risques mais de la densification des réseaux d'étude et de discussion, permise notamment par la croissance de l'internet. Un nombre grandissant d'humains pourrait ainsi échapper au formatage des esprits et des comportements imposés par les oligarchies dominantes. Adopteraient-ils pour autant des comportements plus prudents, reposant sur la décroissance des consommation, le contrôle des populations et sur le partage. Certains en doutent. Mais l'intérêt nouveau semblant s'attacher aujourd'hui à l'actualisation du rapport du Club de Rome, ainsi qu'à la poursuite des études climatologies et environnementales disposant d'outils plus efficaces, serait un indice à considérer. Un système anthropotechnique cognitif planétaire ne serait-il pas en train d'émerger?

Pour notre part, nous dirions qu'il ne devrait pas avoir de priorité scientifique plus grande que celle visant à multiplier les études concernant l'avenir de la planète et celui des systèmes intelligents, y compris et surtout dans les prochaines décennies.

Sources
NewScientist. Deborah MacKenzie, Doomsday Book 7 janvier 2012, p. 38. http://www.newscientist.com/article/mg21328462.100-boom-and-doom-revisiting-prophecies-of-collapse.html
le Club de Rome et le rapport sur les limites de la croissance. Jean-Marc Jancovici. http://www.manicore.com/documentation/club_rome.html
L'auteur pourtant environnemantaliste très compétent a fait l'objet d'ostracisme de la part des milieux antinucléaires à la suite de son refus de condamner sans nuance cette technologie. Ceci ne doit pas empêcher d'étudier en détail son site, Manicore. Il s'agit d'une véritable mine d'informations.
Le rapport World3 http://en.wikipedia.org/wiki/World3

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8 janvier 2012 7 08 /01 /janvier /2012 11:37



Introduction par Jean Paul Baquiast 08/01/2012

 



Page personnelle http://www.lifesci.sussex.ac.uk/home/John_Gribbin/
John Gribbin http://en.wikipedia.org/wiki/John_Gribbin
Notice bibliographique http://www.johngribbin.co.uk/

 

 


 



John Gribbin est un écrivain scientifique très prolifique. C'est aussi un astronome et un physicien confirmé. Il convient donc d'apporter la plus grande attention à ses écrits, même lorsqu'il aborde des thèmes qui obligent à remettre en question les convictions les plus répandues.


Parmi celles-ci, figure celle selon laquelle l'univers, proche ou lointain, pourrait abriter un nombre éventuellement grand de civilisations plus ou moins intelligentes, avec lesquelles nous pourrions communiquer. Cette hypothèse, jusqu'ici relevant de la science fiction, reçoit de nouveaux arguments depuis quelques années avec la découverte présumée de centaines d'exoplanètes (extérieures au système solaire). Les progrès rapides de l'observation astronomique et satellitaire font espérer que dans quelques années, il sera possible de commencer à observer directement de telles planètes, notamment les plus intéressantes, planètes dites rocheuses se situant dans la zone réputée habitable entourant leur étoile. Peut-être sera-t-il même possible de détecter sur ces planètes des indices révélant une vie biologique, voisine de celle présente sur Terre depuis environ 3,5 milliards d'années.


Au delà de ces observations, parfaitement justifiées, des crédits non négligeables continuent d'être affectés, dans le cadre du SETI et programmes analogues (Search for Extra-Terrestrial Intelligence), à l'écoute de messages provenant d'éventuels extra-terrestres, voire à l'envoi de messages à eux destinés. Il s'agit là d'une étonnante perversion de l'espritscientifique, très proche de la foi religieuse. Sauf à imaginer que toutes les lois connues de la physique soient fausses, les distances galactiques, compte tenu des technologies actuelles, sont telles qu'elles réduisent à néant tout espoir d'échange dans la durée d'une vie humaine. Ainsi l'étoile la plus proche de la Terre, Proxima du Centaure (d'ailleurs particulièrement hostile à la vie), est suffisamment loin (4 années-lumières) pour décourager la communication avec elle, et a fortiori tout voyage en sa direction.


Il reste que le besoin de ne pas se croire seul dans l'univers, y compris seul dans la galaxie, est si profondément ancré dans les consciences que les scientifiques les plus avertis continuent, pour d'obscures raisons, à imaginer que les technologies et sciences de demain mettront l'humanité, sinon en état de quitter la Terre, du moins à proiuver qu'il existe ailleurs des civilisations plus ou moins proches de la nôtre. Il en découle que les hypothèses scientifiques visant à démontrer l'improbabilité très forte de telles civilisations, que ce soit dans la galaxie ou plus largement dans l'univers connu, sont comme le présent ouvrage de John Gribbin, très mal reçues.


De la même façon, les avertissements, tels ceux de James Lovelock, concernant la nécessité de prserver une planète qui est la seule dont nous disposions, ne sont pas prises en compte par les intérêts politiques et économiques dominants. Les travaux de ce scientifique exceptionnel, et d'autres analogues, sont scandaleusement présentés comme catastrophistes. 1)


Concernant l'ouvrage de John Gribbin, présenté ici, il est suffisamment documenté pour montrer que tous les arguments aujourd'hui disponibles confirment bien l'hypothèse du titre: nous sommes effectivement seuls dans l'Univers. Affirmer le contraire ne reposerait sur aucune base solide. On notera que le cosmologiste français Christian Magnan vient de publier un livre qui reprend la même thèse, que nous avons récemment commenté « Le théorème du jardin » , http://www.admiroutes.asso.fr/larevue/2011/122/theoremejardin.htm).


Les raisonnements des deux auteurs ne se recoupent pas exactement, mais dans l'ensemble ils font appel à des arguments convergents, de type probabiliste. Les probabilités de trouver dans l'univers, à quelque échelle de temps que ce soit, une civilisation proche de la nôtre sont si faibles qu'il vaut mieux n'en pas parler. Christian Magnan raisonne à l'échelle de l'univers entier qui pourrait comporter plus de cent milliards de galaxies. John Gribbin se situe à l'échelle de notre galaxie, la Voie lactée, qui pourrait comporter plusieurs centaines de milliards d'étoiles. Mais dans l'ensemble, les deux approches se complètent. Quelques centaines de milliards de galaxies n'augmentent pas sensiblement, malgré les apparences, la probabilité pour nous de trouver des systèmes planétaires où pourraient se développer des vies intelligentes, par rapport à ce qu'elle est dans notre galaxie.


On objecte qu'une telle affirmation est idéologique, puisque précisément notre présence est là pour démonter qu'une telle circonstance s'est au moins produite une fois. Mais l'argument ne tient pas, s'il n'existe aucune preuve que l'évènement ait pu se produire ailleurs ou puisse se reproduire, même sur la base de très grands nombres. On ne peut donc que récuser le principe anthropique « faible » selon lequel il existerait des lois naturelles pouvant encourager l'apparition de la vie intelligente, tout au moins quand on veut l'appliquer à l'étude de l'univers. Il n'y a pas de lois naturelles favorables à l'apparirion de l'intelligence dans les systèmes naturels, il n'y a eu qu'un hasard heureux. Autrement dit, tout espoir de découvrir quelque part des civilisations de près ou de loin proches de la nôtre serait vain, voire dangereux. Il nous permettrait de ne pas faire tous les efforts possibles pour protéger notre civilisation supposée intelligente, y compris à très court terme, des innombrables risques qui la menace. 2)


Or les deux ouvrages évoqués ici, malgré les efforts tout à fait remarquables de scientificité déployés par leurs auteurs, semblent se heurter à un épais silence de la communauté scientifique. Peut-être est-ce du au fait qu'ils suscitent, chez tout lecteur fut-il scientifique, un profond malaise, confinant au rejet. Quelle en est la raison? L'espoir est-il si l'on peut dire organiquement chevillé au corps de tout être vivant un tant soit peu complexe? S"agirait-il d'un atout (comme d'ailleurs la croyance religieuse) indispensable à la lutte pour la vie? Ou bien faudrait-il rechercher des causes plus profondes à un tel phénomène? En discuter pourrait permettre d'éclairer avec des arguments concrets la vieille question des rapports entre les approches se voulant scientifiques, autrement dit visant à l'objectivité, et les convictions philosophiques ou affectives des citoyens. C'est la raison pour laquelle nous proposons ici ce trop bref article.


Quant au fond de la question, nous n'avons pas la prétention de remettre en cause les arguments de John Gribbin, d'autant plus que ceux-ci paraissent extrêmement convaincants. Nous nous bornerons dans la première partie de l'article, à les résumer très sommairement pour les personnes non anglophones ou ne pouvant accéder au livre.


Pourquoi notre planète est elle unique?


Le livre de John Gribbin expose en détail les arguments selon lesquels pour la grande majorité des scientifiques contemporains, au moins de ceux qui se tiennent informés des observations les plus récentes de l'astronomie et de l'exobiologie, l'extrême diversité des formes de vie et d'intelligence terrestres résultent de séquences d'évènements si improbables qu'il est à peu près possible d'affirmer leur caractère unique. Autrement dit, de telles séquences - y compris des catastrophes ayant permis à la vie de repartir sur de nouvelles bases, ne se seraient pas produites ailleurs dans la galaxie, durant son histoire passée. Elles n'auraient aucune chance de se reproduire pas dans le temps d'existence qui lui reste. Ceci vient directement en contradiction avec la croyance populaire selon lesquelles il existerait des lois d'organisation ou d'auto-organisation susceptibles de provoquer l'apparition régulière de systèmes intelligents, ici ou ailleurs.


Intéressant notre système solaire, le plus significatif de ces évènements serait l'impact avec le Terre d'un objet céleste de la taille de Mars, qui se serait produit quelques temps après la formation de notre planète, il y a 5 milliards d'années. Comme toute hypothèse, celle-ci trouve encore des détracteurs, mais les observations les plus récentes convergent. L'impact, aurait-il été frontal, aurait sans doute pulvérisé les deux astres en donnant naissance à un nuage de poussières et de planétésimaux. S'étant produit avec une certaine incidence, il a arraché à la Terre la matière nécessaire à la formation de la Lune, tout en donnant à la Terre une inclinaison et une vitesse de rotation sur l'écliptique qui se sont dans l'ensemble conservés jusqu'à nos jours. L'évènement a généré les marées d'origine lunaire, la succession des saisons et des jours, ainsi qu'un phénomène dont la pleine portée a été longue à comprendre, la dérive des continents. A supposer que soient déjà apparues sur la Terre des formes de vie sous-marines primitives, ces diverses circonstances ont permis aux premières cellules, archae, eucaryotes, puis procaryotes, de se multiplier. La présence stabilisatrice de la Lune reste encore indispensable aux grands mécanismes biologiques actuels. 3)


D'autres phénomènes potentiellement catastrophiques ont failli provoquer la disparition de la vie, mais n'étant pas allé jusqu'au bour de leur effet destructif, ils ont relancé le mécanisme de mutation sélection propre à celle-ci. Sans eux, nous n'existerions pas. John Gribbin mentionne une collision entre Vénus et une super comète, s'étant produite il y a 600 millions d'années et ayant recouvert tout le système solaire intérieur d'une couche de particules de glace et de poussière. Il en est résulté une glaciation quasi complète de la Terre (Terre « boule de neige ») , récemment identifiée et aux conséquences bien analysées. La plupart des organismes existants ont disparu sous l'effet du froid, sauf dans quelques zones protégées. Au retour de températures normales, une explosion d'animaux aux formes étranges s'est produite (explosion du Cambrien et faune dite du Burgess) à partir de laquelle les populations maritimes et terrestres aujourd'hui identifiées dans les couches fossilifères ont pu se développer. Mais là encore, si cette comète avait impacté directement la Terre ou si, à l'opposé, elle était restée extérieure au système solaire, nous ne serions pas là pour en discuter. Or les chances pour que de telles successions d'évènements se produisent sur d'autres planètes sont quasiment nulles.


Les paléobiologistes ont multiplié les exemples d'autres extinctions massives ayant atteint les populations en place, dont ont résulté de nouveaux sauts qualitatifs de compétence ayant profité aux espèces survivantes. La dernière et la plus commentée concerne la suite d'évènements ayant provoqué à la fin du crétacé l'extinction des dinosaures.Ceci ne veut pas dire que si les dinosaures n'avaient pas disparu, au point d'évolution atteint par certains d'entre eux à cette époque, de petits dinosaures tels que le peu connu troodon (image), assez proches au plan anatomique et semble-t-il cognitif des futures primates, n'auraient pas servi de base à ce que l'on aurait pu appeler des lignées intelligentes d'anthroposaures. Mais en fait ce furent les primates, dont les humains que John Gribbin voudrait à juste titre classer parmi les « pan » (pan sapiens), qui ont profité des nouvelles opportunités ouvertes par les changements climatiques les ayant chassé des forêts tropicales.


John Gribbin termine son exposé en rappelant que les civilisations humaines développées, capables d'un minimum de représentation d'elles-mêmes dans leur environnement, devraient mettre tous leurs soins à éviter de disparaitre, du moins à la suite de phénomènes dont ils seraient directement responsables. Or il constate que ce n'est pas le cas. Pour le moment encore les forces sociales (que nous appelons nous-mêmes anthropotechniques) sont incapables de limiter leur croissance démographique et la surexploitation des ressources énergétiques et minérales naturelles découlant de leurs courses à la domination. Or, souligne-t-il, quand ces ressources auront disparu, aucune solution de type technologique ne permettra d'éviter l'effondrement de ces civilisations – y compris bien sûr l'impossible exode sur d'autres planètes. Ceci pour une raison simple. De telles solutions technologiques nécesiteraient des ressources en énergie et matière premières qui auraient alors été épuisées.


La Terre et nous-mêmes disparaitront certes inexorablement,pour des raisons cosmologiques, avec la transformation du soleil en géante rouge ou, bien avant cela, par suite de rencontres inévitables avec des astéroïdes de grande taille. Mais le « doomsday » ou dernier jour pourrait survenir à bien plus proche échéance, dans quelques décennies éventuellement, si nous n'y prenions pas garde.

Or pourquoi, répétons le, un message si alarmant, le plus pertinent que puisse suggérer aujourd'hui les sciences des systèmes naturels, laisse-t-il les opinions indifférentes? Nous avons précédemment, pour tenter de répondre à cette question, évoqué un phénomène civilisationnel que nous avons nommé le Paradoxe du sapiens (voir la version téléchargeable de cet essai à http://www.admiroutes.asso.fr/larevue/2011/123/paradoxe-du-sapiens.pdf )


Oculos habent et non videbunt


Mais avant d'aborder cette perspective, il paraît nécessaire de préciser la définition que l'on se donne de la vie et de l'intelligence, afin d'en rechercher l'éventuelle présence, ou absence, dans la galaxie. Concernant la vie, John Gribbin se contente des définitions retenues par les paléobiologistes, qui recoupent celles données par les exobiologistes. Il existe désormais des critères assez généraux permettant de différencier des systèmes que l'on qualifiera de vivant au regard de systèmes réputés simplement matériels ou physico-chimiques.


Concernant l'intelligence, les critères sont moins nets. Pourrait-il exister dans l'univers des formes d'intelligence artificielle, se greffant sur des vies artificielles ou de synthèse apparaissant spontanément dans des circonstances favorables ? On pourrait imaginer que de tels systèmes puissent émerger spontanément, dans certains milieux physiques exotiques, à partir par exemple de fluctuations dans le vide quantique, mais rien de tel jusqu'à ce jour n'a été identifié par la science. L'hypothèse n'est cependant pas à exclure définitivement, sans en faire le support de rêveries qui relèveraient de la science-fiction.


Ceci ne veut pas dire qu'il faille, comme le fait John Gribbin, se contenter de définitions classiques de la vie et de l'intelligence, que ce soit pour comprendre les phénomènes cognitifs présents sur la Terre, ou pour en rechercher d'équivalents éventuels dans l'univers. Nous avons depuis longtemps, sur ce site, proposé de prendre en considération ce que nous nommons des systèmes anthropotechniques. Il s'agit d'entités (super-organismes ou "complexes" associant très étroitement, y compris en termes génétiques, des humains, individus et groupes, et les diverses technologies aujourd'hui proliférantes qu'ils ont développées depuis l'âge de pierre. Ces systèmes émergent sur le mode darwinien d'une compétition pour les pouvoirs et les ressources.


On ne peut évidemment pas étudier les systèmes anthropotechniques comme on le fait des systèmes physiques ou biologiques. Ils sont multi-échelles, de l'individu à la civilisation mondiale toute entière, en passant évidemment par les différents réseaux de traitement et de mémorisation intéressant la production de connaissances, qu'elles soient empiriques ou scientifiques. Ils sont multi-domaines et multi-sites. Les humains qui en forment la composante anthropique, bien que dotés de cerveaux et capables de cognition, constituent à ce titre des systèmes souvent qualifiés en Intelligence artificielle de « systèmes cognitifs ».


Le point important est qu'en leur état actuel de développement, ces systèmes sont insuffisamment cognitifs. Ils ne peuvent pour le momment se donner de la Planète et des sociétes humaines elles-mêmes une connaissance complète, faute de prendre le recul nécessaire. Pour pleinement comprendre et prédire les déterminismes complexes qui les entraînent, ils devraient disposer d'instruments d'observation et de logiques englobantes, ce qui semble pour le moment hors de leur portée.


Il faut insister sur cette question. Pourquoi les systèmes anthropotechniques associant depuis quelques millénaires des homo (ou pan) sapiens et des technologies de plus en plus pertinentes, y compris dans le domaine observationnel, se montrent-ils encore incapables de prévoir et surtout de prévenir les catastrophes menaçant l'avenir de la vie et de l'intelligence sur la Terre. En principe, ils devraient conjuguer les capacités cognitives et d'action rationnelle propres aux humains et aux technologies qui les composent. Or la pratique montre le contraire. Les potentiels les plus pointus en matière d'observation, de prédiction et d'action préventive dont disposent ces systèmes servent principalement à encourager des luttes et guerres pour le pouvoir, au mépris des conséquences léthales pouvant en résulter pour l'avenir de nos civilisations terrestres?


Cela tient semble-t-il au fait que les ressorts anthropologiques les plus primitifs, de type épigénétique, visant à dominer, continuent à l'emporter sur les formes de coopération poussant à la prévision et à la prudence . Les sociétés humaines anthropotechniques ne sont à cet égard pas très différentes des sociétés animales. Celles-ci, dans l'ensemble, persistent à exploiter jusqu'à épuisement les ressources dont elles bénéficient. Malthus l'avait bien vu.

Qu'espérer? Il faudrait que les systèmes anthropotechniques mutent suffisamment pour que la raison l'emporte dans la gestion des ressources planétaires. Mais on ne voit guère comment de telles mutations pourraient se produire, avec l'ampleur permettant de faire disparaître les comportements suicidaires archaïques afin de laisser place à des comportements plus prudents. Plus exactement, on ne voit que des catastrophes de grande ampleur qui soient susceptibles de provoquer la disparition massive des humains prédateurs entraînant actuellement nos civilisations à leur perte. Ce serait à cette condition que de nouvelles générations de systèmes anthropotechniques pourraient faire durer les sociétés intelligentes au moins aussi longtemps que le permettront les mécanismes cosmologiques naturels.


On conçoit qu'énoncer froidement de telles perspectives ferait passer leur auteur pour un fou dangereux. John Gribbin ne s'y est pas risqué, sauf peut-être sous une formes subliminale. Soyons lui gré pourtant d'avoir pris ce risque.


Notes
1) Renvoyons sur ce point le lecteur à notre recension du dernier ouvrage de James Lovelock, intitulé d'une façon prophétique « The vanishing face of Gaïa, a Final Warning » http://www.automatesintelligents.com/biblionet/2009/mar/lovelock.html
On lira, dans le même esprit, Storms of my Grand-Children, de James Hansen (http://www.automatesintelligents.com/biblionet/2010/jan/hansen.html
2) Nous ne mentionnerons pas ici les innombrables publications et articles qui, de nos jours encore, abordent la question de l'intelligence dans l'univers d'une façon plus littéraire, sinon inspirée par des croyances religieuses. C'est la cas notamment du principe anthropique dit fort, selon lequel l'évolution de l'univers a été organisée sous l'influence d'une déité non-matérielle, afin de faire apparaître des formes spirituelles à son image.
Observons que si le principe anthropique et son optimisme sous-jacent ne nous paraissent pas relever d'une approche scientifique, il en est de même des innombrables prophéties apocalyptiques ayant toujours prédit pour le court terme la fin de l'univers. John Gribbin, certes, fournit de nombreux arguments pouvant laisser craindre la fin, éventuellement prochaine, de notre civilisation terrestre. Mais il s'agit là de prospectives scientifiques méritant, au contraire de leurs homologues métaphysiques, d'être prises au sérieux.
3
) On lira sur ces sujets le travail considérable du biochimiste Nick Lane Life ascending, présentée sur ce site à l'adresse http://www.automatesintelligents.com/biblionet/2010/mar/nicklane.html . La formulation de Nick Lane semble sous-entendre que l'ascension vers des organismes complexes ait correspondu à des mécanismes inévitables. Mais Nick Lane insiste sur le caractère aléatoire de certains des évènements fondateurs.

 

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