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Cet ensemble de textes a été conçu à la demande de lecteurs de la revue en ligne Automates-Intelligents souhaitant disposer de quelques repères pour mieux appréhender le domaine de ce que l’on nomme de plus en plus souvent les "sciences de la complexité"... lire la suite

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27 août 2013 2 27 /08 /août /2013 20:45


Critique par Jean-Paul Baquiast 25/08/2013

Article provisoire

Thomas Nagel (né en juillet 1937) est un philosophe américain.

Il est actuellement professeur d'université en philosophie et droit à l'Université de New York. Ses principaux centres d'intérêts sont la philosophie de l'esprit, la philosophie politique et l'éthique.


Voir Wikipedia http://en.wikipedia.org/wiki/Thomas_Nagel

Le dernier livre du philosophe de la connaissance Thomas Nagel, présenté ici, bien que court, s'inscrit sous un titre très agressif, avec des arguments tenant compte de l'évolution récente des sciences, dans une discussion plus que millénaire: l'univers matériel donne-t-il naissance à des structures capables de vie, de conscience, de connaissance et finalement de valeurs morales? L'apparition de ces structures est-elle spontanée ou suppose-t-elle au contraire l'intervention d'un esprit extérieur à la matière qui lui imposerait des finalités supérieures? On reconnaît dans cette dernière façon de poser la question le dualisme matière/esprit qui depuis qu'elles existent inspire les religions et les divers spiritualités. Leur version, très à la mode aujourd'hui du fait du poids politique des Etats-Unis dans les débats d'idées, est le créationnisme, dans sa version dure d'inspiration biblique ou dans sa version douce, telle que déclinée par les défenseurs du « dessein intelligent ». Ceux-ci ne rejettent pas les explications scientifiques mais les inscrivent dans une évolution orientée vers la réalisation de finalités de nature spirituelle.

Or Thomas Nagel a toujours refusé d'être rangé parmi les spiritualistes dualistes ou les théistes, pour qui la science moderne peut s'accommoder de l'hypothèse d'un Dieu organisateur, fut-il très lointain. Il s'est toujours affirmé comme radicalement athée, ce qui n'est pas sans un certain courage dans un monde ou les religions de combat se font de plus en plus entendre et où l'athéisme est de plus en plus assimilé au blasphème, pouvant éventuellement être puni de mort. Mais l'intérêt de Mind and Cosmos est que le livre, comme d'ailleurs les articles précédents de Thomas Nagel, ne reprend pas l'approche matérialiste physicaliste généralement partagée par l'ensemble des sciences dites occidentales, marquées par le déterminisme. Selon cette approche, des causes physiques, élucidables par la science, permettent d'expliquer l'apparition de la vie et des différents attributs dont certains organismes vivants se sont trouvés dotés sur Terre; notamment la conscience, accompagnée d'une aptitude à la connaissance et aux comportements de type moraux. Ces causes s'expriment dans le processus darwinien expliquant l'apparition de la vie et de ses diverses propriétés par le mécanisme de la mutation au hasard/sélection. Or Thomas Nagel ne juge pas crédible l'hypothèse darwiniste , aussi puissant puisse être le darwinisme lorsqu'il se déroule sur des milliards – ou au moins des centaines de millions d'années.

La téléologie

L'alternative au darwinisme proposée par Thomas Nagel est la téléologie (qu' il ne faut évidemment pas confondre avec la théologie), ou évolution orientée par l'apparition de buts qui définissent a priori des finalités capables d'orienter les modalités évolutives des organismes. L'approche téléologique est acceptée dans une certaine mesure par la biologie et la physiologie. Le développement d'un embryon commandé par l'expression de ses gènes se fait dans le cadre de choix bien définis au préalable. Mais pour que l'hypothèse téléologique soit viable à grande échelle, celle de la planète voire du système solaire et de la galaxie, il faudrait qu'elle repose sur la mise en évidence de contraintes et de finalités d'une toute autre ampleur. Or les sciences modernes n'ont pas voulu approfondir cette possibilité, ne fut-ce que dans le souci compréhensible de ne pas rouvrir des portes à l'idéalisme spiritualiste toujours près de s'y engouffrer.

La difficulté à laquelle se heurte Thomas Nagel, non seulement dans ce livre mais dans l'ensemble de son oeuvre, est simple à résumer: il réussit sans trop rencontrer d'oppositions à rassembler les nombreux arguments présentés, depuis Charles Darwin lui-même, à la vraisemblance d'un développement vital né du simple hasard, contraint par la nécessité résultant de la sélection pour la vie. C'est comme on le sait l'argument essentiel des créationnistes, selon lequel par exemple le développement d'un organe aussi complexe que l'oeil ne peut découler du processus darwinien, compte-tenu notamment du temps relativement bref au cours duquel il s'est produit. Les darwiniens, avec Richard Dawkins en ce cas, se sont efforcés au contraire de montrer qu'un tel développement était possible, en s'appuyant sur les preuves expérimentales concernant l'apparition d'organes de vision de plus en plus sophistiqués.

Mais pour se laisser convaincre, selon Nagel, qui rejoint en cela sans les partager les arguments des créationnistes, il faut faire montre d'une grande bonne volonté, approchant une sorte de foi religieuse. Les preuves avancées par les darwiniens restent selon lui très fragiles. L'ensemble du livre, Mind and cosmos, développe cet argumentaire, en l'appliquant à l'apparition, non seulement de la vie, mais de la conscience, de la raison générant la connaissance scientifique du monde et finalement de la morale, reconnaissant l'existence de valeurs dépassant le seul intérêt des individus et dont les espèces biologiques dotées d'une certain complexité sont capables de s'inspirer, même si ces valeurs sont contraires à leurs intérêts immédiats. .

Dans tous ces cas existent de nombreux arguments découlant d'un déterminisme évolutionnaire darwinien ou néo-darwinien qu'admettent faute de mieux les scientifiques matérialistes, mais qui peuvent apparaître, selon l'expression populaire, quelque peu « tirés par les cheveux ». Nagel énumère en détail les objections suscitées par ces arguments. La difficulté à laquelle cependant il se heurte à son tour se heurte Nagel est qu'il ne peut pas, de son propre aveu, fournir d'arguments scientifiques, observables et vérifiables, permettant de justifier les développements téléologiques auxquels, à son tour, il accorde sans vouloir le reconnaître une sorte de foi religieuse. Dans l'état actuel de la science, le lecteur du livre, comme ceux qui s'intéressent à ses thèses, se trouvent par conséquent écartelés entre des « croyances » différentes, pas plus faciles à démontrer les unes que les autres.

Perspectives cosmologiques

Avec un peu de recul, nous sommes obligés en effet de constater qu'il faut beaucoup de foi, si l'on peut dire, pour se convaincre que l'évolution de la vie sur Terre s'insère dans un mécanisme darwinien d'une très grande ampleur, selon lequel ce serait l'ensemble de l'évolution de notre univers qui aurait été, soit par hasard soit par suite d'une construction initiale, déterminé par des contraintes permettant l'apparition de systèmes vivants, intelligents et finalement moraux. Cependant nos lecteurs sont suffisamment informés des développements récents de la cosmologie scientifique pour ne pas refuser de telles perspectives, sans mentionner la recherche sur Terre même de formes de vies encore inconnues, par exemple dans les grands fonds océaniques ou géologiques. Elles sont à la source de toutes les hypothèses actuelles concernant l'existence de vies et d'intelligences extraterrestres. Même si de telles hypothèses n'ont pas encore abouti, il serait absurde de les considérer comme une fuite en avant de la science dure matérialiste vers des horizons que Nagel qualifierait, sans nuance péjorative de sa part d'ailleurs, de métaphysiques.

Résumons en deux mots la problématique évolutionniste actuelle, telle qu'elle pourrait s'appliquer à l'histoire d'un corps céleste, d'un système solaire, d'une galaxie voire d'un univers abritant des conditions dites life-friendly, c'est-à-dire potentiellement favorables à l'apparition de le vie – ou même de formes de vie pas très différentes de celles que nous connaissons. Il faut que ce corps céleste abrite des conditions physiques et des composants permettant la formation de molécules complexes susceptibles de s'organiser, sous la forme de ce que nous appelons l'ARN ou l'ADN, en ensembles stables reproductifs. Il faut que s'engage le processus darwinien de reproduction au hasard par essais et erreurs permettant que des structures plus complexes encore naissent des précédentes et qu'une compétition entre elles pour l'accès aux ressources entraine la disparition des formes les moins adaptées et le succès, gage de développements ultérieurs, de formes s'étant révélées mieux adaptées, qu'elles soient d'ailleurs plus complexes ou simplement différentes.

Il faut enfin que ce processus d'ensemble se révèle à l'usage suffisamment pervasif (ou ubiquitaire, selon l'expression des informaticiens) pour qu'il s'étende en des délais relativement courts, quelques milliards d'années sinon bien moins, à l'ensemble des milieux caractérisant l'astre considéré. La suite, c'est-à-dire l'apparition au sein des structures dites biologiques en découlant, d'organismes dotés de capacités, pouvant être plus ou moins marquées, voire pouvant être différentes, de langages, de consciences de soi, d'aptitudes à la construction de modèles cognitifs du monde plus ou moins efficaces et finalement de capacités à créer puis identifier des qualia ou valeurs dites morales, ne serait qu'une question de temps, si les conditions favorables initiales nécessaires étaient rassemblées.

Or si ces mêmes conditions favorables se retrouvaient sur d'autres planètes, dans la galaxies, dans d'autres galaxies et pourquoi pas (selon l'hypothèse des multivers) dans d'autres univers, pourquoi ne pas imaginer que ces planètes, et plus généralement le cosmos, au cours de l'histoire cosmologique que nous leur attribuons, puissent héberger des êtres vivants, conscients, intelligents et moraux, comparables – ou non – à ce que nous sommes, autrement dit. devenir globalement plus intelligents ?

ll faudrait évidemment obtenir des preuves matérielles vérifiables de tels évènements pour en faire l'un des fondements de notre science actuelle. Ceci n'a pas encore été le cas, mais comme nous l'avons indiqué plus haut, l'hypothèse opposée, dite téléologique, à laquelle se référe Thomas Nagel, n'est pas davantage vérifiable. Les athées tels que Nagel devront dans ce cas choisir entre postulats métaphysiques différents, sinon opposés. La difficulté d'un tel choix ne sera pas pour eux, s'ils disposent d'une philosophie scientifique suffisamment solide, un prétexte pour se renvoyer en désespoir de cause à des explications non pas téléologiques, mais théologiques, autrement dit faisant appel à un hypothétique Dieu dans la machine, tout aussi difficile à admettre par celui qui dispose d'un minimum de bon sens.

Pour poursuivre le débat, on pourra se demander si un corps céleste, voire une galaxie, dotée par l'évolution d'entités vivantes et intelligentes comparables à ce que nous sommes, pourrait se retrouver dans la compétition interstellaire en position plus favorable que celles de ses homologues qui en seraient restées à des formes d'organisation physico-chimiques plus simples. La réponse dépendra du jugement que l'histoire cosmologique nous permettra de porter sur les avantages comparés dont disposent des astres intelligents au regard d'autres plus primitifs. Les idéologues anti-science nombreux sur Terre expliqueront qu'à terme la science et les techniques associées seront une malédiction pour notre planète. Mais nous ne les suivrons pas évidemment dans ce jugement.

La question du hasard ou de l'aléatoire.

Un des arguments forts employés par Thomas Nagel pour repousser le déterminismee physico-chimique et ses développements dans le domaine biologique est que le hasard ne suffit pas à rendre probable l'apparition dans l'univers des structures complexes, qu'elles aient été physico-chimiques ou a fortiori biologique. Il fallait que jouent des forces beaucoup plus puissantes et systématiques, inscrites si l'on peut dire de tous temps dans la nature, y compris pourquoi pas au niveau des lois fondamentales de la physique. Mais rappelons le, Nagel s'avoue lui-même incapable de préciser ce que pourraient être ces forces, en dehors de l'évocation d'une prédestination divine qu'à juste titre il refuse.

Nous pourrions pour notre part nous étonner du fait qu'arrivé à ce stade de son itinéraires philosophico-scientique, il ne fasse pas davantage allusion aux perspectives ouvertes par la physique quantique, qui débordent de plus en plus le domaine des sciences dites microscopiques pour envahir le domaine des sciences macroscopiques. Mais ceci se comprend car Thomas Nagel est un « réaliste » convaincu. Autrement dit. il postule l'existence d'un réel extérieur à l'homme et que la science doit se donner la mission de découvrir et préciser. Nous sommes là aux antipodes de l'approche dite par Mioara Mugur-Schächter du relativisme épistémologique découlant de la prise en compte des modèles du monde proposés par la mécanique quantique. Dans le cadre de cette dernière approche, le réel n'est pas objectif mais au mieux intersubjectif et instrumental. Il est construit en permanence par les développements de la physique quantique et des sciences, telle la cosmologie quantique, s'en inspirant.

Nous ne reprendrons pas ici les nombreux articles consacrés sur ce site à ce qu'il faut bien appeler la marche conquérante de la physique quantique et de ses conséquences épistémologiques. Disons que les plus potentiellement créatrices de ces conséquences obligent à considérer avec un regard nouveau le fonctionnement du cerveau et celui de l'esprit qui découle de ce dernier. Pour simplifier, on parlera d'une approche constructiviste qui oblige à prendre en considération l' « émergence » d'entités échappant aux contraintes du déterminisme physico-chimique linéaire. Le terme d'émergence paraît relever de la facilité de vocabulaire, mais il traduit bien le fait que, dans le monde quantique et dans les mondes physiques déterminés par lui, peuvent apparaître à tous moments des mécanismes, déterminismes ou concepts de type probabilistico-statistiques s'appliquant aux grandes masses de données – que ces données soient d'ailleurs déjà identifiées par la science ou qu'elles ne le soient encore qu'incomplètement.

Dans cette perspective rien n'obligerait la science des modèles constructivistes à refuser l'apparition, sur la Terre ou sur tout autre corps céleste, de propriétés qui ne découleraient pas de déterminismes préalables, ceci que nous soyons ou non conscients de l'existence de ces propriétés. A la limite, diraient les optimistes de la philosophie constructiviste, pourquoi ne pas imaginer que de telles propriétés puissent naître de façon statistico-probabiliste dans les univers « chaotiques » de nos cerveaux, puis se matérialiser ensuite sous l'effet des comportements constructifs des individus ou groupes les ayant adoptées. A ce moment, l'univers, tout au moins sur la Terre et dans les astres proches, pourrait se transformer de façon spontanée dans un sens actuellement imprévisible ou peu prévisible, à condition que les propriétés ainsi « imaginées » soient capables de mettre en action des forces physico-chimiques, voire cosmologiques préexistantes (c'est-à-dire pour certaines d'entre elles relevant du quantique intemporel).

Il est peu probable que la science moderne, sous ses aspects les plus constructifs, enrichie de telles considérations, puisse s'étendre à l'ensemble de la planète, et a fortiori à l'ensemble du système solaire ou de la galaxie? Mais pourquoi ne pas imaginer cependant qu'elle puisse avoir une influence faible ou forte, immédiatement ou plus tard, dans le monde indescriptible parce que chaotique des conflits entre informations se déroulant d'un système planétaire à un autre.

Références
Faute de temps nous ne pouvons proposer ici d'étude critique suffisamment complète des thèses évoquée par le livre de Thomas Nagel. Le lecteur pourra se tourner vers les trois articles ci-dessous, provenant d'auteurs inégalement convaincus.
* Newyorker http://www.newyorker.com/online/blogs/books/2013/07/thomas-nagel-thoughts-are-real.html
* The NewYork Review of books http://www.nybooks.com/articles/archives/2013/feb/07/awaiting-new-darwin/?pagination=false
* The Partially Examined Life
http://www.partiallyexaminedlife.com/2013/02/07/evolution-is-rigged-a-review-of-thomas-nagels-mind-and-cosmos/

* Sur les travaux de Miora Mugur Schachter, voir à titre d'introduction " L'infra-mécanique quantique" ouvrage au format.pdf accessible en téléchargement gratuit à partir de notre site. http://www.admiroutes.asso.fr/larevue/2011/115/IMQ.pdf

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commentaires

Windows tech support 11/12/2013 12:04

I am a philosophy student and Thomas Nagel is my favorite philosopher. I really admire his works on the philosophy of mind. His books are really an encyclopedia for those who are interested in this field. Thank you for sharing the review of his book.

Clovis Simard 24/09/2013 03:05

FUSION DE LA RELATIVITÉ ET PHYSIQUE QUANTIQUE.fermaton.over-blog.com

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