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Cet ensemble de textes a été conçu à la demande de lecteurs de la revue en ligne Automates-Intelligents souhaitant disposer de quelques repères pour mieux appréhender le domaine de ce que l’on nomme de plus en plus souvent les "sciences de la complexité"... lire la suite

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17 février 2011 4 17 /02 /février /2011 21:59

Le match Watson/humains dans le jeu Jeopardy.
Ce que l'on pourrait en conclure concernant l'Intelligence artificielle.
Jean-Paul Baquiast - 17/02/2011


Dans la présentation que nous faisons du livre de Martin Ford, The Lights in the Tunnel http://www.automatesintelligents.com/biblionet/2011/jan/martinford.html, nous insistons sur l'argument principal de ce livre : une grande majorité des travailleurs actuels, quels que soient leurs professions et leurs grades, seront remplacés dans les prochaines décennies par des applications de l'Intelligence artificielle, des automatismes et de la robotique. Contrairement à ce que l'on croit, les plus menacés seront ceux qui font aujourd'hui appel aux formes élaborées de la compréhension du langage naturel et du jugement, en s'appuyant sur des quantités considérables de connaissances accumulées aussi bien dans leurs cerveaux que dans les sources de documentation qu'ils utilisent.


Dans un premier temps, on cite en exemple les documentalistes qui répondent, notamment par téléphone ou en ligne, aux questions posées par des clients. Une bonne partie des centres serveurs qui avaient été créés ces dernières années dans des pays à bas salaires sont en train de disparaître, du fait du relais pris par des systèmes d'intelligence artificielle, fonctionnant sur le mode du système-expert. Mais la contagion s'étendra vite à de nombreuses professions ou l'expertise repose en grande partie sur la consultation d'informations mémorisées, fussent-elles complexes: médecins, avocats, enseignants.


Aujourd'hui, chacun peut en faire l'expérience en consultant les bases de données immenses, en nombre et en contenus, qui constituent la puissance cognitive d'entreprises à moteurs de recherche telles que Google. Des algorithmes de plus en plus efficaces permettent au moteur de comprendre rapidement le sens des questions posées et d'offrir les réponses statistiquement les plus appropriées, même si ces questions sont ambiguës ou partielles. Le moteur n'invente évidemment rien de nouveau ce faisant. Il s'appuie sur les références qui ont été accumulées sur des centaines de serveurs répartis, qu'il peut consulter en quelques dixièmes de seconde. Les réponses mentionnent en premier lieu les sites ou données les plus consultées.

On peut le constater à propos de ce que les chercheurs en Intelligence artificielle ont appelé le paradoxe Paris Hilton. Si l'on tape ce terme sur Google, on obtient une dizaine de réponses concernant la star (photo). Il n'est fait mention de l'hôtel Hilton à Paris qu'au 12e ou 15e rang. Ceci tient au fait que les questions sont principalement posées par des Américains connaissant la star et ne s'intéressant qu'épisodiquement à l'hôtel parisien. Si cependant un processus de recherche plus performant était utilisé par Google ou par un autre système de question-réponse professionnel, il aurait pu déduire d'un certain nombre de connaissances plus subtiles accumulées à propos du sujet posant la question que c'était l'adresse de l'hôtel que ce dernier cherchait.


Ce sont de telles performances que prétendent accomplir les responsables du mega système-expert géré par l'ensemble de super-ordinateurs IBM baptisé Watson, en honneur du fondateur de la firme. L'actualité s'est beaucoup intéressée au match qui vient d'opposer ce système aux gagnants d'un jeu intitulé Jeopardy, très populaire aux Etats-Unis. Après plusieurs épisodes suivis de près par les médias (fortement orchestrés par les relations publiques d'IBM), Watson vient de l'emporter sur ses concurrents humains. Il s'agissait de faire face, comme nul ne l'ignore désormais, à des questions lourdes d'ambiguïtés, avec la meilleure pertinence et dans les meilleurs délais.

Pour préparer Watson à l'épreuve, les ingénieurs d'IBM ont entré dans le système, pendant des semaines (des mois) des données de toutes sortes susceptibles de répondre avec le plus de pertinence et le plus de rapidité possibles aux types de questions posées par les humains dans le jeu Jeopardy.


Progrès apportés par Watson


C'est sur la base de ces informations que s'applique la technologie de question-réponse développée par IBM. Elle ne paraît pas très différente de celle utilisée par les systèmes IBM joueurs d'échec. Face à une occurrence nouvelle imposée par le partenaire humain, l'ordinateur recherche, parmi les milliers ou centaines de milliers de réponses possibles qu'il a mémorisées, celle qui paraît la plus adaptée.


Les performances obtenues sont impressionnantes. De plus les domaines intéressés pourront être étendus indéfiniment, en fonction des capacités de mémorisation du système et de la variété des expertises qui seront rassemblées. IBM est donc légitime à prétendre que Watson ou ses successeurs pourront progressivement s'investir dans tous les champs du savoir, à condition encore une fois que les actuels détenteurs des compétences acceptent de les charger dans le système. IBM insiste évidemment, PR obligeant, sur le fait que ces experts ne seront pas dépossédés de leur rôle social. Ils seront seulement sollicités à un niveau supérieur, leur permettant d'appliquer les ressources de leurs cerveaux à des questions non triviales.

Ceux qui ont connu le début de l'utilisation des systèmes-experts retrouveront les inquiétudes ressentis par les experts de l'époque, face à l'éventualité de se voir remplacer par de tels systèmes dans un certain nombre de professions supposant, comme par exemple la médecine, la formulation de diagnostics à partir de milliers de données précédemment mémorisées par la profession. En fait, à l'époque, les craintes des professionnels les plus avertis se sont apaisées, compte tenu des faibles performances des « moteurs d'inférence » utilisés par les systèmes experts. Ceux-ci ne se sont généralisés que dans les systèmes où le champ des questions-réponses restait limité (comme dans les annuaires téléphoniques en ligne) ou dans ceux supportant une grande approximation, que l'utilisateur peut corriger lui-même. C'est le cas des moteurs de recherche modernes, Google ou Yahoo.


Il est indéniable qu'en ce qui concerne les performances, Watson se rapproche beaucoup plus de celles déployées par les humains, y compris dans le langage courant. Il peut avec ce qui semble être une grande aisance comprendre des questions posées en langage naturel, c'est-à-dire sans l'obligation de respecter des formalismes permettant au système de ne pas s'égarer dans des voies adjacentes inutiles. Il peut fournir des réponses faisant appel à diverses sortes de données non structurées, documents ou discours. Il met en oeuvre une grande variété de méthodes d'analyses permettant d'évaluer la façon dont les réponses qu'il propose répondent aux questions. Il fait tout ceci, répétons-le, à grande vitesse, ce qui lui permet de satisfaire à l'une des contraintes du jeu, actionner une sonnerie annonçant la réponse avant le partenaire humain.

Une forme avancée d'Intelligence augmentée

On peut donc considérer que Watson est une forme non pas d'Intelligence artificielle (Artificial Intelligence) mais d'Intelligence augmentée (Intelligence Augmentation). Dans le premier cas, l'Intelligence artificielle incarne l'ambition de simuler le fonctionnement intelligent du cerveau humain incorporé, y compris dans des tâches comme l'imagination ou l'invention (poser des questions plutôt que répondre à des questions). Dans le second cas, l 'Intelligence augmentée s'efforce de rassembler et confronter les connaissances de nombreux esprits distingués dans leurs disciplines.


Même si elle permet, outre le recueil d'un nombre illimité de connaissances, la mise en oeuvre de capacités d'inférence propres voire supérieure à celles de l'esprit humain, l'Intelligence augmentée telle que celle de Watson semble intrinsèquement incapable de répondre aux questions bien plus complexe que se pose ou se posera l'Intelligence artificielle.

Reste à savoir si Watson nous éclaire en quoi que ce soit sur le fonctionnement effectif des cerveaux humains, y compris de ceux manifestement très « robotisés » des compétiteurs attirés par le jeu Jeopardy. Nous disons robotisés en ce sens que ces humains, comme tous ceux participant à ces sortes de « quizz », quelles que soient leurs grandes qualités en termes de mémorisation ou d'association, sont sans doute loin de pouvoir aborder avec beaucoup de valeur ajoutée les grandes questions que se pose la science, la philosophie ou la création artistique. Ceci étant, ils font l'admiration justifiée de leurs contemporains par l'étendue de leurs connaissances et leur alacrité intellectuelle. Or comment fonctionne leur cerveau ? Watson peut-il en quoi que ce soit nous éclairer à cet égard ?

On peut en douter. Les cerveaux de ces humains ont enregistré un grand nombre de données, qu'ils peuvent restituer sur demande. Mais les bases neurales de leurs systèmes de mise en mémoire, d'association, de recherche et de restitution sont sans doute bien plus complexes que ne le sont les mémoires informatiques de Watson. Ces dernières ressemblent, quoi qu'en disent les ingénieurs d'IBM, à des bibliothèques accessibles par des catalogues plus ou moins limités.


On ne voit pas comment les mémoires informatiques de Watson, même mises en oeuvre par des algorithmes complexes dont IBM conserve le secret, pourraient intégrer les innombrables processus associatifs, révélés notamment par l'Imagerie fonctionnelle, s'établissant entre aires cérébrales multiples, elles-mêmes en relation avec un grand nombre de réseaux neuronaux intéressant la mémoire tout entière d'un corps en situation.


Ce sont ces associations hors de portée des ordinateurs actuels, qui entrent en jeu pour répondre aux questions posées par Jeopardy. Certes elles prennent plus de temps et peuvent fournir de mauvaises réponses, contrairement à Watson. Ce qui fait que l'humain est battu dans le jeu tel qu'il est organisé. Mais cela ne veut pas dire que Watson, intrisèquement, met en oeuvre des processus plus riches que ceux de l'humain. A plus forte raison, on ne voit pas comment Watson pourrait effectivement imaginer et créer de façon pertinente, c'est-à-dire pour faire face à des questions originales dont il n'aurait pas déjà mémorisé les grandes catégories de réponse.


Le lecteur objectera que les meilleurs systèmes d'Intelligence artificielle ou de robotique évolutioonnaire, à ce jour, ne se montrent guère plus convaincants. Ils peinent à simuler l'intelligence créative. Ils n'éclairent guère non plus la façon sans doute spécifique dont le cerveau humain se comporte lorsqu'il fait montre de ce que nous appelons l'intelligence, la conscience de soi et la créativité.


Nous répondrons à cette objection justifiée que rien n'interdit qu'à l'avenir les chercheurs en Intelligence artificielle et en robotique améliorent les capacités d'invention de leurs systèmes et permettent ce faisant, avec l'appui d'autres disciplines, notamment les neurosciences observationnelles, de mieux comprendre le fonctionnement du cerveau. Mais il faudra pour cela faire appel à une véritable inventivité, et non à la « force brute » déployée par les grands calculateurs. C'est une ambition de cette ampleur qui anime le projet évoqué sur notre site  par Alain Cardon (voir http://www.automatesintelligents.com/edito/2011/fev/edito.html).


IBM dans ce domaine semble céder à la même illusion que nous avions signalée en évoquant son projet Blue Brain (http://www.automatesintelligents.com/echanges/2011/jan/hbsp.html). Ce ne sera pas en reconstituant avec la force brute de millions de composants informatiques une mini-colonne de cortex que l'on pourra obtenir les performances d'un cortex, fut-ce celui d'un rat. De même les Watson et super-systèmes experts à venir auront beau être chargés jusqu'à étouffer de millions de connaissances, ils ne pourront jamais en faire un usage aussi intelligent que le ferait un rat confronté à la nécessité de sortir d'un labyrinthe.


Pour en savoir plus
http://www-943.ibm.com/innovation/us/watson/
http://www.research.ibm.com/deepqa/deepqa.shtml

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commentaires

Comeau-Montasse 22/02/2011 18:48



Enfin un article qui dit avec clarté et objectivité où en est l'intelligence artificielle (brutale) actuelle (celle qui domine cette discipline)


La démarche de la tortue pour sortir d'un labyrinthe (où elle est entrée) sera toujours supérieure à celle de l'être intelligent qui réfléchit
...
si on donne à la tortue une vitesse infinie.


Mais la vie n'est pas un labyrinthe, il y a des trous entre les murs, des espaces haut dessus et en dessous , des milieux intermédiaires et beaucoup d'objects à la causalité immergée dans le
temps (la peur est une interaction de la conséquence sur la cause)


Il faudra assurément changer de point de vue pour parvenir à autrechose qu'à gagner contre des humains robotisés (c 'est à dire ayant systématisé une attaque du réel)


Je crains que ce ne soit ... en empruntant ce que la créativité des technologues ne peut produire
à savoir ... la vie.

On en voit des prémices dans l'asservissement de parties de cerveau d'un singe pour obtenir des résultats fins.


Cette intelligence là ne sera assurément pas artificielle - même si je ne doute pas qu'elle y prétendra (on peut lire des articles qui affirment cette contre vérité) - mais de même nature que
d'autres bricolages où, à défaut de comprendre on se contente de maîtriser les effets.


Merci ausi pour cet article qui indique clairement aux professions dites intellectuelles où se trouvent leur avenir, à savoir là où leur sensibilité s'alliant "intimement"* à leur base
d'expériences sensorielles et à leurs capacités à déduire et inférer.
Et cela alors même que toutes ces professions (cherchant à améliorer leur professionnalisation) tendent précisément à se robotiser, c'est à dire à systématiser leurs actes notamment à travers des
démarches de Normalisation/Certification.


 


Luc Comeau-Montasse
Du fagot des Nombreux


__________


* De l'ordre de la complexité, pas de la somme (qui n'est que la complication)



jp.baquiast 21/02/2011 11:50



Sans doute pas bientôt, au coût de l'heure de connexion. Voyez en attendant ce qu'en dit Stephen Wolfram, dont vous pouvez interroger le produit Wolfram/alpha (lien ci-dessous)


.ans un article un peu technique publié sur son blog, http://blog.stephenwolfram.com/, Stephen Wolfram compare à celles de Watson les méthodes qu'il a utilisées sur son propre système de
questions-réponses, Wolfram/Alpha. Nous ne reprendrons pas l'argumentaire ici, mais les spécialistes de la documentation automatique auront tout intérêt à s'y référer.


Wolfram/alpha http://www.wolframalpha.com/



pascal 19/02/2011 23:14



bonjour, quand pourra-t-on consulter ou interroger ce cher watson en ligne ?



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