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Cet ensemble de textes a été conçu à la demande de lecteurs de la revue en ligne Automates-Intelligents souhaitant disposer de quelques repères pour mieux appréhender le domaine de ce que l’on nomme de plus en plus souvent les "sciences de la complexité"... lire la suite

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10 décembre 2005 6 10 /12 /décembre /2005 20:10

Thème. Les super-organismes

 
Pour obtenir une vue générale des différentes pages composant ce dossier, consulter le Plan http://www.admiroutes.asso.fr/philoscience/plan.htm

 Le concept d’organisme a été initialement introduit pour caractériser les êtres vivants pris individuellement. Ceci sans doute pour une raison simple. L’homme se ressentant intuitivement comme un organisme doté d’individualité a eu tendance à rechercher des structures analogues dans le monde qui l’entourait. On a défini les traits permettant de distinguer un organisme vivant d’un ensemble de dispositifs fonctionnels ne pouvant pas être viables séparément les uns des autres. Ceci a permis d’identifier des organes à l’intérieur des organismes, contribuant au fonctionnement de l’organisme mais sans autonomie par rapport à lui. 1)

 

 Le développement de l’anatomie et de la physiologie a montré que l’organisme était constitué d’un grand nombre, non seulement d’organes mais de cellules élémentaires, elles-mêmes regroupant des composants cellulaires. Mais ces cellules n’ont en général pas assez d’autonomie pour se comporter en organismes individuelles, sauf lorsque leur fonctionnement se dérègle (tumeurs). Il a donc été nécessaire de rechercher la logique générale qui permet à un organisme de maintenir son intégrité à travers le temps, tout en renouvelant en permanence ses divers composants. C’est le problème de savoir comment définir la vie, c’est-à-dire ce qui distingue un organisme vivant d’un de ses organes ou d’une simple machine : existence d’un en-dedans séparé de l’en-dehors par une membrane, processus permettant à l’organisme de maintenir son milieu interne (homéostasie) et de se reproduire, etc.

 

 Par ailleurs l’étude plus fine de l’organisme a conduit à distinguer des organismes plus petits avec lesquels il vit en coopération durable : par exemple les bactéries de la flore intestinale. Celles-ci ne sont pas des organes puisque, dans certaines conditions, elles peuvent vivre de façon autonome. Cependant elles sont associées plus ou moins étroitement à l’organisme principal, tant qu’il demeure en vie. Le concept très riche de symbiose en a résulté.

 

 De la même façon, on avait depuis longtemps identifié les groupes ou sociétés que forment entre eux les organismes ou individus d’une même espèce. Lorsque les organismes individuels disposent de peu d’autonomie, on peut assez facilement considérer que le niveau d’organisation à prendre en compte est celui de ce groupe. Par exemple la termitière qui maintient son homéostasie et assure ses processus métaboliques comme le ferait un organisme plus traditionnel, est souvent considérée comme un organisme, les termites étant des composants de la termitière, analogues à des organes ou cellules.

 

 Les groupes humains

 

 Peut-on étendre ce raisonnement à des groupes plus lâches : meutes de loups par exemple ou groupes humains ? C’est difficile car en ce cas ces groupes ont des structures et des processus différents et parfois fluctuants. Ils existent néanmoins. D’où la tentation de parler de super-organismes. Un super-organisme est dans ce cas défini comme un groupe d’organismes réunis par un certain nombre de comportements communs qui les amènent à agir ensemble comme le ferait un organisme individuel – ceci du moins dans certaines limites. Chez l’homme, il est évident que l’individu particulier fait partie d’un nombre potentiellement illimité de groupes, plus ou moins durables. Peut-t-on attribuer à ces groupes des caractères morphologiques et comportementaux permettant de les considérer comme des organismes ? Oui dans la mesure où des comportements hérités génétiquement relient les individus les uns avec les autres (par exemple en matière de compétition pour le territoire où les groupes, animaux comme humains, s’affrontent. Non dans la mesure où ces groupes pourraient se former et se défaire sous l’influence de facteurs culturels changeants, par exemple des modes qui circulent dans la société selon des logiques propres. Un groupe de fans de Johnny Hallyday constitue-t-il un super-organisme ? Tout dépend, dira-t-on, de l’étroitesse des liens qui les lient et de la façon dont les individus aliènent leur autonomie au sein de ce groupe. Quand un groupe est devenu suffisamment fort pour que chacun, à l’extérieur comme à l’extérieur, le respecte ou le craigne, c’est que ce groupe s’est constitué en super-organisme. Ainsi des sectes, cimentées par des croyances religieuses telles que les individus y abdiquent leur autonomie de jugement.

 

 Howard Bloom s’est fait le théoricien des super-organismes (Lire http://www.automatesintelligents.com/biblionet/2002/mar/bloom.html). Il tente de démontrer que ceux-ci entrent en compétition darwinienne de la même façon que les organismes vivants individuels, même s’ils n’ont pas de génome ni plus généralement de propriétés anatomiques permettant de les assimiler à des organismes vivants. Il identifie au sein de ces super-organismes des forces assurant la cohésion interne, le renouvellement, l’optimisation de l’affectation des ressources, etc. Ces forces peuvent être exercées par des individus, tels que les chefs ou leurs serviteurs, consciemment ou inconsciemment. Mais elles peuvent aussi résulter d’une dynamique propre aux échanges de messages entre individus, que ce soit au sein des bancs de poissons, des vols d’oiseaux ou des sociétés humaines. Pour Bloom, le phénomène des super-organismes est absolument universel et son étude permet d’expliquer la plupart des évènements historiques.

 

 Mais l’étude scientifique des groupes, notamment humains, n’avait pas attendu Howard Bloom. Ainsi l’école structuraliste française avait prétendu, sans doute de façon réductrice, pouvoir classer les sociétés primitives en fonction de constantes caractérisant par exemple les relations de parenté entre ascendants, descendants et collatéraux. Il s’agissait de contraintes culturelles, mais le structuralisme les présentait comme aussi déterminantes que des contraintes génétiques. Les sociétés ainsi décrites étaient présentées comme de véritables super-organismes, se reproduisant rigidement selon des logiques spécifiques à chacun d’eux. Inutile de dire que ces hypothèses sont depuis longtemps dépassées par des approches prenant en considération des facteurs plus globaux, par exemple la situation au sein d’un écosystème.

 

 Bien avant le structuralisme, les Etats ou les nations ont été depuis plusieurs siècles, présentés par les auteurs politiques de l’époque comme des individus dotés de vie propre et de traits surhumains, voire monstrueux (Le Léviathan). D’où tenaient-ils ces propriétés, dans l’esprit de ces auteurs ? La question n’était pas posée. Il a fallu attendre les développements conjoints de la biologie évolutionnaire et de la mémétique pour que l’on commence à envisager la question. La biologie ou sociobiologie a mis en évidence le rôle des déterminismes hérités de l’animal et favorisant la constitution des groupes et leurs compétitions. La mémétique a montré le rôle des échanges de messages langagiers pour contribuer à la formation et aux affrontements des super-organismes sociaux. Les deux séries de facteurs jouent certainement en simultanéité, d’une façon quasiment impossible à préciser dans le détail.

 

 Le langage est-il descriptif ou constructiviste?

 

 Cependant, ces recherches posent avec de plus en plus d’acuité la question de savoir si les super-organismes biologiques et/ou culturels existent bien dans la nature. Autrement dit, sont-ils réels ou ne sont-ils pas des créations de tel observateur scientifique armé des concepts de telle ou telle science ? Plus généralement ne sont-ils pas les créations de tel observateur subjectif animé de tel intérêt économique et social cherchant à voir des super-organismes là où n’existaient auparavant que des individus reliés par des liens assez lâches ? Nous rencontrons là une objection bien connue faite à la création de catégories, que ce soit dans les processus scientifiques ou par le simple langage. Ces catégories n’existent que pour ceux ayant intérêt à ce qu’elles existent, soit pour y trouver des alliés, soit pour en faire des adversaires contre lesquels se mobiliser. Cela fut longtemps le cas du concept de prolétariat, drapeau de ralliement pour la gauche et bête noire du patronat. Le prolétariat existait-il vraiment, avant que le mot ne soit inventé ? A-t-il existé après ? On peut aujourd’hui suspecter que le processus de création de catégories par le langage peut devenir auto-prédictif, c’est-à-dire contribuer à créer ou cimenter ce avec quoi on veut s’allier ou ce contre quoi on veut lutter. D'une façon générale, le langage est constructiviste. Ainsi, comme le font les propagandistes de l’anti-terrorisme, parler d’Al Kaida comme d’un super-organisme bien défini, aux ramifications innombrables mais aux traits bien arrêtés, contribue sans doute à rassembler des individus sous cette étiquette et faire naître un super-organisme doté d’une puissance multipliée par rapport à ce qu’était auparavant la mouvance extrémiste.

 

 Dans l’esprit des sciences de la complexité, on ne répondra ni oui ni non à la question de savoir si les super-organismes existent vraiment. De multiples regards croisés différents sont légitimes quand il s’agit d’interpréter le monde. Il ne faut jamais s’arrêter à une conclusion définitive. Certes, faire appel au concept de super-organisme est extrêmement fructueux, que ce soit en biologie, en mémétique, en sociologie… Mais il ne faudra pas se borner à faire des hypothèses relatives à l’ « existence » et aux traits présumés de tel ou tel super-organisme supposé. Il faudra autant que possible appuyer ces affirmations sur des vérifications expérimentales. Si on prétendait qualifier de super-organisme un groupe dont manifestement les membres ne sont d’accord sur rien, on perdrait son temps et on tromperait le public.

 

 1) La même discussion s’impose à propos du concept de système, sur lequel se fonde la science dite systémique.

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commentaires

Pajar boots reviews 08/10/2014 14:51

Well, I have heard about the term so many times in my biology classes during schooldays. But, it is now that I got the real chance to have a thorough study about the organisms, which is indeed an astonishing one.

Baquiast 11/12/2005 17:56

Réponse à Philou:
Nous sommes, en tant qu'individu se pensant autonomes, imbriqués dans d'innombrables réseaux et organismes pour lesquels nous ne sommes que des composants plus ou moins passifs. Prendre conscience du fait que tous ces systèmes se comportent comme des êtres vivants, sont en compétition darwinienne les uns avec les autres et nous impliquent, inévitablement, dans leurs conflits ne peut que nous aider à acquérir de l'autonomie vis-à-vis d'eux.
Prenez l'exemple de la mafia. Lorsqu'on a dit, il y a déjà longtemps de cela, que la mafia était une pieuvre, cela a poussé beaucoup de gens simples qui lui obéissaient sans se poser de questions à s'efforcer de réagir.
Si nous pouvions visualiser sur un graphe tous les super-organismes auxquels nous appartenons, nous en apprendrions beaucoup sur le monde et sur nous-mêmes.

Philou 11/12/2005 17:45

Vous dites à la fin de votre article qu'il est "extrémement fructueux de faire appel à la notion de super-organisme". Pourquoi? Pourquoi ne pas désigner directement les groupes auxquels on appartient?

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